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LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE, POUR QUOI FAIRE?
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La croissance économique, pour quoi faire?
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La croissance économique, pour quoi faire?
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Les grands problèmes sociaux que seule la révolution communiste tranchera, la bourgeoisie décadente ne peut les esquiver. Ils s'imposent à elle avec une force assez despotique pour la contraindre à répondre à sa façon, c'est-a-dire à étaler dans les discours de ses politiciens et les colonnes de ses journaux son vide théorique, son impuissance pratique, son scepticisme universel, en même temps que l'optimisme commandé par sa position de classe dominante ou, pour mieux dire, par l'impossibilité où elle se trouve de confesser la faillite de sa domination.

Pourquoi cela? Parce que, comme le répète si souvent De Gaulle, «nous vivons une époque dangereuse». Vieux politicien et grand bourgeois, c'est son flair de classe qui lui dicte ces paroles cent fois moins mensongères et vulgaires que les promesses de paix éternelle, d'harmonieuse coexistence, de progrès sans fin dictées aux «socialistes» et «communistes» d'aujourd'hui par leur rôle d'endormeurs du prolétariat.

Le caractère «dangereux» de l'époque n'est pas un mensonge. Dans le train-train du travail et de la production pacifiques, les «victoires» sont devenues aussi difficiles que dans les bouleversements de la lutte armée et de la guerre. La concurrence mondiale accrue, les limitations fatales du marché ont rendu la mise en valeur du Capital si difficile que les «victoires économiques» exigent la même mobilisation totalitaire des énergies sociales que les plus sanglantes victoires de guerre. En temps de guerre, nul ne devait ignorer les «nobles» buts de guerre de la bourgeoisie, parce que nul ne devait se soustraire aux sacrifices exigés par elle: c'est pourquoi la propagande de guerre fut créée, que même les bourgeois définissent comme la répétition obsédante de grands thèmes, «sans exclusion du mensonge..». «A notre époque dangereuse», la propagande de guerre continue jusqu'en temps de paix: nul ne doit «ignorer» que la bourgeoisie poursuit en réalité des buts sociaux (et même socialistes!), parce que nul ne doit se soustraire à l'intense effort productif qu'elle exige! Le mensonge est roi, parce que cette propagande est celle de la guerre de classe que la bourgeoisie mène incessamment contre le prolétariat, le Capitalisme contre le Communisme, et tous les faux socialismes contre le marxisme révolutionnaire. Ses grands slogans sont: prospective, démocratie, planification, grossiers bobards de guerre sociale que seuls les marxistes savent pourtant détecter et dénoncer.

• • •

Un unique morceau d'anthologie emprunté au moins bobardier, au plus «sérieux» et «objectif» des quotidiens bourgeois français suffira à dévoiler tous les secrets de cette propagande de la bourgeoisie et des opportunistes contemporains. C'est un passage hautement caractéristique d'une prétendue «étude» publiée sous le titre non moins caractéristique de: «La Croissance économique, pour quoi faire?» dans les numéros des 3, 4, 5 et 6 juin du Monde. Il nous brosse un petit tableau de l'... humanité devant son destin tel que le voit, innocemment, tout démocrate, conditionné qu'il est par des milliers de pages de la même littérature stupide et fade:
«
D'un côté, une masse de plus en plus imposante de citoyens qui ressentent le besoin de lire l'avenir, qui demandent pourquoi nous travaillons?....; de l'autre, des pionniers de l'administration et de l'industrie qui ont compris que la croissance économique de la nation et de la firme n'étaient pas un but en soi et qui cherchent... Entre eux, un grand vide. Des partis... des syndicats, des... journaux essaient de le combler. Il est temps en effet de préparer le grand débat d'automne sur les orientations du V° Plan. Pour la première fois, l'Assemblée nationale est conviée... à cette discussion fondamentale. Du même coup, c'est la nation tout entière, du moins théoriquement, qui est invitée à une tâche-prospective d'envergure...»
(Après la reconstruction du pays ruiné par la guerre), «
les choix ne sont plus maintenant dictés par les circonstances... A ce point précis, l'économiste doit céder la place au philosophe pour éclairer la route... Il n'y a pas d'intérêt général objectif indépendant des choix idéologiques ou politiques. Du moins, afin d'aider aux options, pouvons-nous essayer de repérer les fins possibles de l'économie. chacun opérant les dosages suivant ses aspirations...: économie de puissance; économie de loisirs; économie de consommation; économie de création (celle d'équipements durables dont les services sont distribués à tous); économie de solidarité (transfert des riches vers les pauvres)....»

Le tableau est donc en bref celui-ci: les citoyens sont inquiets; les dirigeants, désabusés; mais, grâce au ciel, il y a les institutions démocratiques, qui ont pour. tâche de faire participer la Nation au Plan futur, par-dessus l'inquiétude et l'incertitude, en lui faisant connaître toutes les philosophies sociales possibles. afin qu'Elle opte pour la meilleure économie, que la majorité démocratique révélera, à condition que la nation ait réellement répondu à l'appel, qu'elle se soit réellement pénétrée des grands problèmes qui se posent, qu'elle ait réellement choisi... Quand donc les marxistes ont-ils été obligés de réfuter pareil monceau de sottises? Quand donc galimatias ayant pareilles prétentions de «sérieux» et de «respectabilité» a-t-il jamais été présenté aux masses? Quoi qu'il en soit, puisque c'est le credo de l'époque, il faut le démonter pièce par pièce!

Dans la «masse imposante des citoyens», il faut être bien aveugle pour ne pas voir d'une part les possédants, les privilégiés, les exploiteurs grands et petits, orgueilleux ou honteux, légaux ou illégaux, et, de l'autre, la «masse imposante» des prolétaires.

Dans l'avenir, les premiers cherchent à lire une chose et une seule: «pourra t-on continuer encore longtemps à faire beaucoup d'argent?». La question angoissante de savoir «pourquoi nous travaillons?» (qui signifie la plupart du temps: pourquoi nous faisons travailler les autres?) ne se pose à eux que dans un seul sens: les efforts qui rapportent si bien aujourd'hui rapporteront-ils encore aussi bien demain? Peu ferrés en sciences sociales, méprisants de l'histoire passée, tous ces gens savent du moins que (grèves, révoltes, crises ou guerres?) rien n'est tout à fait sûr en ce bas monde! De plus, parmi eux, les petits bourgeois vivent surtout d'espoirs, et ils voudraient bien être assurés que ces espoirs seront réalisés, qu'avec la prospérité croissante, ils deviendront bien réellement des bourgeois d'une taille au-dessus, que rien ne viendra les frustrer de la récompense que mérite leur attachement à l'ordre social en vigueur.Pourquoi ils travaillent'? Mais précisément pour cela!

Mais les prolétaires? Que peuvent-ils chercher dans l'avenir, si ce n'est la réponse à la question: «serons-nous donc toujours des esclaves?...» Pourquoi ils travaillent, ils n'ont nul besoin de se le demander. Ils le savent: pour les patrons et pour toutes les innombrables sangsues qui pullulent dans la société. C'est la seule issue que leur laisse leur condition de sans propriété, de sans monopole, de sans réserves.

Là est précisément le danger: l'existence d'une classe qui fait vivre toute la société alors qu'elle-même végète, qui ne travaille que pour enrichir autrui et qui risque de ne voir dans l'avenir que la continuation de son esclavage ou la menace de la misère pure et simple que la moindre crise entraînerait pour elle. Ce danger-là est aussi vieux que le capitalisme lui-même, mais il grandit à mesure que les prolétaires s'accroissent en nombre, que la mise en valeur du capital se heurte à des obstacles croissants, et que l'écart entre les promesses et la réalité s'agrandit. Fut-il cent fois plus grand qu'il ne l'est aujourd'hui, jamais pourtant ce danger ne contraindra le moindre «administrateur», ni le moindre industriel décidés à vivre en tant que tels à «reconnaître que la croissance économique de la nation et de la firme n'est pas un but en soi». Ceci n'est qu'un bobard de guerre, de guerre sociale. Pour tout administrateur de la nation bourgeoise, pour tout industriel ou dirigeant de firme, la «croissance économique de la nation et de la firme» est non seulement une possibilité souhaitable, mais une nécessité vitale dans un monde dominé par la concurrence. Dès lors, cela devient aussi un but, et même un but en soi, et bien fou qui prétendrait qu'il est parfaitement possible à l'administrateur de l'État bourgeois d'agir selon une autre logique que celle de la «croissance économique de la nation», et à l'industriel selon une autre logique que celle de la «croissance économique de la firme», uniquement pour complaire aux misérables idéologues qui ont intérêt à dissimuler que notre belle société moderne n'est encore et toujours qu'une mosaïque d'intérêts privés luttant férocement entre eux. La seule chose vraie, c'est qu'aussi bien l' administrateur que l' industriel bourgeois ont en effet fort bien pu se convaincre qu'après vingt ans d'appel aux sacrifices, pour «la sauvegarde de la nation» d'abord, pour sa «reconstruction» ensuite, pour sa «grandeur» enfin, il n'était plus possible de présenter la «croissance économique comme un but en soi» aux masses prolétariennes patientes, résignées, mais toujours à nouveau déçues dans leur attente d'une vague «vie meilleure». Mais dès son origine le Capital a proclamé n'exister que dans l'intérêt de l'humanité en général et du prolétariat en particulier; s'il suffit de comprendre que la croissance du capital pour le capital n'est pas un bon slogan de guerre sociale, n'est pas un but permettant de mobiliser l'effort des masses, s'il suffit de cela pour être proclamé «pionnier» en l'an de grâce 1964, c'est que dans la décadence actuelle, le mensonge des uns n'a d'égal que la bêtise des autres!

• • •

La vérité, qui ne doit à aucun prix parvenir à la conscience des esclaves du Capital, c'est que le Capital n'a d'autres finalités sociales que son propre accroissement; qu'en société capitaliste, le Travail n'a d'autres fins «sociales» que de créer, reproduire et élargir le Capital, c'est-à-dire la domination de la société par la Bourgeoisie, la domination des producteurs par les moyens de production et par les produits sur lesquels ils n'ont aucun pouvoir parce qu'ils sont propriété exclusive des capitalistes.

Tous les bavardages sur les «fins possibles» de l'économie à «choisir» et «doser» selon le gré de chacun, de surcroît!, n'ont d'autre but que de cacher cette vérité là, de faire croire que le Capital est au service de la société et de la vie humaine, alors que la société tout entière, chaque minute de la vie humaine sont au service du Capital, n'ont d'autre sens à ses yeux que de perpétuer sa puissance anonyme chevauchant les générations.

Si les choses n'avaient à accomplir qu'un prosaïque destin de choses (la maison pour l'homme sans toit, l'espace et le calme pour l'homme sans air et sans silence, la nourriture pour le mal nourri, le vêtement pour celui qui est dévêtu), tous les «grands problèmes», les «options» si difficiles et surtout les mortelles inquiétudes pour l'avenir, bref, tout ce qui remplit de son fracas la propagande de la bourgeoisie et de ses valets s'évanouirait comme par miracle. La planification, une fois abattue la domination bourgeoise, serait simplifiée à l'extrême: les besoins d'une part, les ressources de la société de l'autre, le tout bien facile à recenser. Et le seul sujet d'inquiétude pour l'avenir serait, tout au plus, la capacité de la classe capitaliste et de ses annexes petites-bourgeoises de résister à cette simple mais grandiose réorganisation sociale.

Aujourd'hui, au contraire, tout paraît si difficile, si compliqué que les idéologues, ne sachant plus à quel saint se vouer, en sont réduits à invoquer... l'autorité de la Philosophie et à feindre de croire qu'elle pourrait bien exprimer ses oracles par les voies plus que suspectes de la démocratie parlementaire! C'est que, précisément, dans leur «prospective» et leur «planification», les choses n'ont pas un banal et simple destin de choses à accomplir, mais le destin compliqué et tourmenté d'un Capital. Tout le mensonge de la propagande officielle, gouvernementale ou d' «opposition», est de faire passer les marchandises pour d'honnêtes objets sans mystère dont tout le problème serait de régler la production en fonction des besoins. En réalité, même les objets les plus simples (dont la propagande bourgeoise nous présente la «conquête» comme le but suprême de l'existence collective et individuelle) sont, avant de devenir «nôtres» par un acte d'aliénation, une simple forme du Capital et ils n'existent qu'en tant que tels, qu'en tant qu'ils permettent la reproduction si possible élargie de cette puissance anonyme qui ne dévore des quantités croissantes de travail humain que pour se procurer des profits croissants. Une fois la dictature de cette puissance, le Capital, abattue, rien de plus facile que de régler la production en fonction des besoins. Tant qu'elle subsiste le seul problème qui se pose est de régler cette production de façon compatible avec les exigences de la production de valeur et de plus-value. Or rien n'est plus difficile, d'autant plus que les fins égoïstes de classe de ce mode de production doivent à tout prix être dissimulées! La preuve ou une preuve parmi d'autres: les mystères insondables de la «prospective» et les perplexités infinies de la «planification» bourgeoise!

Les inventions techniques et les mensonges de la propagande; l'organisation esclavagiste du travail et les séductions de la publicité; la répression des travailleurs et les consultations électorales; la pacifique prospection commerciale et la course aux armements; le chantage à la Bombe et les guerres réelles; tout, absolument tout ce qui est notre lot quotidien dans cette «dangereuse» époque de décadence sociale a une origine et une seule: la collectivité humaine ne produit pas pour vivre; elle vit au contraire pour produire, et pour produire précisément cette plus-value qui est la raison d'être du Capital, sans laquelle la société réelle d'aujourd'hui, la société divisée en capitalistes et prolétaires, ne pourrait survivre.

Cela, la propagande bourgeoise ne peut le dire. La propagande bourgeoise ignore totalement, volontairement l'économie capitaliste fondée sur l'exploitation du travail humain, et ceci même quand les faux «socialistes» et «communistes» d'aujourd'hui lui impriment leurs nuances particulières... de moins en moins particulières, il est vrai. Les seules «réalités» que connaisse la propagande bourgeoise, ce sont des fantaisies telles que l'«économie de puissance», de «loisirs», de «services distribués à tous» ou, ironie suprême!, «de transfert des riches aux pauvres», comme nous avons vu! Or une économie se définit par les rapports des hommes entre eux dans la production, rapports qui se nouent, nous a enseigné il y a un siècle déjà le marxisme, indépendamment de leur volonté. Ce sont ces rapports et eux seuls qui déterminent les «finalités» de la production. Comme si la «puissance» (mais qui oserait se prononcer pour la faiblesse nationale?), ou le «loisir», ou la généralisation des «services» publics, voire le «transfert des riches aux pauvres» nous apprenaient quoi que ce soit sur ces rapports de classe, y pouvaient rien changer et donc marquer un quelconque dépassement des rapports existants, c'est-à-dire du mode capitaliste de production avec toutes les fins immuables qui le caractérisent!

Il est donc inutile de chercher à démontrer que jamais les idéologues bourgeois, la presse bourgeoise, ni les plus démocratiques des institutions n'inviteront les électeurs à décider à la majorité des voix s'ils optent pour la continuation du capitalisme ou pour le passage au socialisme. Il est tout aussi inutile de répéter que même si une pareille «option» pouvait jamais se faire jour à l'occasion d'une consultation quelconque de la volonté de la majorité, elle resterait sans aucun effet pratique, puisque la mission de l'État bourgeois est de conserver, non d'abolir le Capital. Le débat ne s'élève même pas à ce niveau. Dans la fable solennelle du Monde, par exemple, ce ne sont nullement les «électeurs» réels (prolétaires accablés de travail, ennemis des «questions générales» et politiquement indifférents, ou petits-bourgeois avides d'argent, gobeurs des idéologies les plus frelatées et politiquement intrigants) qui sont appelés à «opter»: c'est la déesse Philosophie. C'est elle, et non les réels intérêts de classe, ou étroits ou sordides, qui est censé se prononcer dans le vote pompeux d'une Assemblée nationale à laquelle personne ne s'intéresse, à juste titre, car la seule question important à l'humanité: capitalisme ou socialisme? ce n'est pas elle qui sera jamais appelée à la trancher! Alors qui ira prendre la peine de prouver de surcroît que par les couloirs tortueux d'une propagande frelatée dès le départ, du «choix» et du «dosage» individuels hasardeux des idées qu'elle propose et enfin des alliances électorales sans principes qui sont de règle..., toute philosophie fout le camp?

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Les «fins» de la production capitaliste sont ce que leur impose d'être la division de la société en capitalistes et prolétaires. «Pour quoi faire la croissance économique?» n'est que question de jobard ou d'ignorant qui s'imagine que ces fins dépendent au contraire des volontés humaines, et, pis, des volontés individuelles. Le Parlement n'aura jamais à opter que pour tel slogan de guerre sociale plutôt que pour tel autre, c'est-à-dire à choisir quelles fins fictives il convient au Capital de proclamer les siennes pour attacher quelques années encore les masses exploitées à son char.

La seule question véritable, la seule question vitale et brûlante: celle du mode de production, celle du type historique de société dans lesquels l'humanité doit vivre pour échapper aux maux qui l'accablent aujourd'hui, tous l'éludent, par lâcheté et peur de classe. Ils font bien, car elle ne se tranche que dans la lutte sociale, et dans le fracas de la révolution qui abattra enfin la domination bourgeoise et l'État planificateur et prospectif qui l'incarne!

Source: «programme communiste» N° 28, Juillet-Septembre 1964

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