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PROLÉTARIAT ET ALLIANCES
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Prolétariat et alliances
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«Sur le fil du temps»

Prolétariat et alliances

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Afin d'examiner les méfaits de la «théorie de l'offensive», théorie opportuniste et défaitiste, il faut reprendre les idées, ces idées anciennes et simples, et - encore mieux - les notions du marxisme sur l'histoire des alliances entre la classe ouvrière, ses forces politiques et les autres forces sociales ou partis.

Et en effet, si nous énoncions comme thèse absolue et hors du temps que, à partir du moment où s'est imposée la méthode de la lutte de classes entre prolétariat et bourgeoisie, le dogme «aucune alliance, aucune coalition, aucun compromis» devait être en vigueur toujours et partout, nous aurions l'air de tirer nos conclusions non pas à l'aide du déterminisme historique, mais par la méthode métaphysique qui fait précéder l'étude et la constatation de la réalité d'axiomes idéaux, moraux et esthétiques. C'est l'opposé exact des positions défendues infatigablement et continuellement par les marxistes de gauche en Italie et ailleurs, et tombe justement sous les arguments critiques décisifs de Lénine dans «Extrémisme et communisme» où l'extrémisme fondé sur des attitudes esthétiques, de grands mots, des fanfaronnades inutiles et un volontarisme vide est rudement fustigé.

Le problème des alliances éventuelles du prolétariat dans les luttes sociales se pose de manière très diverse selon les époques successives; dans la succession historique, nous voyons fondamentalement l'alternance des classes au pouvoir et ceci se déroule avec un rythme différent selon les divers pays de par le monde; on ne peut donc exclure que le problème soit résolu différemment dans les divers pays, bien que notre école soit depuis le début internationaliste et qu'elle ait remplacé depuis longtemps la devise idéaliste et métaphysique «tous les hommes sont frères» par le mot d'ordre historique «Prolétaires de tous les pays unissez-vous!».

Le prolétariat naît avec la grande industrie et celle-ci existe avant que la classe des patrons d'usine, la bourgeoisie, ait arraché le pouvoir aux classes de la féodalité et de la propriété foncière. Le dualisme idéologique, politique et révolutionnaire entre féodalisme et capitalisme se croise depuis les origines avec le dualisme moderne entre industriels et ouvriers.

Les premières expériences aussi bien de l'atmosphère sociale des pays dans lesquels la bourgeoisie a triomphé que des luttes ouvrières spontanées, permirent l'apparition de revendications socialistes et préparèrent le passage du socialisme de l'utopie à la science. Les iniquités du système du salariat et sa critique, après avoir suscité dans un premier temps de vagues revendications de justice et d'égalité sociales qui s'intégraient bien aux bruyantes revendications juridiques et politiques des programmes bourgeois, donnèrent naissance à une perspective historique plus exacte et plus fondée, au terme de laquelle apparaissent une lutte nouvelle pour le pouvoir, la prise en charge de l'organisation productive par la classe ouvrière et la mise en liberté des forces qui annoncent une nouvelle économie non-capitaliste. A partir de là, le mouvement possède un objectif final, un point d'arrivée futur, dépouillé de toute valeur mystique, de tout caractère fantaisiste donné par des inspirés, ou d'évangile de secte: il cherche les solutions à ses problèmes en fonction de ce débouché qui couronne la longue bataille en cours et est commun aux révolutionnaires de tous les pays.

Pour le marxisme, à l'aube de ce long cours, qui correspond pour le monde le plus évolué au temps du «Manifeste Communiste», on voit naître dans la même phase historique ces processus que nous nommons depuis un siècle: «développement des forces productives capitalistes» - «caractère politique de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie» - «constitution du prolétariat en classe». Depuis cet instant-là il y a un mouvement communiste moderne et «les sociologues n'ont plus besoin de chercher la science dans leur esprit… de fabriquer des systèmes… dès ce moment, la science produite par le mouvement historique a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire». («Misère de la philosophie»)

Depuis lors, tout problème, et également celui des alliances, ne peut qu'être mis en relation avec les caractères du stade transition où l'on se trouve, sinon on ferait du doctrinarisme pur; mais depuis lors on ne peut que le mettre en rapport avec les fins ultimes du mouvement général, sinon le passage au caractère révolutionnaire de la méthode serait trahi.

On a un premier aspect historique du problème dans les pays où la classe ouvrière est déjà présente dans la lutte entre la bourgeoisie révolutionnaire et l'ancien régime féodal. Une première fausse solution du problème apparaît déjà dans la proposition d'une alliance entre les ouvriers et la contre-révolution anti-bourgeoise. La courte partie du «Manifeste »consacrée à «littérature socialiste et communiste», à propos de laquelle les auteurs rêvaient déjà dans la préface de 1872 d'une vaste refonte, contient la destruction décisive de cette fausse position; et aujourd'hui, cette partie du «Manifeste »pourrait être très utilement réorganisée en une véritable critique et une condamnation des écoles déviantes: un syllabus marxiste, même si cela contrarie quelque imbécile, dans la mesure où les passerelles vers le futur sur lesquelles la révolution pose le plus sûrement le pied ne sont pas «les systèmes» constructifs, jeux de bluffeur, mais les démolitions critiques. Aussi infâme que soit le nouveau système de production, il est une étape nécessaire sur la route qui mène au communisme et aucune velléité mystique, aucun athlétisme volitif ne peut permettre de la sauter en arguant du fait que - contre l'apologétique libéralo-bourgeoise - elle est féroce, mauvaise, odieuse et sale de stigmates pires que ceux de la vieille oppression féodale. La doctrine révolutionnaire marxiste est donc en mesure de donner une première consigne: aucun appui aux forces féodales contre le patronat bourgeois.

Le motif de cette véritable «thèse sur la tactique» n'est cependant pas que les canons, les idéaux, les principes de la bourgeoisie contiennent des positions communes entre elle et le prolétariat naissant, pivots d'une «civilisation» démocratique et de libre pensée communs aux deux classes ou à toutes les couches non-aristocratiques. Le motif est tout à fait matérialiste et réside dans le fait qu'il ne peut y avoir communisme sans la phase économique capitaliste et que le processus de celle-ci s'accélère de façon décisive avec le passage du pouvoir à la bourgeoisie.

Dans les révolutions bourgeoises, les ouvriers de l'industrie déjà existante luttent du côté de l'opposition, à savoir en faveur de la bourgeoisie. Et déjà à l'époque du «Manifeste,» ce fait est analysé et les premiers mouvements classistes sont dirigés avec une clarté de vision absolue des rapports entre les classes et des développements successifs de la révolution ouvrière.

Il n'y a aucun doute que cette analyse vaut, en ce qui concerne l'époque du premier capitalisme, aussi bien dans le cas de l'offensive révolutionnaire bourgeoise pour la conquête du pouvoir, que dans celui des actions défensives que la bourgeoisie oppose aux contrecoups, «offensives» et tentatives de restauration absolutiste. Dans ces tourmentes, le prolétariat n'est jamais absent; il commence à se constituer en classe par de larges tributs de sang, dans un mouvement décidé vers son autonomie et son indépendance et vers la lutte décisive qu'il mènera seul pour ses objectifs, courant et subissant les risques de tomber dans la mobilisation militaire et idéologique au service d'une cause qui n'est pas la sienne. Prenez la Misère, le Manifeste, les Luttes en France, ou tout autre texte, la discrimination de ce point est toujours cohérente et définitive.

Les premières luttes ouvrières sont tout à fait inconscientes et débouchent sur un «contresens historique», comme la destruction des machines et autres choses semblables. Les premiers pauvres prolétaires sont conduits à revendiquer «les corporations médiévales des artisans» sur le déclin. «à ce stade, le prolétariat forme une masse dispersée à travers le pays et désagrégée par la concurrence. L'action de masse des travailleurs n'est pas la simple conséquence de leur propre union, mais de l'union avec la bourgeoisie qui pour atteindre ses buts politiques particuliers doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et peut encore le faire. Pendant cette phase, les prolétaires ne combattent pas leurs ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis: les vestiges de la monarchie absolue, les propriétaires fonciers, les bourgeois non industriels, les petits bourgeois». (Le scribouillard d'aujourd'hui dirait: les couches rétrogrades. Pour ces gens à polarisation inversée, une phase historique qui n'aurait pas ce caractère rétrograde à l'ordre du jour n'existera jamais. De gustibus…)

«Tout le mouvement historique se trouve donc concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire de la bourgeoisie».

Et c'est ainsi que, dans les premières décennies de son histoire, le prolétariat a dû fabriquer des victoires pour la bourgeoisie. Il n'avait pas d'alternative pour servir sa victoire future. Le marxisme a suivi pas à pas ce processus. Le «Manifeste» dans son dernier paragraphe contient un schéma de normes tactiques et cite les principaux pays d'Europe. Il est à noter qu'à cette époque, seuls deux pays connaissaient un pouvoir stable de la bourgeoisie: l'Angleterre, dont le «Manifeste» ne parle pas, et la France, où grondait cependant la pression révolutionnaire et républicaine contre la monarchie orléaniste. Le texte se termine par l'Allemagne en insistant clairement sur la stratégie de l'appui à la bourgeoisie «toutes les fois qu'elle agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie».

Cette position classiste claire ressort ainsi de chaque ligne du texte et va être amplement analysée aussi pour les autres pays: il ne faut jamais oublier que nous sommes aux débuts du passage des recherches scientifiques à la direction d'actions politiques. Dès qu'ils ont pu se libérer de l'influence des démocrates humanitaires et philanthropiques, Marx et Engels se sont adaptés péniblement à la nouvelle conception. En 1845 encore, ils ont refusé d'entrer dans la Ligue des Justes en raison de la «tendance à convertir le communisme en christianisme» (si bien déglutie un siècle après par les partis «marxistes» (!!!) d'Italie).

Cette position historique n'est donc pas en contradiction avec les points essentiels répétés fermement, même lorsqu'on parle des rapports des «communistes» avec les autres partis prolétariens. Sont définis avant tout comme tels ceux qui soutiennent les points suivants: «organisation du prolétariat en parti de classe - destruction de la domination bourgeoise - conquête du pouvoir politique par le prolétariat». Depuis Lénine, on ne conteste plus que cette conquête soit armée et non légale. De plus, les communistes sont ceux qui «représentent toujours l'intérêt du mouvement dans son ensemble, dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétariat et bourgeoisie» et qui «combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du mouvement». Après être revenu sur ce critère fondamental, il faut reprendre, à grands bonds, le «fil» chronologique.

Aujourd'hui
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Ceux qui prônaient des alliances du type Première et Deuxième Guerre mondiale n'ont en rien été ébranlés par le long cours du développement capitaliste qui reléguait dans les ténèbres du passé les possibilités de restaurations féodales et d'effondrement du système social et politique bourgeois: c'est pourquoi ils ont placé les forces prolétariennes à la disposition des partis, des régimes et des gouvernements bourgeois sans la moindre attention pour les fins de classe du mouvement général. Ils n'ont même pas essayé de démontrer que l'alliance était un moyen vers la fin révolutionnaire future, ou ils l'ont fait aux premiers pas de la course, en reculant, timidement et dans le cercle restreint du parti; et, quand ils abordent ce sujet, ils le font pour tromper les groupes radicaux de prolétaires que malheureusement ils encadrent.

Dans toute leur attitude, agitation et propagande, ils ont embrassé sans aucune réserve les fins et les paroles de l'alliance, à laquelle ils s'étaient donnés en location, en totale substitution des directives spécifiques de parti. Et ce malgré le fait que, dans un cas comme dans l'autre, il existait désormais des partis consolidés, avec de véritables possibilités d'action et de manœuvre tactique, avec une presse bien implantée qui pouvait assurer la diffusion publique de leurs directives.

La Ligue des Communistes était encore une enfant en 1850; elle avait peu d'adhérents, elle était clandestine et poursuivie partout; et déjà elle diffusait des circulaires dans lesquelles la tactique d'alliance, encore en relation avec l'Allemagne, était établie de manière toute différente. Elle prévoyait des mouvements d'insurrection des démocrates bourgeois mais elle soulignait qu'immédiatement après ceux-ci, la bourgeoisie se retournerait contre le prolétariat qui l'avait aidée (thème dialectique central de toutes les études de Marx sur les luttes sociales françaises). Elle n'en prescrivait pas moins de participer à la lutte armée contre l'absolutisme féodal. Mais elle recommandait avant tout l'autonomie du mouvement. Le parti démocratique des bourgeois et des petits-bourgeois invite les ouvriers à l'union pour en absorber les forces en un mouvement «prévalent les phrases social-démocrates communes». «Une telle union doit être par conséquent «rejetée» de la façon la plus tranchante. En cas de lutte contre un ennemi commun, une union spéciale n'est pas nécessaire…». Les ouvriers communistes seront les premiers dans le combat mais resteront sur leurs gardes et prêts à un changement de front. «Surtout, ils doivent retenir les explosions de joie pour la victoire, d'enthousiasme pour le nouvel état de choses … rester réservés ... faire montre de la plus grande défiance envers le nouveau gouvernement. En un mot, dès le premier instant qui suit la victoire, leur défiance doit être dirigée non plus contre le parti réactionnaire vaincu, mais contre leurs alliés d'hier, contre le parti qui veut profiter tout seul de la victoire commune». Les ouvriers communistes pousseront la lutte encore plus avant. C'est ce texte qui fournit à Trotsky, pour la Russie, l'expression suggestive de «révolution permanente». Date: mars 1850.

Les chapitres du bilan de cette politique d'alliance sont trop nombreux:

Au début, il est vrai, «maladie infantile» utile pour le socialisme, aujourd'hui - comme nous, la gauche, nous le soutenons depuis plusieurs décennies - une peste maudite pour lui.

Et cet avertissement génial à réprimer l'enthousiasme, qui peut sembler secondaire, projette sur la question un véritable faisceau de lumière.

Les interventionnistes de 1915 se disaient «révolutionnaires». Ils passèrent à la démocratie, à la guerre, à la Patrie en prétendant prendre une voie qui les conduirait à la révolution prolétarienne; déblayer un obstacle à celle-ci. Le Popolo d'Italia de Mussolini continua à se dire socialiste. Mais à la chute de l'ennemi commun, le «militarisme teuton» décrié, l'orgie d'enthousiasme fut irrépressible. Il ne pouvait en être autrement, puisqu'on n'avait pas pratiqué une diversion tactique avec les yeux fixés sur la fin «du mouvement général», on était passé au service des fins bourgeoises. Et les enthousiastes du novembre victorieux que l'on célèbre encore maintenant, comme l'on célèbre l'entrée à Trieste du Audace avec Vittorio à bord, bien qu'il n'y ait plus ni Trieste, ni Vittorio ni la victoire, se louèrent pour toujours à la patrie, à la démocratie et donc à la bourgeoisie et au capital.

Ce processus, non pas de «révolution permanente», mais de «révolution rétroréfléchie», il nous plaît de le définir historiquement comme «mussolinisme».

Les hauts faits de ceux qui ont participé aux alliances antifascistes de la seconde guerre ont renouvelé le même processus. Par échange dialectique, c'était justement Mussolini qui occupait la place classique d'ennemi commun. Les alliés, les coalisés, ceux des blocs de l'époque 1943-45 étaient si peu marxistes qu'ils ont pris une véritable et indécente cuite d'enthousiasme, parmi les hymnes à la révolution bourgeoise et libérale rénovée, à la glorieuse patrie italienne reconquise, à l'unité nationale définitive et loretaine de toutes les classes; et là-dessus flottait l'esprit du Duce bien que son corps pendît accroché par les pieds.

Si dans le camp de ceux qui défendaient les alliances, certains étaient encore en vague odeur de marxisme - pas pour nous bien sûr - leur abjuration est devenue définitive en raison de la phase d'enthousiasme euphorique, qui agaçait tant en 1850 le rédacteur de la modeste «circulaire» communiste.

Il y a aujourd'hui quelques disputes entre les danseurs pleins d'allégresse de ces jours récents dorés. Mais il faut plus que ça pour faire pâlir la poix noire et tenace de la trahison.

Quand ils veulent frapper à mort, ils échangent l'outrage suprême de «fasciste». Leur querelle est dégoûtante parce qu'aucune des parties n'a le cran de «retourner la défiance non contre le parti vaincu mais contre les alliés d'hier». La position historique est toute différente; ce n'était pas un parti féodal ou réactionnaire, c'était un parti bourgeois, comme le sont ces deux groupes de braillards d'aujourd'hui. (1)

Notes:
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  1. Notes des traducteurs:
    L'entrée a Trieste du contre-torpilleur Audace est un épisode qui regarde certainement la Première Guerre mondiale.
    Vittorio est Victor-Emmanuel III.
    Plus bas: loretaine est un adjectif forgé à partir de la fameuse place Loreto où furent exposés les cadavres de Mussolini et autres dignitaires fascistes.
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Source: «Battaglia Comunista» Nr. 42 - 9-16 novembre 1949. Traduction incertaine, se reporter au texte original.

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