BIGC - Bibliothèque Internationale de la Gauche Communiste
[last] [home] [content] [end] [search]

SOCIALISME ET SYNDICALISME DANS LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS - II
If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]


[première partie] [seconde partie] [troisième partie] [quatrième partie] [cinquième partie]


Content:

Socialisme et syndicalisme dans le mouvement ouvrier français - II.
II - Le parti ouvrier et l'essor syndical: le réveil ouvrier passe par la formation du parti
Mérites et faiblesses du Parti ouvrier.
Notes
Source


Socialisme et syndicalisme dans le mouvement ouvrier français - II

II - Le parti ouvrier et l'essor syndical: le réveil ouvrier passe par la formation du parti
[top] [content] [next]

C'est seulement après 1871 qu'apparaît en France un véritable mouvement syndical. Jusqu'en 1863, la fameuse loi scélérate de 1791 refusant aux ouvriers le droit de coalition resta en vigueur (1). Leurs premiers organismes embryonnaires de défense, «les Sociétés de Résistance», qui tombaient par conséquent sous le coup de la loi, étaient clandestins, sans vaste influence et sans liaisons permanentes. Par ailleurs, les révoltes ouvrières auxquelles il leur arrivait de participer s'inspiraient d'un illuminisme bourgeois aux yeux duquel les maux sociaux avaient leurs racines non dans les contradictions de la société, mais dans les imperfections du gouvernement. De là dérive le constitutionnalisme qui marquera tout le mouvement ouvrier jusqu'en juin 1848: ce qui est revendiqué n'est pas le renversement de la domination bourgeoise, mais le respect des principes de liberté et de justice inscrits dans toute Constitution, l'élargissement des libertés constitutionnelles. Même quand une revendication sociale est posée, elle ne l'est encore que sous la forme d'un droit nouveau à inscrire dans la constitution (tel le fameux «droit au travail» de février 1848) par «une abstraction débonnaire des antagonismes de classes» comme dit Marx, c'est-à-dire par une naïve croyance dans la possibilité de faire triompher les intérêts ouvriers aux côtés des intérêts bourgeois, et non pas contre eux.

Il fallut les flots de sang de la répression de l'insurrection ouvrière de juin 1848 pour convaincre les ouvriers que l'instauration de la République ne signifiait en rien l'abolition de la domination bourgeoise, que «la plus infime amélioration de leur situation restait une utopie au sein de la République bourgeoise, utopie qui se change en crime dès qu'elle veut se réaliser» (2). Comme K. Marx le mît magistralement en évidence, et comme non seulement l'histoire des sectes ouvrières jusqu'en 1871, mais plus encore l'insurrection communarde elle-même le confirment historiquement, «après Juin, révolution veut dire: subversion de la société bourgeoise, alors qu'avant février, cela avait signifié: subversion de la forme de l'État» (3). Au cri de juin 1848: «Renversement de la bourgeoisie! Dictature de la classe ouvrière!» fait en effet écho, vingt-trois ans plus tard, la proclamation de la République sociale par la Commune de Paris. Mais si ce seul fait démontre que la phase constitutionaliste est close, cela ne signifie pas que le mouvement ouvrier en ait désormais fini avec l'illuminisme démocratique. Premier exemple de dictature prolétarienne parce qu'elle a été fondée et s'est maintenue par une violence dirigée contre le pouvoir légal et la bourgeoisie, la Commune amalgame à des objectifs socialistes encore confus des principes démocratiques hérités de la pensée bourgeoise, et c'est précisément cette immaturité que traduit la formule équivoque de la «République sociale» (4).

De même qu'il avait fallu la défaite de juin 1848 pour que la réalité de l'antagonisme des classes pénètre dans la conscience collective, de même il faudra la semaine sanglante de mai 1871, l'écrasement féroce de la Commune par le gouvernement légal de Thiers, pour qu'y pénètre à son tour l'antithèse qui oppose la dictature du prolétariat à toutes les formes de démocratie. Encore ce résultat n'a-t-il pas été recueilli en France même, mais partiellement en Allemagne et surtout en Russie. En France, pendant un demi-siècle encore, les fractions les plus radicales et les plus combatives de la classe ouvrière resteront sous l'emprise du vieux démocratisme illuministe hérité de la Grande Révolution.

Si nous faisons partir cette étude des années qui suivirent l'écrasement de la Commune, c'est que cette période marque cependant un tournant d'une grande importance dans l'histoire du mouvement ouvrier français; c'est alors que pour la première fois le programme et les principes du socialisme scientifique furent nettement et intégralement acceptés par une partie de l'avant-garde. En dépit de l'avenir tourmenté qui guettait celle-ci, ce fait est capital. C'est de lui que nous devons partir pour juger des mérites et des faiblesses de tout le mouvement et pour déchiffrer l'enchaînement des situations qui conduisirent la section française de l'Internationale socialiste à la débâcle politique lors de l'éclatement de la guerre impérialiste de 1914.

En 1876, donc 5 ans à peine après l'écrasement de la Commune, alors que la dépression causée par la répression versaillaise restait sensible, un congrès ouvrier se réunit à Paris. Ses revendications étaient timides et nettement légalitaires, mais sa seule existence révélait que la classe laborieuse commençait à sortir de sa torpeur: le socialisme, que ce pédant de Taine déclarait «enterré pour plus de 50 ans», n'avait pas fini de faire trembler la bourgeoisie.

Un prolétariat battu et éliminé de la scène politique ne sort le plus souvent de sa prostration que pour poser des revendications immédiates d'ambition modeste. De ce fait, les idéologues du syndicalisme tirent cette conclusion simpliste que la lutte économique est la forme par excellence de la lutte de classe, et le syndicat, l'organe par excellence, voire unique de cette lutte. Mais d'une part, cette «loi historique» souffre des exceptions capitales comme les révolutions de février et octobre 17 en Russie après la défaite de 1905 l'ont prouvé, et d'autre part, dans toute reprise, on peut nettement distinguer deux courants: celui qui voudrait cantonner la classe ouvrière dans les revendications «raisonnables» et «immédiatement applicables» et celui qui ne craint pas de lier la lutte spontanée des travailleurs aux grands objectifs finaux de la révolution sociale.

Le réveil politique d'après 1876 eut lieu au déclin du XIXème siècle des grandes luttes révolutionnaires, qui avait vu naître bien des États modernes et s'affirmer bien des nationalités. En France, la déportation ou la mort des chefs prolétariens, l'abattement général qui suit toute défaite, était une raison supplémentaire d'immobilisme. Mais à peine quelques représentants d'intérêts encore purement corporatifs eurent-ils manifesté une certaine velléité de réorganiser un mouvement syndical que le problème des buts généraux de la lutte prolétarienne ressurgit dans toute sa force.

Les plats initiateurs du congrès de 1876 étaient des hommes prudents et timorés. Ils venaient de l'école mutualiste fondée par Proudhon et qui considérait que le capitalisme devait céder la place à des groupements de producteurs liés entre eux par des services et obligations réciproques. Ils avaient en sainte horreur la politique et, par-dessus tout, redoutaient les théories révolutionnaires qui, disaient-ils, avaient été introduites chez les ouvriers par de dangereux rêveurs bourgeois (5). À leurs yeux, il s'agissait uniquement de réformes à réaliser «par l'étude, la concorde, la justice» et il fallait laisser la politique aux parlementaires qui se disputent le gouvernement.

Cette condamnation de la théorie et de la politique caractérise le syndicalisme non seulement français mais international, et on la retrouvera chez les tenants de la révolutionnaire «action directe». C'est essentiellement là ce qui la distingue non seulement du socialisme réformiste, mais aussi et surtout du socialisme révolutionnaire qui ne crut jamais que le parti devait disputer le gouvernement à la bourgeoisie, puisqu'il se proposait de détruire toute la machine de l'État bourgeois.

Au congrès de 1876, les mutualistes l'emportèrent sans difficulté. Mais au congrès suivant, en 1878, une voix révolutionnaire se fit entendre. C'était celle du Lyonnais Balleret qui dénonçait vigoureusement l'électoralisme et les réformes obtenues par la voie parlementaire, mais qui, en tant qu'anarchiste se déclarait aussi farouchement hostile à toute «autorité» et à tout État. Dans ce discours de Balleret, remarquable par sa teneur sinon par ses effets puisqu'il fut repoussé avec horreur par la majorité, les syndicalistes révolutionnaires ont découvert plus tard la première formulation historique de leur doctrine, ce qui est peut-être vrai; mais ce qu'on y trouve surtout, à la vérité, c'est la dernière expression des idées traditionnelles de la section française de l'Association Internationale des Travailleurs dont il ne restait plus en 1878 que des survivants, c'est-à-dire d'un «collectivisme» qui s'opposait au mutualisme et au coopérativisme d'inspiration proudhonienne, puisqu'il proposait (comme son nom l'indique) une appropriation collective des moyens de production, mais qui se voulait également anti-étatiste, puisqu'il ne prévoyait cette appropriation que dans le cadre du fédéralisme de Bakounine, et non sous la forme centralisée prévue par Marx, son grand adversaire au sein de la Première Internationale.

Jules Guesde, transfuge de l'anarchisme rallié au marxisme et Paul Lafargue, propre gendre de Marx, se dénommaient aussi «collectivistes», afin, dit A. Zévaès dans son «Histoire du socialisme et du communisme en France», «de se distinguer des systèmes communistes de la première moitié du XIXème siècle et qui, tous, versaient dans l'utopie». Dans toute cette phase du mouvement socialiste l'imprécision des dénominations du parti ne devait pas peu contribuer - comme on l'a vu plus tard avec celle de «social-démocratie» - à entretenir bien des confusions. Quoi qu'il en soit au troisième congrès ouvrier, à Marseille en 1879, collectivistes-marxistes et collectivistes-anti-étatistes se retrouvèrent côte à côte pour balayer enfin les mutualistes (6).

Entre le second et le troisième congrès, il s'était passé des changements politiques importants. Aux assises ouvrières de 1878, Guesde et le petit groupe de militants rassemblés autour de son journal «l'Égalité» avaient déjà déposé sans succès une motion collectiviste qui avait recueilli bien peu de voix, mais tout de même réussi à faire connaître ses positions, qu'un procès sensationnel devait bientôt populariser. Les autorités ayant interdit le Congrès qui devait bientôt se tenir pendant l'Exposition Universelle de Paris, Guesde et ses amis avaient passé outre, ce qui leur valut de comparaître en correctionnelle. La défense collective des accusés assumée par Guesde et publiée sous la forme d'un opuscule répandit largement la position des collectivistes et introduisit parmi les ouvriers avancés les principes du socialisme scientifique que Guesde, d'autre part, propageait inlassablement dans des réunions organisées tant en province qu'à Paris.

Ainsi préparée, la victoire des collectivistes au congrès de Marseille fut éclatante. Repoussant la thèse des coopérateurs (autre dénomination des mutualistes) selon laquelle les associations des producteurs pouvaient, en se développant, détruire pacifiquement les rapports économiques de la société bourgeoise, la résolution adoptée affirmait qu'aucune amélioration définitive de la situation des classes laborieuses ne pouvait survenir sans une transformation complète de la société, c'est-à-dire «du travail salarié lui-même». Elle indiquait également que le but du mouvement ouvrier était «la collectivité du sol, du sous-sol, des‡ instruments de travail, matières premières, donnés à tous et rendus inaliénables par la société à laquelle ils doivent retourner». C'était là une première formulation du socialisme prolétarien que Guesde devait développer l'année suivante dans un véritable programme pour le Congrès du Havre dont Marx, consulté sur place à Londres, prépara lui-même les «considérants» (7).

Si la victoire remportée au Congrès de 1879 et confirmée au Congrès de 1880 représente, qualitativement, un grand pas vers la formation en France du parti du prolétariat, quantitativement sa portée restait limitée. Les influences proudhoniennes (coopérativistes et mutualistes) et corporatistes qui avaient dominé le mouvement ouvrier français d'avant 1871 y demeuraient fortement enracinées, et si les collectivistes avaient remporté la victoire, ce n'était pas tant grâce à l'énergie et à l'éloquence de Guesde que grâce à la composition nouvelle du congrès. Contrairement aux précédents, en effet, il ne comprenait pas seulement des représentants ouvriers (en général sous l'influence des tendances précitées) mais aussi des délégués de jeunes groupes socialistes en voie de constitution.

Le long et rude chemin de la constitution du parti de classe ne faisait d'ailleurs que commencer; l'organisation était à peine dotée de son programme que Guesde dut non seulement affronter des ennemis intérieurs, mais, au-dehors, faire front à la fois aux sollicitations des partis radicaux-bourgeois et à l'hostilité des anarchistes dont la hargne ira grandissant avec le temps, non d'ailleurs sans raison, puisque le socialisme français s'enfonçait progressivement dans le parlementarisme.

Mérites et faiblesses du Parti ouvrier
[prev.] [content] [next]

La première bataille gagnée par l'équipe de Guesde fut celle du programme du parti. Ce programme fut adopté au Congrès du Havre de 1880 par 43 voix contre 10 et 6 abstentions, en dépit de l'hostilité des anarchistes et des réformistes qui, selon C. Vuillard (ouvrage cité) lui reprochaient d'introduire un socialisme «étranger», «allemand» (8). En réalité, les réformistes ne voulaient pas de la lutte de classe, et les anarchistes qui s'en déclaraient partisans ne pouvaient tolérer que le programme ouvrier parlât de conquête du pouvoir, c'est-à-dire s'assignât une tâche politique. Fondant sa revendication de la société sans classe non point sur la critique matérialiste de la société actuelle et la définition dialectique du socialisme, mais sur un rationalisme de type bourgeois et une exaltation de l'individu directement héritée de la tradition illuministe, l'anarchisme devait fatalement esquiver le problème politique de l'instauration d'une dictature après destruction de l'État bourgeois.

Les coopérateurs s'étaient éliminé d'eux-mêmes en tenant un congrès à part et ils disparurent quelques années après, tout au moins comme groupe homogène. Si les anarchistes évitèrent le même sort, c'est en partie grâce à leur faculté remarquable de s'adapter aux formes d'organisation créées par la classe ouvrière au cours de son développement et, notamment, aux syndicats qui, en France, ont pris leur essor sous leur parrainage occulte ou avoué. Durant cinquante ans, les anarchistes ont pillé dans le marxisme tout ce qu'ils y trouvaient de compatible avec leur hostilité de principe à l'égard de l'État. Ils se sont dépouillés de leur formalisme individualiste du début, se sont divisés en de nombreuses écoles et sous-écoles, et ont marqué de leur empreinte idéologique, le syndicalisme d'abord, puis le socialisme ouvriériste et plus tard les divers courants qui au sein du parti communiste oscillaient encore entre centralisme et fédéralisme, marxisme et «démocratisme révolutionnaire».

D'une façon générale, l'anarchisme est toujours plus ou moins directement lié aux faiblesses et carences du mouvement politique du prolétariat et aux conséquences de ses défaites. L'anarchisme, disait en substance Lénine, c'est la rançon que le mouvement ouvrier paie à l'opportunisme. En 1880, en France, l'influence anarchiste, tout en résultant des mêmes causes générales, était plus étroitement liée aux conditions sociales et économiques, car si elle gardait les positions conquises dans la Première Internationale, c'était en partie grâce à la survivance d'une grande quantité de petits métiers qui ont toujours constitué un milieu favorable aux idéologies libertaires.

C'est le plus souvent par l'intermédiaire d'artisans que la doctrine anarchiste «théorisée» par des penseurs bourgeois ou petits-bourgeois s'est diffusée parmi les purs salariés. Dans tous les métiers où le producteur n'était pas encore séparé de ses moyens de production, «l'idéal» anarchiste qui lui promettait la sauvegarde de sa propriété rencontrait un plus grand succès que le socialisme. Comme, d'autre part, ces artisans subissaient la contrainte de l'État bourgeois sous forme d'impôts particulièrement lourds et une concurrence impitoyable de la part du Capital, ils ne pouvaient manquer d'être séduits par l'abolition de l'État que les anarchistes promettaient de réaliser en un tour de main et par cette liberté d'association, qui, tout en laissant intacte la propriété des moyens de production, aurait été leur arme suprême dans la concurrence.

L'implantation de l'anarchisme est à ce point déterminée par la persistance de la production parcellaire que dans la Première Internationale, par exemple, un de ses bastions était la Fédération Jurassienne qui groupait tous les artisans des versants suisses et français nord-ouest des Alpes.

L'état du développement industriel de la France d'après 1871 et la «géographie» des influences politiques dans les différentes régions du pays prouvent exactement la même chose. La fragmentation de l'industrie y était telle que 85 % des entreprises étaient constituées par des ateliers occupant moins de 5 ouvriers. Dans le Nord, où régnait la grande industrie textile, et dans le Centre où existaient quelques grandes concentrations sidérurgiques, le programme marxiste conquit assez rapidement de l'influence, et ces régions sont restées les fiefs du parti socialiste dégénéré d'aujourd'hui. Par contre, dans les régions où vivotaient la petite entreprise, et à Paris où fleurissait une foule de petits métiers (et particulièrement de métiers d'art), les cadres politiques et syndicaux restaient plus ou moins imprégnés d'idéologie anarchiste. Cela ne signifie pas que les militants de ces zones aient nécessairement embrassé l'ensemble des dogmes figés de l'anarchisme, mais qu'ils en gardaient ce farouche esprit d'indépendance et de liberté qui correspond en politique aux désirs d'autonomie économique des petits producteurs. Or cette psychologie a été un grand obstacle au développement de la propagande et de l'organisation du parti ouvrier.

La France demeurera essentiellement un pays de paysans en grande partie parcellaires (70 % de la population) et un pays de rentiers (2 millions et demi), la petite bourgeoisie y constituait une force politique qui de mille façons pesait sur le mouvement ouvrier naissant; menaçant d'étouffer celui-ci sous son poids, elle suscitait chez nombre de militants des réactions contre la politique et contre l'organisation de parti qui n'était pas faites pour renforcer celui-ci.

Dans ces conditions, en dépit de l'incessante transformation économique de la société française (9) la topographie politique héritée de la période antérieure à 1871 demeurait sous bien des aspects inchangée. D'une part le développement industriel n'avait pas encore profondément modifié la «représentation» syndicale et politique des milieux ouvriers, de l'autre un événement comme la guerre franco-prussienne, faisait encore sentir ses effets, puisqu'en portant un coup fatal à l'Internationale tout en laissant intacte sa section suisse, elle avait donné à la Fédération jurassienne d'inspiration anarchiste, une influence et une place disproportionnées à son importance réelle. «C'est une période de transition, écrit E. Dolléans (10) pendant laquelle la proportion des travailleurs de la grande industrie va s'élever au détriment de la population artisanale, mais les survivances politiques et sociales resteront prédominantes».

Non seulement ces conditions ne devaient pas favoriser la propagande générale des positions marxistes par le Parti ouvrier de Guesde et de Lafargue, mais elles constituèrent le principal obstacle à sa pénétration dans les syndicats, comme nous le verrons plus loin. Elles expliquent également que la fraction marxiste du socialisme français se soit littéralement épuisée dans la lutte que, deux ans après sa constitution, elle eut à entreprendre contre le révisionnisme, autre héritage du passé.

Dès sa constitution, le Parti ouvrier s'était trouvé en compétition avec l'Alliance socialiste républicaine composée d'anciens membres de la Commune qui conservaient leurs conceptions politiques d'antan. S'adressant à «tous les hommes de bonne volonté» (et en ceci véritable préfiguration du frontisme actuel) l'Alliance préconisait l'union «sur le terrain de l'action politique et des réformes pratiques immédiatement réalisables». Elle fut éphémère, mais lorsqu'elle se sépara, quelques-uns de ses membres entrèrent au parti radical dont ils formèrent la fraction «avancée», qui recherchait la jonction avec le socialisme, tandis que d'autres ralliaient directement le Parti ouvrier où ils introduisaient leur opportunisme.

La première et sérieuse offensive du révisionnisme vint pourtant non pas de l'extérieur, mais de l'intérieur du parti, et se manifesta dès le congrès de Reims (1881). Divers délégués s'y plaignirent de l'intransigeance du programme du parti qu'ils rendaient responsable des maigres résultats obtenus dans les élections. Ils voulaient «fractionner le but idéal en plusieurs étapes sérieuses, immédiatiser en quelque sorte quelques-unes des revendications pour les rendre enfin possibles». «Immédiatiser», «rendre possible»: les deux formules étaient particulièrement heureuses, dans ce sens qu'un siècle plus tard, elles restent la meilleure caractérisation de l'opportunisme. Avec son ardente verve, Guesde s'empara de la seconde, flétrissant les révisionnistes de l'épithète méprisante de «possibilistes», alors qu'aujourd'hui nous désignons par le terme d'«immédiatistes» tous ceux qui, syndicalistes purs ou «communistes» officiels et dissidents, taisent ou bafouent les buts révolutionnaires et le programme historique du prolétariat, sous prétexte d'obtenir des résultats «immédiats» - encore plus dérisoires qu'en 1881, bien entendu.

Entre la fraction de Guesde et les possibilistes, la rupture devint rapidement inévitable et Guesde la décida énergiquement. Elle eut lieu l'année suivante au congrès de Roanne. Face au Parti ouvrier, les possibilistes formèrent la Fédération des travailleurs socialistes de France dont le chef, Brousse, théorisa une sorte de «socialisme des services publics» prévoyant l'éviction pacifique du capitalisme par étatisation progressive des divers secteurs de l'économie nationale. Les possibilistes ne réalisèrent bien entendu pas ce beau plan, mais ils fournirent par contre un nombre appréciable d'arrivistes aux municipalités et aux diverses administrations et institutions politiques de la bourgeoisie.

La répartition de l'influence respective des deux organisations traduit de façon suggestive le contraste qui opposait alors les régions industrielles (favorables au marxisme) et celles de petite entreprise urbaine ou rurale (bastion traditionnel du réformisme) (11).

Tandis que se fixait la «géographie» de l'influence politique du Parti ouvrier, l'inlassable petite équipe de Guesde et de ses amis continuait avec ardeur à exploiter tous les événements politiques et sociaux pour diffuser sa propagande et organiser les travailleurs luttant souvent sans liaisons et sans soutien. Sur le plan politique, Guesde mena une campagne ardente, et dans le plus pur langage de classe, pour l'amnistie des communards; il polémiqua sans cesse contre toutes les tendances déviationnistes pour empêcher que l'activité électorale, qui tendait à absorber entièrement le parti, ne devînt une fin en soi. Sur le plan social, il intervint à propos de toutes les grèves et de toutes les répressions. C'est durant la période qui s'étend en gros de 1880 à 1890 et qu'il n'est pas possible de retracer ici que le Parti ouvrier a écrit ses plus belles pages. Mais lorsqu'on étudie ces brèves années qui ont été déterminantes pour la tradition du mouvement ouvrier français, on est frappé par le contraste entre les principes défendus par Guesde et l'opportunisme qui imprégnait tout le socialisme français et qui menaçait continuellement de faire sombrer le parti dans le parlementarisme.

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. Les termes de la loi Le Chapelier, de 1791, ne laissent planer aucun doute sur les intentions que la bourgeoisie, à peine victorieuse de la monarchie féodaliste, nourrissait à l'égard des travailleurs dont l'appui lui avait permis de remporter cette victoire. «C'est aux conventions libres d'individu à individu à fixer la journée pour chaque ouvrier; c'est ensuite à l'ouvrier à maintenir la convention qu'il a faite avec celui qui l'a occupé» disent les considérants du rapport introductif de la loi dont le principal article stipule: «L'association ouvrière, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit, est prohibée». Mais la loi Le Chapelier, tout en interdisant n'importe quel accord entre ouvriers grâce auquel ces derniers auraient pu réduire l'atroce concurrence à laquelle ils étaient livrés, ne défendait pas, par contre, aux patrons de se coaliser: «elle n'entend pas empêcher les commerçants de causer ensemble de leurs affaires». On ne saurait mieux exprimer, en quelques mots, la véritable signification de classe de la grande victoire remportée par le «peuple» en 1789 (passages cités par «L'Encyclopédie anarchiste», page 390). Cette attitude de la bourgeoisie correspond à la phase de son histoire dans laquelle sa domination politique encore instable et son développement économique à peine ébauché lui font redouter plus que tout la coalition ouvrière. Par voie de conséquence, toute revendication élémentaire des travailleurs aboutit à l'émeute. Plus tard - en France vers la fin du Second Empire - la bourgeoisie trouva plus avantageux de tolérer les coalitions ouvrières (et par suite les organismes permanents qui les dirigeaient) afin de maintenir dans le cadre légal les revendications concernant les salaires et conditions de travail. En France toutefois les syndicats dont l'existence était tacitement admise depuis 1863, ne furent officiellement reconnus qu'en 1884 (cf. «Les trois phases du capitalisme», «Programme Communiste» Nr.11, avril-juin 1960). [back]
  2. «Les Luttes de Classe an France» (1848-1850) Karl Marx. [back]
  3. «Les Luttes de Classe an France» (1848-1850) Karl Marx. [back]
  4. Une image de «L'assiette au beurre», revue satirique de la fin du siècle dernier, résume mieux que toutes les explications cette tradition confuse du mouvement ouvrier français. Le dessin représente Marianne, bonnet phrygien et cocarde tricolore, au bras d'un ignoble richard pansu. Trois ouvriers en blouse la regardent et se détournent en crachant de dégoût:«Encore une qui a mal tourné» (reproduite sur la couverture du «Crapouillot»). [back]
  5. Le rapport d'ouverture du Congrès indique: «Nous avons voulu que le Congrès fût exclusivement ouvrier et chacun a compris nos raisons. Il ne faut pas l'oublier: tous les systèmes, toutes les utopies qu'on a reprochées aux travailleurs ne sont pas venus d'eux, tous émanaient de bourgeois bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes dans des idées et des élucubrations au lieu de prendre conseil de nos besoins et de la réalité» (Cité dans «L'Encyclopédie anarchiste», p. 274.). [back]
  6. Pour justifier cette convergence des anarchistes et des marxistes, P. Besnard écrit: «Il est vrai qu'à cette époque le collectivisme condamnait l'État, ce qui n'existe plus de nos jours (1931) chez les communistes et les socialistes qui ne voient de salut que dans une administration étatique centralisée» («Encyclopédie anarchiste» p. 392). La vérité est que les vrais marxistes (et en 1931, bien que l'I.C. roulât à vive allure sur la pente de la dégénérescence opportuniste, les communistes n'avaient pas encore formellement renié la dictature du prolétariat) ont toujours «condamné l'État»... capitaliste et que «l'administration étatique centralisée» dans laquelle «ils voient le salut» est celle de l'État révolutionnaire prolétarien des ouvriers en armes. Mais il n'est de pire sourd... [back]
  7. Engels disait de ces «considérants», œuvre intégrale de Marx, qu'ils constituaient un «chef d'œuvre d'argumentation saisissant, explicable aux masses en peu de mots» et dont «la forme concise» l'étonnait lui-même («Introduction aux œuvres choisies» de J. Guesde, C. Vuillard, Editions Sociale 1959). [back]
  8. En cette époque où les hommes qui se réclament du socialisme et du communisme sont devenus des piliers du Parlement et les plus importants colporteurs des mensonges sur le caractère sacré de l'activité des députés et ministres, il n'est pas inutile de souligner la conception révolutionnaire que les premiers et vrais socialistes du Parti Ouvrier de Guesde avaient de l'activité parlementaire. Pour continuer à les combattre à postériori, les anarchistes, qui spéculent sur l'hostilité traditionnelle de certains ouvriers contre le principe de la délégation de «représentants» qui toujours les trahissent, les anarchistes donc, écrivent que c'est du congrès de Marseille «que date l'intrusion de la politique dans le mouvement ouvrier» («Encyclopédie anarchiste»), entendant par là qu'il faut y voir les débuts de la collaboration de classe des socialistes au parlement. Rien n'est plus faux en ce qui concerne les socialistes de cette époque. Si la plupart de ces hommes devaient effectivement, mais bien plus tard et à cause de situations complexes que nous étudierons plus loin, être victimes de cette forme d'activité, en 1880 leur position en ce qui concerne la tâche qu'ils s'assignaient au parlement ne laisse aucune équivoque. Ils disaient et affirmaient qu'aucune assemblée de cette nature n'était susceptible d'affranchir la classe ouvrière, mais que la voix des socialistes, du haut de la tribune de la Chambre des députés, «aurait un écho, leur propagande un retentissement que vingt congrès ouvriers ne (leur) donneraient pas»(«Adresse des réfugiés de la Commune au congrès de 1880», Zévaès, ouv. cité). La tâche des députés ouvriers au parlement consiste, d'après la position marxiste, dans la dénonciation de la politique bourgeoise et, comme l'ajoutera la Troisième Internationale en s'inspirant des mêmes principes, dans le sabotage de l'activité parlementaire. [back]
  9. De 1871 à 1883 le nombre de machines utilisées dans l'industrie a presque doublé (de 26000 à 48000). De 1869 à 1881 la production d'acier a quintuplé en dépit de l'amputation du bassin de l'Est (de 110.000 tonnes à 512.000 tommes) (Cl. Vuillard, ouv. cité). [back]
  10. Dans son «Histoire du mouvement ouvrier», où nous puiserons de nombreux détails utiles à cette étude. [back]
  11. «Les guesdistes concentrent plus particulièrement leurs efforts sur les centres industriels du Nord, du Centre, sur Lille, Roubaix, Calais, Montluçon, Commentry et Roanne. La parole amère et mordante de Guesde, sa dialectique pressante, sa démonstration implacable de l'antagonisme des classes, conviennent à ces cités dolentes où le développement de la grande industrie a créé tout à la fois une accumulation de richesses et une accumulation de misère et où, par suite, les travailleurs sont plus aptes à saisir immédiatement les conséquences tirées par le socialisme du développement du machinisme et de la concentration des capitaux. Le Nord, le Pas-de-Calais, la Loire et l'Allier deviennent ainsi les citadelles du guedisme. Au contraire, les possibilistes s'attachent plutôt à la propagande dans Paris et dans certains départements de l'Ouest, tel que le Loir-et-Cher, l'Indre-et-Loire, le Maine-et-Loire et la Vienne. Ces régions, moins brutalement divisées par le heurt des classes et possédant une classe moyenne industrielle et agricole assez développée, conviennent mieux à leur propagande, moins âpre, moins véhémente, moins scientifique que celle des guesdistes» (A. Zevaès, Ouv. cité, pp. 121-122). [back]

Source: «Programme Communiste», Nr. 23, avril-juin 1963.

[top] [content] [last] [home] [mail] [search] [webmaster]


you arrived from:

pagecolour: [to the top]