La gauche marxiste d'Italie et le mouvement communiste international
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LA GAUCHE MARXISTE D'ITALIE ET LE MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL
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10) Le calvaire de Spartacus
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La gauche marxiste d'Italie et le mouvement communiste international

10) Le calvaire de Spartacus
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En dehors des Indépendants, il existait certes en Allemagne un parti communiste, mais il n'était pas de force à leur faire contrepoids, et cela ne pouvait échapper aux bolcheviks. Constitué en décembre 1918, il avait été plongé dès l'hiver et le printemps 1919 dans un bain de sang dont il avait beaucoup de peine à se remettre. Par ailleurs, issu du Spartakisme qui ne réussit jamais à rompre avec le passé de la IIe Internationale, il avait suivi un processus de formation tourmenté, en partie déjà avant la guerre, mais surtout pendant les années du conflit impérialiste.

Ce qui est au fond de la pensée de Rosa Luxembourg, qui le dirigeait et en était la théoricienne, c'est la vision suivante, qui apparaût dès ses polémiques de 1906 contre les réformistes, dans «Grève de masse, parti et syndicats», mais surtout face à leur adhésion à la guerre, et qui, si on la considère à l'échelle supra-historique, ne manque pas de grandeur: le chemin de la classe ouvrière est un «chemin de Golgotha» fait d'errements, d'aveuglements, de trahisons et de résurrections, mais elle finira par reconquérir dans l'action le trésor perdu de son but maximum, de son programme et de sa «conscience théorique». Elle se retrouvera donc elle-même dans son ensemble, récupérant et régénérant non seulement le parti, mais les nombreux partis engendrés par elle et perdus le long de ce chemin tourmenté. Ainsi la grève générale (ou grève de masse), dans laquelle Rosa Luxembourg vit la leçon suprême de la révolution de 1905 en Russie, devait selon elle rajeunir par contrecoup les structures sclerosées des organisations syndicales même en Occident et rendre son élan au parti tombé dans le lourd sommeil d'une orthodoxie purement académique et pourrie en réalité d'opportunisme. Ainsi, la reprise de la lutte de classe au cours de la guerre impérialiste, malgré et contre la paix sociale, devrait faire surgir, tel le phénix de la légende, une nouvelle Internationale vraiment socialiste des cendres de l'ancienne, détruite par l'abjuration scandaleuse des «chefs». La Gauche aurait participé à ce processus non tant pour l'animer que pour l'enregistrer théoriquement, et elle devait non tant le devancer que le suivre, et en tout cas attendre que les masses lui dictent l'initiative.

Comme Lénine le fit remarquer, une telle vision faisait de la révolution un processus purement objectif. D'autre part, elle tombait inconsciemment dans l'idéalisme: elle considérait en effet la prise et l'exercice révolutionnaires du pouvoir (Luxembourg ne crut jamais, bien entendu, qu'elles se feraient par les moyens parlementaires) qui sont la condition et le point de départ du processus long et tourmenté qui conduit à la réalisation des buts communistes, comme l'aboutissement d'un processus au cours duquel l'ensemble de la classe ouvrière prendrait peu à peu conscience de la mission historique qui lui est objectivement assignée sans qu'elle le sache. Or la prise et l'exercice révolutionnaires du pouvoir qui détruiront sans pitié tout l'ordre social et politique en vigueur a au contraire deux conditions: la première est que, bien avant le «grand jour» (et ce qui vaut pour cette époque vaut à plus forte raison pour aujourd'hui) une avant-garde, même peu nombreuse, mais consciente, se détache de la majorité de la classe encore encadrée dans des partis et des syndicats compromis avec le régime, c'est-à-dire que le parti révolutionnaire rompe avec les partis opportunistes: la révolution n'est donc pas un processus purement objectif. La seconde condition est que les grandes masses, rompant avec l'arrière-garde obtuse, récalcitrante, réactionnaire de l'aristocratie ouvrière, des couches prolétarisées, mais suspectes, de la petite-bourgeoisie et du sous-prolétariat, soient poussées à se lancer à l'assaut du pouvoir bourgeois; mais ce qui les y poussera ne sera pas la connaissance des buts à atteindre: ce seront des déterminations matérielles plus fortes que leur conscience du moment. Ce processus de décantation au sein du prolétariat n'est pas un processus de «prise de consciense» par la totalité de la classe, ni même par sa majorité. Le véritable problème est donc celui de la rencontre entre, d'une part, le parti d'avantgarde, porteur d'une conscience et d'une connaissance anticipant sur l'action et la prise du pouvoir effectives, et de sa «previous organization» (expression de Marx qui signifie «organisation préalable») et d'autre part les détachements combattants de la classe qui ne pourront atteindre cette conscience et cette connaissance qu'après et même bien après la lutte et la victoire, et qui par ailleurs seront d'autant moins freinés dans leur action qu'ils auront moins conscience des avantages matériels à sacrifier, et qu'ils sacrifieront en effet.

La révolution est un «cataclysme» qui exige l'intervention «spontanée» des grandes masses, mais elle a pour condition préalable la formation d'un parti, même petit, libre de toutes les scories du passé, car faute de les avoir toutes brûlées, il serait condamné à la défaite. Dans ce sens, comme le disait Lénine, la dictature, la guerre civile et la terreur sont indispensables non seulement pour abattre la classe dominante, mais pour détruire l'inertie de l'ancienne classe dominée, sa dépendance «spirituelle» à l'égard de la première, ses limitations matérielles. Elles sont donc pour le prolétariat la source d'une force toute nouvelle et, si l'on veut, le prélude de sa «prise de conscience» intégrale.

C'est, il est vrai, un lieu commun d'affirmer que les Spartakistes ont trop tardé à se séparer des socialistes majoritaires d'abord et des Indépendants, et de le déplorer. S'ils l'ont fait, ce n'est pourtant pas par hasard, mais à cause de leur manière de concevoir le processus de la lutte d'émancipation du prolétariat. Payant héroïquement de leur personne, Luxembourg et Liebknecht se sont insurgés contre une Union Sacrée ignominieuse, mais dans toutes leurs proclamations de 1914 à 1918, ils n ont cessé d'affirmer que ce n'étaient pas eux, mais les chefs réformistes qui avaient rompu avec le parti, et que la base de celui-ci devait se ranger avec eux contre les dirigeants. En somme, la base devait se séparer du sommet avant que les Spartakistes se décident à le faire. En d'autres termes, ce n'est pas les Spartakistes qui prirent l'initiative de la scission, ni, une fois mis à la porte en janvier 1917, celle de repousser les propositions des Indépendants. Pourquoi cela? Ce n'est certes pas le courage qui leur a manqué, puisqu'ils eurent bien celui de se faire mettre en prison en 1915-18 et de subir le martyre en janvier 1919. La raison en est que, dans leur conception, cette initiative incombait à l'ensemble de la classe ouvrière et non pas à eux: elle devait être l'aboutissement - et non le commencement - de sa «prise de conscience» (de sa catharsis), et si l'avant-garde devait contribuer à celle-ci, ce n'est pas elle qui y jouait le premier rôle.

La social-démocratie toléra la Ligue Spartacus dans ses rangs. Les vieux renards du réformisme savaient bien qu'en l'expulsant trop tôt, ils accroîtraient dangereusement sa popularité: en acceptant de rester dans le parti, elle fit donc inconsciemment leur jeu. Après son exclusion, l'U.S.P.D. l'accueillit dans ses rangs en lui accordant une autonomie apparente, et elle continua le même «chemin de Golgotha», favorisant du même coup les illusions des masses à l'égard de ce parti qui, en réalité, ne s'était converti à la «phrase» révolutionnaire que pour empêcher Spartacus de triompher. Les Spartakistes restent deux longs mois dans l'U.S.P.D. dont les dirigeants Haase, Dittmann et Barth partageaient avec Ebert, Scheidemann et Landsberg la responsabilité d'un pouvoir qui se montrait d'une rigueur d'acier avec les prolétaires en ébullition, mais de la plus grande mollesse à l'égard des grands bourgeois, des junkers, des généraux et de la haute bureaucratie du régime impérial déchu.

Pour qu'enfin la Ligue Spartacus se décide à se constituer en Parti Communiste d'Allemagne (K.P.D. (s)) il faudra que l'U.S.P.D. refuse de convoquer le congrès extraordinaire qu'elle avait demandé le 15 décembre et que le scandaleux congrès des conseils ouvriers des 16-21 décembre qui s'était réuni pour fixer les élections à l'Assemblée constituante au 19 janvier 1919 et liquider ainsi les dernières apparences de double pouvoir interdise à Luxembourg et Liebknecht d'assister à ses séances: de toute évidence, ils auraient été des hôtes gênants et dangereux. Elle ne le fit d'ailleurs pas sans mille hésitations et remords, mais ce fut pour constater avec désespoir, quelques jours plus tard, qu'elle était terriblement en retard sur le mouvement instinctif des masses berlinoises, aussi chaotique que puissant. Isolés, mais emportés par la marée, les Spartakistes seront aussi impuissants à la diriger que, comme les bolcheviks en juillet 1917, à la freiner, avant d'être entraînés dans l'irréparable désastre de janvier et de mars 1919.

Bien entendu, notre jugement critique sur le Spartakisme doit être porté dans l'esprit qui était celui de Lénine lorsqu'il commentait, en octobre 1916 (33), les thèses Junius-Luxembourg contenues dans la brochure «La crise de la social-démocratie», c'est-à-dire de révolutionnaires à révolutionnaires. Dans la fatale hésitation des Spartakistes à rompre avec le centre, à reconnaître le lien entre «social-démocratie et opportunisme, entre les Legien et les Kautsky», à «donner une forme complète aux mots d'ordre révolutionnaires et à éduquer systématiquement les masses dans cet esprit», nous devons savoir reconnaître un fait qui n'était pas subjectif, mais objectif: la «faiblesse» d'une gauche «enfermée de toutes parts dans l'ignoble filet de l'hypocrisie kautskyste» et soumise à la pression ou même à la seule force d'inertie d'un milieu hostile. C'est cette tragédie collective qui poussa les Spartakistes, qui avaient pourtant défendu héroïquement le socialisme contre la meute chauviniste, à se ranger sur le front unique de la majorité de Zimmerwald et de Kienthal (incluant jusqu'aux Indépendants allemands et aux socialistes italiens, même de droite). Or cette majorité adopta une résolution imprécise appelant les prolétaires à se battre non pas pour «la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile» selon la formule tranchante de Lénine, mais pour «une paix sans annexions ni indemnités» (34). C'est cette tragédie collective qui, à la grande indignation de Lénine, suggéra à Rosa Luxembourg elle-même d'opposer au défensisme des majoritaires un autre défensisme, fondé sur la revendication d'une «république une et démocratique», seule patrie «véritable» digne d'être défendue, retardant à l'échelle internationale ce qui avait été le secret de l'Octobre bolchevique: la séparation rigoureuse entre les forces saines du socialisme et le social-chauvinisme putride. On ne «fait» pas la révolution sans les masses, c'est vrai; mais pour se retrouver avec les masses au rendez-vous de la révolution, il faut que, dans les périodes de réaction voire simplement de reflux, on ait su aller contre le courant, c'est-à-dire contre les partis ouvriers bourgeois qui expriment et entretiennent la mentalité momentanée des masses: et cela, Lénine l'a montré dans les faits, après l'avoir proclamé en théorie. Le Spartakisme attendait au contraire des masses qu'elles condamnent elles-mêmes sur le plan théorique et programmatique le pacte secret infâme qui liait le social-chauvinisme à l'opportunisme et qu'elles rompent avec lui sur le plan pratique et organisatif. Le résultat fut qu'il perdit ses meilleurs militants dans des mouvements déclenchés non pas par eux, mais justement par les Indépendants, à leurs fins exclusives de boutique. Et tandis que ces derniers battaient en retraite juste à temps, Liebknecht, Luxembourg, Jôgisches et tant d'autres restaient à découvert sous les balles de Noske, sans même la protection de masses qui se seraient reconnues en eux.

En 1916, Lénine pouvait se demander si ce retard par rapport à la marche impétueuse des faits réels n'était pas un «hasard» et souhaiter que c'en fût un. Après coup, nous devons malheureusement affirmer que ce n'en était pas un. Dans un autre passage extraordinairement lucide également écrit pendant la guerre, Lénine rappelait la mémorable bataille conduite par Rosa Luxembourg en 1905-1906 qui avait amené la socialdémocratie allemande à reconnaître plus ou moins explicitement la grève de masse (ou générale) comme une des armes fondamentales de la lutte de classe. Mais ajoutait-il, en temps de guerre (et cela vaudra pour lui tout autant dans l'ardente période d'après-guerre) la grève générale se transforme nécessairement en guerre civile et si la guerre civile implique nécessairement la grève, elle ne peut cependant s'arrêter là, mais doit aboutir à l'insurrection armée.

C'est à juste raison que, parlant des «nombreux communistes occidentaux qui ne se sont toujours pas libérés de leur manière fataliste et passive d'aborder les principaux problèmes de la révolution», Trotsky affirmait en 1924:

«Rosa Luxembourg représente encore cette façon de voir d'une manière particulièrement nette et avec beaucoup plus de talent que personne. Son attitude est, du point de vue psychologique, aisément compréhensible. Elle s'est formée, pour ainsi dire, dans la lutte contre l'appareil bureaucratique de la social-démocratie et des syndicats allemands. Sans trêve, elle a démontré que cet appareil étouffait l'initiative du prolétariat. Elle ne voyait d'issue à cette situation, elle n'envisageait de salut que dans une poussée irrésistible des masses qui balaierait toutes les barrières et défenses édifiées par la bureaucratie social-démocrate. Aussi la grève générale révolutionnaire, débordant par-dessus les rives de la société bourgeoise, est-elle devenue pour Rosa Luxembourg synonyme de révolution prolétarienne. Mais, quelle que soit sa puissance, la grève générale ne résout pas le problème du pouvoir, elle ne fait que le poser. Pour prendre le pouvoir, on doit, en s'appuyant sur la grève générale, organiser l'insurrection» (35).

Or la vision spartakiste est tout autre. Rien ne le montre mieux que le discours de Rosa Luxembourg au congrès de fondation du K.P.D., le 1er janvier 1919, discours qui est pourtant le rappel vigoureux de l'essence révolutionnaire du marxisme, et la revendication vibrante d'un «retour au «Manifeste du Parti Communiste» contre la répugnante pratique parlementariste et gradualiste de la IIe Internationale. Ce discours est, en effet, la démonstration éclatante que, dans la perspective spartakiste, la grève générale n'est pas une des manifestations et un des moyens de la révolution prolétarienne: elle est son unique manifestation et son unique moyen, au point de cacher aux yeux des prolétaires (c'est-à-dire, pour les communistes, d'exclure) l'insurrection armée et la fonction centrale et centralisatrice du parti, de l'unique parti révolutionnaire marxiste, dans l'insurrection.

Ce point est d'une importance vitale. Pour Rosa Luxembourg (36), la remise des pouvoirs de l'équipe de Guillaume II, en passant par Max von Baden, à celle d'Ebert et de Scheidemann (et pourquoi ne pas dire celle d'Ebert-Haase, c'est-à-dire des majoritaires et des Indépendants? Ce silence, encore une fois, n'est pas un hasard) et la proclamation de la République (la grande revendication du «programme démocratique» de 1848?) étaient déjà une révolution et non une relève de la garde accomplie contre la révolution frémissant dans les entrailles de l'Allemagne; elles étaient une révolution, avec tout «le caractère embryonnaire, insuffisant, incomplet», avec le «manque de conscience» de toute révolution purement politique. La «lutte pour le socialisme» ne commence que maintenant, c'est-à-dire lorsque la révolution «devient une révolution économique», tendant au bouleversement des rapports économiques, et par là même, et alors seulement, une «révolution socialiste». Le socialisme ne s'instaure pas à coups de décrets, fussent-ils promulgués par «le plus beau gouvernement socialiste». Ebert est donc, malgré tout, un gouvernement socialiste, et ses mesures sont «des mesures socialistes»?

«Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire; là où les chaînes du capital sont forgées, c'est là qu'elles doivent être brisées. Cela seulement est du socialisme, c'est ainsi seulement qu'on peut faire le socialisme. Et quelle est la forme extérieure de la lutte pour le socialisme? La grève. C'est pourquoi nous avons vu que maintenant, dans la deuxième période de la révolution, c'est la phase économique du mouvement qui est passée au premier plan».

Le processus révolutionnaire est donc le suivant: retour aux méthodes de la lutte de classe ouverte et intransigeante; extension des greves à une échelle toujours plus large, depuis les villes jusqu'aux campagnes; sous l'impulsion de ces grèves, les conseils des ouvriers et des soldats acquièrent «un tel pouvoir que, lorsque le gouvernement Ebert-Scheidemann ou tout autre gouvernement similaire s'écroulera, ce sera véritablement le dernier acte». Déduction logique:

«La conquête du pouvoir ne doit pas se faire d'un seul coup, mais de façon progressive, en ouvrant une brèche dans l'Etat bourgeois jusqu'à en occuper toutes les positions et à les défendre pied à pied... Il s'agit de lutter pas à pas, au corps à corps, dans chaque région, dans chaque ville, dans chaque commune, pour arracher morceau par morceau à la bourgeoisie tous les instruments du pouvoir de l'Etat, et les transmettre aux Conseils des ouvriers et des soldats.»

La lutte doit, sans doute, être menée avec une intransigeance et une dureté implacables; mais son but n'est pas la destruction du pouvoir d'Etat bourgeois, mais sa destitution, et le moyen qui y conduit c'est de «miner le terrain, afin de le rendre mur pour le bouleversement qui couronnera notre oeuvre». La révolution se fait donc «par en bas»: «par en bas» où chaque patron se dresse face à ses esclaves salariés; «par en bas» où tous les organes exécutifs de la domination politique de classe se dressent face aux objets de cette domination, les masses. C'est là, en bas, que nous devons «arracher pas à pas à ceux qui dominent, leurs instruments de pouvoir et les prendre entre nos mains»: tâche bien plus difficile que celle des révolutions bourgeoises, «où il suffisait d'abattre le pouvoir officiel en son centre»!

Il s'agit là, dans l'ensemble, d'une représentation inversée du processus révolutionnaire: au lieu de la prise du pouvoir politique au niveau central (qui est également, et inséparablement, destruction de l'appareil d'Etat de la bourgeoisie), comme prémisse de la transformation économique, on a la conquête du pouvoir politique au niveau local, par les moyens de la lutte de classe poussee à son point culminant (la grève générale), comme acte ne faisant qu'un avec le «bouleversement des rapports économiques». Au terme de ce processus, la catastrophe du régime bourgeois se produit comme la chute fracassante d'un arbre, sous lequel on a «miné le terrain». Elle consiste, selon le «Programme» voté au congrès, en ce que les ouvriers «s'emparent du contrôle de la production et enfin de la direction effective de celle-ci». Ce qui revient comme un leitmotiv obsédant dans cette conception des spartakistes, c'est la vision des «masses prolétariennes qui, de machines sans vie appliquées par le capitaliste au processus de production, apprennent à devenir les gérants (Lenker) pensants, libres, autonomes, de ce processus»; qui acquièrent «le sens de leurs responsabilités qui est le propre des membres actifs de la collectivitée à laquelle seule revient la possession de toute la richesse sociale»; et qui, dans et par la lutte, acquièrent les «vertus socialistes» de «l'assiduité sans le knout du patron, du rendement maximum sans les gardeschiourme du capitaliste, de la discipline sans le joug, de l'ordre sans la soumission» (en assimilant en outre les «connaissances et les capacités indispensables pour diriger les entreprises socialistes»), car sans ces vertus, l'émancipation de la classe ouvrière ne serait pas «l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes».

On comprend donc pourquoi le programme de la Ligue Spartakus devenue Parti communiste d'Allemagne ne mentionne ni la guerre civile (avant et après la révolution), ni l'insurrection armée. On comprend pourquoi un chapitre entier sur les trois que comporte le programme est consacré à démontrer que «la révolution prolétarienne n'a pas besoin d'utiliser la terreur (...) parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle ne descend pas dans l'arène avec de naives illusions dont elle devrait venger dans le sang le démenti», parce qu'elle n'est pas «la tentative désespérée d'une minorité pour modeler le monde selon son idéal par la violence, mais l'action des masses gigantesques du peuple, appelées à remplir leur mission historique et à transformer la nécessité historique en réalité». On comprend pourquoi la «dictature du prolétariat» n'apparaît dans le programme que comme le moyen de «briser avec une énergie impitoyable et une poigne de fer» la résistance acharnée et féroce de la bourgeoisie retranchée dans ses innombrables Vendées et aidée par ses consoeurs étrangères, c'est-à-dire avec un rôle purement défensif, et pourquoi elle se réduit, de façon générale, à l' «armement du prolétariat» et au «désarmement de la bourgeoisie», considérés comme un aspect de la claire vision des buts, de la vigilance et de l'activité toujours en éveil des masses prolétariennes. On comprend pourquoi le parti, en tant que force non seulement agissante, et à plus forte raison éclairante, mais dirigeante, est absent et pourquoi la dictature du prolétariat est identifiée à la «véritable démocratie». On comprend enfin pourquoi, dans sa trop célèbre critique de la révolution d'Octobre, Rosa Luxembourg revendique le partage du pouvoir par tous les partis «ouvriers», ou du moins la liberté pour eux de vivre et de faire de l'agitation. On comprend pourquoi le programme s'achève sur ces célèbres paroles:

«La Ligue Spartakus n'est pas un parti qui voudrait prendre le pouvoir en se servant des masses des travailleurs et en passant par-dessus leur tête. Elle n'est que la partie du prolétariat la plus consciente du but, qui indique à chaque instant aux grandes masses ouvrières leurs tâches historiques, et qui dans chacune des étapes de la révolution représente le but final socialiste et dans chacune des questions nationales, les intérêts de la révolution mondiale (...) La Ligue Spartakus refuse également de prendre le pouvoir pour la seule raison que les Scheidemann et Ebert ont fait faillite et que les indépendants se sont engagés dans une impasse en collaborant avec eux. Elle ne prendra jamais le pouvoir autrement que portée par la claire et indubitable volonté de la grande majorité de la masse prolétarienne en Allemagne, par l'adhésion consciente de celle-ci aux idées, aux buts et aux méthodes de lutte de la Ligue Spartakus. La victoire de la Ligue Spartakus ne se situe pas au début, mais à la fin de la révolution; elle s'identifie à la victoire des masses gigantesques du prolétariat socialiste».

Nous sommes revenus au point de départ. La conquête du pouvoir politique central n'est pas ici la prémisse nécessaire, indispensable de la transformation économique (qui est aussi, mais à plus longue échéance, une «transformation des hommes», une révolution des «consciences»); elle est le point d'arrivée d'un processus de conquête des leviers de commande politiques mais surtout économiques «de bas en haut», par la force brute de l'action revendicative poussée à son plus haut niveau, la grève générale. Elle ne précède pas la réalisation, nécessairement longue et complexe, du socialisme, mais elle coincide avec cette réalisation même. Elle exprime l'adhésion complète de la classe ouvrière dans son ensemble aux buts du socialisme; et le parti est le reflet de cette «prise de conscience» globale, et non l'organe de la conquête révolutionnaire préalable du pouvoir politique et de l'exercice dictatorial du pouvoir, en conjonction avec l'élan des masses laborieuses, élan instinctif mais influencé par le travail de propagande, d'agitation et d'encadrement du parti; sinon, la révolution ne serait pas socialiste, puisqu'elle ne serait pas «l'oeuvre des prolétaires eux-mêmes»!

Cette introduction peut sembler trop longue. Ce qu'elle montre en réalité, c'est avant tout que la conception «luxembourgienne» s 'écarte radicalement du marxisme restauré par la révolution bolchevique et. déjà, par la lutte théorique du parti de Lénine. Elle est au contraire une convergence (presque un magma) de courants étrangers au marxisme, qui vont du spontanéisme au socialisme d'entreprise, du conseillisme au syndicalisme révolutionnaire, de l'ouvriérisme à l'éducationnisme idéaliste et humaniste. C'est pourquoi il n'y a pratiquement pas de ligne de démarcation, à l'origine, entre le K.P.D. et le courant qui formera plus tard le K.A.P.D., d'une part, entre le K.P.D. et les multiples variantes du syndicalisme ou mieux de l' «unionisme» à la De Leon (y compris dans la version sans parti des I.W.W. ou des «Shop Stewards») d'autre part.

En deuxième lieu, puisque ce qui nous intéresse n'est pas de rétablir la «vérité historique», mais de comprendre le «sens» et la direction d'un cycle de la lutte de classe, et d'en tirer les leçons, ces quelques remarques nous permettent de comprendre le point de départ de la parabole ultérieure du mouvement communiste en Allemagne qui, si l'on ne remonte pas aux racines théoriques et politiques, si l'on s'arrête à la surface des choses, au jugement des individus, aux commérages sur les «rivalités pour le pouvoir», reste incompréhensible.

Nous avons dit qu'il n'y avait pratiquement pas de ligne de démarcation entre le spartakisme et le futur kaapédisme: en effet, le congrès de fondation révéla que si le spartakisme était vulnérable à des influences immédiatistes (terme plus adéquat que celui de «syndicalistes» utilisé à l'époque, y compris par notre courant), d'autres courants qui avaient convergé dans le K.P.D. s'en faisaient les porte-parole sans avoir les «anti-corps» théoriques qui empêchaient Rosa Luxembourg, Léo Jôgisches et d'autres de se laisser emporter: il s'agit, en particulier, des I.K.D. (communistes internationalistes d'Allemagne) de Hambourg et de Brême.

Ces deux groupes, mais surtout le second, avaient une longue tradition de critique radicale non seulement du social-chauvinisme majoritaire, mais même de l'opportunisme kautskien. Dès 1916, mais surtout depuis 1917, ils avaient opposé à la formule spartakiste «ni scission, ni unité, mais reconquête du parti d'en bas», le mot d'ordre de la scission ouverte et immédiate, déplorant vivement l'adhésion, même conditionnelle, du groupe Die Internationale (c'était alors le surnom des Spartakistes) à l'U.S.P.D. Dans cette prise de position, KarI Radek avait joué un rôle essentiel et c'est lui qui les avait amenés plus ou moins officiellement à se ranger dans le camp de la gauche de Zimmerwald. Tout en reconnaissant que les Spartakistes étaient la seule force révolutionnaire ayant survécu au naufrage du mois d'août 1914, et la seule disposant d'un réseau national au moins embryonnaire, ils éprouvaient une forte méfiance, suscitée par la répugnance des Spartakistes à faire la scission, à l'égard de ces derniers: c'est pourquoi c'est seulement à la conférence des 15-17 décembre 1918 à Berlin que les I.K.D. décidèrent de fusionner avec la Ligue Spartakus, car alors l'obstacle constitué par l'adhésion de celle-ci à l'U.S.P.D. était tombé. Il y eut donc 29 délégués des I.K.D. aux côtés des 83 Spartakistes au congrès de fondation du K.P.D. Ce qu'ils apportaient dans le nouveau parti, c'était d'une part, le prestige d'une intransigeance beaucoup plus ancienne que celle des autres gauches de la social-démocratie, mais aussi le poids d'une idéologie beaucoup plus proche de celle de l'Américain De Leon ou du syndicalisme révolutionnaire des pays latins que du marxisme: culte de la spontanéité «sans centralisation, et donc sans efficacité», comme aurait dit Engels (37); opposition masses-chefs, fédéralisme organisationnel (38), exaltation de la «démocratie ouvrière» incarnée dans les conseils, accent mis sur la lutte économique aux dépens de la lutte politique, réduction de la fonction du parti à un rôle d'éducation des consciences (et même, dans certains groupes, négation du parti), etc.

Mais malgré les résistances, de Rosa Luxembourg en particulier, devant des formulations de toute évidence étrangères au marxisme, le terrain spartakiste était prêt dans une certaine mesure à en recueillir et à en cultiver le germe dans le climat brûlant de la fin de l'année 1918. C'est ce qu'on peut voir d'après les discussions au sein du K.P.D. sur les trois points suivants: attitude face aux organisations économiques traditionnelles (les syndicats de métier), parlementarisme révolutionnaire, organisation du nouveau parti. En ce qui concerne le premier point, après qu'au nom des I.K.D. Fröhlich eût soutenu la thèse de l'abandon immédiat des syndicats pour des organisations unitaires économico-politiques «dont la base est constituée par les groupes de nos militants dans les usines» et que Rosa Luxembourg lui eût opposé la thèse suivante - analogue, mais pour d'autres raisons -: «Les fonctions des syndicats sont désormais assurées par les Conseils des ouvriers et des soldats et par les conseils d'usine», la question fut renvoyée à une commission spéciale, le congrès ayant considéré qu'elle réclamait un examen plus approfondi, tout en étant par ailleurs accessible à la démagogie facile du mot d'ordre: «Hors des syndicats!». Sur le second point, étant donnée l'aversion commune à l'égard du parlementarisme et la volonté unanime de travailler à sa destruction, la thèse qui l'emporta nettement fut celle de l'abstentionnisme. Celui-ci n'était pas fondé sur les arguments purement marxistes développés à la même époque par notre fraction, mais sur l'éternelle horreur pour les chefs qui foulent aux pieds «l'auto-détermination des masses». Sur le troisième point, le Congrès adopta à l'unanimité la motion Eberlein qui faisait reposer la nouvelle structure organisationnelle du parti: 1) «sur le modèle des conseils d'usine, à partir des groupes communistes constitués en leur sein»; 2) sur «la totale autonomie des organisations (locales)», qui «ne doivent pas attendre les mots d'ordre d'en haut, mais travailler de leur propre initiative» («la structure du parti ne doit pas être uniformisée»), la Centrale n'ayant plus qu'un rôle d' «unification de ce qui se produit en dehors d'elle, et de direction politique et spirituelle».

Le fond idéologique de cet ensemble de positions (dont nous nous sommes bornés à fournir un schéma, qui serait utilement complété par une étude des théories économiques particulières de Rosa Luxembourg) ne nous est peut-être pas apparu à l'époque aussi clairement qu'il était apparu, dans ses grandes lignes, aux bolcheviks, d'une part parce que nous ne connaissions pas leur vaste littérature, d'autre part parce que les quelques nouvelles qu'on pouvait en avoir en Italie en 1919-1920 étaient obscurcies par les «rectifications de tir» successives. Mais, comme nous allons le voir, nous avions compris quelles graves conséquences pratiques pouvaient en découler, et nous en dénonçâmes les dangers. Il n'est que trop clair qu'un parti constitué tardivement sur des bases aussi peu sûres que le parti communiste allemand ne pouvait que traîner derrière lui un lourd héritage d'incertitudes et même de confusion: sa «base» était combative, mais avait des tendances barricadières; quant à son «sommet», contre lequel se déchaînaient sauvagement toutes les forces de la contre-révolution, dirigées par le gouvernement des socialistes majoritaires (ce que la participation des Indépendants dissimulait à l'extérieur), il restait assujetti à la fascination de l' «unité ouvrière». Mais nous devons nous arrêter un moment sur ce point, car c'est le seul moyen de comprendre la tragédie du prolétariat allemand dans ce premier après guerre où il mena pourtant des luttes grandioses.

Durant de longs mois, de la fin de 1918 au printemps de 1919, le jeune parti et les masses prolétariennes qui menaient une lutte confuse certes, mais farouche, payèrent de leur sang un tribut plus lourd encore qu'en Finlande et en Hongrie, malgré le cynisme féroce de la réaction après l'échec des tentatives révolutionnaires dans ces pays; et ils le payèrent non pour une révolution achevée, mais pour une révolution que la classe dominante et ses sbires étaient bien décidés à empêcher, et durant ces mois de cauchemar, le jeu macabre qui se reproduira à Budapest et que nous rappelons ici surtout pour les jeunes militants, se répéta continuellement.

Janvier, Berlin. Les mouvements éclatent sous l'égide des Indépendants, pour protester contre la destitution de «leur» préfet de police, Eichhorn. Non seulement le K.P.D. accepte de souscrire à des proclamations communes avec l'U.S.P.D. et les «hommes de confiance» des ouvriers («révolutionäre Obleute»), mais il entre dans un «Comité révolutionnaire» hybride, oscillant entre un putschisme inconsidéré (directives pour le «combat de rues») et une pratique douteuse de négociations en coulisse avec le gouvernement. De sa propre initiative, Liebknecht accepte même de faire partie du triumvirat de direction avec un indépendant, Ledebour, et un R.O., Scholze, dans l'illusion de pouvoir ainsi renverser le gouvernement et prendre le pouvoir (Rosa Luxembourg déplorera vivement cette initiative, mais seulement parce que la situation n'est pas mûre, non pour des raisons de principe). Le 10 janvier, les représentants spartakistes sortent de ce Comité pompeux et impuissant en dénonçant sa complicité avec l'ennemi. Mais cette date, les mercenaires recrutés par Noske parmi les pires épaves de l'armée prussienne, et auxquels se sont joints des volontaires sociaux-démocrates (39) ont réussi à déloger les manifestants des sièges de journaux (ils avaient occupé seulement des journaux!) en profitant de la défection des Indépendants et de la lassitude des ouvriers désorientés par les mots d'ordre contradictoires. Mais c'est seulement contre les «bandits armés», contre les «fous et les criminels de la Ligue Spartakus» que la féroce flicaille aux ordres du gouvernement se déchaîne sans frein ni scrupule. Fidèles jusqu'au bout à une «spontanéité» des masses, certes héroique, mais «dépourvue de centralisation» parce que dépourvue de ligne politique, K. Liebknecht et R.Luxembourg tombent victimes d'un double crime perpétré de sangfroid (le plus horrible de ces mois et années cruels) après de terribles tortures.

Février, Ruhr. Après l'éclatement puis la répression par les balles social-démocratiques des tentatives révolutionnaires de Hambourg, Brême, Halle, Dusseldorf, la campagne pour la «socialisation» (!!!) des mines s'ouvre dans la Ruhr. Elle est dirigée de concert par les communistes, les indépendants, et des représentants de la «base» des socialistes majoritaires. Ceux-ci se retirent juste à temps pour laisser le champ libre à la répression féroce de la Reichswehr, que Noske avait reconstituée pour lui confier des fonctions policières exceptionnelles. Peu après, dans la région de Halle, spartakistes, indépendants et majoritaires proclament une nouvelle fois la grève générale pour une «socialisation par en bas» (!!!) et pour la «démocratisation des entreprises»: nouvelle désertion des sociaux-démocrates, nouvelles hésitations des indépendants, massacre final des spartakistes.

Mars, Berlin. L'immense vague de grèves reflue de l'Allemagne centrale sur la capitale, où naît un ennième comité de grève à trois, dont les majoritaires se retirent rapidement. L'agitation est puissante, mais confuse. Elle est dirigée par les spartakistes et, au début, par les «hommes de confiance» qui finiront par les abandonner. Le comité s'efforce tant qu'il peut d'empêcher que le mouvement ne tombe dans un putchisme aventuriste, mais aux grévistes se mêlent toutes sortes d'épaves, soldats démobilisés, déracinés provenant de la petite ou grande bourgeoisie. Noske s'écrie: «La brutalité et la férocité des Spartakistes qui se battent contre nous me forcent à donner l'ordre suivant: quiconque sera pris les armes à la main et combattant le gouvernement sera fusillé séance tenante», et il lâche ses tueurs sur la capitale. Il y aura de 1.500 à 3.000 morts, parmi lesquels Léo Jogiches.

Avril, Munich. Tandis qu'une «répression simple et sanglante» s'abat encore sur la Ruhr, puis sur la Saxe (avec des séquelles qui se prolongeront jusqu'à la mi-mai), un groupe d'indépendants et de majoritaires en mal de popularité monte la farce atroce consistant à proclamer une République des Conseils en Bavière. Les communistes dénoncent cette ignoble manoeuvre démagogique, mais ils cèdent ensuite aux pressions des Indépendants, mêlés à des anarchistes et à des aventuriers de provenance diverse: ils se mettent alors à défendre le «pouvoir des conseils», que leurs alliés se préparent en sous-main à livrer au ministre majoritaire Hoffmann, alors général en chef des forces de répression. Le 1er mai, restés seuls à la tête d'une République des Conseils improvisée par d'autres (40), les Spartakistes seront férocement éliminés.

Avec un superbe mépris de la mort, Eugen Léviné affronte le peloton d'exécution au milieu des hurlements d'une petitebourgeoisie assoiffée de vengeance. Les quelques exécutions d'otages auxquelles le «pouvoir des conseils» a procédé et qui ont frappé les lâches adhérents de la «Société de Thule» (représentants de cette lie raciste qui fera plus tard la fortune du nazisme) fournissent le prétexte d'un ennième carnage. Trois mois plus tard, la république soviétique hongroise de Bela Kun tombera, elle aussi victime de «l'unité», simple paravent de la politique de trahison des sociaux-démocrates de gauche, la seule dont ils fussent congénitalement capables.

La hantise de l' «unité prolétarienne» à tout prix coûte cher écrivait «Il Soviet» au sujet des évènements de Munich et de Budapest. Le jeune parti allemand, lui, la paya du sacrifice de ses meilleurs militants, de la désorganisation des survivants et de l'isolement du parti par rapport aux masses qui étaient toujours sur le pied de guerre, mais cruellement décimées et désorientées. Et cette hantise fut d'autant plus forte qu'après le remplacement de Karl et de Rosa par des dirigeants qui n'avaient pas leur trempe révolutionnaire conmme Lévi et Zetkin, l'horreur dont la direction du parti avait toujours témoignée à l'égard du «putschisme» (et qui était justifiée en tant que réaction contre la tendance à «jouer avec l'insurrection», comme aurait dit Engels) s'accrut au point de se transformer au cours de l'année 1920 en une renonciation à la perspective même de l'insurrection et en un légalisme timoré et dégradant, qui, par une tragique ironie, ne pouvait que raviver les nostalgies d'unité. Lévi sera exclu en 1921 pour avoir répudié publiquement la scission de Livourne comme «trop à gauche» et dénoncé l'action de mars en Allemagne comme putschiste et téméraire; Zetkin restera, mais ce sera pour se porter garant, en 1926, de la possibilité de construire «le socialisme dans un seul pays», selon les volontés du père des peuples, Joseph Staline.

Cette question n'est ni secondaire, ni anecdotique: on y trouve en germe tout le calvaire du prolétariat allemand et de son avantgarde dans les aunées suivantes, particuli_rement en 1921 et 1923, et dont les répercussions se feront sentir jusqu'à l'accession pacifique du nazisme au pouvoir. Cette attitude typique du parti communiste allemand s'explique par deux traditions héritées de la IIe Internationale, d'une part le spontanéisme et de l'autre ce «fatalisme révolutionnaire» dont parlait Trotsky dans le passage ci-dessus cité. C'est par spontanéisme que ce parti attendait toujours que les masses donnent le signal de l'action, sans jamais s'y préparer lui-même; aussi se retrouvait-il désarmé et désemparé à la première agitation un peu importante des masses, ce qui ne l'empêchait pas de lancer alors les mots d'ordre maximum, comme «tout le pouvoir aux Soviets» pendant le putsch de Kapp (mars 1920) et «dictature du prolétariat» pendant les évènements de mars 1921, quitte à se renfermer à nouveau dans sa coquille parlementaire et minimaliste lors du reflux. Quant au «fatalisme révolutionnaire», toujours selon Trotsky, il amenait le parti à tenir des raisonnements de ce genre: «la révolution approche (...) elle apportera l'insurrection et nous donnera le pouvoir; quant au parti, son rôle est, dans un tel moment, de faire de l'agitation et d'en attendre les effets». Les deux facteurs s'unissaient en outre pour engendrer la tendance au légalisme, au gradualisme et, en définitive, à cette espèce de «menchévisme» que, se référant précisément aux évènements de 1923, eux-memes épilogue de trop d'évènements analogues et sanglants, Trotsky dénonçait (41) comme la tendance à «voir sur le chemin de la révolution avant tout les difficultés et les obstacles, et à considérer toutes les situations avec l'intention a priori, mais pas toujours consciente, d'éviter l'action» et à se servir du marxisme uniquement pour «justifier l'impossibilité de l'action révolutionnaire», en consacrant les quatre cinquièmes de l'activité du parti à conjurer le «danger putschiste», véritable obsession d'une part et de l'autre, paravent pur et simple de la passivité. Trotsky assimile cette mentalité à celle, opposée en apparence, des «agitateurs superficiels qui ne voient jamais aucun obstacle tant qu'ils ne se sont pas heurté la tête contre un mur, qui sautent par-dessus toutes les difficultés, ont l'art de contourner les obstacles réels à l'aide de phrases habiles, montrent dans toutes les questions un maximum d'optimisme qui, malheureusement. se transforme inévitablement en son contraire dès que l'heure décisive a sonné». Peut-être pensait-il à l'horrible amalgame du maximalisme italien qu'ainsi que Lénine, il avait lui-même trop longtemps pris au sérieux, et cru capable de se convertir? Serrati n'était-il pas la personnification même du déterminisme vulgaire, attendant perpétuellement la «chute inévitable» du capitalisme et pratiquant constamment une politique faite tout exprès pour ne pas y préparer le parti, ou plutôt pour détruire sa préparation? Et Bombacci n'incarnait-il pas le «gauchisme» stérile et irresponsable? Certes, le parti communiste allemand etait à cent coudées au-dessus du monstrueux maximalisme italien, et il eut en tout cas le mérite de se battre le moment venu, mais il traînait derrière lui le boulet du «fatalisme révolutionnaire», et c'est cette tendance qui fut son «talon d'Achille» (42).

Le «putschisme» fut liquidé officiellement à la Conférence nationale des 14 et 15 juin à Berlin. Polémiquant avec les syndicalistes révolutionnaires qui se trouvaient au sein du K.P.D., cette même Conférence affirma la nécessité «pour les exigences de la lutte en ce moment (seulement en ce moment?): 1° que le prolétariat s'organise en parti politique; 2° que dans le stade actuel (encore!) de la lutte révolutionnaire, l'organisation de ce parti soit rigoureusement centraliste». Le K.P.D. était évidemment en train de se ressaisir sous l'impulsion énergique des bolcheviks. Dans un des magnifiques articles écrits peu avant sa mort, Rosa Luxembourg affirmait en toutes lettres: «L'état actuel du prolétariat berlinois, dépourvu d'une direction et d'un centre d'organisation, ne peut plus durer» («La démission des chefs», dans «Die rote Fahne», 11 janvier). Mais la reconnaissance de cette nécessité n'était jamais allée au-delà de l'affirmation que «si la victoire du prolétariat, si le socialisme ne doit plus rester un rêve, les ouvriers révolutionnaires doivent se créer des organes dirigeants capables de guider et d'utiliser l'énergie combative des masses»; elle n'était donc jamais allée jusqu'à reconnaître le rôle central du parti (43) et moins encore d'un parti centralisé. Quant aux dangers du putschisme, il ne fait pas de doute que Rosa Luxembourg en avait une conscience aigue, et pourtant ce n'est pas à elle, mais à Radek que, non comme individu, mais comme porte-parole du parti bolchevik et de l'Internationale, revient le mérite de les avoir dénoncés. Dès le 9 janvier, il mettait en garde le parti communiste allemand contre le manège des forces convergentes de la contre-révolution, l'adjurant de ne pas se laisser entraîner à prendre la responsabilité de mouvements prématurés dans une situation où «ce ne sont pas les communistes, mais les sociaux-patriotes ou les indépendants qui dominent les conseils des ouvriers et des soldats», et l'invitant, puisque l'action était désormais décidée et qu'il ne pouvait éviter de se battre, à lui donner «le caractère d'une action de protestation», et non d'une attaque insurrectionnelle (44). Seul Radek pouvait rappeler que dans la phase pré-révolutionnaire, de février à octobre 1917, les bolcheviks n'avaient pas eu «à soutenir des combats aussi durs que ceux de janvier... ou l'on sacrifie absurdement tant de vies»; en effet les bolcheviks possédaient des organisations de masse, ils ne se heurtaient pas à des organisations ouvrières devenues «la base de la contre-révolution» et ils n'avaient pas en face d'eux une bourgeoisie encore terriblement puissante comme la bourgeoisie allemande. Aucun représentant de la gauche allemande n'aurait pu faire la prévision lucide de Radek: «La guerre civile en Allemagne (nous aurions dit, avec Lénine: dans tout l'Occident) sera beaucoup plus féroce et destructrice que chez nous en Russie».

C'est cette conscience du danger mortel du putschisme, ainsi qu'une vision théorique supérieure, qui inspira les thèses du Congrès de Heidelberg d'octobre 1919 dont «Il Soviet» souligna, aussitôt après en avoir pris connaissance, la parfaite orthodoxie marxiste (45), mais qui sont extrêmement éloignées du courant authentiquement luxembourgien.

Dès le début, les «thèses sur les principes et la tactique communistes» mettent au premier plan la prise du pouvoir et la dictature prolétarienne comme condition de «la substitution de l'organisation socialiste de la production aux rapports capitalistes d'exploitation». Elles affirment qu'à tous les stades qui précèdent la conquête révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat, «la révolution est une lutte politique des masses prolétariennes pour le pouvoir politique». Elles confient «la direction de la lutte révolutionnaire de masse» au parti. Elles définissent comme «contre-révolutionnaire le fait de renoncer à s'organiser en parti ou de confiner le parti à une tâche de pure propagande»; elles réclament «la centralisation la plus rigoureuse», condition pour que le parti puisse accomplir ses tâches historiques en période révolutionnaire (précision restrictive qui est peut-être un écho de nostalgies fédéralistes?), et la revendiquent également pour les organisations économiques (46).

Reconnaissant l'importance capitale des Conseils ouvriers dans le processus révolutionnaire, les thèses affirment que ce ne sont pas des statuts, des règlements électoraux, etc., qui peuvent leur donner vie, mais l'élan des prolétaires en lutte pour la conquête du pouvoir. Elles affirment que les communistes doivent travailler dans les organisations économiques pour les élever au niveau d'instruments de la lutte politique; elles qualifient d'utopie petite-bourgeoise «l'idée qu'on puisse les produire au moyen d'une formule d'organisation spéciale des mouvements de masse, et donc que la révolution soit une question de forme d'organisation».

Les «Thèses sur le parlementarisme» ne laissent aucun doute sur la nécessité d'abattre le parlement en tant qu'organe de domination de la bourgeoisie; elles nient que le parlementarisme soit un moyen pour la conquête et l'exercice du pouvoir de classe du prolétariat, et le suggèrent comme un pur expédient tactique pour élargir l'influence du parti sur les masses au moyen des élections et de la tribune parlementaire.

L'inspiration des thèses sur la question syndicale est également correcte et en accord avec la nôtre. Elles repoussent la théorie syndicaliste, qui propose des organisations unitaires, c'est-à-dire à la fois politiques et économiques, et nie la fonction du parti. Elles réaffirment la nécessité d'élever la lutte économique au niveau d'une lutte politique pour la conquête du pouvoir. Enfin, elles condamnent aussi bien la désertion par les communistes des syndicats dirigés par des opportunistes, qui équivaudrait à abandonner les larges masses au joug impitoyable des forces contre-révolutionnaires, que la prétention des «dissidents» qui constitueront plus tard le K.A.P.D. à former des organisations économiques restreintes sur la base de l'affiliation au parti politique ou, plus généralement, d'une profession de foi idéologique déterminée. Comme on voit, toutes ces thèses annoncent les positions prises plus tard par le IIe Congrès de l'Internationale et s'écartent fondamentalement de la plateforme du congrès constitutif du K.P.D. On peut regretter seulement l'imprécision de certaines formules comme «la lutte des masses prolétariennes pour le pouvoir est menée par tous les moyens politiques et économiques» (formule déjà condamnée par «Il Soviet» dans le programme des Indépendants). On peut aussi regretter qu'elles justifient le «parlementarisme révolutionnaire» en distinguant les «petits» moyens (précisément la lutte parlementaire pour la propagande contre le parlement) et les «grands» moyens (le boycott du parlement et des élections), car cette distinction rappelle la vieille et absurde dichotomie entre programme maximum et programme minimum. La formule même de parlementarisme révolutionnaire était d'ailleurs non seulement insuffisante, mais dangereuse, comme le rappelle l'article du «Soviet» cité plus haut, car nous devons toujours montrer clairement au prolétariat l'antithèse radicale entre la dictature communiste et la démocratie, qui est «à la fois le masque et le rempart de la dictature du capital».

Mais le meilleur des programmes ne peut suffire pour redresser un parti hétérogène de naissance, et tiraillé depuis le début entre des exigences contradictoires à l'intérieur et surtout à l'extérieur. La condamnation du «syndicalisme» sous sa forme la plus idéaliste (dont nous parlerons à propos du K.A.P.D.) au congrès de Heidelberg avait été correcte et énergique. Mais les sections de Hambourg et de Brème, qui étaient théoriquement confuses et peu orthodoxes, mal définies, mais par ailleurs animées d'un instinct révolutionnaire généreux et sincère, furent invitées à accepter sans discussion les thèses officielles ou à s'en aller. Dans un parti qui avait encore besoin de se former théoriquement, pareil ultimatum incitait à soupçonner la direction d'avoir voulu se débarrasser de contradicteurs gênants pour donner libre cours à une pratique essentiellement légalitaire (soupçon que notre fraction ne manqua pas d'exprimer) (47) et constituait de toute façon un signe d'intolérance... caporalesque, que les bolcheviks furent les premiers à déplorer. De même, la condamnation de l'hypocrisie des Indépendants semblait irrévocable, mais les mois qui suivirent démontrèrent qu'on n'avait pas vraiment assimilé le cri final de Rosa Luxembourg: «Le règlement de comptes avec les scheidemanniens présuppose la liquidation de l'U.S.P.D. qui sert de bouclier protecteur aux Ebert et Scheidemann», et que l'isolement dans lequel une persécution féroce enfermait chaque jour davantage les Spartakistes ravivait - du moins au «sommet» - le vieux regret d'avoir rompu avec l'U.S.P.D. Le centralisme est un des piliers de la doctrine communiste; mais le fait que la Centrale allait l'adopter après une longue tradition à demi-fédéraliste et sans une préparation sérieuse au sein du parti pouvait bien faire penser qu'elle voulait surtout avoir les coudées franches pour manoeuvrer en direction des «cousins» indépendants. C'est une chose compréhensible que, persécuté, décimé, réduit à un minimum de contacts avec les masses encadrées dans les deux partis sociaux-démocrates et dans leurs gigantesques syndicats, le K.P.D. ait souffert de son isolement. Mais c'est par contre une chose monstrueuse qu'il en ait tiré des conclusions comme celles qui s'exprimeront, quelque temps plus tard, dans le rapport de Lévi à Moscou: «De tout ceci, nous tirons la même leçon que le deuxième Congrès de l'Internationale Communiste a tirée pour les prolétaires de tous les pays [!!]: dans des périodes révolutionnaires où les masses se radicalisent, contrairement aux périodes où le processus de transformation dans un sens révolutionnaire est plus lent et plus pénible, il est avantageux [!!] pour les groupes d'opposition radicaux et communistes de rester dans les grands partis, pourvu qu'ils aient la possibilité de se montrer à visage découvert et de mener leur agitation et leur propagande sans obstacles. Aujourd'hui, le problème le plus important pour le développement du prolétariat en Allemagne dans un sens révolutionnaire est de savoir comment arracher à la direction de l'U.S.P.D. les masses révolutionnaires militant dans ses rangs qui sont profondément communistes et ont déjà livré des centaines de combats. Ce problème ne se poserait pas si le Spartakusbund (et ici Lévi regrette que cela ne se soit pas produit malgré l'avis de Jögisches) avait utilisé la possibilité qu'il avait de continuer à développer son activité au sein de l'U.S.P.D.» (48).

Il était juste de condamner l'abandon des syndicats traditionnels, c'est-à-dire des grandes masses organisées, et leur remplacement par des «unions» sur la base étroite d'une affiliation même générale aux idées communistes. Mais, contrairement à ce que feront les thèses du IIe Congrès de Moscou, les thèses de Heidelberg ne faisaient même pas allusion au fait que, pour reprendre nos paroles de l'époque (49), «dans certains cas, la corruption des chefs réformistes peut atteindre un niveau tel qu'il devient nécessaire d'abandonner à lui-même un organe qui est déjà pourri», comme par exemple l'énorme confédération syndicale allemande dirigée par les réformistes. Et cela était une lacune grave.

La... bolchévisation du K.P.D. était donc peu solide, et le fameux putsch de Kapp-Luttwitz des 13-17 mars 1920 ne le prouva que trop. On sait que ce coup de main, oeuvre des partisans du Kaiser et du pouvoir des junkers et donc mal vu de la grande bourgeoisie elle-même, échoua misérablement grâce à la grève immédiate des ouvriers, d'une part, et à la ferme décision des syndicats de sauver la jeune République de Weimar, d'autre part, dans une situation qui ressemblait, surtout dans la Ruhr, à la veille d'une guerre civile. Or la Centrale du parti communiste (il est vrai que Lévi était en prison) fit preuve d'abord d'une regrettable passivité, et ensuite d'une incroyable précipitation dans l'action. Elle commença par déclarer que la querelle entre république et monarchie n'intéressait pas directement les ouvriers (mais la question était bien plus vaste: derrière Kapp-Lüttwitz se tenaient les corps francs décidés à en finir avec l' «insubordination» chronique du prolétariat allemand!); elle commença aussi par mettre en garde contre les dangers d'une grève générale que la classe ouvrière aurait raison de déclencher et déclencherait sûrement «dans les circonstances et avec les moyens qu'elle jugerait les plus opportuns» (comme s'il était toujours possible à la classe opprimée de choisir le bon moment pour agir, et comme si on ne devait recourir à la grève générale que pour les objectifs politiques finaux!); ensuite, sous la pression de la formidable levée en armes de la classe ouvrière, elle opéra un tournant à 180° en mobilisant les ouvriers sur le mot d'ordre «tout le pouvoir aux Conseils!», comme si le problème était d'abattre l'Etat bourgeois, de but en blanc et sans aucune préparation, et non de se défendre par les armes. Le candidat à la dictature, Kapp, s'enfuit sur le conseil des industriels eux-mêmes: «L'unanimité est si grande au sein de la classe ouvrière, lui avait dit Ernst von Borsig (50) qu'il est impossible de distinguer les meneurs des millions d'ouvriers qui ont quitté le travail.» Le mandarin syndical n°1, Legien, sensible à l'état d'esprit des ouvriers, décida alors de prolonger la grève jusqu'à ce que le gouvernement de ses compères sociaux-démocrates ait donné de sérieuses garanties de réforme: avant tout, éliminer Noske, et prendre des mesures énergiques pour prévenir les attaques contre la république et contre les associations politiques et économiques du prolétariat. Pour renforcer et concrétiser ces revendications, Legien se fit le promoteur auprès de l'U.S.P.D. de la constitution d'un «gouvernement ouvrier» où devaient être représentés les trois partis issus du vieux tronc de la social-démocratie d'avant-guerre, ainsi que les syndicats.

C'est à partir de ce moment que le magnifique prolétariat allemand, qui s'est lancé à corps perdu dans la lutte dans tous les centres industriels, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, assiste désorienté à un pénible carrousel d'ordres et de contre-ordres, de manoeuvres et de contre-manoeuvres, d'avances et de reculs. L'U.S.P.D., pour ne pas perdre la face à gauche et pour ne pas se brûler à droite, repousse la proposition qu'on lui fait de participer au gouvernement. Les délégués du K.P.D., en particulier W. Pieck (premiers pas... glorieux d'une future gloire stalinienne) se déclarent «disponibles», mais ils sont aussitôt démentis par la Direction qui affirme n'avoir «jamais soutenu la proposition de former un gouvernement de coalition avec les syndicats et les Indépendants». Le soir du 22 mars, ces derniers, tout en répétant qu'ils ne veulent pas assumer de charges ministérielles, proclament que les contre-propositions «pacificatrices» du nouveau cabinet social-démocrate, le cabinet Müller, sont acceptables, et ils votent pour la cessation de la grève ce qui d'ailleurs se produira (plus subtile, la prétendue «gauche» suggère qu'elle soit «interrompue»!). Mettant fin au jeu de bascule entre la léthargie et la politique de conciliation, le K.P.D. invite les ouvriers à dénoncer la trahison social-démocrate et à poursuivre la grève. Le jour suivant, cependant, il annonce que, puisque «les bases objectives pour la dictature du prolétariat» font défaut, et qu'il est nécessaire d'abord de travailler à la conquête des masses laborieuses au communisme, il considère comme «de la plus grande importance [...] une situation où on puisse utiliser la liberté politique sans limites ni interdictions, et où la démocratie bourgeoise n'ait pas la possibilité [!!!] d'agir comme la dictature du capital». S'inspirant de ces considérations... stratégiques, le K.P.D. déclare qu'il considère «la formation d'un gouvernement social-démocrate dont seraient exclus les partis capitalistes-bourgeois, comme une condition pour l'action autonome des masses et pour qu'elles se préparent à exercer la dictature prolétarienne. Il pratiquera [donc] à l'égard de ce gouvernement une opposition loyale, tant que celui-ci fournira les garanties nécessaires pour l'entrée en fonction des masses, tant qu'il combattra [attends toujours] la contre-révolution bourgeoise par tous les moyens à sa disposition, et ne s'opposera pas au renforcement social et organisationnel de la classe laborieuse». Enfin le K.P.D. ajoute que «par opposition loyale il entend la renonciation à préparer une action violente, tout en gardant bien entendu sa liberté d'agitation politique pour ses propres buts et pour ses propres mots d'ordre.» (51)

Cette déclaration, qui remplit d'horreur Paul Lévi lui-même dès qu'il l'apprend dans sa prison, provoque une tempête d'indignation dans le parti. Ayant les mains libres, le gouvernement social-démocrate offre à la Reichswehr de von Seeckt l'occasion de prendre sa revanche en éteignant par la force les foyers insurrectionnels dans la Ruhr et ailleurs, et en versant à nouveau le sang des prolétaires malgré les scandaleux accords de... pacification de Bielefeld (52) et les efforts des dirigeants communistes locaux et centraux pour empêcher les manifestants d'aller trop loin (mais, dans de telles conditions, la répression se déchaîne aussi, et peut-être surtout, si on se tient tranquille!). Attaqués par les majoritaires, trahis par les indépendants, désorientés par les spartakistes, les ouvriers finissent par cèder les armes au bout de quelques jours. C'est maintenant aux tribunaux de guerre de jouer!

Ces tristes évènements suscitent dans le parti une kyrielle de récriminations, d'accusations, de défections. Peu de militants comprennent qu'en réalité le mal vient de plus loin. Dans une violente philippique, Radek écrit - et il n'a pas tort - que «l'antiputschisme [des dirigeants du parti] les a conduits à une sorte de quiétisme: de l'impossibilité, démontrée expérimentalement en 1919, de conquérir le pouvoir en Allemagne, ils ont déduit, en mars 1920, l'impossibilité de l'action en général, conclusion qui était déjà fausse l'année dernière». (53) Peu après, au IVe Congrès du K.P.D., il les accuse d'avoir agi en «raisonneurs plutôt qu'en combattants», en substituant au «crétinisme parlementaire» social-démocrate une sorte de «crétinisme gouvernemental», une variante communiste du «possibilisme». Quelques jours plus tard, bénéficiant d'une gloire imméritée pour n'avoir pas participé à la déplorable manoeuvre, les «extrémistes» naguère expulsés au congrès de Heidelberg se constituent en Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne (K.A.P.D.). C'était la fin d'un cycle. Un autre plus heureux allait-il commencer?

Comme d'ailleurs toute la presse socialiste en Italie, «il Soviet» n'avait pu suivre les tragiques évènements de mars qu'avec retard et de seconde main. Mais il avait aussitôt dénoncé la trahison des majoritaires et des Indépendants réunis, et tout en étant d'accord avec les thèses votées par le K.P.D. à Heidelberg cinq mois auparavant, il n'avait pas manqué de déplorer les incertitudes, les oscillations, les tendances légalistes de la centrale du Parti. Le 28 mars il s'était demandé: «Spartacus parviendra-t-il à se relever, à travers la réaction ouvertement militariste, contre la réaction des renégats du socialisme? Le prolétariat allemand vengera-t-il ses morts héroïques de janvier 1919?». Mais il avait aussitôt ajouté que «une fois encore les socialistes indépendants, avec leur attitude équivoque d'oscillation, ont trahi la cause de la révolution», et il en avait tiré une confirmation de notre vieille thèse qui affirmait que «malgré leur programme hypocrite, que beaucoup prennent pour un programme communiste, les centristes sont toujours les fauteurs du régime bourgeois et méritent plus de méfiance encore que les majoritaires» (54): il n'y avait donc aucune raison de regretter, comme le faisaient à tout bout de champ les maximalistes de l' «Avanti!» et de «Comunismo», «la scission entre ces girouettes notoires et nos héroïques camarades communistes.» Le 23 avril, il avait reproduit un article de la revue viennoise «Der Kommunismus», qui stigmatisait l'absurde «combinaison de négociations, de grève et d'armement» dont l'U.S.P.D. s'était fait le porte-parole dans la dernière phase de l'affaire Kapp-Lüttwitz. et qui avait arrêté définitivement le destin de ce grandiose mouvement ouvrier. Le 16 mai, tout en justifiant la prudence avec laquelle les spartakistes avaient agi dans une situation grosse de poussées chaotiques et de velléités incontrôlées, «Il Soviet» avait fait sienne la critique de Bela Kun à la Centrale. En effet «bien que préparer la révolution ne signifie pas avoir toujours les armes à la main, cela implique cependant qu'on se tienne constamment sur le terrain de la lutte, ce qui a à son tour pour conséquence la construction de l'organisation et la disposition à prendre les armes à tout moment. «Aucune préparation d'actions violentes» signifie qu'on renonce à la préparation révolutionnaire». Enfin, écrivant de Berlin, étape sur la route de Moscou, notre délégué au IIe Congrès de l'I.C., tout en réitérant les critiques de fond faites par notre fraction au jeune K.A.P.D., ne taira pas pour autant son jugement sévère sur la passivité du parti communiste et sur ses dangereuses tendances parlementaristes. (N° du 11 juillet.)

Si nous nous sommes arrêtés si longuement sur cet épisode, c'est qu'il aura des répercussions à long terme. Toute l'histoire du K.P.D. dans les mois et même dans les années suivantes, portera les stigmates de la fragilité et de l'incohérence héritées de sa naissance tardive, avec de brusques passages de la passivité à l'ultra-activisme, de la praxis parlementaire et légaliste à la découverte d'une «théorie de l'offensive» basée sur une appréciation abstraitement économiste de la crise du capitalisme allemand et du capitalisme mondial en général, du lancement de propositions d'action commune à l'U.S.P.D. au refus de l'action commune même dans les luttes revendicatives et au sein des syndicats. Les pires innovations tactiques du K.P.D. (lettres ouvertes, fronts uniques, appui à des gouvernements soi-disant ouvriers) finiront par contaminer l'Internationale elle-même, accentuant la crise de celle-ci et l'alimentant au fur et à mesure. Quant au principe du centralisme et de la discipline, qui avait été hâtivement plaqué sur la vieille souche spontanéiste et fédéraliste et ne se rattachait pas à de solides positions programmatiques, tantôt il servira de couverture à des manoeuvres équivoques (y compris à une sorte de «national-bolchevisme», qui, d'abord condamné dans le K.A.P.D., sera ensuite adopté par ses propres censeurs), tantôt il sera violé par les innombrables coteries de nature contingente et personnelle plutot que théorique et politique, dont le K.P.D. donnera le triste spectacle jusqu'au moment où il se précipitera dans les bras accueillants du stalinisme. (55)

Devant ce véritable désastre, qui devait peser sur tout le mouvement communiste mondial, il faut constater avec amertume que nous n'avions que trop raison et que nous n'étions que trop réalistes quand nous répétions obstinément qu'une sélection véritablement «chirurgicale» des jeunes sections de l'Internationale, et surtout de celles de l'Europe centrale, aire cruciale pour la révolution, était nécessaire. A la fin de l'année 1920, au nom d'une illusoire «conquête des larges masses», le K.P.D. accueillera dans son fragile bateau la «gauche» (devenue d'ailleurs la majorité!) de l'U.S.P.D. quitte, un an après, à devoir en rejeter une grande partie par-dessus bord comme un lest encombrant. Mais la voie que suit un parti n'a rien à voir avec celle d'un navire. Les fusions faites et défaites, les zigzags tactiques, les tournants programmatiques peuvent apparemment redresser la proue du vaisseau à la dérive, mais ils ne peuvent pas empêcher que l'équipage en soit désorienté et déçu, que la discipline nécessaire se relâche, que ceux qui le suivent s'éloignent, et que la proue elle-même finisse par aller dans une mauvaise direction. La rigueur est une condition d'efficacité à condition de ne pas être une rigueur formelle et «administrative», mais une continuité dans l'action et une cohérence dans la poursuite d'un but propre. C'est une leçon que nous tirions dès cette époque, et que nous devons aujourd'hui nous mettre dans la tête et dans le coeur pour qu'elle ne soit pas perdue une fois de plus!

Notes:
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  1. «A propos d'une brochure de Junius» (dans «Contre le courant», traduction Serge et Parijanine, Maspéro, 1970). [back]
  2. Ce phénomène est à ce point collectif qu'il concerne également Trotsky avant son entrée dans le parti bolchevik et sa magnifique renaissance ultérieure. Le centrisme des Indépendants, la répugnance de la grande majorité des délégués à Zimmerwald et à Kienthal, les Spartakistes et Trotsky y compris, à rompre avec lui ne firent pas plier Lénine et son petit groupe, mais ils le conditionnèrent sur le plan organisatif (de la même façon que l'anti-bellicisme du Parti Socialiste Italien, puis sa prompte adhésion à l'I.C., conditionna la Gauche communiste sur ce plan) en l'obligeant à signer un manifeste en commun avec un Modigliani et un Ledebour. [back]
  3. Cité dans Trotsky, «L'Internationale Communiste après Lénine», PUF, 1969, p. 257. [back]
  4. Nous suivons le texte officiel du «Bericht über den Gründungsparteitag der KPD(S)» (Rapport sur le congrès de fondation du Parti communiste d'Allemagne), 1919. [back]
  5. Cf. «Révolution et contre-révolution en Allemagne» (ch. XVIII). [back]
  6. Radek rappelle que Knieff lui avait fait part de ses doutes sur la possibilité de se fondre avec les spartakistes: «Ce ne sont pas des léninistes; ils sont pour la centralisation (!)» - ce qui est d'autant plus stupéfiant que le Spartakusbund avait et revendiquait une structure constitutionnellement élastique et, si on la compare au centralisme bolchevik, quasi fédéraliste. L'ébahissement de Radek n'eut d'égal que celui qu'il avait éprouvé devant le refus par principe de la terreur chez Rosa Luxembourg, qui s'indignait du fait qu'un vieux camarade de lutte comme Dzerjinsky ait pu accepter de diriger... la Tchéka! [back]
  7. On ne peut pas lire sans horreur ce récit, dont l'auteur, l'ex-communiste A. Rosenberg, ne se scandalise guère:
    «
    Les évènements des dernières semaines avaient convaincu de nombreux ouvriers et permanents du parti socialiste majoritaire qu'on ne pouvait aboutir à rien sans un pouvoir armé. C'est ainsi que se formèrent à Berlin de nombreux corps de volontaires composés presqu'exclusivement d'ouvriers socialistes majoritaires. Kuttner, le rédacteur du «Vorwärts», fut un de ceux qui s'occupèrent le plus activement de la constitution de ces troupes. Les volontaires socialistes furent organisés en trois régiments, qui entreprirent de lutter contre les Spartakistes». (D'après A. Rosenberg, «Storia della Republica tedesca», trad. it., Rome, 1945, p. 72.) [back]
  8. On connaît le télégramme anxieux de Lénine indiquant les mesures élémentaires et indispensables qui doivent être prises, mais qui ne le seront jamais, ne serait-ce qu'en raison du manque de temps. [back]
  9. Dans «Les leçons d'octobre». [back]
  10. Par contre, les «Thèses de Rome» de 1922 montrent bien avec quelle clarté la Gauche «italienne» posait le problème de la préparation révolutionnaire dans une double perspective, offensive et défensive, l'une n'excluant pas mécaniquement l'autre. mais les deux devant être considérées dans leurs différents effets sans que la disposition naturelle du Parti à l'attaque en soit jamais diminuée. (Le lecteur trouvera les «Thèses de Rome» dans notre brochure «Défense de la continuité du programme communiste».) [back]
  11. Dans son article fameux «L'ordre règne à Berlin», ne disait-elle pas:
    «
    Il a manqué une direction, mais la direction peut et doit être créée ex-novo par les masses seules, et dans les masses: les masses sont l'élément décisif, elles sont le roc sur lequel on bâtit la victoire de la révolution!»? [back]
  12. Lettre reproduite dans «November. Eine kleine Seite aus meinen Erinnerungen». Dans «Archiv für Sozialgeschichte», 1962, pp. 138 sq. [back]
  13. (cf. «Le parti communiste allemand», dans «Il soviet» du il avril 1920.) [back]
  14. Nous citons d'après «Bericht über den II. Parteitag der KPD(S) vom 20. bis 94. Oktober 1919». [back]
  15. Cf «Les tendances au sein de la III° Internationale», article de «Il soviet» du 23 mai 1920. [back]
  16. «Bericht zum Kongress der Kommunistischen Internationale», Hambourg, 1921, pp. 23-24. Il s'agit d'un cas typique d'interprétation pro domo du point 16 des «Thèses sur les tâches fondamentales du II° Congrès de l'I.C.» rédigées par Lénine. Voici ce qui est dit dans ces thèses aux communistes qui «se trouvent actuellement en minorité aux postes responsables des partis qui ont rompu avec la IIe Internationale et entendent se rapprocher de la III°»: «Compte tenu des sympathies sincères sans cesse croissantes à l'égard du communisme que manifestent les ouvriers membres de ces partis, il n'est pas souhaitable que les communistes les quittent tant qu'il leur est possible d'y mener une action pour y faire reconnaître la dictature du prolétariat et le pouvoir des Soviets, et de s'y livrer à la critique des opportunistes et des centristes qui y demeurent». (Lénine, oeuvres, tome XXXI, p. 201.) C'est une directive dictée par une nécessité contingente, et en aucun cas une solution considérée comme idéale en général, et en particulier pour les «périodes révolutionnaires». C'est une reconnaissance de la faiblesse du mouvement ouvrier dans la plupart des pays européens, et en aucun cas de sa force. [back]
  17. Cf. «Les tendances au sein de la IIIe Internationale». [back]
  18. Cité par P. Broué, dans «Révolution en Allemagne (1919-23)». Les Editions de Minuit, p. 347. [back]
  19. Nous citons d'après le volume VII/I des «Dokumente und Materialen zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung», Berlin, 1966. [back]
  20. L'accord, signé également par deux délégués communistes, prévoyait que «dans une première étape, les ouvriers garderont sous les armes des troupes aux effectifs limités [un embryon d'armée rouge s'était constitué dans la Ruhr], contrôlées par les autorités qui les reconnaîtront comme forces auxiliaires de police. En tout état de cause, les combats devront prendre fin immédiatement.» (In Broué, cit. p. 361.) Accueilli avec une violente hostilité par la base, cet accord sera immédiatement violé par les «autorités» et il sera trop tard pour réagir. [back]
  21. Cf. «Die kommunistische Internationale», N° 12/1920. Quant à Lévi qui est sorti de prison, son jugement est sévère pour la passivité de la Centrale, mais beaucoup plus nuancé et possibiliste en ce qui concerne le mot d'ordre d' «opposition loyale», qu'il considère comme la conséquence logique de l'erreur de départ. D'ailleurs, le 16 mars, il affirme que si on lançait les mots d'ordre suivants: 1) armement du prolétariat pour la sûreté de la république; 2) capitulation sans conditions de Kapp et Lüttwitz; 3) arrestation immédiate et procès de Kapp et Lüttwitz devant un tribunal d'exception, et si l'on obtenait satisfaction sur ces points, «le prolétariat deviendrait le pillier de la république, et le nouveau gouvernement, quel que soit son nom, ne serait qu'une étiquette recouvrant un changement radical dans les rapports entre les anciennes forces sociales; alors, après six mois de développement normal, nous aurions la république des Soviets.» Cette thèse était un mélange de gradualisme bien réel et de radicalisme abstrait.
    Le IVe congrès du K.P.D., tenu à Berlin les 14 et 15 avril, donnera sans doute un coup de barre salutaire, mais il révélera aussi une horreur désormais invétérée pour les manifestations de violence prolétarienne instinctive, démentant d'une part les «calomnies bourgeoises» sur les sabotages, vols, pillages perpétrés pendant les journées de mars, mais rappelant d'autre part les héroiques ouvriers de la Ruhr à l' «autodiscipline», ce qui revenait à donner à ces calomnies une apparence de vérité.
    [back]
  22. Sur les Indépendants et sur leurs manoeuvres acrobatiques pour garder un pied dans le gouvernement et un autre dehors à seule fin de mieux fourvoyer les prolétaires, on lira les articles «La pensée des Indépendants» et «La situation en Allemagne et le mouvement communiste». [back]
  23. Il est caractéristique que dans l'Internationale déclinante, aucun courant ne nous ait paru plus équivoque que la prétendue «gauche» allemande, cancanière, manœuvrière et faisant de la politique une question d'individus. [back]

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Source: «Programme Communiste», numéro 58, avril 1973

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