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L'ÉPILOGUE BURLESQUE DE L'ANTIFASCISME
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L'épilogue burlesque de l'antifascisme
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L'épilogue burlesque de l'antifascisme
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Les faits vont vite, et «l'opinion» - ce monstre moderne aux membres innombrables mais sans mémoire ni cervelle - a déjà digéré l'émotion soulevée par les événements d'Alger dans la dernière semaine de janvier et enregistré sans réaction deux revirements politiques qui compteront parmi les plus bouffons de l'histoire de la V° République. Elle aura vu sans sourire les ultras brimés par le gouvernement qu'ils ont eux-mêmes promu, accepté sans colère ni mépris que les plus farouches défenseurs de la «liberté» se mobilisent pour renforcer l'autorité de l'État. Avec patience dégageons donc pour notre compte la signification de ces virevoltes, en attendant le moment encore lointain mais inéluctable où la classe ouvrière les reniera en même temps que leurs auteurs.

Le nœud gordien de la politique française c'est l'Algérie. Chaque crise qui le resserre précise les contours du problème qui se pose au capitalisme français et confirme le sens irréversible d'une évolution exactement opposée aux volontés des groupes sociaux qui en sont les inconscients artisans, à l'exemple des insurgés d'Alger et des antifascistes de la métropole, dans des circonstances particulièrement bouffonnes qu'il faut rapidement retracer.

Au terme d'un mécontentement accumulé depuis des mois, et prenant prétexte de la mutation du général Massu, les «petits blancs» d'Alger manifestent, dressent des barricades et lancent au gouvernement un ridicule défi. L'armée temporise durant quelques journées que la grande presse met à profit pour développer la psychose de la «menace fasciste». Mais il suffit que la voix du grand capital se fasse entendre pour que les choses rentrent dans l'ordre. Quelques phrases bien senties prononcées par le Chef de l'État, quelques mise en demeure froides et sans équivoques, et les militaires retrouvent leur fermeté, les barricades s'ouvrent, le «complot contre la sûreté de l'État» est maîtrisé. Cependant ces quelques jours de suspense politique ont réussi à déclencher la grande frousse collective qui, dans l'unanimité d'une grève générale quasi-officielle, fait des anti-gaullistes de la veille les gardiens les plus vigilants de l'autorité de l'État. Le gouvernement ne peut laisser passer une aussi belle occasion de renforcer et d'étendre ses prérogatives. Il demande les pleins pouvoirs qu'à l'exception des dix députés stalinistes, tous les démocrates et républicains lui accordent sans condition.

C'est de ce dernier fait, brutal, sans bavures et qu'aucune argutie ne peut escamoter - même pas l'abstention des parlementaires de l'équipe Thorez, soucieuse de sauver la face au dernier moment - qu'il faut partir pour comprendre la rigide dialectique qui a métamorphosé les antifascistes en partisans de l'État fort.

Durant trente ans d'une démarche politique toujours plus décevante et toujours plus embourbée dans les compromis, la propagande de la gauche démocratique, animée principalement par les aberrantes thèses des Staline-Khrouchtchev, affirme que la démocratie bourgeoise est compatible avec le socialisme, qu'en la défendant les ouvriers luttent pour une meilleure société, que la stratégie politique n'est plus une stratégie de classe mais une stratégie déterminée par les formes de gouvernement: tout ce qui consolide l'État démocratique est bénéfique et progressif, tout ce qui le menace ou l'ébranle est néfaste et réactionnaire. C'est à cette conception servile et conservatrice que l'issue de la crise ouverte par la révolte d'Alger apporte le démenti le plus cinglant, sinon le premier en date. Non seulement parce qu'elle prouve qu'une coalition hybride sous l'égide de la petite bourgeoisie ne peut arrêter ou «faire reculer» ce fascisme qui est en passe de devenir l'essence même de tout le capitalisme décadent, et non pas la doctrine de tel ou tel de ses partis mais encore parce que, dans l'affaire algérienne, le seul et véritable fascisme, comme aboutissement historique de la déchéance de la société bourgeoise, comme système général, dépouillé de ses horipeaux romantiques, mais combien plus puissant lorsque rationnel et légal, il fallait le chercher non pas du côté des gens que les antifascistes ont cru combattre mais dans le camp opposé, dans les initiatives et volontés du gouvernement du grand capital qu'ils ont eux-mêmes soutenu.

Ce n'est pas à la suite d'un invraisemblable hasard que l'élément pseudo-extrémiste du front démocratique a été contraint d'effectuer la plus extravagante des pirouettes politiques, se ralliant à l'homme et au pouvoir qu'il y a quelques mois à peine ce parti dénonçait avec la plus grande virulence. Ce tournant n'est pas une simple contorsion supplémentaire d'une organisation idéologiquement et politiquement invertébrée. C'est le résultat logique de l'involution opportuniste d'un grand parti ouvrier quand on a assujetti le socialisme aux valeurs nationales, qui n'ont pas d'autre contenu, sous leur fumeuse métaphysique humanitaire, que les implacables impératifs de conservation du capitalisme, il est fatal que ce soit à ses représentants les plus qualifiés qu'on doive la dernière génuflexion.

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Deux erreurs qui n'en font qu'une tiennent lieu d'ossature théorique à la thèse «algérienne» des divers partis de gauche et du PCF. L'une fait état d'une prétendue opposition qui existerait au sein de la bourgeoisie française, entre une fraction libérale et favorable à la paix, et une autre fraction extrémiste farouchement attachée au statu quo colonialiste. L'autre assimile le mouvement dirigé par les ultras d'Alger à une résurrection du fascisme actif.

En dépit des atermoiements et hésitations qui ont été fatales à la IV° République, il n'a jamais existé, au sein des sphères à la dévotion du grand capital, de divergences réelles sur la nécessité de «conserver l'Algérie», c'est-à-dire sur la volonté ferme de ne pas perdre la mainmise sur les ressources minières et pétrolifères de ce pays, de ne pas renoncer au monopole de son commerce extérieur, et même de ne pas laisser échapper cet élément de pression diplomatique que constitue la présence militaire française en un point stratégique du dispositif mondial de l'alliance atlantique. Sur tous ces objectifs, la bourgeoisie n'était pas et n'est pas divisée. C'est sur les moyens précis de les réaliser et surtout de faire accepter la ligne politique aux populations blanches d'Algérie que se manifestent des vues différentes. Mais quelle que soit la façon dont ces problèmes seront résolus il est bien certain que c'est l'élément «colon» qui doit, sur le plan économique et social, faire les frais de l'opération. Trompé une première fois sur la signification de son offensive du 13 Mai, il est désormais conscient, en dépit des promesses et assurances, qu'il doit y perdre au moins une grande partie de ses privilèges. Ces derniers reposent en effet sur la structure colonialiste, et pour la maintenir inchangée il faudrait une guerre totale absolument impensable. Par ailleurs l'effort d'industrialisation que le grand capital veut entreprendre en Algérie pour sauvegarder son contrôle sur les forces productives du pays ne peut pas, à la longue, ne pas ruiner le système de rapports économiques et sociaux sur lequel a prospéré jusqu'ici toute la minorité européenne d'Afrique du Nord.

Dans ce sens la révolte des Algérois a un fondement réel, sur le plan de leurs concrets intérêts économiques et sociaux. Ce sont ses objectifs politiques, ses perspectives, son drapeau idéologique, qui se révèlent chimériques et creux. Rien ne peut arrêter la dégradation sociale des boutiquiers, artisans, négociants et fonctionnaires algérois. De même que leur sauvetage ne peut résider dans la formule de «l'intégration», de même «l'autodétermination» n'est pas véritablement responsable de leur ruine. La cause effective de leur déchéance à venir c'est l'histoire, le mouvement social et économique irrésistiblement lancé en Afrique, qui doit inévitablement chasser les vieilles formes, même s'il doit passer par le détour ou le temps d'arrêt que s'efforce de lui imposer la sauvegarde de l'essentiel des privilèges impérialistes.

Il est bien visible que l'élément social dont la fraction active avait pris les armes à Alger est un élément petit-bourgeois. Au cours de son histoire la petite bourgeoisie a su quelquefois se battre, mais jamais pour son propre compte, étant tout au plus capable, passé sa phase héroïque du siècle dernier, de fournir des mercenaires à la grande bourgeoisie. Ainsi agit-elle autrefois contre le prolétariat, lorsque, affolée par la crise économique, le chômage et la ruine du petit commerce, la chute des cours et la banqueroute de la monnaie, elle n'hésita pas, foulant aux pieds son légalitarisme traditionnel, à envoyer sa jeunesse dans les milices fascistes, ravissant au prolétariat ses propres méthodes de violence. Au sein de ces groupes armés, rangés sous le signe d'un nationalisme exacerbé, les fils de «bonne famille» voisinaient avec la pègre, la jeunesse de patronage avec les souteneurs, le fanatique avec l'aventurier, le patriote avec le truand. Sous cet angle-là, mais uniquement sous celui-là, les émeutiers d'Alger, avec leurs étudiants-énergumènes, leurs militantes hardies et leur lumpen-prolétariat de Belcourt ou de Bab-El-Oued, présentaient quelque analogie, par leur méthode d'action, avec les bandes fascistes de la grande époque. Comme leurs prédécesseurs en chemise noire ou brune, qui se posaient en force extra-légale doublant ou suppléant les forces régulières, ils se prétendaient impartis du seul vrai nationalisme et fondés à l'imposer au gouvernement, par la force s'il le fallait.

Mais là s'arrête tout parallèle entre les commandos des «réduits fortifiés» et les troupes qui matraquèrent et torturèrent, il y a quelque trente ans, les prolétaires d'Italie et d'Allemagne. Le fascisme, dans sa véritable expression historique, c'est une riposte de la société bourgeoise à la menace ouvrière, et qui va dans le sens de l'évolution capitaliste. Il exprime, sur le plan économique, politique, juridique, une tendance à la concentration qui est conforme aux exigences de l'hégémonie toujours plus grande du capital. A la condition seulement de répondre à cette exigence, le fascisme a pu revêtir les uniformes sinistres d'une nouvelle Sainte Hermandad de la société bourgeoise. A la condition d'obéir à la loi invisible du capital il a pu s'affranchir des lois visibles inspirées des fameux «droits» imprescriptibles du citoyen. Mais les prétendus fascistes d'Alger, avec leur psychologie datant de la conquête, leur «Sidi-Brahim» sur magnétophone et leurs «territoriaux» jouant au père Bugeaud aux côtés des modernes uniformes bariolés, n'avaient du fascisme d'autrefois que son décorum anachronique. Ils allaient à la fois contre l'histoire en s'accrochant à un statut colonialiste dont la liquidation est la condition même du maintien de cette «présence française» qu'ils réclament sur l'air des lampions, et contre le grand capital dont ils contrarient les plans au moment précis où, conscient de la gravité de sa situation. il se lance dans une manœuvre de grande envergure indispensable pour assurer sa propre conservation et à laquelle, pour cette raison, il ne peut tolérer aucune entrave, accepter aucune contradiction, fut-elle scandée des slogans du nationalisme le plus intempestif.

L'exaspération des Algérois apparaît d'autant plus vaine qu'elle ne pouvait avoir d'objet précis. Plus que les bombes des terroristes, plus que la subtile diplomatie gouvernementale, c'est la crise d'un vieil impérialisme qui les frappe. De toute crise capitaliste qui ne se termine pas sur l'intervention révolutionnaire du prolétariat c'est le grand capital qui sort victorieux, c'est la petite bourgeoisie qui sort amoindrie. Ce phénomène revêt une ironie particulièrement amère lorsque cette dernière classe concourt elle-même à accentuer ses propres déboires historiques. C'est le cas aujourd'hui puisque les Algérois, par leur appui massif du gaullisme il y a deux ans, ont permis la liquidation de tout l'appareil politico-électoral de la petite bourgeoisie métropolitaine puisque celle-ci à son tour, en se ralliant au «pouvoir fort», vient de fournir à l'État la caution politique qui lui était nécessaire pour mâter les insurgés d'Alger. Dans les deux cas, la manœuvre était bouffonne. Mais aux manifestants d'Alger on accordera peut-être que sous le caractère grotesque de leur démonstration transparaît un certain élan de résistance à leur inéluctable destin. A leurs frères de classe d'outre-Méditerranée, aux petits bourgeois de la métropole, et à leurs cadres politiques empruntés aux partis ouvriers en décomposition, échoit un ridicule tout aussi grand... mais avec le courage en moins.

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Les derniers à pouvoir comprendre la signification de cette révolte et l'utilisation habile que pouvait en faire le gouvernement, ce furent évidemment les antifascistes de la métropole, staliniens en tête. «Halte aux factieux!». En exhumant ce mot d'ordre poussiéreux datant du Front Populaire, ils montrèrent n'avoir absolument rien compris à toute une phase historique, être totalement incapables de se dégager d'un schéma archi-faux, dussent-ils y perdre les derniers lambeaux de leur autonomie politique. A les prendre au sérieux on croirait que tout pouvoir «fasciste» peut trouver plus fasciste que lui et que le fin mot de la défense de la démocratie consiste à défendre le moins fasciste des deux. En réalité il s'agit d'un opportunisme aux abois qui ne dispose plus d'aucune ressource idéologique et s'accroche désespérément aux dernières chances de jouer le triste rôle de laquais dont la bourgeoisie ne veut même plus. Les stalinistes ont si longtemps pratiqué le crétinisme parlementaire, ils ont acquis un tel respect superstitieux de la prétendue «volonté populaire», que pour eux est démocratique et sacré tout ce qui est constitutionnel, même si la constitution a été votée dans des conditions électorales qui les scandalisèrent en leur temps. A leurs yeux la démocratie étant la forme politique dont on peut pacifiquement passer au socialisme, elle ne saurait être menacée que sur se droite, ou, en d'autres termes, tout ce qui porte ombrage à l'État démocratique est forcément plus réactionnaire que lui, tout ce qui le sauve ou le raffermit est favorable au prolétariat et au socialisme.

Mais l'État démocratique c'est l'État bourgeois et, par surcroît, l'État armé jusqu'aux dents de la phase impérialiste du capitalisme. C'est précisément parce que la démocratie occidentale a adopté les méthodes fascistes de centralisation administrative, de contrôle économique et de juridiction coercitive qu'elle a pu venir à bout militairement des pays de l'Axe et leur succéder dans l'hégémonie policée de l'Europe sans risque de crise sociale et de menace révolutionnaire. C'est donc le fascisme qui, au point de vue économique et social, est sorti victorieux de la guerre. La matrone démocratie, en quête de virginité politique, a pu forniquer avec ses jeunes amants «de gauche», mais ce fut toujours au profit de son seigneur et maître, le grand capital.

C'est sans doute ce qu'avait masqué, en partie tout au moins, l'euphorie de la victoire militaire des Alliés. Ayant pleinement joui d'un triomphe qui n'avait apporté aux ouvriers que de nouvelles injonctions à produire, mais qui procura à leurs dirigeants indignes des portefeuilles ministériels et des places, des administrations à noyauter et des syndicats à coloniser, les champions de l'antifascisme ont pu se méprendre sur le sens de l'évolution en cours. La prospérité s'étant substituée aux restrictions, les travailleurs ayant accepté le rythme de surexploitation d'une production vertigineuse, le «socialisme» à la mode de Moscou était en marche, à en croire tout au moins les hommes de Thorez, même après qu'ils furent chassés du gouvernement, même lorsque la désaffection et l'apathie furent devenues la règle de conduite chez les ouvriers. Et il le serait encore d'après eux, grâce à la détente internationale, grâce à la venue de Khrouchtchev, s'il n'y avait cette malencontreuse guerre d'Algérie ressuscitant le monstre abhorré qu'on croyait enseveli à jamais sous le poids de quelques dizaines de millions de cadavres de la seconde guerre mondiale.

La vérité c'est que le fascisme, comme adaptation de la société bourgeoise à sa phase de décadence historique n'a jamais été occis par les changements de pouvoirs politiques, par les mutations entre partis au gouvernement. Bien au contraire il n'a pas cessé de se développer et plus particulièrement encore dans les pays comme la France, issus vainqueurs de la seconde guerre impérialiste, mais placés en face d'un effort énorme à fournir pour retarder leur déclin. A l'ombre de la rhétorique électorale et du mécanisme parlementaire hérités de l'avant-guerre, il n'y eut pas une loi, pas une décision politique qui n'aboutit en fin de compte à accélérer cette évolution vers un plus grand contrôle étatique des activités individuelles et collectives, vers le développement du potentiel militaire, vers la généralisation de ces réformes sociales - minimum vital, intéressement des ouvriers à l'entreprise - qui sont autant de carcans liant le travailleur au mode de production qui l'exploite. Au terme de cette implantation sournoise du fascisme dans le corps même de la démocratie, il vint enfin un moment où la crise latente du capitalisme français, précipitée par la ruine de l'empire colonial, ne pouvait plus être surmontée dans le cadre des «institutions traditionnelles». D'abord parce qu'il fallait enfreindre la politique de «progrès social» pour exiger du prolétariat un nouvel effort, et cela était impossible ou difficile avec les mille obstacles de la démocratie parlementaire. Ensuite parce que l'adaptation de la structure productive aux exigences compétitives du marché international impliquait le sacrifice de la petite production paysanne subventionnée par l'État et dont le rôle politique, disproportionné à l'importance sociale réelle, était décuplé par le mécanisme de la démocratie des partis. Depuis la fin de la guerre, plus exactement depuis la grande reprise productive de 1953, le problème était posé - plus souvent esquivé qu'abordé de front - de la prolétarisation d'une partie de la paysannerie, d'une rationalisation des investissements, d'un contrôle de fer sur la production, toujours menacée des risques d'inflation monétaire, enfin d'une autorité indiscutée et indiscutable aux mains des représentants du grand capital.

La seconde insurrection d'Alger n'est qu'un aspect, particulièrement brutal, de ce conflit entre la France d'hier, paysanne, petite-bourgeoise, colonialiste et rond-de-cuir, et la France de demain dont la finance et l'industrie, puissamment aiguillonnées par la gravité de la crise qui les menace, alléchées par la perspective de remplacer la vieille base périmée d'influence outremer par de modernes investissements, entendent se lancer hardiment, sans crainte d'écraser qui que ce soit, vers une nouvelle expansion.

Sur cette voie un obstacle se dresse. Ce n'est certes pas le prolétariat, incapable de défendre quoi que ce soit de ses conditions de vie, égoïstement retranché dans sa fausse sécurité, sourd aux échos des masses insurgées dans les autres continents, souvent même acquis à la «démocratie» de type gaulliste, annihilé, de toute façon, par les invraisemblables tournants de son «grand parti». Cet obstacle c'est d'abord la population blanche d'Alger qui n'accepte pas d'être la victime des «nouveaux rapports» avec l'Algérie. C'est ensuite la petite et moyenne bourgeoisie de la métropole, la paysannerie notamment, qui ne veut pas accepter la paupérisation absolue qu'aimablement on lui suggère, ainsi que les cercles financiers et les entreprises industrielles qui se résignent mal au contrôle de leurs envolées inflationnistes.

Qui va donner au pouvoir politique du grand capital la base sociale d'appui qui lui est indispensable pour mettre à la raison ces deux expressions de la France démocratique d'antan, ces deux dernières réactions de la petite bourgeoisie? O sublime ironie du périple antifasciste! Ce sont les partis même de cette petite bourgeoisie de gauche qui vont offrir au grand capital la possibilité de faire d'une pierre deux coups: la grève générale donnant à l'État le droit de parler haut et ferme aux insurgés d'Alger, les manifestations massives de loyauté à la République ouvrant la voie des pleins pouvoirs qui renforceront encore la puissante machine à pressurer les contribuables, à intimider les mécontents, à mâter les révoltés. Un pronunciamento en faveur de l'État fort, un triomphe du fascisme passif, moderne vivant et réel, sur l'inexistant, fantomatique et romantique fascisme actif, voilà ce que fut le dernier geste héroï-comique de l'antifascisme. A défaut d'une indignation ouvrière qui tarde à venir, c'est le sort ridicule que lui a réservé la praxis et le piteux comportement social de la classe à laquelle il a lié son sort qui auront eu raison de sa trop longue existence. Dernière réaction historique de la petite bourgeoisie, à laquelle, hélas, le prolétariat prêta courage et vitalité, il ira rejoindre dans la fosse commune des illusions démocratiques toutes les autres vaines tentatives d'opposer à la marche irrésistible du capital, non pas la révolution sociale, mais le dérisoire obstacle du constitutionalisme et des libertés publiques. Sur sa tombe, pour détourner la génération prolétarienne à venir d'un allié aussi lâche et d'une cause aussi funeste, pour lui rappeler qu'entre capitalisme et socialisme c'est une question de vie ou de mort, nous proposons d'inscrire cette brève épitaphe: ci-gît la démocratie universelle qui n'eut jamais qu'un seul principe, une seule règle, la loi du plus fort.

Source: «Programme Communiste», no 11, avril-juin 1960

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