Le mouvement social en Chine (II)
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LE MOUVEMENT SOCIAL EN CHINE (II)
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Content:

Le mouvement social en Chine (II)
III. La question agraire
Genèse du «socialisme» chinois
Les données de la question agraire en Chine
Deux types d'évolution bourgeoise
La politique agraire du P.C.C. de 1927 a 1945
Confiscation et partage (1927-1937)
La baisse des fermages (1937-1945)
Les deux phases classiques du développement capitaliste dans l'agriculture
Notes
Source


Le mouvement social en Chine (II)
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Dans l'article précédent (P.C. n°27) nous avons montré les caractères généraux de la révolution chinoise de 1924-1927 et les causes de son échec. Coïncidant avec la phase la plus aiguë de la contre-révolution stalinienne, le mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans chinois a été détourné par l'Internationale des perspectives politiques et sociales d'un Octobre asiatique et coupé de l'appui du prolétariat mondial.

Au moment crucial de la révolution, lors de la grève générale de 16 mois qui paralysa Hongkong et tout le commerce britannique en Orient, Moscou vola au secours de l'impérialisme anglais en créant avec les Trade-unions le Comité syndical anglo-russe qui sabota la grève parallèle du prolétariat métropolitain. De la même manière en Chine, l'Internationale s'opposa à toute action indépendante du parti communiste et fit désarmer les ouvriers de Shanghai pour ne pas rompre l'alliance conclue avec Tchang Kaï-chek. Ainsi, le seul mouvement national bourgeois où s'est vérifiée une intervention massive et tant soit peu organisée du prolétariat depuis la révolution russe a justifié les perspectives de double révolution que lui assignait le II° Congrès de l'Internationale Communiste. Si cet assaut a échoué en Chine, c'est devant le refus de transformer le mouvement ouvrier et paysan en une lutte pour les Soviets et pour la dictature du parti de classe. Dans son issue la révolution de 1924-1927 a donc été déterminée non par la lutte entre la bourgeoisie «nationale» et l'impérialisme, mais par l'affrontement de classe entre la bourgeoisie mondiale et le prolétariat international. Après les défaites successives du prolétariat européen, la défaite de la révolution chinoise est le dernier épisode avant le triomphe en URSS du «socialisme dans un seul pays» et de la contre-révolution stalinienne.

L'historiographie maoïste voit dans la révolution de 1924-1927 une simple «étape» dans le mouvement national bourgeois qui devait conduire en 1949 à la fondation de la «démocratie populaire». Pour nous, ces événements ont une importance beaucoup plus grande. Staline et Tchang Kaï-chek ont liquidé en Chine tous les efforts du prolétariat pour faire prévaloir sa conception et la pratique de la lutte sociale en Orient. La Chine fut le banc d'essai des principes et des tactiques de collaboration de classe dans les mouvements nationaux et coloniaux. Négation du rôle autonome et des objectifs spécifiques du prolétariat, alliance «anti-impérialiste» avec les partis bourgeois, adhésion à la théorie menchéviste de la nécessité d'une «étape démocratique» tels sont les principes que Moscou a imposés en Chine et que le P.C.C. a faits siens à tout jamais. Tournant le dos aux enseignements du «Manifeste Communiste», aux leçons des révolutions de 1848 et de 1871 en Europe, ainsi qu'à la ligne suivie par les bolcheviks en Octobre 1917, ces positions n'ont pas seulement conduit le prolétariat chinois à une défaite irréparable, elles l'ont emporté dans toutes les révolutions anti-coloniales d'Afrique et d'Asie.

Ce n'est pas un hasard si le parti chinois, fidèle à Moscou tant qu'il s'agissait de réprimer les luttes de classe d'un prolétariat internationaliste, s' est opposé à ses directives lorsqu'il est devenu l'organisation du mouvement national et paysan. Le prolétariat battu, il fallait encore donner une réponse à la question sociale et un cadre politique à l'accumulation du Capital. C'est l'urgence de cette réponse, la gravité des antagonismes qui avaient mis en branle toutes les classes de la vieille société, qui ont poussé le parti de Mao à jouer le rôle du «véritable Kuomintang». Ayant refusé d'armer les ouvriers chinois, il arma la Paysannerie petite bourgeoise. Ayant nié la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, il en assuma les responsabilités pour fonder la «démocratie populaire». Ayant condamné en Chine les perspectives du socialisme, il en est venu aujourd'hui à brandir contre Moscou le drapeau du «socialisme chinois». Mais sur ce terrain des luttes paysannes démocratiques et nationales, il n' a pas renoué avec une ligne de classe et il ne peut pas plus prétendre redresser le cours suivi par l'internationale moscovite. Il a simplement traduit dans les faits les conséquences politiques et sociales de la défaite prolétarienne la victoire de la «solution» bourgeoise. L'objet de ce second article est de montrer comment a été préparée cette «victoire» du Capital dans la période tourmentée qui va de 1927 à 1949.

III. La question agraire:

Genèse du «socialisme» chinois
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Nous avons déjà signalé l'interprétation que l'école de Mao donna de l'écrasement du prolétariat en 1924-1927. Les positions fondamentales que l'Internationale avait imposées au parti chinois ne furent pas remises en cause, comme le demandait Trotsky. On continua à affirmer la nécessité d'une «étape démocratique» pendant laquelle le prolétariat ne devait lutter que pour des objectifs nationaux bourgeois. On ne repoussa pas, en principe, I'alliance avec le Kuomintang. On reprocha seulement aux dirigeants détrônés l'application qu'ils avaient faite de cette politique menchéviste. Ainsi, au lieu d'avouer que l'on avait complètement ignoré les intérêts et l'action autonome du prolétariat dans cette révolution manquée, on se contente de dénoncer la «sous-estimation» du mouvement paysan. C'est ce que fit Mao Tsé-toung.

Abandonnée à ses propres forces, décapitée de son avant-garde prolétarienne, la révolution chinoise s'enfonça dans les campagnes. Mais rien n'est plus faux que la prétention du P.C.C. de s'y être rebâti sur les bases de classe, loin des grands centres urbains où sévissait la contre-révolution, la découverte de la «question agraire» n'a pas redressé le cours du parti. En effet, pour un parti de classe, il n'est pas de programme agraire qui ne soit lié aux perspectives de la conquête du pouvoir et de la dictature prolétarienne. L'opposition trotskiste essaiera bien pendant quelques années d'établir une liaison entre le mouvement ouvrier et les révoltes paysannes: elle préconisait la formation de détachements paysans non pour mener la guérilla dans les campagnes mais pour appuyer les dernières vagues de luttes prolétariennes dans les villes. Devant le reflux général, cette tactique fit rapidement faillite. Mao Tsé-toung vint alors consacrer la rupture de classe: l'organisation et l'armement de la paysannerie ne devaient pas avoir d'autre but que l'unification du pays et l'indépendance nationale. Ainsi, le P.C.C. se fixait pour tâche d'accomplir ce que le Kuomintang n'avait pas osé faire lorsque le prolétariat était encore menaçant: le soulèvement des campagnes contre les «seigneurs de la guerre» et la domination impérialiste.

Si le Kuomintang réapparut sous les traits du parti «communiste», ce fut avec toutes les contradictions et les demi-mesures d'un parti petit-bourgeois dans la solution des problèmes sociaux de la révolution. Le parti de Mao prétendit bien être le champion d'une «révolution agraire radicale», mais ses programmes successifs comme les réalisations qu'il en a données sont le meilleur démenti à ces illusions. Il tremblera, tout comme le Kuomintang, devant les «excès» paysans et, au besoin, entreprendra de les réprimer. De 1937 jusqu'à la fin de la guerre mondiale, il sacrifiera les plus insignifiantes réformes aux intérêts du front national anti-japonais et d'une nouvelle alliance avec le Kuomintang. Enfin et surtout, il développera au sein de la paysannerie l'idée chimérique que la question agraire pouvait être résolue à l 'échelle nationale et bourgeoise à travers le partage «équitable» des terres et une ultérieure collectivisation. Soulever la paysannerie pour accomplir la révolution bourgeoise et limiter la révolution agraire à de simples réformes bourgeoises: tels furent les objectifs avoués du P.C.C. pendant cette période de gestation de la «démocratie populaire».

Les données de la question agraire en Chine.
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En quels termes se posait en Chine la question agraire? Quelles étaient les chances d'une solution bourgeoise? Quels furent les différents programmes des partis «démocratiques», le Kuomintang et le P.C.C.? Voilà ce qu'il nous faut considérer pour bien comprendre les difficultés et les échecs d'une révolution agraire privée des perspectives communistes et internationalistes du prolétariat chinois.

L'école de Mao a insisté sur le caractère «antiféodal» de la révolution chinoise afin d'élever le partage des terres au niveau d'une mesure nécessaire et suffisante pour le bouleversement des rapports sociaux à la campagne. Mais quel était le poids de la propriété féodale dans la Chine du début du siècle? Comparée aux terres appartenant à la couronne et à l'Église en Russie, la propriété de l'État et des temples était fort réduite en Chine. Pour la Russie de 1905, Lénine nous donne les chiffres suivants (en millions de déciatines):

propriété privée
101,5
tenures paysannes
138,8
terres de la couronne et de l'Église
154,7


Certes, il convient de soustraire à ce dernier chiffre les étendues désertiques de l'extrême Nord, ce qui ne donne plus, selon Lénine, que 39,5 millions de déciatines. Mais ce total est encore élevé par rapport à la Chine pour laquelle nous avons les pourcentages suivants:

Périodes
Propriétés de l'État et des temples
Propriété privée
Fin XVI° siècle
50,0
50
1877
18,8
81,2
1927 - 1933
6,7
93,3


Sources:«Histoire du développement économique de la Chine», 1840-1948, Pékin, 1958 (Tableau N° 172).

Cette différence reflète une plus grande dilapidation des biens d'État en Chine par les Mandarins et la bourgeoisie compradore, un affaiblissement considérable du pouvoir central pendant la première période de l'accumulation capitaliste menée conjointement par l'impérialisme européen et par l'usurier de village. En Chine donc, les paysans sans terre ne pouvaient sérieusement attendre leur salut du partage des domaines «féodaux» et la bourgeoisie ne pouvait pas plus détourner, comme ce fut le cas en Russie, le fer de lance de la révolution paysanne sur un fonds agraire de réserve pratiquement inexistant.

En fait, la bourgeoisie n'attendait pas de la révolution qu'elle lui donne libre accès à la propriété du sol. Nous l'avons déjà dit, dans l'ancienne Chine l'achat et la vente de la terre étalent libres et la bourgeoisie avait établi depuis longtemps son monopole sur le commerce du sol. Dans un pays où moins du dixième de la superficie totale était cultivée, où le manque de terre dans les zones fertiles d'agriculture intensive se faisait terriblement sentir, le fermage était la forme prédominante de la propriété paysanne. L'ampleur qu'il a prise depuis le début du siècle est un des éléments de la crise chronique de l'agriculture. Les chiffres ci-dessous donnent une idée de ce processus d'expropriation dans les campagnes:

Années
Propriétaires (%)
Semi-fermiers (%)
Fermiers (%)
1912
49
23
28
1931
46
23
31
1936
46
24
30
1947
42
25
33


Sources: «Histoire du développement économique de la Chine», 1840-1948, Pékin, 1958 (Tableau 174).

Cette situation, particulièrement difficile dans les grands bassins fluviaux de la Chine Centrale et du Sud, explique les formes prises dans ces régions par l'exploitation de la paysannerie: rente en nature et parfois même en corvées, taux fort élevés allant parfois jusqu'à 70 % de la récolte. Mais il faut bien voir que cette rente était prélevée non par une classe de féodaux, mais par la bourgeoisie elle-même qui trouvait plus de profit à investir ses capitaux dans la terre que dans l'industrie et qui contribuait avec les notables à maintenir dans les campagnes le vieil ordre de choses. Une très large fraction de la bourgeoisie chinoise a ainsi vécu du retard de l'industrialisation et du morcellement de la propriété foncière qu'elle favorisait en louant par petits lopins la terre qu'elle avait accaparée.

On jugera de la gravité de cette lutte pour la terre d'après les statistiques publiées par le gouvernement de «gauche» de Ouhan à la suite d'une enquête de sa Commission agraire, réalisée dans le Centre et le Sud du pays en 1927:

Superficie des exploitations en mous (0,06 Ha)
Nombre d'exploitations (%)
Population agricole (%)
Surface cultivée (%)
1-10
44
20
6
10-30
24
12
13
30-50
16
7
17
50-100
11
4
21
100 et plus
5
2
43
Total
100
45
100


Sources: Rapport de la Commission Agraire du gouvernement de Ouhan au C.C. du Kuomintang. Cité d'après A.V. Bakoulin «Zapiski ob oukhanskom periode kitaïskoï revolioutsii», Moscou, 1930.

Ce tableau confirme donc que 55 % de la population agricole représente des paysans sans terre obligés de louer un misérable lopin aux propriétaires de plus de 50 mous qui détiennent 80 % de la surface cultivée. En mars 1950, Liu Shao-chi citera des chiffres comparables dans son discours sur la réforme agraire, à la Conférence consultative du peuple chinois:
«
Les propriétaires fonciers et les paysans riches, qui constituent moins de 55 % de la population rurale, possédaient approximativement, avant la guerre contre le Japon, de 70 à 80 % des terres, ce qui leur permettait d'exploiter brutalement les paysans. Les paysans pauvres, les travailleurs agricoles, les paysans moyens, qui constituaient 90% de la population rurale, possédaient en tout 20 à 30 % des terres».

Cependant un tel tableau ne signifie rien si l'on ne tient pas compte de l'exiguïté des exploitations et de I'extrême morcellement de la propriété foncière qui ne laissent aucune chance de succès à la solution petite-bourgeoise du partage. En 1946, le ministère de l'Agriculture donnait pour l'ensemble de la Chine 94 millions d'hectares cultivés par 329 millions de paysans répartis entre 63.200.000 exploitations, ce qui représente une superficie cultivable de 0,28 ha par tête ou de 1,48 ha par exploitation. Encore plus caractéristiques sont les indications du «China Handbook 1937-1943» pour l'année 1934. Nous y trouvons des chiffres sur l'étendue des exploitations dans le Sud (14 provinces productrices de riz) et dans le Nord (12 provinces productrices de blé) avec une moyenne nationale établie sur la base de 22 provinces:

Surface en mous
1-5
6-10
11-15
16-20
21-30
31-40
41-50
51-100
100
Exploitations (%)
Sud
27,7
23,8
17,6
13,4
10
6,1
3,4
Nord
27,1
21,5
16,8
13,1
10
7,2
4,3
Moyenne nationale
35,8
25,4
14,2
16,5
8,3


Sources:«China Handbook 1937-1943», p. 609. The Size of Farm Area in China, 1934.

La différence entre le Nord et le Sud, marquée par un morcellement plus fort et donc par une acuité plus grande du problème agraire dans les terres à riz, illustre l'histoire des révoltes paysannes la plupart du temps d'origine sudiste. Mais ajoutons encore cette remarque: la «Longue Marche» vers le Nord des troupes de Mao et de Chu Teh, loin d'être une glorieuse épopée de la révolution agraire, ne figure que la fuite devant elle, devant son échec. C'est dans le Sud, en luttant contre le gouvernement nationaliste de Canton, puis contre celui de Ouhan, que le P.C.C. aurait dû conquérir à la révolution la masse révoltée de la paysannerie. Après la défaite du prolétariat, puis du mouvement paysan dans le Hounan et le Kiangsi, la marche vers le Nord ne contribuera pas à la relance de la question agraire, mais permettra au contraire au P.C.C. de l'éluder et de préparer une nouvelle alliance avec le Kuomintang pour faire face à la guerre sino-japonaise.

Deux types d'évolution bourgeoise.
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Le P.C.C., comme le Kuomintang, n'a vu dans la paysannerie révoltée que l'instrument qui réaliserait l'unité du pays et la domination politique du Capital. C'est pourquoi il n'a pas hésité à sacrifier les intérêts du mouvement paysan dans diverses circonstances, telle la campagne contre les militaristes du Nord ou le conflit avec le Japon. Tout autre était l'enjeu des luttes de classes. Pour le prolétariat des grands centres urbains, il s'agissait de savoir si la révolution chinoise pourrait lui donner le pouvoir politique et abréger en Chine les souffrances de l'accumulation capitaliste avec l'aide ultérieure des prolétaires d'Occident. Pour la paysannerie, il s'agissait de faire table rase de toutes les entraves mises au développement du capitalisme. Privée des perspectives politiques de la dictature prolétarienne, la «révolution agraire» ne pouvait plus décider que des formes que prendrait dans une Chine bourgeoise l'accumulation du Capital. Si dans leur lutte pour la terre les paysans chinois réussissaient à couper le cordon ombilical qui rattachait le capitalisme national à l'usurier, au mandarin, au comprador et aux impérialistes étrangers, le développement de ce jeune capitalisme serait rapide et puissant. Si, par contre, la rupture était moins radicale, la Chine resterait pendant une longue période sinon une colonie, du moins un pays arriéré. Il importe donc de déterminer, comme le fit Lénine pour la Russie, la voie réformiste et la voie révolutionnaire d'un développement bourgeois, et quelle est celle qui l'a finalement emporté.

Dans la Russie tsariste, l'objet de la lutte était la suppression des latifundia et de la propriété féodale. C'est à cela que conduisait le développement de l'économie marchande et du capitalisme. Sous ce rapport, disait Lénine, la «révolution agraire» ne peut ouvrir qu'une seule voie: la voie capitaliste. Et les bolcheviks ont dû plus d'une fois rappeler cette thèse contre le «socialisme» petit-bourgeois des populistes qui voyaient dans la paysannerie le porte-drapeau du communisme et dans ses revendications égalitaires une tendance «anticapitaliste». Cependant cette évolution bourgeoise inévitable pouvait se faire sous deux formes différentes: soit par la transformation de la propriété féodale (inaugurée en 1861 et continuée par les réformes de Stolypine), soit par sa destruction révolutionnaire. Les bolcheviks ne se prononçaient pas seulement pour cette dernière méthode, ils ont aussi défendu contre l'idée du partage égalitaire le mot d'ordre de la nationalisation qui donna aux revendications démocratiques de la paysannerie leur contenu le plus radical.

En Chine, l'absence de latifundia, l'importance du fermage et le morcellement de la propriété faisaient du partage petit-bourgeois ou de la baisse du loyer des terres la mesure réformiste par excellence, et de la nationalisation, du transfert de la rente foncière a l'État, la seule voie révolutionnaire qu'imposaient les conditions économico-sociales. En 1928, le VI Congrès du P.C.C. reconnaissait «l'impossibilité de résoudre la question agraire par la voie réformiste bourgeoise, par de petites concessions à la paysannerie aisée et aux fermiers à cause de la prédominance de la petite propriété foncière qui ne peut même pas supporter une baisse des taux de fermage, à cause également d'un manque de fonds agraires, de manœuvre». Le transfert à l'État de la rente foncière n' était donc pas seulement l'unique voie révolutionnaire, il apparaissait encore comme la seule issue à la crise agraire. L'histoire avait conféré à l'État central un rôle déterminant dans la régulation des eaux indispensable à l'agriculture chinoise. Mais les intérêts étroits de la propriété privée avaient entraîné l'abandon de ces travaux gigantesques et, avec cela, le cycle douloureux des calamités dites naturelles et des famines. De ce point de vue, la Chine était donc aussi mieux préparée que la Russie à une concentration efficace de la terre entre les mains de l'État.

C'est pourquoi, à la différence de la Russie, les partis bourgeois et petits-bourgeois ont reconnu en Chine la nécessité de nationaliser le sol. Mais aucun parti ne transforma ses paroles en actes. Pas plus le P.C.C. que le Kuomintang. Et cette attitude est entièrement conforme et identique à celle des partis bourgeois que les. bolcheviks ont successivement démasqués au cours de la révolution russe.

Dans un article que nous avons déjà cité (1), Lénine commentait en ces termes la pensée de Sun Yat-sen sur la question agraire:
«
Faire en sorte que «l'accroissement de la valeur» de la terre soit «propriété du peuple», cela signifie transférer la rente, c'est-à-dire la propriété de la terre, à l'État; en d'autres termes, nationaliser la terre». Dans l'esprit du révolutionnaire bourgeois, ce projet de nationalisation devait préparer la campagne chinoise aux investissements de capitaux étrangers. Il faisait partie intégrante d'un plan de coopération économique internationale qui devait, après la première guerre mondiale, transformer la Chine en une grande puissance industrielle.
«
Je propose», disait Sun dans son livre «Mémoires d'un révolutionnaire chinois», «un plan pour l'organisation d'un nouveau marché en Chine qui, suffisamment étendu, développera les forces productives chinoises et absorbera les possibilités industrielles des puissances étrangères».
Et de présenter tout un programme grandiose de travaux d'irrigation du sol, de développement des voies de communication! Sun Yat-sen plaçait ainsi dans la perspective d'un progrès harmonieux et rationnel du capitalisme mondial, ce que l'histoire a démenti. L'impérialisme a en effet fermé toutes les portes à la jeune Chine bourgeoise. D'autre part, le parti fondé par Sun Yat-sen pour atteindre ces objectifs, le Kuomintang, tout comme son héritier politique, le parti de Mao Tsé-toung, a été incapable d'inscrire dans la révolution chinoise le programme d'un bouleversement radical des vieilles structures agraires.

On le voit pour la nationalisation. Dès 1922, au I° Congrès des travailleurs de l'Extrême-Orient, le représentant du parti bolchevik dénonçait les hésitations du gouvernement Sun Yat-sen établi à Canton et soulignait la nécessité pour les communistes chinois de mener une lutte indépendante dans les campagnes.
«
D'après ce qu'a dit le délégué du Kuomintang, explique Safarov, le gouvernement du Sud envisageait la nationalisation des terres, mais ce projet ne fut pas exécuté seulement parce que cette mesure révolutionnaire demande l'uniformité et doit être réalisée dans toute la République chinoise. Il est donc d'abord nécessaire, selon le Kuomintang, de nettoyer le territoire chinois des impérialistes et des seigneurs, et d 'instaurer la démocratie en Chine. Ce n'est pas une façon correcte de considérer la question... Pour les paysans de la Chine du Sud la question de la nationalisation des terres n'est pas une question qui peut être réglée par en haut, par des mesures administratives; pour eux, c'est une nécessité vitale. Nous devons donc réaliser cette mesure révolutionnaire même dans une petite partie du pays afin de montrer aux paysans chinois vivant en territoire occupé par les forces ennemies que là où le régime démocratique a été établi les paysans vivent mille fois mieux. Sans une claire compréhension de cela, sans une attitude correcte dans la question agraire, les grandes masses ne peuvent être entraînées de notre côté dans la lutte».

En fait, c'est la stratégie bourgeoise de la «révolution par étapes» qui vouait tout le mouvement paysan à l'impuissance et à la contre-révolution. Et Sun Yat-sen lui-même l'avait formulée ainsi: d'abord, l'indépendance et l'unification du pays; ensuite, l'instauration d'un pouvoir démocratique; en dernier lieu, les «réformes sociales». Pour avoir adopté, dès 1924, cette ligne stratégique, le P.C.C. subit le même sort que le Kuomintang. Lui aussi adhéra en parole au programme de nationalisation et ne réalisa en pratique que des mesures purement réformistes. Les thèses votées par le CC du P.C.C. à sa conférence d'Août 1927, qui marquèrent pourtant un «tournant à gauche», déclaraient en substance «Tout en reconnaissant que le parti communiste chinois doit placer au centre du programme agraire du prolétariat la revendication de la nationalisation de la terre, il est nécessaire actuellement de différencier notre tactique agraire et de l'adapter aux particularités économiques et politiques des différentes régions du territoire». Cette «adaptation» n'avait d'autre but que de faire prévaloir dans les zones libérées par l'armée nationaliste les mesures «concrètes» les plus réformistes afin de ne pas compromettre le «front uni» avec le Kuomintang. Au nombre de ces mesures la Conférence d'Août faisait figurer la baisse des fermages, l'introduction d'un impôt unique, la confiscation des seules terres appartenant aux temples et aux «réactionnaires», une politique de crédit agricole, etc.

Ainsi, même dans la question agraire, le P.C.C. apparaît comme l'exécuteur testamentaire du Kuomintang.

La politique agraire du P.C.C. de 1927 à 1945.
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On distingue en général deux périodes bien délimitées dans l'histoire politique et sociale de la Chine depuis la défaite du prolétariat cantonais jusqu'à la fin de la guerre sino-japonaise et le triomphe de la «démocratie populaire»:

- Entre 1927 et 1937, c'est la période dite des «républiques soviétiques» entrecoupées, d'Octobre 1934 à Octobre 1935, par la «Longue Marche» qui transporte les opérations de la Chine méridionale au Shensi Nord où se produit une trêve entre le P.C.C. et le Kuomintang.

- A partir de 1937, sous le coup de la guerre sino-japonaise, le P.C.C. dissout son propre gouvernement, se rallie à la défense nationale et signe avec le Kuomintang un nouvel accord de collaboration qui durera jusqu'à la fin des hostilités, en 1945.

L'historiographie officielle distingue aussi deux phases dans la politique agraire du P.C.C. pendant toute cette période. On est passé en 1937 d'une politique de confiscation des terres à une politique de simple réduction des fermages et d' «aide» aux paysans. Comme nous l'avons déjà dit, l'une et l'autre ne représentent que deux variantes d'une même politique réformiste. La seconde cependant manifeste avec encore plus de clarté que la première le caractère national bourgeois qui domine toute l'attitude du P.C.C. dans la question agraire. Dans sa postface à l'édition de 1941 de ses «Matériaux d'enquête a la campagne», Mao Tsé-toung définit en ces termes ce qu'il y a de commun et de différent dans la politique pratiquée lors de ces deux phases:
«
L'expérience des dix années de guerre civile représente pour nous le soutien le plus immédiatement utile dans la période de guerre contre les envahisseurs japonais. Toutefois, cela n'est valable que pour la manière de conserver la liaison avec les masses et de les mobiliser dans la lutte contre l'ennemi, et non pour les problèmes de la ligne tactique à suivre. Celle-ci est aujourd'hui fondamentalement différente de la ligne du Parti dans le passé. Nous luttions alors contre les propriétaires fonciers et la bourgeoisie contre-révolutionnaire; tandis qu'actuellement nous nous allions à tous les propriétaires fonciers et représentants de la bourgeoisie qui ne sont pas opposés à la guerre contre les envahisseurs japonais» (Oeuvres choisies, T. IV, p. 13).

Qu'est-ce que cela signifie? Que le P.C.C. a mis la «révolution agraire» au service de la défense nationale; que sa liaison avec les masses, sa mobilisation de la paysannerie, il les a offertes sur un plateau aux propriétaires fonciers, à la bourgeoisie anti-japonaise et à la stratégie belliciste de l'impérialisme mondial. Voyons maintenant plus en détail ce que fut la politique agraire du P.C.C. dans ces deux périodes.

Confiscation et partage (1927-1937).
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Le résultat le plus clair de cette période fut de préparer, derrière le bluff des «républiques soviétiques», la victoire de la politique agraire la plus «droitière», en l'occurrence, celle de Mao Tsé-toung. Trois «étapes marquent cette évolution:
- lors de «l'insurrection à la moisson d'automne» et dans les monts Tsingkang, Mao Tsé-toung préconisa les mesures limitant la confiscation des terres aux propriétaires fonciers, ménageant les paysans riches et reconnaissant à tous un droit égal dans la répartition des lopins de terre: cette politique lui valut les plus sévères critiques de la direction du parti; on sait que Mao fut pour cela relevé de son poste au Bureau politique en novembre 1927;
- en novembre 1931, le Congrès pan chinois des Soviets, tenu à Juitzin, capitale de la première république «soviétique» de Chine, adopta une loi agraire qui restera la plus «radicale» de toutes celles que le P.C.C. a jamais proposées: confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers qui n'auront droit à aucun lot (art. 1); confiscation également des terres des paysans riches qui n'obtiendront qu'un lot de terre de moins bonne qualité à cultiver eux-mêmes (art. 3); le partage sera strictement égalitaire et non pas, comme le demandent les paysans aisés, «proportionnel aux moyens de production»(art. 7); les ouvriers agricoles recevront aussi un lopin et ne seront pas groupés en sovkhozes; la loi proclame enfin la liberté complète de louer, vendre ou léguer les terres ainsi reçues;
- Mao Tsé-toung, président de la République de Juitzin, plus tard critiqua cette loi agraire: il fallait que les grands propriétaires reçoivent aussi un lopin et que les paysans riches obtiennent de bonnes terres; pour réprimer. les «excès», il élabora en Octobre 1933 un document sur «l'appartenance de classe à la campagne» et fit triompher sa conception à la conférence de Tsouni en Janvier 1935.

Ainsi, à la fin de cette première période, la politique de confiscation et de partage était devenue l'équivalent pur et simple d'une politique de limitation des fermages. C'est donc tout naturellement que le P.C.C. s'y ralliera.

La baisse des fermages (1937-1945).
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Le 22 Septembre 1937, le P.C.C. déclara solennellement abandonner sa politique de renversement du Kuomintang et de confiscation des terres afin de faciliter la formation d'un «front uni» contre le Japon. Mao Tsé-toung précisera plus tard ce que devint alors la «politique agraire» du parti. «Dans le domaine agraire, cette politique à double aspect, d'une part, exige du propriétaire foncier qu'il abaisse le montant des fermages et le taux des prêts, et, d'autre part, oblige le paysan à payer ce fermage réduit et à verser l'intérêt des sommes qu' il a empruntées» (œuvres, T. IV, p. 14). L'essentiel de cette politique se ramena à une réduction du taux de fermage à un maximum de 37,5 % et à une limitation de l'intérêt de l'argent aux environs de 10-15 %. En fait, ces mesures qu' il appliquait dans les régions libérées, le P.C.C. les avait trouvées dans le code pénal du gouvernement Tchang Kaï-chek. Le 30 Janvier 1930, le Kuomintang avait promulgué une «loi agraire» interdisant d'exiger un fermage supérieur à 37,5 % du revenu d'une exploitation. Le P.C.C. dénonça alors cette loi avec violence. En 1937, il la reprenait à son compte et s'en faisait même le garant, le Kuomintang n'ayant jamais été capable de l'appliquer.

Ainsi, au nom de la patrie en danger, le parti de la «révolution agraire» en venait à défendre les «féodaux». Le 28 Janvier 1942, dans une décision sur la ligne à suivre, le Comité Central du P.C.C. s'exprimait en ces termes:
«
La politique du Parti consiste à aider les paysans en réduisant l'exploitation féodale sans toutefois l'éliminer complètement. Nous devons garantir aux propriétaires leurs libertés civiques, leurs droits de propriété, leurs droits politiques et économiques, pour rallier leur classe tout entière à notre lutte contre les Japonais. Seuls les traîtres absolument incorrigibles et impénitents seront soumis à la politique d'élimination de l'exploitation féodale».

De même qu'il avait sacrifié les intérêts politiques du prolétariat dans la révolution de 1924-1927, le P.C.C. a sacrifié les intérêts sociaux de la paysannerie dans la période d'incubation de la «démocratie populaire». Mais alors que dans la première période il n'avait pas osé affirmer devant le prolétariat révolutionnaire l'identité complète de ses buts finaux avec ceux du Kuomintang, il en viendra, dans la seconde, à jouer le rôle du «véritable Kuomintang». C'est ainsi que dans sa brochure de 1945 «Sur le gouvernement de coalition», Mao Tsé-toung se vantera d'avoir été le seul a appliquer la politique du Kuomintang de réduction des fermages et précisera pour l'avenir: «S'il n'y a pas d'obstacles particuliers, nous sommes prêts à poursuivre cette politique également après la guerre: nous lutterons d'abord pour la réduction des fermages et du taux d'intérêt dans l'ensemble du pays, puis, par l'application de mesures adéquates, nous obtiendrons progressivement que chaque laboureur ait son champ» (œuvres, T. IV, p. 348). Les «obstacles» ne manqueront pas. Et cette politique ne pourra finalement être réalisée qu'à... Formose, avec «l'aide» de l'impérialisme américain en 1949. Tchang Kaï-chek y a repris sa loi de 1930 sur le métayage; en 1953. il fut décrété qu'un cultivateur ne pourrait posséder plus de 3 ha de rizières et l'État acheta les surplus pour les revendre aux ouvriers agricoles; en deux ans 470.000 familles seraient devenues propriétaires d'un petit lopin et l'on affirme que le métayage a disparu dans l'île.

Tout autres étaient les difficultés de la Chine continentale. Mais si Mao a dû suivre une autre voie, c'est d'abord malgré lui, sous la pression des contradictions économiques et sociales de l'après-guerre; enfin, c'est dans une direction qui n'en est pas moins réformiste et bourgeoise. Elle s'est précisément imposée sur la lancée du mouvement paysan des années 1927-1945.

Les deux phases classiques du développement capitaliste dans l'agriculture.
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Si, dans la révolution de 1924-1927, le P.C.C. a fait prévaloir au sein du prolétariat la théorie menchéviste de la nécessité d'une «étape démocratique», l'expérience de la «révolution agraire» lui aura fait tirer les conséquences sociales de cette ligne politique en enfermant le mouvement paysan dans le gradualisme des réformes bourgeoises d'abord, le partage (ou la réduction des fermages), ensuite, la coopération. Ce sont là les deux phases classiques et successives que traverse toute agriculture capitaliste. La première phase est celle de la destruction des vieux rapports et de l'instauration de rapports bourgeois (vente des «biens nationaux», partage, etc.). La deuxième phase représente un long processus de concentration et d'expropriation du petit paysan qui vise la plus large application de la technique et du Capital à l'agriculture. La rapidité de ce développement dépend, entre autres, de l'ampleur plus ou moins grande des bouleversements provoqués par la révolution bourgeoise dans les structures agraires pré capitalistes. C'est pourquoi le parti du prolétariat doit se prononcer pour les solutions démocratiques les plus radicales dans cette révolution. Mais en agissant ainsi, il ne manifeste pas purement et simplement sa préférence pour un développement capitaliste impétueux de tel ou tel État bourgeois pris isolément, il anticipe sur les conséquences politiques et sociales de ce développement. L'existence d'autres pays capitalistes avancés, le degré d'organisation du prolétariat mondial, non seulement l'autorisent à prévoir ce bond, mais encore lui font un devoir de le tenter.

En 1850, dans l'«Adresse du Comité Central de la Ligue des Communistes», Marx définissait en ces termes les perspectives du prolétariat dans la question agraire:
«
Le premier point sur lequel les démocrates entreront en conflit avec les ouvriers, ce sera l'abolition du régime féodal. Comme à la première révolution française, les petits bourgeois voudront remettre aux paysans les terres féodales à titre de libre propriété; en d'autres termes, ils voudront laisser subsister le prolétariat rural et former une classe paysanne petite-bourgeoise qui devra parcourir le même cycle d'appauvrissement et d'endettement où le paysan français se débat encore à l'heure actuelle».
«
Dans l'intérêt du prolétariat rural et dans leur propre intérêt, les ouvriers doivent s'opposer à ce plan. Ils doivent exiger que la propriété confisquée reste propriété de l'État et soit transformée en colonies ouvrières que le prolétariat rural associé exploite avec tous les avantages de la grande culture, grâce à quoi le principe de la propriété commune acquiert tout de suite une base solide au milieu des conditions chancelantes de la propriété bourgeoise» (cf. P.C. N 14, p. 43).

Qu'est-ce que cela signifie? Que dès l'abolition du régime féodal les intérêts du prolétariat et ceux de la bourgeoisie sont radicalement différents: que le parti communiste doit poursuivre dans la révolution l'ébranlement de tous les rapports de propriété et s'opposer au plan de la bourgeoisie qui n'envisage la concentration de la propriété et la socialisation des produits qu'au bout du processus faisant du petit paysan un prolétaire et de tout travail, un travail salarié. Au mot d'ordre de la révolution permanente correspond donc pour Marx l'espoir et la tentation d'abréger ou de sauter l'«étape» de l' accumulation capitaliste et ses deux phases successives à la campagne: la consécration de la propriété petite-bourgeoise puis son démantèlement par l'expropriation ou, ce qui revient au même, par la coopération.

La critique que nous ferons par la suite de la collectivisation chinoise et des «communes populaires» ne s'inspire pas, on le voit, de la simple considération de leurs résultats et de leurs méthodes. Ces coopératives n'ont rien à voir avec les «colonies ouvrières» dont parlait Marx, pas plus que le kolkhoze russe ne dérive des idées de Lénine sur la coopération dans l'agriculture. Mais le seul fait que Mao ait placé son plan de coopération dans le prolongement d'une politique de réforme petites-bourgeoises qui avaient pour but de donner «à chaque travailleur son champ» suffit à en déterminer le caractère et à l'opposer aux perspectives socialistes dont il prétend relever.

Pendant la période qui va de 1927 à 1945, tous les efforts de Mao ont tendu à canaliser le mouvement paysan vers ces «solutions» gradualistes et à bien séparer les «étapes nécessaires» d'une réforme bourgeoise. Parmi les «excès» que Mao combattit dans l'application de la loi de 1931, à Juitzin, on cite le refus des paysans de permettre un libre commerce du sol, l'opposition de certains militants à la politique de dotation en terres des ouvriers agricoles, seul appuis du prolétariat à la campagne. Enfin, dans cette première phase, Mao insista pour qu'on s'en tienne au mot d'ordre «la terre à ceux qui la travaillent!» et repoussa tous les projets de collectivisation.«Il ne faut pas actuellement soulever la question de la création de fermes d'État et de fermes collectives», disait-il en 1934 (œuvres, T. 1, p. m 169). A la fin de cette période, il formulera dans toute sa clarté cette conception typiquement petite-bourgeoise des deux phases de la «révolution agraire». Citons, de son rapport «Sur le gouvernement de coalition», ce passage qui s'oppose mot pour mot au texte de Marx:
«
Dès que l'on aura procédé à certaines transformations du système agraire, même s'il ne s'agit que de transformations mineures, comme la réduction des fermages et du taux de l'intérêt, l'intérêt qu'ont les paysans à accroître la production augmentera. Si, par la suite, on aide les paysans à s'organiser, progressivement, de leur plein gré, en coopératives de production agricole ou autres, cela entraînera l'accroissement des forces de production. Pour l'instant, ces coopératives de production agricole ne peuvent se présenter que sous forme d'organisations de travail collectif et d'aide mutuelle, fondées sur les exploitations paysannes individuelles (sur la base de la propriété privée des paysans), telles que, par exemple, les équipes d'aide mutuelle dans le travail, les groupes d'aide mutuelle, les coopératives de travail» (Œuvres, T. IV, p. 351).

Citons encore un extrait du même document (p. 350), où la fameuse «révolution agraire» apparaît sous son vrai jour bourgeois, où le paysan est désigné comme le représentant de rapports bourgeois, le client de l'industrie capitaliste, le contribuable de l'État démocratique, le soldat de la patrie et le futur... prolétaire! Après avoir déclaré que «dans la question des rapports agraires, le Parti communiste chinois a fait de grandes choses qui répondent réellement aux intérêts de la nation», Mao explique:
«
Les paysans constituent le milieu dont sont issus les ouvriers chinois. Dans l'avenir, des dizaines de millions de paysans viendront encore à la ville et entreront dans les usines. Dans la mesure même où la Chine a besoin de créer une puissante industrie nationale, de construire de nombreuses cités, grandes et modernes, il y aura un long processus de transformation de la population rurale en population urbaine».
Et vive l'accumulation du Capital avec, au bout, de nouveaux millions de prolétaires!
«
Le paysan est une figure importante sur le marché de l'industrie chinoise; lui seul peut lui fournir en abondance des produits alimentaires et des matières premières, et absorber des quantités énormes de produits industriels».
Aussi, paysans, enrichissez-vous! l'avenir de l'industrie chinoise est dans votre bas de laine.
«
Les paysans constituent la source à laquelle puise l'armée chinoise. Les soldats sont des paysans qui portent l'uniforme; ce sont les ennemis mortels des envahisseurs nippons».
Donc, avant tout, aux armes! pour le triomphe de la démocratie et de la paix, aux côtés de l'URSS et des USA dans la guerre impérialiste
.

Vers la partie suivante>

Notes:
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  1. «Démocratisme et populisme en Chine», cf. P.C. n° 20-21. [back]

Source: «Programme communiste» N° 28, Juillet-Septembre 1964<</p>

About the romanisation of chinese names etc. consult our page «A Non-Exhaustive Euro-Hannic Transcription Engine»

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