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SYNDICALISME DE CLASSE OU SYNDICALISME SERVILE
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Syndicalisme de classe ou syndicalisme servile
La garantie légale de salaire
La réduction des heures de travail sans réduction de salaire
L'unité syndicale
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Syndicalisme de classe ou syndicalisme servile
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Le 20 avril dernier s'est tenue une assemblée des délégués métallurgistes de la région parisienne dont les décisions, rapportées en particulier dans l'Humanité, seront pour nous l'occasion de démontrer à quel point la centrale soi-disant «communiste» s'est écartée de l'attitude révolutionnaire en matière syndicale, et à quel degré de servilité elle est tombée à l'égard du capitalisme et de l'État.

La garantie légale de salaire
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Se référant au budget-type établi par la commission supérieure des conventions collectives, un délégué a déclaré à la tribune que la C.G.T. évaluer à 12 % la diminution du pouvoir d'achat subie par un métallo parisien père de deux enfants du fait de la hausse du coût de la vie. Pour parer à de telles dévaluations du salaire, une seule solution selon lui: obtenir une garantie légale assurant à chaque catégorie un salaire suffisamment élevé. Telle serait la revendication fondamentale.

Cette position est dépourvue de tout contenu réel et elle est en outre défaitiste du point de vue de classe.

La revendication est irréelle parce que dans une société qui vit de l'exploitation des salariés, dans une économie qui ne progresse que par à coups et au travers de conflits de toutes sortes, il n'y a absolument rien qui puisse être définitivement garanti - ni prétendues «libertés», ni soi-disant «conquêtes», ni même des «salaires suffisants». Rien qui puisse rester intangible pour le patronat, intangible même en cas de «récession», même quand, comme aujourd'hui, l'empire colonial va s'effondrant, et que tarissent les profits qu'en tirait la bourgeoisie; intangible, bien pis, même en cas de guerre!

La revendication est irréelle, en second lieu, parce qu'elle appelle l'État à se comporter comme un arbitre impartial entre les classes, alors qu'il n'existe que pour défendre les intérêts du patronat. Car que signifie lui demander de garantir les salaires? Exactement de s'engager à ne jamais permettre au patronat de faire payer aux travailleurs les frais des inévitables crises internes de l'économie; c'est-à-dire à ne jamais faire ce pour quoi précisément il a été créé! Quelle absurdité!

La revendication est défaitiste. Demander à L'État bourgeois de se faire le protecteur des salariés contre la bourgeoisie, c'est renoncer à l'attaquer comme puissance organisée du Capital, une puissance qui maintient sa domination par dessus les changements de gouvernement. En d'autres termes, c'est interdire aux ouvriers de prendre la voie d'une lutte politique de classe. S'il y avait eu le moindre esprit révolutionnaire dans cette assemblée cégétiste, elle aurait accueilli sans douceur aucune l'idée absurde et défaitiste de demander au patronat organisé en État une «garantie» que le salaire resterait, en toutes circonstances, «suffisant». Le délégué aurait été d'ailleurs sommé d'expliquer ce qu'il entendait au juste par «salaire suffisant», et il se serait trouvé des travailleurs pour protester contre l'introduction d'un pareil langage patronal dans le syndicat.

La servilité politique de la «garantie légale» ne s'explique est effet que par la servilité sociale du «salaire suffisant». Suffisant pour qui? et de quel point de vue? Du point de vue des besoins des travailleurs? Mais alors parler à ce propos des «différentes catégories» c'est suggérer de la façon la plus cyniquement bourgeoise qu'un manoeuvre par exemple a des besoins bien inférieurs à un P 3. Et un syndicat prolétarien tolérerait cela? Si c'est le point de vue auquel se plaçait le délégué (qui s'est bien gardé de le préciser!), il était purement démocratique. En effet, la loi capitaliste (la loi de la valeur) dit: «tu vaux tant, donc tu toucheras tant et pas plus», jamais: «tu as besoin de tant, donc tu recevras tant» (c'est pourquoi précisément les syndicalistes qui n'entendent en aucun cas la combattre insistent si fort sur les différences de catégories!). Ceci dans le meilleur des cas, encore, car en pratique le capitalisme dit plus souvent: «tu vaudrais bien tant, mais moi je ne peux pas te le donner, en raison des exigences de la défense nationale, ou bien de la reconstruction, ou du maintien de la présence française dans les colonies, ou bien de l'équipement et de la modernisation du pays, etc.»; on n'épuiserait jamais la liste, ce qui prouve que le Capital «introduit» continuellement «la politique dans les questions de salaires», si bien que la classe ouvrière ne pourrait mieux faire que de relever le gant, en lui opposant sa politique propre. Ceci précisé au passage. Et pour est revenir à l'essentiel, ou bien le «salaire suffisant» ne signifie rien du tout, ou bien il veut dire «juste rétribution des différentes catégories en fonction de la loi capitaliste de la valeur». Nous, révolutionnaires, nous n'avons jamais nié que, dans certaines conditions, le capitalisme puisse payer la force de travail à sa valeur. En principe, cela est possible: 1°) dans une conjoncture économique et politique favorable; 2°) sous condition d'une lutte unitaire, décidée, continue des travailleurs. Disons en passant que ce ne sont pas précisément les conditions actuelles, où le capitalisme français est en quête d'une «grandeur» à jamais perdue, et où on lui oppose des grèves catégorielles, sporadiques et tournantes qui prouvent plus d'attachement au maintien de l'ordre public qu'au «salaire suffisant» lui-même. Ce que nous, révolutionnaires, affirmons est que le «salaire suffisant» ou la «juste rétribution» n'est, ni ne saurait être, le but final des luttes ouvrières. Si la loi de la valeur subsiste - et dans ce cas, elle subsiste entièrement - il y aura toujours d'un côté des esclaves dorés et stupidement satisfaits, et de l'autre, de pauvres diables humiliés et écrasés par la misère, la fatigue, l'ignorance. Si on se place du point de vue de l'ensemble de la classe, et non pas d'une catégorie plus ou moins privilégiée de travailleurs, c'est une chose que, par principe, on ne peut pas admettre. Le «juste salaire» ne supprimerait d'ailleurs pas la condition prolétarienne, qui n'est pas misère généralisée à toutes les catégories, mais incertitude générale aux intérêts aveugles de l'entreprise, subordination de classe du Travail au Capital. Respectant la division de la classe ouvrière par le mécanisme de la loi de la valeur, puisque de toutes façons, les forces de travail ne sauraient valoir toutes la même chose, favorisant l'égoïsme et le conformisme des catégories supérieures et abandonnant les autres, la revendication du «salaire suffisant» ou de la «juste rétribution» livre toute la classe pieds et poings liés à la domination du Capital.

A ce point, le bourgeois et l'ouvrier dont la mentalité ne dépasse pas la société bourgeoise protestent: «Vous ne voudriez tout de même pas que manoeuvre soit payé comme l'ingénieur?». Que le syndicalisme contemporain fasse appel à une telle sagesse bourgeoise (ou à une telle résignation d'esclave) en demandant humblement un «salaire suffisant garanti» prouve clairement une chose: il ignore que le but de la classe ouvrière est précisément de détruire le type d'économie qui fait de la force de travail une marchandise, plus ou moins chère selon la qualification, mais une marchandise de toutes façons. En d'autres termes, il a banni le socialisme, il est un syndicalisme de conservation sociale, un syndicalisme anti-révolutionnaire.

Le syndicalisme révolutionnaire ne consiste pas à réclamer un salaire suffisant aux besoins de tous, c'est-à-dire une égalité impossible est régime bourgeois. Il ne consiste pas davantage à opposer la révolution sociale aux revendications immédiates. Il consiste à ne rien dire, ni rien faire qui mette ces revendications immédiates en opposition avec les buts finaux et, ce qui revient d'ailleurs au même, qui flatte les intérêts et les illusions des couches les moins défavorisées du prolétariat au détriment de l'énorme masse de la main d'œuvre bon marché.

Mais quand on demande à l'État, qu'il faudra abattre pour réaliser le socialisme, une «garantie de salaire»; quand on ose parler de «salaire suffisant» alors qu'il y aura toujours en capitalisme des catégories qui, même payées «selon leur qualification» ne pourront satisfaire leurs besoins parce que cette qualification est basse, on accomplit une œuvre d'abrutissement politique et de division des ouvriers qui ne peut que favoriser le Capital. Au reste, cela est-il pour étonner, après qu'on ait vu ces mêmes syndicats refuser de prendre aucune initiative revendicative durant la période des émeutes d'Alger afin de ne pas gêner l'action du gouvernement bourgeois et gaulliste?

Il ne peut exister de syndicalisme révolutionnaire qu'à condition qu'il s'inspire à chaque moment des buts socialistes du prolétariat: c'est pourquoi le syndicat n'est pas révolutionnaire tant qu'il n'est pas animé par le parti de classe, puisque la lutte pour le socialisme est une lutte politique. Les autonomistes et apolitiques de tous poils rendent donc le plus grand service aux opportunistes de la C.G.T. en prétendant exclure la politique du syndicat, alors que l'exigence majeure pour l'évolution révolutionnaire des luttes est d'y introduire la politique prolétarienne. A leur petite échelle, ils contribuent donc, eux aussi, à l'immobilisation des mouvements spontanés et immédiats dans l'ornière de la société bourgeoise et de la conservation de classe.

La réduction des heures de travail sans réduction de salaire
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Le deuxième point soulevé dans cette assemblée des métallurgistes confirme bien ce que nous venons d'énoncer, aussi bien pour le contenu que pour la forme de la revendication. A ce propos, l'Humanité écrit: «C'est une raison supplémentaire d'agir de la sorte en appréciant justement de changer la situation dans chaque usine, avec le souci, le cas échéant, de changer de forme de lutte pour une plus grande efficacité et pour conserver l'unité... Il faut donc mener une action particulière par des revendications journalières». Des actions particulières pour obtenir la diminution générale des heures de travail, et d'ailleurs toutes les autres revendications que la C.G.T. se propose de poser. Voilà sa sagesse!

Peut-on véritablement être pour la diminution des heures de travail pour toutes les catégories - ne serait-ce que de la métallurgie - et préconiser des actions particulières et limitées? Non! Une telle revendication qui, si elle était satisfaite, arracherait au patronat toute la plus-value qu'il tire aujourd'hui de l'allongement de la semaine de travail, et une partie de la plus-value provenant du temps de travail ordinaire, exige une offensive générale, frontale de toute la classe. Au reste, il n'y à qu'à voir les accords signés par la Fédération des Métaux pour comprendre l'importance réelle que ce syndicalisme servile accorde à la diminution des heures de travail: la revendication de la diminution des heures supplémentaires y est rejetée on dernière place! Qu'on ne s'étonne pas, là non plus.

En 1945, n'est-ce pas un ministre du travail communiste qui instaurait le système des heures supplémentaires majorées, avec l'approbation pleine et entière de la C.G.T. qui aurait dû inviter ses adhérents à les refuser, afin de ne pas favoriser la dégradation du paiement des heures normales?

La vérité est que la C.G.T. actuelle, comme celle de 1945, n'entend pas créer de grosses difficultés au régime bourgeois en général, ni au président De Gaulle, en particulier. Monsieur Krouchtchev, que le parti communiste suit dans sa stratégie on ne peut moins de classe et révolutionnaire, n'a-t-il pas mis quelque espoir dans le Général pour détacher la France du bloc américain ou du moins pour neutraliser l'influence des U.S.A.? En récompense, il a promis de ne pas s'ingérer dans les affaires de la France on Algérie. Travailleurs, à vous d'en faire les frais!

La revendication de la diminution de la journée de travail a donné lieu au XIX° siècle à des luttes grandioses que ne sauraient recommencer, en cette seconde moitié du XX° siècle, en dépit de tous les progrès techniques, un syndicalisme de servitude qui pendant plus d'une décade a chanté l'augmentation de la productivité, et qui, au lieu de se préparer à la lutte révolutionnaire, suit en tous points un parti qui parle de paix est général parce qu'il ne souhaite pas que la paix sociale soit troublée! La preuve? Qu'est-ce que ce syndicalisme-là a fait d'effectif contre la guerre coloniale d'Algérie?

L'unité syndicale
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A l'assemblée, l'orateur déjà cité aborde en troisième lieu le problème de l'unité syndicale. «Il est toujours décisif, a-t-il dit, et cette unité ne rencontrera pas de difficultés à la base, mais à l'échelon supérieur de la F.O., de la C.F.T.C. et de la C.G.C. Il y a beaucoup trop d'hésitation, voire même une certaine opposition à voir les masses s'engager directement dans l'action. Cependant, nous ne nous lasserons pas d'œuvrer et de tout faire pour que se réalise l'unité, le front commun des travailleurs de toute appartenance syndicale».

L'unité avec la C.G.C.? On se demande bien quel avantage le travailleur peut en attendre, à moins que ce ne soit la soumission à une politique d'exploitation plus grande. Cependant, indépendamment de ce fait, l'unité n'est pas un problème nouveau. Elle a déjà rendu bien des services à la bourgeoisie! Chacun de nous sait que les syndicats actuels sont des syndicats de division et de collaboration. Seul, la C.G.T.U. malgré ses erreurs de tactiques représentait, il y a quarante ans de cela, un syndicat de lutte de classe, les autres centrales n'étaient que des syndicats jaunes, même s'il subsistait dans leur sein des îlots de résistance à la politique de collaboration de classe de la direction.

Bien loin de la considérer comme une victoire, il faut comprendre l'unification de 1936 dans sa signification véritable qui fut de livrer politiquement le prolétariat pieds et poings liés à la bourgeoisie. Il s'agissait alors d'obtenir sa participation à l'orientation de l'économie vers la guerre et quelques années plus tard à la guerre elle-même. C'est ce que l'unification qui, dans le domaine politique, trouva son pendant dans la constitution du front populaire, a permis au capitalisme de réussir. Si donc, par suite d'une poussée offensive, la classe ouvrière a retiré quelques avantages immédiats, tels qu'augmentations et congés payés, du mouvement de 1936, elle les a chèrement payés. En se rangeant dans le camp de la démocratie contre le fascisme, c'est son indépendance de classe elle-même qu'elle abandonnait! Jamais les ouvriers révolutionnaires n'oublieront que c'est au nom de l'unité que cette trahison a été perpétrée. Jamais ils n'oublieront que, même sur un plan immédiat, les exigences de cette unité de faiblesse contraignaient Maurice Thorez à prononcer son fameux: «Il faut savoir terminer une grève»!

Il est très significatif de constater qu'aujourd'hui, ce sont les plus acharnés défenseurs de la démocratie qui sont devenus partisans de la politique personnelle et autoritaire de De Gaulle, par exemple.

Quant à la Russie des faux soviets, dépouillée du mensonge de son économie socialiste, qu'en reste-t-il? Un capitalisme pur et simple.

La division syndicale de 1947 étant, elle aussi, déterminée est fonction des impératifs bourgeois, la rupture de la C.G.T. à la politique gouvernementale devait également se faire au nom de l'indépendance nationale, mais cette fois-ci ce n'était pas comme dans la période de 1940 à 1947 contre le boche exécré mais contre le bloc américain.

La F.O. et les syndicats dits libres ne voulant pas jouer le jeu de la politique moscovite, la rupture était inévitable. C'est cette division syndicale que, de nos jours, et notamment dans l'assemblée des délégués de la métallurgie parisienne la C.G.T. essaie de colmater par des appels répétés à l'unification. Pour l'instant les centrales syndicales semblent bouder les tentatives tant de fois répétées d'unification de la C.G.T.

Mais il se peut que demain, sous la poussée des masses agissant contre la misère sociale, les appels de la C.G.T. prennent un sens nouveau. Si, bien entendu, l'unification du prolétariat est la condition indispensable pour vaincre le capitalisme, il ne faudrait pas à nouveau que cette unification se fasse sous des impératifs d'ordre bourgeois comme la paix sociale, et ne change que de forme, comme le gouvernement, suivant les besoins de sa propre cause qui est l'exploitation des travailleurs, tantôt sous la démocratie, tantôt sous le «fascisme». Il serait également dangereux et illusoire que cette unification se fasse sous le signe des réformes de structure proposées par cette assemblée de délégués impuissants.

La seule et véritable garantie que le prolétariat possède pour éviter le retour de pareilles trahisons, c'est la reconstruction de son parti de classe. C'est à cette grande tâche, Camarade, qu'il faut s'atteler, même seulement pour reconstituer un mouvement syndical puissant, sans lequel il ne saurait y avoir des luttes révolutionnaires de masse.

Source: «Programme Communiste», numéro 12, juillet-septembre 1960

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