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SOCIALISME ET SYNDICALISME DANS LE MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS - V
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Content:

Socialisme et syndicalisme dans le mouvement ouvrier français - V
III - Le syndicalisme révolutionnaire contre le réformisme (suite)
La C.G.T., l'Internationale et la guerre
1914: faillite générale des partis et des syndicats
Conclusion
Notes
Source


Socialisme et syndicalisme dans le mouvement ouvrier français - V

III - Le syndicalisme révolutionnaire contre le réformisme (suite) (1)

La C.G.T., l'Internationale et la guerre
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Le trait le plus saillant de cette période où le syndicalisme révolutionnaire lance ses derniers feux, c'est le rôle d'avant-garde qu'il joue, mais dans le sens le plus étroit du terme: petit corps détaché du gros de la troupe. Cette position n'est pas seulement due à l'impatience des militants d'arriver rapidement aux grandes situations révolutionnaires, mais à leur vision totalement faussée de la révolution sociale, qui n'est pas l'initiative d'une poignée de militants conscients trainant derrière eux une masse inavertie, mais l'irruption colossale, sur la scène politique, d'une multitude de couches sociales avançant des revendications diverses, auxquelles seuls les révolutionnaires peuvent donner des réponses.

Les syndicalistes révolutionnaires avaient une foi aveugle dans l'efficacité des «minorités agissantes», ne se souciant guère d'analyser la portée des revendications ouvrières ni de déterminer leur rapport plus ou moins étroit ou éloigné avec le programme révolutionnaire du prolétariat. Dans la période qui va de 1906 à la guerre, les ouvriers français ont déclenché des grèves nombreuses et imposantes qui témoignaient d'une grande combativité, mais de revendications à caractère limité. Les mouvements contre les bas salaires et la journée de travail trop longue ne pouvaient être converti, par la seule volonté d'une poignée de militants exaltés, en autant d'assauts révolutionnaires. La révolution n'est possible que lorsque toute la société est en crise, et que plusieurs classes se mettent en mouvement, ébranlant le bloc conservateur qui va du grand capital à la petite bourgeoisie et aux couches favorisées du prolétariat. Les syndicalistes révolutionnaires étaient à ce point obnubilés par leur volontarisme qu'ils ont par exemple tout particulièrement encouragé les grèves des chemins de fer, parce qu'elles paralysaient l'industrie et, à leurs yeux, pouvaient «créer» le climat révolutionnaire propice à la grève générale. Cette tactique facilitait la répression, épuisait militants et ouvriers, amenuisait les cadres syndicaux durement frappés par les gouvernements «républicains» des radicaux (2). De plus elle renforçait l'évolution opportuniste du socialisme en détournant quantité de ses éléments sains «d'actions directes» aussi mal utilisées.

Au cours de sa «belle époque», de 1902 à 1909 en gros, le syndicalisme révolutionnaire a obtenu des résultats positifs, tels l'unité syndicale, les luttes du premier mai pour la réduction de la journée de travail, l'agitation contre la guerre, l'anti-militarisme et l'anti-colonialisme. Son volontarisme ne pouvait cependant suffire à coordonner des mouvements, souvent sporadiques et dispersés, en une vigoureuse progression prolétarienne. Les mêmes raisons qui avaient assuré le succès du syndicalisme révolutionnaire au détriment du socialisme parlementariste faisaient maintenant obstacle à l'unification des agitations ouvrières à l'échelle nationale et à plus forte raison internationale. Dans plusieurs pays d'Europe et en France, les masses ouvrières avaient mené des luttes énergiques; mais tandis que le syndicat était impuissant à les unifier et à les dépasser dans une offensive politique unique que seul le parti aurait pu conduire, ce dernier aurait opposé sa force d'inertie et sa mauvaise volonté à toute volonté révolutionnaire qui se serait manifestée.

Le fait est particulièrement visible quand on considère le travail international de la C.G.T. De toutes les sections dirigées par le lourd et somnolent secrétariat syndical international contrôlé par la Social-Démocratie allemande, la C.G.T. française était la seule à réclamer des actions de classe internationalement coordonnées et à vouloir porter les luttes sur un autre terrain que celui des discours et de l'activité parlementaires. Dès la constitution de l'organisme syndical international, les délégués français s'étaient heurtés à la majorité, qui avait repoussé leurs propositions concernant l'anti-militarisme et la grève générale. Le Bureau syndical international était un organisme purement administratif considérant que les questions théoriques n'étaient pas de son ressort, mais de celui des partis socialistes déjà sérieusement minés par l'opportunisme. Après s'être abstenue durant quelques années de participer à des travaux désormais sans objet, la C.G.T. reprit les contacts avec l'organisation syndicale internationale en 1908, sans réussir à l'influencer, car l'activité de celle-ci se limitait à des correspondances internationales et à des communications sur les conditions de travail dans les divers pays, et son esprit bureaucratique et petit-bourgeois était tel qu'elle n'avait que dédain pour la section française en raison de la modicité des cotisations qu'elle versait.

Cette mesquinerie donne un certain relief à la violence des dirigeants du syndicalisme français qui furent en tête du mouvement pour la journée de huit heures et déclenchèrent, sur cet objectif, une agitation sans précédent en France. Le premier mai 1906 une formidable grève sema la panique dans la bourgeoisie dont le représentant, Clémenceau, fit occuper militairement Paris dans la crainte d'une insurrection. Il ne s'agissait pourtant que de réduire la journée de travail, revendication qui en elle-même ne constituait pas une menace sérieuse pour le capitalisme français. Mais cette réaction des classes dirigeantes était parfaitement conforme à la prévision de Marx concernant les conséquences démesurées de toute action massive du prolétariat «dans les pays de vieilles civilisations, ayant une structure de classe très développée, des conditions modernes de production, pourvus d'une conscience morale dans laquelle toutes les idées traditionnelles ont été dissoutes au moyen d'un travail séculaire» (3). Cette réaction terrifiée et haineuse révélait la vraie nature de la démocratie française, le véritable visage de sa grande bourgeoisie toujours hantée par le souvenir des journées révolutionnaires de Paris, de sa petite-bourgeoisie toujours servile devant le grand capital, de sa paysannerie et de ses rentiers conservateurs. En dépit de toutes leurs fautes, ce premier défi de la période contemporaine aux classes possédantes de ce pays restera à l'actif des syndicalistes de la C.G.T.

«Nous sommes isolés dans l'Internationale, disait Griffuelhes, mais c'est parce que nous la dépassons», et il était bien vrai que les syndicalistes révolutionnaires étaient placés en pointe par rapport à la plupart des sections de l'Internationale. Il s'agissait alors de lutter contre la menace de guerre qui pesait déjà sur toute l'Europe. Comme nous le verrons plus loin, l'attitude du mouvement ouvrier d'Europe occidentale face à cette menace était bien différente de celle de Lénine après l'éclatement du conflit. Les socialistes et syndicalistes d'Occident ne voyaient pas que la guerre appelait et favorisait l'intervention révolutionnaire du prolétariat: pour eux, l'unique question était de «faire reculer» la bourgeoisie dans ses volontés belliqueuses. Les congrès internationaux invoquaient bien le déchaînement de la révolution au cas où les capitalistes «commettraient la folie» de déclencher le massacre: mais c'était surtout une clause de style. Les partis socialistes étaient absorbés dans le train-train quotidien de la société bourgeoise du temps de paix qui leur donnait l'illusion d'avoir un «poids»: c'est pourquoi ils ne pouvaient souhaiter davantage que stopper la marche à la guerre et en même temps s'imaginaient le pouvoir, contre toute réalité.

Cela revenait (comme dans la position actuelle des faux communistes de Moscou) à attribuer le militarisme et ses conséquences sanglantes aux ambitions des chefs d'Etat, aux querelles dynastiques, aux manœuvres occultes de groupements financiers, tous facteurs de conflits qui sont eux-mêmes le fruit inévitable (Lénine l'a montré dans «l'Impérialisme, stade suprême du capitalisme») de toute l'économie fondée sur l'exploitation de la force de travail et l'échange mercantile des produits.

En dépit de leurs formulations révolutionnaires, les syndicalistes se plaçaient sur la même plate-forme (4): ils n'entendaient pas devancer la guerre impérialiste grâce à l'intervention révolutionnaire du prolétariat international, mais la faire reculer par des pressions judicieuses et répétées sur les gouvernements bourgeois. Du moins, quand ils parlaient de grève générale en cas de guerre, étaient-ils bien convaincus qu'elle éclaterait, ce qui était rarement le cas des socialistes. Pendant quelques années avant 1914, la C.G.T. organisa une propagande anti-militariste très active et réussit à deux ou trois reprises des manifestations de masse contre la menace de guerre imminente. Sous une répression permanente, elle avait multiplié les protestations, les meetings, les tracts, écrivant sans doute la meilleure page de sa brève histoire mais, en dépit du paradoxe, une page politique.

Cet effort rencontra un écho au congrès de Stuttgart de 1908 où fut présentée une motion préconisant la grève générale en cas de guerre (5). Elle devait être reprise au congrès suivant par la fameuse motion Keir Hardie (Angleterre) et Vaillant (France) déposée «à titre personnel», et restera comme expression de la jonction entre le rôle révolutionnaire du prolétariat français dans le passé et celui des prolétariats plus jeunes qui bientôt devaient prendre sa relève. Chez Vaillant, dernier survivant notoire de la période des Communards, qui a trempé dans toutes les compromissions électorales du parti socialiste unifié, la tradition glorieuse de 1871 jette ses dernières lueurs; Lénine et Rosa Luxembourg qui inspirent un alinéa de la résolution finale de Stuttgart annoncent les générations marxistes de l'Octobre révolutionnaire russe: «Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils (les représentants de la classe ouvrière) ont le devoir de s'entremettre pour la faire cesser immédiatement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste» (6). Discrètement, la relève des Communards par les Bolcheviks se prépare.

La Seconde Internationale minée par l'opportunisme était à l'agonie, mais cette agonie fut dramatique, car entre les congrès internationaux qui dénonçaient la préparation à la guerre avec une inquiétude grandissante, une polémique dure et serrée se poursuivait dans les Partis socialistes. À l'encontre de ce qui s'est passé à la veille de la seconde guerre impérialiste de 1939-45 où tout était clair et joué d'avance avant le premier coup de fusil, où la trahison du communisme moscovite était patente et délibérément consommée en pleine paix à grands coups de slogans patriotiques et démocratiques, où les «arguments» théoriques des renégats consistaient en une pure et simple lacération des pages d'histoire écrites par le prolétariat international, russe en particulier, en 1907, en 1912, en 1913, personne encore (7) ne s'attend à une capitulation sur toute la ligne des organisations ouvrières devant la guerre. Si les leaders socialistes cherchent en vain dans leur «bagage» politique ou dans leur foi militante des «réponses» à la situation complexe, ce n'est pas parce que le programme socialiste ne contient pas déjà ce que le prolétariat doit faire contre la guerre mondiale capitaliste, mais parce que, gangrenés par la lâcheté opportuniste, ils ne savent plus le lire.

En France, ironie du sort, c'est Jaurès, le républicain, le démocrate, l'idéaliste qui est pour la riposte à la guerre impérialiste par la grève générale. Il ne renonce pas à ses illusions réformistes, mais son instinct de vieux lutteur l'avertit de la proximité du massacre; il veut jouer le tout pour le tout: «Guerre à la guerre», écrit-il, et il le paiera de sa vie. Bebel, le cerveau de l'Internationale et le successeur d'Engels, développe avec minutie et sévérité tout ce qui est inapplicable dans la formule «grève-générale-riposte-à-la-guerre» et tout ce qui y heurte le «bon sens» réaliste. La propagande anti-militariste, dit-il, renforcerait, dans les cercles militaires allemands, le parti de la guerre, «qui est encore faible et n'est pas influent dans les cercles gouvernementaux» et qui «salue avec plaisir une tendance qui affaiblit l'adversaire éventuel». La Social-Démocratie allemande, ajoute-t-il, combat en Allemagne le militarisme sous toutes ses formes, mais ne peut se laisser imposer des «méthodes de combat qui pourraient être dangereuses pour le développement du parti et peut-être même pour l'existence de ses organisations». La véritable cause de cette hostilité aux moyens radicaux de lutte contre la guerre, et à la grève générale en particulier, apparaît dans toute sa sordide platitude quand Bebel s'écrie: «Voyez notre Liebnecht qui est accusé de haute trahison parce qu'il se prononce contre la guerre», trahissant l'abdication des sociaux-démocrates devant l'opinion publique dont elle a trop longtemps sollicité les votes.

Infatigable propagandiste des années 188o, véritable fondateur du parti socialiste en France, défenseur de la mémoire révolutionnaire des communards contre une amnistie «avec circonstances atténuantes», Guesde qui a si souvent cloué au pilori la cupidité crapuleuse et criminelle des classes et gouvernements patriotiques ne tient pas un autre langage que Bebel. Il déploie toute la scolastique à laquelle s'est réduit son marxisme: les nations sont des réalités, une étape considérable sur la voie de l'humanité; l'internationalisme est dangereux s'il fait perdre de vue que chaque prolétariat a un devoir national: celui de faire la révolution sociale chez lui. De plus, puisque Bebel a nettement affirmé que les socialistes allemands défendraient éventuellement leurs frontières contre la Russie (et ils ont raison, dit Guesde, de défendre «leur» socialisme contre le panslavisme féodal (8)), les socialistes français ne peuvent laisser croire que, si la France était attaquée, ils «la désarmeraient et la livreraient». Chaque parti socialiste était enfermé dans son «devoir national» et ses misérables préoccupations électorales, mieux que dans les murs d'une prison.

«On ne peut plus dire aux ouvriers et paysans qu'ils n'ont plus de patrie» (9), ose écrire Guesde, lançant le crachat de l'opportunisme sur la formule impérissable du «Manifeste» de 1848. C'est là l'aveu formidable de la faillite que les partis socialistes doivent à la déviation parlementariste: on avait accepté l'inclusion des élections dans le programme ouvrier pour mieux armer le prolétariat en vue du renversement du pouvoir bourgeois; on défend désormais ce pouvoir pour conserver le droit de vote!

Avec le recul il est aisé de voir que la partie contre la guerre impérialiste était perdue. Au point où était tombé le socialisme, il ne pouvait être question, comme le voulaient les révolutionnaires, de retourner contre la bourgeoisie l'offensive des classes qu'un demi-siècle de paix internationale avait corrompues et désemparées. Il fallait avant tout sauver le «fil conducteur» du marxisme révolutionnaire et préparer la riposte ouvrière des lendemains du massacre. Seule une poignée de militants échappa au reniement général des principes et au carnage des consciences révolutionnaires, plus terrible encore, et plus lourd de conséquences que la destruction massive des vies humaines. En oraison funèbre au syndicalisme révolutionnaire défunt, nous devons lui rendre cette justice: il sortit de son sein quelques hommes qui maintinrent la liaison entre la tradition passée et la révolution de l'avenir et surent répondre «présents» à l'appel de la maigre cohorte qui appelait désespérément le prolétariat à remplir sa mission révolutionnaire.

1914: faillite générale des partis et des syndicats
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De l'attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, au 2 août, date à laquelle l'Allemagne envahit la Belgique, ouvrant les hostilités de la première guerre impérialiste mondiale, les événements vont très vite. Le mécanisme des alliances constituées ouvertement ou en secret (10) depuis des années, au feu de conflits incessants a été finalement mis en branle par l'ultimatum du 23 juillet de l'Autriche à la Serbie et rien ne l'arrêtera plus, car ce sont d'immenses forces de classe et les contradictions explosives du capitalisme parvenu à son stade impérialiste qui l'animent, et non pas des volontés mauvaises, fussent-elles celles des gouvernants. Or ce que les forces de classe ennemies du socialisme déterminaient, seules des forces de classe révolutionnaires bien décidées et internationalement organisées auraient pu l'empêcher, ce qui ne fut pas le cas, car en dépit de sa force apparente, le mouvement ouvrier de la phase relativement pacifique de 1871-1914 n'était nullement trempé, en Europe occidentale du moins, pour la bataille révolutionnaire suprême.

On connaît le film des événements: la Serbie, soutenue en sous-main par la Russie, n'a cédé qu'en partie à l'ultimatum autrichien: le 28 juillet, l'Autriche lui déclare la guerre. Le 30 juillet, c'est la mobilisation générale russe; le 31, le double ultimatum de l'Allemagne à la Russie et à la France; le 1er août, la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie; le 2, l'invasion de la Belgique, le 3 la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France, le 4 la rupture de l'Angleterre avec l'Allemagne. Comme l'a constaté l'historien du mouvement ouvrier en France pendant la guerre, A. Rosmer, toute cette bourgeoisie européenne se jetait d'autant plus allégrement dans la guerre qu'elle croyait stupidement qu'elle était le moyen de conjurer les «méfaits du socialisme» alors que les résultats, bien prévisibles pourtant, furent exactement inverses. Tant il est vrai que les victoires du capitalisme ne sont jamais le fruit de l'habileté de ses hommes d'Etat, mais de la faiblesse du prolétariat qui s'exprime dans les trahisons retentissantes de ses chefs les plus écoutés.

Aussi foudroyants qu'ils aient été, ces événements n'étaient ni imprévisibles, ni imprévus, puisque depuis la première crise marocaine de 1905, les rivalités impérialistes étaient allées s'aggravant, les conflits et les crises internationales se multipliant,de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche à la suite de la révolution turque de 1908 aux guerres balkaniques de 1913, en passant par la seconde crise marocaine de 1911 qui avait provoqué le resserrement de l'alliance impérialiste de la France avec la Russie et l'Angleterre et par la guerre italo-turque de 1911-12.

Non seulement ils étaient prévisibles, mais ils avaient été prévus à la fois par les socialistes de tous les pays et par les anarcho-syndicalistes des pays latins. Pourtant, tout se passa comme si le mouvement ouvrier avait été pris au dépourvu; et il le fut, en effet, parce que s'il avait prévu les événements, il n'avait prévu ni la nature ni les moyens d'une véritable riposte prolétarienne. C'est ce qu'attestent tous les témoignages de ceux qui vécurent cette terrible crise sans eux-mêmes tomber dans les ignobles excès du social-patriotisme de tant d'ex-socialistes et d'ex-anarcho-syndicalistes, par exemple le syndicaliste E. Dolléans écrivant dans son «Histoire du mouvement ouvrier»: «Le sentiment le plus général est la résignation. Ces hommes qui partent, la guerre les a dessaisis d'eux-mêmes: ils ne s'appartiennent plus; ils s'abandonnent à une divinité implacable. La guerre est venue si brutalement que ceux qui, depuis 1911, et même depuis 1906, la voient approcher ne peuvent croire à sa réalité. Jusqu'à la dernière semaine, certains jusqu'au dernier instant, ils ont gardé le secret espoir que la catastrophe, pourra être évitée. Sur eux la guerre déferle comme une lame de fond». C'est aussi le syndicaliste révolutionnaire Monatte s'écriant: «Nous avons été impuissants et les uns et les autres. La vague a passé, nous a emportés»; ou l'autre syndicaliste, Merheim, réformiste lui, et qui sympathisera plus tard davantage avec les mencheviks qu'avec les bolcheviks: «Nous étions complètement désemparés, complètement affolés. Nous n'étions pas nombreux qui osions alors (maintenir la continuité du mouvement syndicaliste) car, à ce moment-là, la classe ouvrière soulevée par une formidable crise de nationalisme, n'aurait pas laissé aux agents de la force publique le soin de nous fusiller, elle nous aurait fusillés elle-même». C'est surtout, dans l'ingénuité de la vision individualiste anarchisante, le cri de Péricat: «Je n'ai qu'un reproche à me faire... c'est, étant anti-patriote, anti-militariste, d'être parti comme mes camarades au quatrième jour de la mobilisation. Je n'ai pas eu, quoique ne reconnaissant pas de frontières ni de patrie, la force de caractère (sic, c'est nous qui soulignons) pour ne pas partir (sic!). J'ai eu peur, c'est vrai, du peloton d'exécution... Mais là-bas, sur le front, je disais: «Comment est-il possible que moi (sic!) anti-patriote, anti-militariste, moi qui ne connais que l'Internationale (sic!), je vienne donner des coups à mes camarades de misère et peut-être pour mourir contre ma propre cause, mes propres intérêts (sic!) pour des ennemis».

Non seulement ce n'est pas le «manque de caractère» d'un, de plusieurs, ni même d'une multitude d'individus qui explique quoi que ce soit, mais le problème lui-même ne consiste pas du tout à savoir pourquoi les individus s'étaient soumis à l'ordre de mobilisation (11) mais tout au contraire comment la classe prolétarienne a pu se trouver incapable de faire obstacle à la guerre.

À cela, il n'y a qu'une seule réponse, la vieille réponse de Marx: «La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n'est rien». Alors l'impuissance du prolétariat français et européen de 1914 apparaît pour la seule chose qu'elle ait réellement été: la preuve de la faillite révolutionnaire de toute la génération prolétarienne grandie en Occident - et tout particulièrement en France entre 1871 et 1914, de toute la génération qui s'était reconnue et exprimée dans deux courants aussi désastreux l'un que l'autre, parce qu'aussi inaptes l'un que l'autre, à s'élever à la hauteur des exigences de la lutte à l'époque impérialiste: le socialisme tombé dans le crétinisme parlementaire et la rêverie pacifique, et le syndicalisme révolutionnaire qui n'avait jamais su qu'élargir à toute la classe la revendication d'autonomie que les anarchistes posaient pour l'individu, dans la tradition de l'individualisme et de l'illuminisme bourgeois, sans s'apercevoir que pour pouvoir «obéir seulement à ses lois propres» (sens exact du terme) il fallait d'abord avoir matériellement triomphé de la loi ennemie incarnée dans les institutions de l'Etat bourgeois, sans s'apercevoir, donc, que la revendication prolétarienne était non pas l'«autonomie» au sein de la société bourgeoise, mais l'abolition révolutionnaire de cette société, ou en d'autres termes que la lutte de classe était une lutte politique. C'est faute d'avoir compris cela que tant de gens, comme l'athée E. Dolléans, ont pu parler de «divinité implacable» à propos de la guerre, dont les racines terrestres - sociales - sont pourtant si évidentes, tant il est vrai que la notion du divin n'est jamais que le produit de l'aliénation sociale des hommes!

Tous ceux qui ont assisté à cette débâcle sans passer eux-mêmes ouvertement et totalement à l'ennemi ont à l'unisson déploré la contradiction criante qui se fit universellement jour entre les paroles et les actes, les interventions déclarées et les résultats, voire les attitudes passées et celles du moment: mais ils n'ont pas compris que cette contradiction flagrante n'était que l'expression d'une contradiction autrement profonde et dépassant de beaucoup les personnes de quelques chefs renégats ou paralysés: la contradiction entre les exigences objectives de la lutte prolétarienne de l'époque impérialiste et la représentation subjective que les écoles dominant alors le mouvement ouvrier se faisaient des buts et des moyens de cette lutte.

Comment cela s'est manifesté, on le sait; mais il faut souligner tout de suite que l'absurde solution imaginée historiquement par le syndicalisme révolutionnaire pour assurer en toutes circonstances son «autonomie» à la classe prolétarienne - le divorce entre mouvement syndical et mouvement politique - fut la faillite la plus retentissante de toutes.

Dans le camp politique, on vit l'ex-intransigeant Guesde (qui n'avait pourtant pas ménagé ses sarcasmes au «socialisme ministérialiste» d'un Millerand quelques années plus tôt) passer ouvertement à la bourgeoisie en entrant dans le gouvernement d'Union sacrée. Dans sa «Faillite de la IIe Internationale», Lénine a bien montré qu'une telle attitude (qui ne fut malheureusement pas l'apanage des seuls socialistes français) laissait intacts l'honneur et la validité du socialisme marxiste, puisqu'elle était en contradiction totale avec tous ses enseignements et ses directives. À propos de Guesde en particulier, il notait que la faillite de sa tendance n'avait rien de surprenant puisque depuis longtemps «on la voyait mourir sous les yeux de tous dans la revue guesdiste «le Socialisme» où éclatait l'absence de vie, d'aptitude, de capacité à prendre une position indépendante sur aucune question d'importance» (Op. cit, Ed. Sociales 1953, p. 40) et ceci en réponse à tous ceux qui s'abritaient derrière les «grands noms» du passé pour esquiver l'accusation de trahison aux devoirs socialistes que leur assenaient les gauches marxistes de Russie et d'Allemagne, Lénine en tête.

On vit également éclater l'inconsistance de ce démocratisme petit-bourgeois incarné par la tendance jaurèssiste (admise dans le parti socialiste lors de la fatale fusion de 1905), inconsistance que la mort tragique de son leader, assassiné par un patriote fanatique, n'a malheureusement que trop dissimulée derrière l'auréole du martyre. C'est devenu un lieu commun que de célébrer le «courage» et l'«activité dévorante» de ce tribun dans les derniers jours à la fois de la paix et de sa propre vie. En réalité, cette activité se limite aux seules formes connues des socialistes occidentaux: le discours et l'article de type parlementaire, et les démarches dans les coulisses du pouvoir. Qu'il suffise de citer le discours de Vaise, prononcé le jour même où est connu en France l'ultimatum autrichien, aussi nébuleux dans la perspective que dans les directives: «Je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter», langage de député, non d'organisateur du prolétariat. Autre échantillon, l'article de «l'Humanité» du 31juillet: «Le grand danger est dans l'énervement qui gagne, dans l'inquiétude qui se propage, dans les impulsions qui naissent de la peur, de l'incertitude vague, de l'anxiété prolongée. A ces paniques folles, les foules peuvent céder, il n'est pas sûr que les gouvernements n'y cèdent pas. Pour résister à l'épreuve, il faut aux hommes des nerfs d'acier, une raison ferme, claire et calme» (c'est nous qui soulignons partout): langage de doctrinaire idéaliste, non de révolutionnaire. Au lieu de l'appel à la lutte révolutionnaire, l'invocation au calme; la guerre présentée non comme le triomphe d'une classe sur une autre, mais de la «folie» sur la «raison» abstraite et éternelle; les causes de la guerre supposées être dans les «états d'âme», de foules et d'individus, et non dans les contradictions matérielles d'où naissent ces «états d'âme» la conclusion que les «nerfs d'acier» sont le meilleur obstacle… à la mobilisation générale!

Outre cette activité politique au grand jour, Jaurès se prodigue en démarches auprès des ministres, car aux yeux d'un démocrate parlementaire comme lui, les instances suprêmes de l'Etat sont aussi les instances suprêmes de l'histoire. Des ministres lui promettent que, comme il le demande, le gouvernement français fera pression sur la Russie pour la dissuader de déclencher le conflit et Jaurès les croit. La mobilisation générale de la Russie, le 30 juillet, le détrompe et le 31, il tente une «suprême démarche» en faveur de la paix en tentant de voir le président du conseil, en compagnie d'une délégation socialiste. Mais il suffit que le président se dérobe pour que cette dernière «chance historique» tombe. À quoi tiennent les destinées humaines dans la vision parlementariste. Il ne restait plus alors à Jaurès et a sa délégation qu'à proclamer devant un simple sous-secrétaire d'Etat sa volonté de «continuer la campagne contre la guerre», fidèle à la conception parlementariste de l'histoire qui veut que tout dépende de «l'opinion»... et des «campagnes» par lesquelles on la forme. La réponse du sous-secrétaire était prophétique, puisqu'elle se vérifia le soir même: «C'est ce que vous n'oserez pas, car vous seriez tué au prochain coin de rue».

Que les illusions de Jaurès sur le rôle des hommes providentiels dans l'histoire (sous la forme du député démocrate intègre et intransigeant) et sur les raisons qui déterminent la paix ou la guerre capitalistes aient été celles d'une masse d'hommes et certainement aussi de prolétaires, c'est ce qu'atteste cette éloquente description d'E. Dolléans dans son ouvrage déjà cité et qui est empruntée à divers témoignages: «Jaurès vient d'être assassiné. La nouvelle se répand dans Paris. On parlait bas, dans la tristesse et la stupéfaction. À tout instant la foule grossissait, débordant les barrages d'agents... Toute cette foule se surexcitait maintenant malgré les appels au sang-froid qui venaient de maints endroits (sic). Les forces de police avaient peine à contenir cette marée humaine. Des cris partaient à leur adresse, autant qu'à celle des responsables peut-être: «Assassins, assassins, lâches!» emmêlés de «Vive Jaurès! A bas la guerre!» «Jaurès tué, c'est la guerre!», «lui seul aurait pu empêcher la guerre!»... Mais il n'y a pas chez eux que de la douleur, il y aussi de la colère et un désir de vengeance... On pouvait redouter un soulèvement ouvrier sous le coup de l'indignation et de la douleur».

Le soulèvement ne se produit pas, parce que les soulèvements ne s'improvisent pas ainsi à l'époque impérialiste et qu'il n'existe aucune force capable de prendre pareille responsabilité, de donner pareille directive: les syndicaliste-révolutionnaires pas plus que les socialistes, car dans ces derniers jours de juillet, avant le passage ouvert de la grande majorité confédérale à l'Union sacrée, rien ne distingue leur langage et leur action du langage et de l'action pacifistes, démocratiques, légalistes d'un Jaurès. Au lendemain du discours de Vaise, la «Bataille syndicaliste» rappelle bien la résolution votée trois ans plus tôt par une Conférence extraordinaire du mouvement, mais jamais il ne sera même seulement tenté de lui donner une application: «A toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent répondre par la grève générale révolutionnaire». Toute l'«action» des syndicalistes se résume à aussi peu de chose que l'«action» des socialistes, en dépit de leurs vieilles prétentions à une efficience supérieure à celle des parlementaires: organisation d'une contre-manifestation le 27 juillet; la veille des patriotes avaient défilé aux cris de «Vive l'armée! Vive la guerre!»; ce jour-là des ouvriers allèrent crier dans la rue, à l'appel des syndicats: «À bas la guerre! Vive la paix!». Le 28, appel tout platonique et de style purement pacifiste aux travailleurs français: «Dans la situation présente la C.G.T. rappelle qu'elle reste irréductiblement opposée à toute guerre. La guerre n'est en aucune façon la solution aux problèmes posés: elle est et reste la plus effroyable des calamités humaines». Le 29, meeting à la salle Wagram, organisé par l'Union des syndicats et le Bureau de la C.G.T., mais interdit par le gouvernement, qui donne lieu à de sanglantes collisions entre service d'ordre et ouvriers. Le 31 juillet, décision de la C.G.T. d'organiser d'accord avec le parti socialiste «une grande manifestation contre la guerre le 9 août». C est tout.

La manifestation n'eut jamais lieu, car le 2 août, le «territoire national» étant menacé par l'invasion allemande de la Belgique, chefs et masses furent emportés dans la même fureur patriotique, à tel point que les rares minoritaires qui échappèrent à cette fureur sentirent autour d'eux une véritable atmosphère de pogrom, ne récoltant qu'insultes et menaces de leurs propres camarades syndicalistes, à tel point qu'un Merrheim ne se rendra plus au siège de la C.G.T. sans se faire accompagner de deux molosses! Or si la faillite des guesdistes et des jaurèssistes ne peut en aucune façon être considérée comme une faillite du socialisme lui-même, puisqu'ils l'ont ou bien trahi ou toujours ignoré, la faillite de la C.G.T. est bien la faillite du syndicalisme révolutionnaire. L'apolitisme syndical prétendait assurer l'«autonomie» de sentiments et d'action de la classe ouvrière: or au lieu de rester «autonome» dans ses sentiments, la classe ouvrière subit bien entendu la pression des sentiments des autres classes - bourgeoisie et petite-bourgeoisie - naturellement chauvines et jusqu'au-boutistes, du moins en partie; au lieu de rester «autonomes» dans l'action, les ouvriers ne se distinguèrent bien entendu en rien des autres citoyens face à l'ordre de mobilisation générale parce qu'ils n'avaient aucune force constituée à opposer à la force constituée de l'Etat capitaliste qui mobilise; enfin, pour couronner le tout, les doctrinaires de l'«apolitisme» furent les premiers à prendre des positions politiques, mais dans le sens bourgeois, ne serait-ce que le jour où le Bureau confédéral accusa, dans son manifeste du 28 juillet 1914, «l'Autriche de porter une lourde responsabilité devant l'histoire» tout en exprimant «un préjugé favorable sur la volonté pacifique du gouvernement français» (12), ou bien le jour - aux obsèques de Jaurès - où Jouhaux se vante d'être «de ceux qui partent au front». Victor Griffuelhes n'avait-il pas donné dès 1912 la mesure et le sens du prétendu «apolitisme» des syndicalistes en même temps, en 1914, que le secret du «retournement» de tant de chefs syndicaux et de l'infection défensiste de la classe ouvrière elle-même quand, au Congrès du Havre, il avait orgueilleusement déclaré: «Je dis que nous sommes un peu isolés dans l'Internationale (N.D.R. il s'agissait de l'Internationale syndicale) parce que nous la dépassons. Oui, nous sommes isolés parce que nous sommes seuls - différemment des camarades allemands, suédois et belges - qui jouissons déjà, et dans quelles conditions, des libertés politiques qu'il leur faut conquérir encore à eux-mêmes. Et c'est parce que nous savons ce que valent ces réformes, ce que valent ces droits politiques que nous ne voulons pas nous mettre dans une situation qui nous amènerait à subordonner notre action syndicale pour des fins d'ordre politique que, depuis longtemps, nous avons dépassées! Ce n'est pas nous qui avons à rejoindre les autres (N.d.R.: il s'agit des centrales syndicales qui refusaient la convocation de congrès syndicaux internationaux sous le prétexte qu'action politique et économique ne devaient en aucun cas être séparées), ce sont les autres qui doivent nous rejoindre. Nous sommes en avant. Nous constatons que notre isolement vient de notre avance sur nos camarades des autres pays».

Forts de cette conviction ingénue que la France restait, comme du temps de la Grande Révolution, la «nation-modèle», la perfection des démocraties, et que le mouvement politique ne pouvait dépasser précisément la revendication de la démocratie bourgeoise (autrement dit que la démocratie bourgeoise était éternelle!) ces curieux «apolitiques» si imbibés des convictions les mieux enracinées, les plus répandues des politiciens démocrates-bourgeois et socialistes de parlement (peut-être sans le savoir eux-mêmes!) ne pouvaient que courir aux remparts pour défendre cette nation-modèle (et cette perfection des démocraties qui avait si vite renoncé à appliquer contre eux le fameux carnet B, c'est-à-dire selon les paroles immortelles du ministre de la guerre d'alors, «à les passer à la guillotine pour garantir la victoire») agissant en tous points comme des politiciens patriotes sous le prétexte que la France était l'agressée.

Tandis que dans les ouvrages d'inspiration syndicaliste, on ne trouve que des lamentations plus ou moins éloquentes sur la grande faillite de 1914, des discussions byzantines sur le caractère individuel ou collectif des responsabilités de la C.G.T.; tandis que le summum de la sagesse dont ils font preuve se trouve dans cette conclusion désenchantée de A. Rosmer: «La préparation de la guerre par le gouvernement était beaucoup mieux menée que l'action contre la menace de guerre par la direction confédérale et elle la gagnait de vitesse», le marxiste Lénine va aux racines mêmes de cette faillite, en ce qui concerne non seulement la trahison des partis socialistes, mais aussi l'écroulement des prétentions du syndicalisme révolutionnaire. Autant qu'aux chefs syndicaux de l'Allemagne sociale-démocrate, on peut dédier à ceux de la France syndicaliste-révolutionnaire ce magnifique passage de la «Faillite de la IIème Internationale»: «Les gens sont corrompus et abêtis par la légalité bourgeoise au point qu'ils ne peuvent même pas comprendre l'idée de la nécessité d'autres organisations, d'organisations illégales, pour assurer la direction de la lutte révolutionnaire. Les gens en sont arrivés au point de s'imaginer que les syndicats légaux, existant sur autorisation de la police, sont une limite que l'on ne saurait dépasser; que l'on peut concevoir, en général, le maintien de ces syndicats à l'époque de crise comme syndicats dirigeants. Voici la dialectique vivante de l'opportunisme (N.D.R. qu'il soit d'inspiration syndicaliste aussi bien que «politique»): la simple croissance de syndicats légaux, la simple habitude qu'ont les philistins quelque peu obtus, mais consciencieux (N.D.R.: plus haut Lénine rappelle la définition lapidaire du philistin par Lassalle: «le philistin est un boyau vide rempli de peur et d'espoir que Dieu le prendra en pitié»; le philistin syndicaliste-révolutionnaire est, ajouterons-nous, de cette espèce qui remplace «l'espoir en Dieu» par la confiance irraisonnée dans l'autonomie ouvrière) de se borner à la tenue de livres de bureau, ont abouti à ce fait qu'au moment de la crise, ces petits-bourgeois consciencieux (N.d.R.: et férus de leur «autonomie» d'apolitiques) se sont trouvés être des traîtres, des félons, des étrangleurs de l'énergie révolutionnaire des masses. Et ce n'est point un effet du hasard. Passer à l'organisation révolutionnaire est une nécessité, la situation modifiée l'exige, l'époque des actions révolutionnaires du prolétariat l'exige de même (N.d.R.: Lénine oppose ici l'époque impérialiste à l'époque relativement libérale et pacifique qui l'a précédée)». (Ouvrage cité, Ed. Sociales 1953, p. 56).

Que les syndicaliste-révolutionnaires aient été inaptes à remplir une telle tâche - passer à l'organisation révolutionnaire - précisément parce qu'ils répudiaient la lutte politique, parce qu'ils repoussaient la forme parti, c'est ce qui apparaissait dans les faits bien avant 1914. Nous n'en voulons pour témoignage que ce suggestif passage d'E. Dolléans parlant de l'état du mouvement syndicaliste au lendemain du Congrès du Havre: «... il n'y a plus chez les militants cet enthousiasme ni chez les chefs cette flamme d'action, cet esprit de sacrifice de l'époque passée... La guerre exerce déjà préventivement ses effets corrupteurs. Pendant les années 1911, 1912, 1913, les hommes sentent peser sur leurs têtes l'ombre immense du cyclone qui approche et dont ils ne mesurent ni l'étendue, ni la durée. Déjà, par anticipation, une atmosphère trouble, faite d'incertitude et d'insécurité. Ces hommes, désorientés sans qu'ils en aient conscience, pressentent que ce sont les dernières journées de douceur et de liberté (N.d.R.: sic!). Ils s'abandonnent. Ils s'oublient dans l'instant. Une démoralisation des énergies, une détente de l'effort. Invisible, mais présente, la guerre est déjà là qui les écrase, dissolvant les volontés, rompant l'élan» («Histoire du Mouvement ouvrier», A. Colin, 1953) (N.d.R.: c'est nous qui soulignons partout). On ne saurait décrire avec plus de talent la psychologie collective qui devait fatalement surgir des contradictions entre la réalité historique, les exigences historiques nouvelles qui se dessinaient déjà d'une part, les doctrines et la pratique de la déviation syndicaliste d'autre part. Dans sa brochure, Lénine concluait: «Mais ce passage (N.d.R.: à l'organisation révolutionnaire) ne peut s'effectuer que par dessus la tête (N.d.R: c'est lui qui souligne) des vieux chefs, des étrangleurs de l'énergie révolutionnaire».

C'est ce qui se produisit, du moins partiellement, après la révolution russe, avec la constitution de la IIIème Internationale et la constitution des partis communistes des différents pays ou (plus prudemment), de ce qui aurait dû être tel.

Conclusion
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À la veille de la première guerre impérialiste mondiale, Lénine, défendant la doctrine révolutionnaire de Karl Marx contre le libéralisme bourgeois et sa transposition dans le mouvement ouvrier sous forme de l'opportunisme socialiste, montrait que le marxisme était «le successeur légitime de tout ce que l'humanité a créé de meilleur au XIXème siècle: la philosophie allemande, l'économie politique anglaise et le socialisme français».

Le socialisme français était né de l'expérience de la Grande Révolution qui, précisément parce qu'elle fut la plus achevée des révolutions bourgeoises, fut aussi la plus riche d'enseignements historiques, révélant que la «libre» société pour laquelle toutes les couches sociales (à l'exception de la haute bourgeoisie) s'étaient battues en abattant l'Ancien régime n'était qu'un nouveau système d'oppression et d'exploitation de classe. La caractéristique de ce socialisme, sans lequel le marxisme lui-même n'aurait pas vu le jour, réside cependant dans son incapacité à «expliquer la nature de l'esclavage salarié en régime capitaliste, (de) découvrir les lois de son développement (et de) trouver la force sociale capable de devenir le créateur de la société nouvelle». La définition qui est de Lénine encore, s'applique non seulement au socialisme utopique de Saint-Simon et des Fourier, mais aussi à ce que Marx avait appelé le «socialisme conservateur et bourgeois» de Proudhon, légitime produit de ce révolutionnarisme petit-bourgeois dont les gauches marxistes auront longtemps encore à combattre l'instabilité, la stérilité, la propriété de se changer rapidement en soumission, en apathie, en vaine fantaisie, et même en engouement enragé pour telle ou telle tendance bourgeoise «à la mode» (Lénine).

L'époque tourmentée qui va de 1848, date de la première formulation du socialisme scientifique dans le «Manifeste communiste», à 1871, date de l'écrasement de la Commune et des divers courants du socialisme français, signe l'arrêt de mort de toutes les utopies, précisément parce que c'est une époque de révolutions et de contre-révolutions. Mettant en branle toutes les classes, soumettant à l'épreuve des faits toutes les promesses politiques et sociales, elle confirme en effet avec éclat le nouveau socialisme en révélant non seulement le rôle politique révolutionnaire du prolétariat, mais la nature essentiellement sociale de sa révolution, tout à l'inverse de ce qui avait été le cas de la bourgeoisie qui n'avait remporté la victoire contre le féodalisme que grâce à la lutte révolutionnaire des couches populaires et dont la révolution avait une «âme» essentiellement politique, en dépit de son immense portée sociale.

Dans la seconde époque du développement capitaliste (que Lénine situe entre 1871 et 1905, c'est-à-dire entre la formation de l'unité allemande et la première révolution russe qui marque l'ouverture en Orient du cycle des révolutions bourgeoises désormais clos depuis longtemps en Occident), le marxisme «s'étend en largeur», revendiqué non seulement dans une grande fraction de la social-démocratie allemande, mais dans toute la Seconde Internationale.

Le malheureux destin qui lui est réservé par l'écrasante majorité de cette organisation, dont on sait la faillite de 1914, s'explique par le caractère pacifique de cette seconde phase. Aucune chance de lutte révolutionnaire n'étant alors proposée par l'histoire aux partis socialistes, ceux-ci finissent par identifier totalement lutte politique et lutte parlementaire - et par oublier les objectifs révolutionnaires du prolétariat: la substitution de la démocratie bourgeoise par la dictature prolétarienne. Cette involution est fatalement beaucoup plus marquée et puissante en Europe occidentale que dans l'Est européen où la lutte anti-féodale ne fait que commencer, mais elle l'est fatalement beaucoup plus en France que dans aucun autre pays d'Europe occidentale, à l'exception toutefois de l'Espagne où l'anarchisme n'a cessé d'être le courant dominant. La raison, bien compréhensible, est d'ordre historique plus encore qu'économique. Sans doute la relative indigence du développement capitaliste dans la France d'avant 1914, le caractère petit-bourgeois que l'économie nationale présente encore bien longtemps après (et qui atténue pour elle les effets de la grande crise de 1929) est-il la base objective de la survivance prolongée de courants pré et anti-marxistes dans ce pays. Mais l'Italie, dont le capitalisme est lui aussi semi-moderne et qui connaît, elle aussi, un fort courant anarchisant, n'en produit pas moins une brillante gauche marxiste, à laquelle le guesdisme français ne saurait être comparé, même de loin. Comment expliquer cette différence, si ce n'est en constatant que la force même de la tradition bourgeoise dans le pays de la «Grande Révolution», l'épanouissement complet du libéralisme et du parlementarisme bourgeois sous la IIIème République ont joué contre le prolétariat, affaiblirent jusqu'à les réduire à néant ses efforts pour se constituer en classe indépendante?

Une première manifestation de cette faiblesse du socialisme marxiste en France fut son incapacité à se lier solidement à la classe ouvrière qui, comme partout ailleurs, s'organisa en syndicats dans les dernières décennies du XIXème siècle. La seconde, qui n'est certainement pas sans relations avec la première, fut la pauvreté exemplaire de sa contribution au mouvement international même dans les années où Guesde n'était pas encore un «libéral», un «démocrate» et un patriote camouflé en marxiste, son indifférence et son incompréhension des leçons venues de l'Europe orientale et de Russie (qu'en Allemagne un Kautsky, une Rosa Luxembourg sauront tirer et développer contre la droite après 1905) et finalement le caractère massif de son passage à la bourgeoisie, puisqu'en 1914, aucun socialiste marquant ne saura défendre, en France, l'«honneur» internationaliste du parti.

C'est par contre un fait bien connu que les réunions internationales qui se tinrent illégalement en Suisse pendant la guerre et dont le but, pour Lénine et les bolcheviks était de jeter les fondements d'une nouvelle Internationale, d'une Internationale débarrassée des social-traîtres et des réformistes, rencontrèrent davantage d'échos dans la minorité syndicaliste dite «révolutionnaire» que parmi les socialistes français, et que, plus tard, les bolcheviks mirent aussi quelques espoirs dans les éléments d'origine syndicaliste tels que Monatte et Rosmer pour la lutte contre le vieux parti pourri. C'est là un accident historique qui ne saurait d'autant moins diminuer la portée de la critique marxiste du syndicalisme révolutionnaire qu'il est resté sans lendemain. Les délégués français à Zimmerwald et Kienthal votèrent en effet la résolution de la majorité pacifiste, non celle de Lénine, à qui le délégué syndicaliste Merrheim répondit fort nettement que la constitution d'une IIIème Internationale politique était tout à fait étrangère à ses propres préoccupations, de même, plus tard, on n'a pas un seul exemple de contribution sérieuse et importante d'éléments issus de ce courant à l'implantation d'un véritable parti communiste en France, et moins encore à la lutte marxiste contre la déviation stalinienne, si du moins on ne considère pas comme telle les efforts de l'honnête Rosmer, cas au leste unique.

La critique marxiste du syndicalisme révolutionnaire qui fut faite malheureusement non tellement en France qu'en Italie reste donc entière, et elle n'est que l'application et la continuation de la lutte des fondateurs du socialisme scientifique contre l'anarchisme aux temps de la première Internationale. Dans la mesure où, sans l'avouer ou le reconnaître, le syndicalisme-révolutionnaire a été une doctrine de parti, de minorité, il a péché par l'incompréhension des buts révolutionnaires du prolétariat, en d'autres termes du caractère politique de sa lutte contre la bourgeoisie, qu'on ne saurait reconnaître sans reconnaître également la nécessité de sa dictature de classe. Dénonçant l'exploitation des travailleurs, il n'a pas davantage compris ni la nature exacte de la transformation économique et sociale a réaliser, ni ses étapes, réduisant tout le problème à la «grève expropriatrice» et à la remise de la propriété des entreprises aux syndicats, qui les auraient gérées sur la même base mercantile et donc dans les mêmes rapports d'échange et donc d'anarchie productive que les capitalistes eux-mêmes. Mais ce «syndicalisme de minorité» est rapidement devenu un «syndicalisme de masse», et le syndicalisme soi-disant révolutionnaire qui avait lutté entre 1892 et 1900 contre ce que V. Griffuelhes appelait «l'influence déprimante de l'action politique sur les syndicats» un syndicalisme tout court, avec tout ce que cela comporte, à toutes les époques et dans tous les pays, d'étroitesse corporative, de limitation à l'horizon bourgeois, d'attachement à des résultats «concrets» et «immédiats», tous obstacles combien puissants et maudits à la constitution du prolétariat en classe révolutionnaire! C'est ce syndicalisme «tout court» (bien peu soucieux des vieilles rêveries révolutionnaires romantiques et par contre fort préoccupé de «sauver l'organisation», la «caisse», les libertés, voire la vie de ses bureaucrates) qui est passé comme un seul homme avec armes et bagages dans le camp bourgeois au premier grand événement historique qu'il a eu à affronter: la guerre impérialiste. Nouvelle confirmation après laquelle aucune autre n'est plus nécessaire de ces deux points de la doctrine marxiste: la classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n'est rien; la classe ouvrière n'est constituée en classe - en force indépendante, donc - qu'autant qu'elle est constituée en parti.

De quel «parti» s'agissait-il pour nous, et n'ayant rien à voir avec les partis réformistes, gradualistes, parlementaires et par-dessus tout patriotes, c'est ce que seul un type de parti marxiste inconnu de l'Occident pouvait apprendre à l'Occident, et il le lui apprit au milieu du fracas de la révolution prolétarienne victorieuse d'Octobre 1917 en Russie. Alors, toute une génération prolétarienne comprit, ou crut comprendre. Puis comme la défaite avait succédé à la victoire, le désenchantement à l'enthousiasme, toutes les vieilles erreurs reprirent une nouvelle fois le dessus, et le vieil ennemi est toujours là: l'immédiatisme syndicaliste, le creux verbalisme d'un révolutionnarisme petit-bourgeois qui jamais, tant que la révolution n'aura pas universellement vaincu, ne cessera de révérer les vieilles lunes bourgeoises: Démocratie, Liberté, Culture, Héroïsme, Autonomie et par-dessus tout patrie! (13).

Notes:
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  1. Pour les premiers chapitres de cette étude, le lecteur est prié de se reporter aux numéros 22, 23, 24 et 25 de notre revue. [back]
  2. Cet aventurisme favorisait la provocation, la corruption et le mouchardage. En octobre 1898 se préparait une grande grève des cheminots. La déclaration de la grève, tenue «secrète» par le comité organisateur, était connue une demi-heure après la décision par le ministère de l'intérieur, qui fit intercepter toutes convocations et correspondances adressées au personnel des chemins de fer: 135 ouvriers ou employés seulement furent en grève pendant trois jours. Une grave suspicion de trahison pesa sur les dirigeants cheminots. Le conseil d'administration du syndicat dut démissionner. (Dolléans; op. cit.). [back]
  3. «Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte», p. 14. [back]
  4. Dumoulin (qui devait lutter courageusement contre l'Union Sacrée au cours de la guerre, passer ensuite au réformisme de l'équipe à Jouhaux et finir lamentablement dans le paternalisme syndico-ministériel de Vichy) a souligné les causes de cette position dans une brochure âpre et lucide de 1918 («Les syndicalistes français et la guerre») reproduite par Rosmer dans son livre «De l'Union Sacrée à Zimmerwald». Dumoulin traçait un sombre tableau du contraste qui existait entre la volonté révolutionnaire des syndicalistes et les moyens dérisoires qu'ils possédaient. Après l'éviction des hervéistes, il existait deux «écoles» à la tête de la C.G.T. Celle de Merrheim (des Métaux) soucieux d'étudier les problèmes économiques, les trafics d'influence, les manœuvres des cartels, les causes possibles du conflit qui couvait. L'autre, celle de Griffuelhes «... avec Jouhaux comme phonographe, critiquait la première. Cette science, ce savoir lui déplaisait. Suivant la théorie du moindre effort, ceux qui étudient sont traités de petits-bourgeois, de secs doctrinaires, d'irréalistes. Dans le cénacle de l'ancien secrétaire confédéral, on préfère vivre une politique de couloirs et donner à la C.G.T. les allures d'un petit gouvernement. Toute l'action confédérale contre les trois ans se ressentira de cette politique dont l'unique ressource était d'impressionner «l'opinion publique» à coups de meetings disposés en séries régionales. Le gouvernement confédéral espérait ainsi contraindre le gouvernement bourgeois à renier ses mauvais desseins. La «masse ouvrière» devait être impressionnée par l'apparence d'une force, quitte à ne jamais montrer sa faiblesse pour le cas où il aurait fallu agir. Les orateurs de meetings abritaient leur ignorance derrière le succès factice des discours creux et ronflants, tandis que les syndiqués s'amusaient de ne rien comprendre à la guerre qui venait. Evidemment, c'est cette politique qui dominait la C.G.T.» (op. cit., pp. 525-526). [back]
  5. «Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre, le congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instruments (armes, munitions, transports, etc...) ainsi que l'agitation et l'action populaires sous leurs formes les plus actives» (Cité par Rosmer op. Cit., p. 45). [back]
  6. Reproduit par Zévaès; Op. cit., p. 336. [back]
  7. Lénine même fut surpris de l'étendue de la trahison de la Social-Démocratie et en fut malade durant une semaine, avant de se mettre résolument au travail pour la nouvelle Internationale. [back]
  8. L'ironie fut que, par la suite, les socialistes français se retrouvèrent dans la guerre aux côtés de la féodale Russie et combattirent la «socialiste» Allemagne. [back]
  9. «On pouvait le leur dire en 1848. On ne le peut plus aujourd'hui. Depuis que le suffrage universel a été mis dans sa main comme une arme, le prolétaire a une patrie, et s'il n'en jouit pas, c'est sa faute. Les usines, les mines, les chemins de fer, tout lui appartient; mais il n'a pas su faire l'effort nécessaire pour entrer en leur possession. Lui dire qu'il n'a pas de patrie, c'est encore lui mentir: il en a une. Seulement, trompé par les manœuvres de la bourgeoisie, égaré par l'abstention anarchiste, il s'est refusé jusqu'ici, en prenant le pouvoir, à rentrer dans sa propriété» (reproduit par Zévaès; op. cit., p. 332). «Rentrer dans sa propriété»! Voilà jusqu'où sont tombés les défenseurs d'une doctrine qui entend libérer l'humanité de toutes ses chaînes, et notamment de la propriété des moyens de production. [back]
  10. L'alliance politique de la France avec la Russie de 1891 se transforma bientôt en un pacte militaire resté secret jusqu'à ce que la révolution prolétarienne d'Octobre l'exhume des archives tsaristes. En échange des quelques milliards de francs-or des bas de laine français qui lui avaient été offerts en prêt par la très démocratique République française, Alexandre III promettait des millions de moujiks pour le carnage impérialiste à venir. Ce sont ces mêmes accords que le très pacifiste Nikita Khrouchtchev a eu le front de célébrer, lors de son voyage de 1960 à Paris, comme le premier exemple historique de la «solidarité franco-russe» contre le militarisme allemand! [back]
  11. Péricat donne lui-même la réponse à cette question, prouvant à quel point la revendication bourgeoise d'«autonomie» de l'individu (nous ajouterons: à plus forte raison celle d'«autonomie» de toute une classe!) est sotte et illusoire. Il a seulement le tort de juger ces raisons en moraliste, dans une opposition inconsistante et vide de l'attitude idéale du «héros» qu'il ne fut pas et de l'attitude prosaïque qui devait fatalement être celle du plus grand nombre, de la masse! [back]
  12. A. Guigni qui souligne ce fait rapporté par A. Rosmer dans son ouvrage «Le mouvement ouvrier en France pendant la guerre» rétrécit singulièrement la question des «responsabilités» de la faillite de 1914 en disant «l'acte de capitulation initial, celui qui devait entraîner tous les autres est bel et bien ce manifeste du 28 juillet qui portait la signature du Comité confédéral unanime». Nous dirons, nous, que l'«acte de capitulation initial» remontait à des années en arrière, dans la répudiation du caractère Politique (ce qui ne veut pas dire parlementaire et réformiste) de la lutte de classe! [back]
  13. Une citation des préfaces de 1939 et 1953 de l'ouvrage de Dolléans illustre à merveille à la fois l'idéalisme pseudo-révolutionnaire du syndicalisme du même nom et sa servilité à l'égard de la politique bourgeoise. En 1939, E. Dolléans écrivait: «Les améliorations matérielles ne sont pas un but, mais une condition de conquêtes plus élevées (N.d.R.: quoi donc? la domination de la société par le prolétariat? Pensez donc!): la culture et la capacité. (N.d.R.: c'est nous qui soulignons). (Tant que la durée du travail absorbait toute la vie de l'ouvrier), l'objectif immédiat pouvait être (sic) l'amélioration de la condition matérielle. A présent, un souci exclusif de ces avantages temporels conduirait la classe du travail à partager cette soif de bien-être, cette vanité d'avoir raison même contre l'équité (N.d.R.: autre valeur abstraite éternelle du socialisme pré-marxiste!) ce penchant vers la sécurité somnolente à tout prix garantie, cette paresse d'esprit qui sont les signes de la décadence actuelle. La classe du travail se détournerait de cette culture de soi-même, indépendante du savoir (N.d.R.: il faut comprendre, semble-t-il, de ce savoir qui donne l'indépendance). Sans ces vertus et sans cette volonté éducatrice, les obscurs ne pourront jamais gravir la route rude qui les mènera a leur plus haut destin».
    Que ce «plus haut destin» n'ait jamais rien eu de commun avec le communisme pour lequel tous les révolutionnaires marxistes ont lutté et luttent, c'est ce que prouve la préface de 1953: «
    Les événements ont mis en relief l'importance historique du mouvement ouvrier et le rôle décisif joué dans la résistance par la classe ouvrière française et son accord avec les Français du dedans et du dehors. Les uns et les autres avaient été fidèles a l'héritage français... Face au dessein nazi, le syndicalisme peut être fier de la place qu'il a occupée dans l'organisation, l'unification de la résistance et dans la libération de 1944».
    Vous les voyez, toujours égaux à eux-mêmes, en dépit de toutes les leçons de l'histoire, ces prétendus «syndicalistes révolutionnaires: de l'autonomie ouvrière» à l'héritage français» - et du «plus haut destin des obscurs» à... «l'unification de la résistance» avec les gaullistes et les staliniens! Eternelle infâmie...
    [back]

Source: «Programme Communiste» Nr. 26, Janvier - Mars 1964.

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