La gauche marxiste d'Italie et le mouvement communiste international
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LA GAUCHE MARXISTE D'ITALIE ET LE MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL
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Content:

11) La confirmation historique de la fonction de la social-démocratie
12) Le K.A.P.D., ses théoriciens Pannekoek et Gorter, et nous
Notes
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La gauche marxiste d'Italie et le mouvement communiste international

11) La confirmation historique de la fonction de la social-démocratie
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L'analyse critique que nous avons développée ici en entrant dans le détail plus qu'on ne pouvait le faire à l'époque, n'est pourtant pas une analyse posthume: l'épisode de Kapp-Lüttwitz suscita des polémiques et des réexamens théoriques et tactiques non seulement dans la direction de l'Internationale ou dans notre Fraction, mais aussi dans des partis et courants en Autriche, Hollande, Hongrie, et bien sûr en Allemagne. Lénine en parla également dans la «Maladie infantile», et il est intéressant de le citer pour montrer à quel point les reconstructions des historiens peuvent être jésuitiques, lâches et mensongères. Lénine dit (Appendice II) qu'il est parfaitement juste sur le plan théorique de constater qu'à un certain moment il manque les bases objectives pour l'instauration de la dictature du prolétariat, et tout aussi juste, sur le plan tactique, d'annoncer publiquement qu'on renonce, dans ce stade bien précis de la lutte, à abattre par la violence le gouvernement en place et à détruire l'appareil d'État. Mais il ajoute aussitôt:

«Si l'on ne doit pas s'arrêter aux inexactitudes de détail dans la formulation, il est cependant impossible de passer sous silence le fait qu'on ne saurait appeler «socialiste» (dans une déclaration officielle du parti communiste) un gouvernement de social-traîtres; qu'on ne saurait parler de l'exclusion des «partis capitalistes bourgeois», puisque les partis de Scheidemann et de MM. Kautsky-Crispien sont des partis démocrates petits-bourgeois; qu'on ne saurait enfin écrire des choses telles que le paragraphe 4 de la déclaration [du 23 mars où il est dit: «Un état de choses où la liberté politique puisse être utilisée sans limites et où la démocratie bourgeoise ne puisse pas agir en qualité de dictature du capital aurait du point de vue du développement de la dictature du prolétariat une importance considérable pour la conquête ultérieure des masses prolétariennes au communisme». Un tel état de choses est impossible. Les chefs petits-bourgeois, les Henderson allemands (les Scheidemann) et les Snowden allemands (les Crispien), ne sortent pas et ne peuvent pas sortir du cadre de la démocratie bourgeoise, laquelle à son tour ne peut être qu'une dictature du capital. Du point de vue des résultats pratiques que le C.C. du K.P.D. se propose, à juste titre, d'atteindre, il ne fallait pas du tout écrire ces assertions fausses en leur principe et politiquement nuisibles (56). Il suffisait de dire, pour être poli à la façon parlementaire (notez l'ironie!): tant que la majorité des ouvriers des villes suit les indépendants, nous, communistes, ne pouvons pas empêcher ces ouvriers de se débarrasser de leurs dernières illusions démocratiques petites-bourgeoises (c'est-à-dire aussi capitalistes, bourgeoises) en faisant l'expérience de «leur» gouvernement. Il n'en faut pas plus pour justifier un compromis (57) qui est réellement nécessaire et qui doit consister à renoncer pour un temps aux tentatives de renverser par la force un gouvernement auquel la majorité des ouvriers des villes fait confiance»; ce qui signifie laisser que «leur gouvernement «pur», accomplisse de la façon la plus «pure» ce travail de «purification» des écuries d'Augias du socialisme, de la social-démocratie et autres formes de social-trahison», c'est-à-dire «révèle dans la pratique à quel point ces gredins de Scheidemann et ces philistins de Kautsky-Crispien [...] mystifient les ouvriers».

Et c'est dans ce même passage, disons-le entre parenthèses, que Lénine définit les chefs indépendants - d'une façon tout à fait semblable à la nôtre dans les mêmes circonstances - comme «des démocrates petitsbourgeois pleurards, mille fois plus dangereux pour le prolétariat s'ils se déclarent partisans du pouvoir des Soviets et de la dictature du prolétariat, car dans la pratique, ils ne manqueront pas de commettre, à chaque instant difficile et dangereux, une trahison».

Et pourtant il se trouve toujours des historiens, y compris des érudits comme le solennel Carr et le troskyste Broué, pour présenter Lénine soit comme celui qui a avalisé la déclaration d' «opposition loyale» des camarades allemands, soit comme celui qui a frayé la voie à la malheureuse formule d'un «gouvernement ouvrier» qu'il aurait fallu appuyer plus ou moins de l'extérieur, alors que précisément dans la «Maladie infantile» il en montre sans ambages toute l'inconsistance!

Voici ce que nous écrivions, quant à nous, dans nos «Thèses de Rome» (1922), si critiquées pour leur «talmudisme» et leur sectarisme, et nous défions les philistins d'y trouver la moindre différence avec les paroles de Lénine, si ce n'est celle d'offrir moins de prise aux spéculations:

«Si l'avènement d'un gouvernement de la gauche bourgeoise ou même d'un gouvernement social-démocrate peut être considéré comme un pas vers la lutte finale pour la dictature du prolétariat, ce n'est pas dans le sens qu'il fournit des bases économiques ou politiques utiles, et moins encore qu'il accorde au prolétariat une plus grande liberté d'organisation, de préparation et d'action révolutionnaires [...]. C'est dans un tout autre sens que l'avènement de ces gouvernements peut être utile: à savoir dans la mesure où leur œuvre constituera pour le prolétariat une expérience réelle lui permettant de conclure que seule sa propre dictature peut provoquer la défaite du capitalisme. Il est évident que le parti communiste ne sera en mesure d'utiliser efficacement cette expérience qu'autant qu'il aura dénoncé par avance la faillite de ces gouvernements et conservé une solide organisation indépendante autour de laquelle le prolétariat pourra se regrouper lorsqu'il se verra contraint d'abandonner les groupes et les partis dont il avait initialement soutenu en partie l'expérience gouvernementale». (58)

D'autre part, reconnaître et illustrer les insuffisances, les erreurs, les effrayants zigzags du parti allemand, et en voir la racine au-delà des évènements contingents de tel mois ou de telle année, ne veut pas dire qu'on en attribue la cause uniquement à des facteurs internes ou, comme on dit, subjectifs; ceux-ci sont, en effet, inséparables d'un ensemble de facteurs materiels, ils en sont le produit autant qu'une des causes. Cela ne veut pas dire non plus qu'on diminue l'héroïque fermeté de militants qui, même s'ils se sont trompés de ligne de tir, se sont battus sans compter, et dans des années extrêmement dures. Cela ne veut pas dire non plus s'abandonner à de vaines hypothèses, en se demandant ce qu'aurait été le parti s'il avait pu disposer jusqu'au bout de la direction de Luxembourg, Liebknecht, ou Jogisches. Le nœud de la question est ailleurs, et il est vital pour la compréhension générale des problèmes de la tactique communiste. Quand on a fait la part des déterminations objectives, il reste à bien comprendre - comme le dira Trotsky - que «la réalité ne pardonne aucune erreur théorique». Une fois commises et traduites en action, ces erreurs deviennent des faits objectifs, durs comme des rocs, qui conditionnent ceux qui y sont tombés et qui s'en apercevront peut-être un jour ou l'autre, mais de toute façon trop tard. Pire encore, elles ont le pouvoir de polariser autour d'elles des hommes et des groupes qui par tradition sont déjà enclins à ne pas les reconnaître pour des erreurs. Les individus, en soi, ne comptent pas; mais ce n'est pas un hasard, justement parce qu'il s'agit d'un phénomène social objectif, si les tactiques, comme les situations, se choisissent leurs instruments, leurs machines-hommes; ce n'est pas un hasard si un Lévi a déploré la scission de Livourne et s'il a honteusement dénoncé comme aventuristes, au cours même de la lutte, les combattants de mars 1921; ce n'est pas un hasard si les rares militants qui en 1920 s'étaient opposés aux manœuvres du type «opposition loyale», ceux-là même qui formeront plus tard la douteuse gauche de R. Fischer et de Maslow, ont dans les années suivantes accepté le mot d'ordre de l'appui extérieur ou même intérieur aux gouvernements «ouvriers» de Saxe et de Thuringe, en en déplorant seulement la... technique d'application. Personne, dans le K.P.D., ne comprit jamais - si tenace était le vieux fétichisme de l'«unité» - la leçon que la Gauche italienne avait déjà tirée de la dure réalité des années 1918 et 1919 et qu'elle condensa en 1921 dans l'article «La fonction de la social-démocratie», désignant par ce terme aussi bien le centre que la droite.

Nous en reproduisons ci-dessous les passages les plus importants, car ils sont une leçon valable pour tous les pays où «le régime typiquement démocratique existe depuis longtemps, et même est entré dans une phase de décadence après avoir épuisé sa vie historique», et où par conséquent «pour nous, il ne peut y avoir d'autre passage révolutionnaire du pouvoir que des mains de la bourgeoisie dominante à celles du prolétariat, de même qu'on ne peut concevoir d'autre forme de pouvoir prolétarien que la dictature des conseils». Cette leçon, c'est que:

«La social-démocratie a une fonction spécifique dans ce sens qu'il y aura probablement, dans les pays occidentaux, une période où les partis sociaux-démocrates iront au gouvernement, seuls ou en collaboration avec des partis bourgeois. Mais là où le prolétariat n'aura pas la force de l'éviter, un tel intermède ne représentera pas une condition positive, une condition nécessaire de l'avènement des formes et des institutions révolutionnaires, une préparation utile à celles-ci: ce sera au contraire une tentative désespérée de la bourgeoisie pour diminuer et dévier la force de choc du prolétariat et, au cas où il resterait à la classe ouvrière assez d'énergie pour oser se révolter contre le légitime, l'humanitaire, le bon gouvernement social-démocrate, pour l'écraser impitoyablement sous les coups de la réaction blanche [...]. Quant aux propositions tactiques tortueuses de prétendus communistes passés de l'autre côté de la barricade, et qui consistent à favoriser l'accession des sociaux-démocrates au pouvoir, non seulement elles montrent une totale incompréhension des problèmes tactiques tels que la méthode marxiste les pose, mais elles dissimulent à leur tour un piège encore plus dangereux. Il faudra détacher le prolétariat des hommes et du parti destinés à remplir la fonction contre-révolutionnaire de la social-démocratie en séparant par avance les responsabilités de la façon la plus tranchée. Naturellement, cela découragera ces hommes et ces groupes et retardera le moment où ils accepteront l'invitation de la bourgeoisie à assumer le pouvoir; et il sera bon qu'ils ne s'y décident qu'à la dernière extrémité, lorsque même cette manœuvre sera impuissante à enrayer le processus de décomposition de l'appareil d'État bourgeois. [Telle était et telle est, pour nous, la condition - et la limite - de l'utilité possible d'une expérience social-démocrate que nous subirions. Mais nous sommes plus que certains qu'il en était de même pour Lénine.] Nous savons que la bataille finale sera presque certainement livrée à un gouvernement d'ex-socialistes; mais notre tâche n'est nullement de leur faciliter l'accession au pouvoir: elle est ou contraire de préparer le prolétariat à l'accueillir d'emblée comme une «déclaration de guerre» et non comme une promesse de trêve dans la lutte des classes et un début de solution pacifique des problèmes de la révolution. Or on ne peut préparer les masses à cela qu'à condition d'avoir par avance dénoncé devant elles le mouvement social-démocrate, ses méthodes, ses desseins, si bien que ce serait une erreur colossale de sembler consentir à une expérience de gouvernement social-démocrate. Pour toutes ces raisons, nous disons que la tactique révolutionnaire doit être fondée sur une expérience non seulement nationale, mais internationale, et que le martyre des prolétaires de Hongrie, de Finlande et d'autres pays devrait suffire à épargner aux prolétaires d'Occident, grâce à l'œuvre infatigable des partis de l'Internationale communiste, la nécessité d'apprendre à leur tour au prix de leur sang quelle est la véritable fonction de la social-démocratie dans l'histoire. La social-démocratie tentera fatalement de suivre sa voie jusqu'au bout, mais les communistes doivent se proposer de la lui barrer le plus tôt possible, et avant qu'elle ne soit parvenue à planter le poignard de la trahison dans les reins du prolétariat» (59)

Malheureusement, non seulement le parti allemand n'assimila pas cette leçon, mais les débats animés de son 4e Congrès montrèrent, d'une part, que le quiétisme parlementaire et légaliste sous couvert d'antiputschisme était loin d'être dépassé et que, d'autre part, le problème dominant au sein du parti tendait de plus en plus à devenir, malgré les protestations de certains délégués en contact avec la dure expérience de la lutte à Hambourg et dans la Ruhr, celui de la récupération d'une «gauche» indépendante qu'on couvrait de louanges alors qu'au 3e Congrès (Karlsruhe, 25-26 février) on l'avait condamnée pour sa capitulation face à la droite qui avait ouvertement trahi (60). La fusion du K.P.D. avec la gauche du parti indépendant, qui se réalisa au cours de l'automne qui suivit le Congrès de Halle, et que notre fraction de Gauche communiste déplora comme un dangereux précédent de relâchement des conditions d'adhésion à l'Internationale Communiste (61) était dans l'air dès le mois d'avril: l'obsession de l'unité a la vie dure!

12) Le K.A.P.D., ses théoriciens Pannekoek et Gorter, et nous
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Un des aspects caractéristiques du mouvement ouvrier allemand a été sa fragmentation en plusieurs noyaux urbains puissants et concentrés, mais relativement isolés les uns des autres. Cette situation, bien différente de celle de la France par exemple, résultait de l'absence d'une capitale politique unique: sans doute Berlin était-il un pôle de forte concentration ouvrière, mais beaucoup moins que Paris au XIXe siècle et Petrograd au début du XXe. En revanche, elle attestait que la grande industrie capitaliste avait pénétré l'Allemagne par tous ses pores. Enracinée dans toute l'histoire antérieure de l'Allemagne, donc, cette caractéristique se manifesta en 1919 par la formation de foyers révolutionnaires vivaces et par la naissance de Communes embryonnaires vite écrasées, un peu partout dans le pays. Mais avant et pendant la guerre, elle s'était déjà reflétée dans la constitution d'une myriade de groupes relativement autonomes au sein du S.P.D., dont la pire conséquence fut que les forces qui auraient pu exprimer l'élan et la combativité des masses prolétariennes poussées à la lutte sociale par le conflit impérialiste et la crise qui suivit eurent tendance à théoriser cet état de fait négatif.

Dans un sens, donc, la prolifération d'immédiatismes soi-disant de gauche en 1919-1920 fut le reflet d'un localisme objectif impuissant à briser ses propres limites pour parvenir à une vision globale des problèmes de la révolution prolétarienne, et les spartakistes en ressentirent eux-mêmes les effets, quoiqu'à un degré bien moindre, ce qui rendit leur position beaucoup plus forte. Le prétendu radicalisme de gauche qui suscita le K.A.P.D. en avril 1920 avait pour centres Hambourg, Brême, Berlin et Dresde; dans le cadre d'une vision générale de type syndicaliste, il présentait une multitude de nuances qui étaient autant de sources de conflits et de scissions futurs ou imminents.

La caractéristique commune qui sautait alors aux yeux (et sur ce point, Lénine n'en savait guère plus que notre Fraction) était la tendance de tous ces groupes à chercher dans des formes d'organisation économique immédiate supposées exprimer directement, sans intermédiaires déformants, la volonté de l'ensemble de la classe ouvrière la clé de la victoire contre l'opportunisme, le moyen infaillible d'amener les ouvriers sur le front de la révolution et donc le secret du triomphe final du prolétariat sur le capitalisme. Ces formes avaient beau être, pour les uns, les conseils d'usine (Betriebsräte), pour les autres, des syndicats d'industrie au lieu des traditionnels syndicats de métier, et pour d'autres encore, des «Unions» (Unionen) supposées «dépasser» l'opposition entre lutte économique et lutte politique à la façon de l'«One Big Union» des I.W.W., elles avaient toutes en commun une structure fédéraliste, afin d'éviter l'odieuse dictature des chefs, c'est-à-dire le danger d'un étouffement de la «volonté des masses» par une clique légiférant «d'en haut» (Führerschaft).

La question de la révolution était donc réduite à une «question de formes d'organisation» - et de plus, de formes économiques - considérées comme révolutionnaires par elles-mêmes, précisément parce qu'il s'agissait d'organisations immédiates, calquant fidèlement la volonté de lutte et la «conscience» de classe du prolétariat. Celui-ci n'était donc pas «séparé» pour ainsi dire de lui-même à cause de la médiation du parti, dont certains groupes niaient la fonction, alors que d'autres la réduisaient à «éclairer» théoriquement les masses et à faire un travail de propagande intellectuelle, et que d'autres, enfin, la repoussaient avec horreur. C'est de là que dérivaient les manifestations les plus frappantes du «gauchisme» allemand: le mot d'ordre de sortir des syndicats traditionnels, considérés comme des organismes bureaucratiques, et donc contre-révolutionnaires par nature, et du parlement, considéré comme le temple non tant du mensonge démocratique, que de la suprématie des «dirigeants» sur les «dirigés», de ceux qui guident (les «Führer» parlementaires d'une part, les «Bonzen» syndicaux de l'autre) sur ceux qui sont guidés, c'est-à-dire justement comme la négation de la «démocratie», fût-elle «ouvrière»; la surestimation de la lutte économique aux dépens de la lutte politique, la lutte économique étant considérée comme un processus graduel (bien que violent dans chacune de ses étapes) de conquête du mécanisme productif à sa «source», c'est-à-dire à l'usine; l'oubli de cette thèse marxiste fondamentale, et que nous avons toujours réaffirmée, qu' «avant d'être un processus de transformation sociale, la révolution prolétarienne est, dans sa phase aiguë, une lutte pour le pouvoir entre la bourgeoisie et le prolétariat, lutte qui culmine dans la constitution d'une nouvelle forme d'État dont les conditions sont l'existence des conseils prolétariens comme organes politiques, et la suprématie du parti communiste dans ces conseils», et que ce passage historique décisif présuppose pour sa réalisation une «action centralisée et collective dirigée par le parti sur le terrain politique», par «le parti marxiste, fort et centralisé», comme le dit Lénine (62). Reflet d'une fragmentation objective du mouvement ouvrier, l'immédiatisme aggravait donc cette fragmentation en la théorisant comme un facteur de force alors qu'elle était un facteur de faiblesse.

Ce serait une erreur de croire que ce courant n'exprimait qu'une révolte exaspérée face à la trahison social-démocrate pendant la guerre et, donc, l'après-guerre: bien plus que d'une déviation, il s'agissait d'un courant radicalement étranger au marxisme, résurgence d'une vieille maladie du mouvement ouvrier dont il est inutile de relever les affinités avec l'antipartisme et l'antipolitisme syndicalistes-révolutionnaires, et les origines foncièrement idéalistes et qui avait certains précédents en Allemagne (moins nets, toutefois, que dans le mouvement ouvrier des pays latins) puisqu'elle remontait à une époque bien antérieure à la guerre. Pour sortir de l'impasse d'une organisation qui ne «devait» pas être une... organisation et d'une lutte de classe qui ne «devait» pas être... politique, ces courants devaient nécessairement aboutir à des solutions contradictoires: ou bien s'appuyer sur tel ou tel parti, malgré leur antipartisme, quoique toujours de l'extérieur; ou bien nier la fonction originelle de l'organisation économique de masse, qui est de regrouper à la limite tous les salariés; et c'est bien à ce dernier résultat qu'ils aboutirent, en prétendant, malgré leur antiautoritarisme, qu'aux Unions et aux conseils d'usine ne pouvaient adhérer que les prolétaires acceptant «la dictature du prolétariat et le système des Soviets» (rien de moins!), car c'était bien là transformer les organisations de masse en associations ouvrières d'élite (63). Aussi faible et enclin au légalisme qu'ait pu être le K.P.D., les thèses théoriques défendues par sa centrale et combattues par les dissidents se plaçaient au contraire «sur la juste base marxiste», et nous le reconnûmes tout autant que l'Internationale (64).

C'étaient ces mêmes groupes qui, au congrès de fondation du K.A.P.D. avaient lancé le mot d'ordre de «sortir des syndicats». Dans la question des élections ils avaient remporté la victoire, toujours au nom du refus de la dictature des chefs, et ils avaient insisté pour que la structure organisationnelle du parti laisse la plus large autonomie aux sections locales. Tout au long de l'année 1919, le groupe de Hambourg avait été le porte-parole le plus actif de cet immédiatisme aux contours encore imprécis. C'est lui qui avait lancé l'appel des dix-huit délégués exclus au congrès de Heidelberg:

«Toutes les organisations du K.P.D. qui pensent que la dictature prolétarienne doit être la dictature de la classe et non la dictature de la direction d'un parti, et qui estiment que les actions révolutionnaires de masse ne doivent pas être ordonnées d'en haut par une ligue secrète de chefsgeheime Führerbund»), mais être proposées et préparées par la volonté des masses elles-mêmes, au moyen du regroupement des prolétaires révolutionnaires dans des organisations révolutionnaires de masse sur la base démocratique la plus large, sont invitées à se mettre en rapport (...) avec la section de Hambourg».

C'est encore ce même groupe qui inspira le statut de l'«Union générale des ouvriers d'Allemagne» (Algemeine Arbeiter - Union Deutschlands, en abrégé A.A.U.D.) dont nous reparlerons et qui se constitua le 14 février 1920 à Hanovre. Ce statut déclarait:

«L'A.A.U.D. organise les salariés pour la lutte finale contre le capitalisme et pour l'instauration par la force de la République des Conseils. C'est dans ce but qu'elle appelle les salariés à s'unir sur le terrain de l'organisation unitaire révolutionnaire, à former une grande Union». L'A.A.U.D. repoussait par principe «les organisations qui: 1) participent à l'application de la loi sur les conseils d'usine [loi qui reconnaissait juridiquement les conseils d'usine et les insérait dans la nouvelle structure de l'État républicain]; 2) refusent la dictature du prolétariat; 3) ne reconnaissent pas comme base l'organisation par entreprises». (65)

Tandis que, dès la fin de l'année 1919, le groupe de Hambourg développait la théorie qu'on appellera plus tard le «national-bolchevisme» et qui, en même temps que d'autres raisons, lui fit perdre la prédominance dont il jouissait lors de la fondation de l'A.A.U.D. et pendant les mois suivants, l'organisation de Dresde et de la Saxe orientale portait à ses ultimes conséquences son antiautoritarisme et son antipartisme de principe. Au congrès de fondation du K.A.P.D. en avril 1920, Otto Rühle, qui n'en sera exclu qu'en novembre de la même année, affirmait que «le parti en tant que structure organisationnelle se rattache, dans la justification de son existence historique, au postulat du parlementarisme bourgeois que, dans l'ère de la révolution, nous repoussons par principe. Si la démocratie est la forme classique de la domination bourgeoise, le parti est la forme classique d'affirmation et de représentation des intérêts bourgeois». La politique de tout parti conduit donc nécessairement «à l'opportunisme et aux méthodes tactiques correspondantes (négociations, compromis, réformes), que nous repoussons par principe» (66). En 1921, il déclarait: «État de classe bourgeois-capitaliste, parlement et parti sont une seule et même chose; ils naissent et se développent ensemble. Ils se conditionnent l'un l'autre; ils ne fonctionnent qu'en relation les uns avec les autres». Il ne s'agissait plus seulement de «détruire les syndicats» qui, tout comme le parti, auraient été le produit du régime bourgeois, et contre-révolutionnaires «par nature», parce que fondés sur le centralisme. Il s'agissait bel et bien de «détruire les partis politiques, ces obstacles fondamentaux à l'unification de la classe prolétarienne et au développement ultérieur de la révolution sociale, qui ne peut être la tâche ni des partis, ni des syndicats», pour les remplacer par «le regroupement du prolétariat révolutionnaire dans les entreprises, qui sont les cellules originelles de la production, et le fondement de la société future» (67). C'est à cette fin que devait travailler l'A.A.U. (E), (Allgemeine Arbeiter-Union [Einheitsorganisation]), le syndicat scissionniste fondé par le groupe de Dresde après sa sortie du K.A.P.D.

Les positions que nous venons de rappeler sont celles qui vont le plus loin dans le sens du syndicalisme-révolutionnaire et même de l'anarchisme, et donc les plus aberrantes. Mais la position intermédiaire des groupes de Brême et de Berlin-Brandebourg et de leurs théoriciens Anton Pannekoek et Herman Gorter, idoles de certains groupuscules «gauchistes» d'aujourd'hui, ne vaut pas mieux, même si elle est plus subtile et se targue d'une obédience «marxiste» toute formelle. Nous devons donc nous y arrêter, car c'est précisément d'elle que notre Fraction et l'Internationale eurent surtout à se délimiter (68), ce qui n'empêche évidemment pas les historiens à la mode d'assimiler notre position à celle des «gauchistes» allemands ou, dans le meilleur des cas, de leur prêter la même origine.

Contrairement au groupe de Hambourg et surtout à celui de Saxe, «les communistes de gauche» (Linkskommunisten) de Brême et de Berlin, loin de se résigner à leur exclusion du parti, avaient au contraire proposé des amendements aux thèses de celui-ci qui, s'ils avaient été acceptés, leur auraient permis de rester dans l'organisation.

En maintenant intégralement le programme voté à Heidelberg, le 3° Congrès du K.P.D. confirma au contraire l'exclusion des opposants, que la conduite ultérieure du parti pendant «l'épopée» de Kapp dissuada par ailleurs de tout rapprochement avec lui.

Ces opposants n'en avaient pourtant pas déduit de façon catégorique que tout parti incarne, en tant que parti, le principe du Mal, ni que ce principe avait élu domicile à Moscou, comme le décréteront bientôt

O. Rühle et D. Pfemfert à Dresde. C'est la section de Berlin, aussitôt après les évènements de mars, qui convoqua dans la capitale, pour les 4 et 5 avril, les représentants de tous les courants d' «opposition communiste». C'est alors que naquit ce qui devait être, finalement, un nouveau parti, le Kommunistische Arbeiter-Partei Deutschlands (K.A.P.D). Ses bastions les plus forts, numériquement, étaient à Berlin et en Rhénanie-Westphalie, l'A.A.U.D., qu'il inspirait, lui servant d'appendice syndical (69), et il possédait les premiers noyaux d'une «organisation de combat» (à la vérité éphémère) qui constituait son réseau militaire dans les usines. Il est probable - impression confirmée également par un article du «Soviet» - que dans le premier semestre de son existence et peut-être encore au début de 1921, le K.A.P.D. a drainé un nombre considérable de prolétaires parmi les plus combatifs et sans aucun doute les plus sensibles à l'humeur des grandes masses. Ceux-ci étaient peut-être moins attirés par les caractères spécifiques du programme du K.A.P.D., que dégoûtés de la tendance au légalisme et des éternelles hésitations du parti officiel. De même, il est tout aussi probable que l'A.A.U.D. dépendant du K.A.P.D. rassemblait les salariés révoltés contre les directives archiconformistes de la grande centrale réformiste. Ces deux facteurs expliquent aussi bien les efforts de l'Internationale Communiste, jusqu'au IIIe congrès (qui se tiendra l'année suivante), pour tendre la main au K.A.P.D., que l'opposition décidée et inconditionnelle du K.P.D. à toute perspective, même lointaine, de réunification.

Au-delà des divergences tactiques sur la question parlementaire et sur la question syndicale, il était clair et pour les bolcheviks et pour nous - surtout lorsque les positions des anciens dissidents furent théorisées par Pannekoek et Gorter - que ce qui nous séparait de tous les courants d'opposition qui avaient convergé dans le KA.P.D., était des questions fondamentales de principe. Ces divergences de principe n'avaient pas empêché les «socialistes [devenus plus tard communistes] internationalistes» de Hambourg et de Brême de se ranger aux côtés de la Gauche de Zimmerwald et de Kienthal pendant la guerre et de mener contre le kautskysme une lutte parallèle à celle de Lénine; mais les réalités de la dictature prolétarienne en Russie ne pouvaient manquer de les rejeter de l'autre côté de la barricade. Ne connaissant guère que leurs conceptions tactiques, notre Fraction abstentionniste remarqua que les dissidents du K.P.D. péchaient par «hétérodoxie syndicaliste» (70), en ce sens que d'une part, ils dévalorisaient le rôle du parti et affirmaient la suprématie de la lutte économique sur la lutte politique et que, d'autre part, ils partageaient «la conception anarchiste petite-bourgeoise selon laquelle la nouvelle économie résulterait de l'apparition d'entreprises administrées par les ouvriers qui y travaillent». (71)

Pourtant, en réalité, la divergence portait sur tout le bagage théorique du K.A.P.D. qui était foncièrement idéaliste et que seule l'adoption de quelques règles d'interprétation du mode de production capitaliste et de la structure de la société bourgeoise pouvait faire passer pour marxiste. En fait, ce bagage était composé d'ingrédients empruntés, à des degrés divers à l'anarchisme, au syndicalisme-révolutionnaire, au socialisme d'entreprise, au conseillisme et à l'ordinovisme, tous membres de la même grande famille idéologique. Et c'est leur idéalisme commun qui, malgré leurs désaccords initiaux, devait à la longue amener tous ces courants à se ranger sur un même front, celui de la négation du marxisme ou, comme ils préféreront dire par la suite, du «bolchevisme», car ils étaient convaincus qu'il s'agissait de deux doctrines différentes et même incompatibles. Sur le front opposé, nous nous retrouvions avec les bolcheviks (72), tout en estimant que si des prolétaires instinctivement communistes militaient dans les rangs du K.A.P.D., ce n'était pas tellement à cause de ses mérites, que par la faute du K.P.D., et en n'ayant pas la même opinion que Moscou sur les moyens de les ramener à notre cause.

Pour le marxisme, le processus révolutionnaire est essentiellement un heurt physique entre deux classes. Ce sont des déterminations matérielles qui poussent la classe opprimée à l'assaut du pouvoir de la classe ennemie, et elle agit sans connaître le but final vers laquelle elle tend, et avant de le connaître. C'est sur cette voie qu'elle rencontre le parti qui, par son programme, représente la «conscience» de l'objectif final et des étapes par lesquelles il faudra obligatoirement passer pour l'atteindre et qui offre en outre une organisation à la minorité communiste regroupée sur la base de ce programme. Au contraire, le processus révolutionnaire apparaît à Pannekoek, autant sinon plus qu'à Gorter, comme une prise de conscience collective de la voie et du but révolutionnaires par les exploités qui, à leurs yeux, est la condition préalable de toute action. Chez les Spartakistes de janvier 1919, on n'avait encore qu'une déviation par rapport à la doctrine correcte: ici, le marxisme est purement et simplement renversé. Dès 1909, Gorter avait écrit (73) que la société nouvelle ne pouvait être que le produit d'un homme nouveau, auto-conscient et auto-agissant: «Il faut révolutionner l'esprit!» En 1920, Pannekoek ira jusqu'à affirmer qu' «il est nécessaire que le prolétariat, les masses immenses, discernent clairement la voie et le but» pour que la révolution s'accomplisse. Si l'opportunisme s'est emparé de la classe ouvrière, le phénomène n'a pas à leurs yeux des racines matérielles que les marxistes doivent rechercher; il est simplement dû au fait que ce processus d'émancipation spirituelle ou intellectuelle n'est pas arrivé à son terme. C'est justement, disent-ils «parce que les masses sont encore entièrement soumises à un mode de pensée bourgeois qu'après l'effondrement de la domination bourgeoise (N.D.R.: sic!), elles l'ont rétablie de leurs propres mains» (74). Ce qu'exagérant jusqu'à l'absurde la formule de «révolution politique» employée par R. Luxembourg et critiquée par nous ci-dessus, Pannekoek appelle ici «effondrement de la domination bourgeoise», ce sont les mouvements d'octobre-novembre 1918 qui ont conduit à l'investiture d'Ebert et de I'U.S.P.D.! Non seulement les masses doivent conquérir la conscience avant la révolution (les deux choses coïncidant tout au moins, à l'apogée du processus), mais elles doivent la conquérir par leurs seules forces, le sujet-classe accomplissant dans son ensemble un «bond qualitatif». La révolution est donc le résultat d'une «Selbstbewusstsein» et d'une «Selbstbetätigung», c'est-à-dire d'une auto-conscience, auto-activation, auto-motivation, auto-affirmation dans la vie pratique, etc.! Autrement, on retomberait dans l'opposition masses-chef, grand sujet de scandale pour les tribunistes hollandais et les kaapédistes allemands. Pour eux, la «véritable» raison de la capitulation du prolétariat lors du déclenchement de la guerre aurait été d'abandonner aux «chefs» l'initiative historique qui lui appartenait en propre en tant que sujet conscient et agissant: ils ne voyaient pas que cela revenait à élever ceux-ci au rang d'artisans de l'histoire, alors qu'ils n'en sont jamais que les instruments.

Si Pannekoek reconnaît encore au parti le droit à l'existence, c'est uniquement pour «propager à l'avance des connaissances claires, pour qu'au sein des masses apparaissent des éléments capables de savoir ce qu'il convient de faire dans les grands moments de la politique mondiale, et de juger de la situation par eux-mêmes». La tâche du parti se réduit à conseiller, éduquer, éclairer les masses ou plutôt à les aider à prendre conscience d'elles-mêmes, à redécouvrir cette science qu'est le marxisme. Elle n'est au grand jamais de les guider comme organe de lutte, d'unifier les révoltes instinctives, d'orienter le mouvement réel dans une direction que, du moins comme collectivité, il connaît par avance, et surtout pas d'exercer le pouvoir en leur nom. Pour les «marxistes» de son espèce, il était en effet impossible de saisir que la classe ne pourrait comprendre sa propre action qu'après avoir agi et se libérer de l'asservissement intellectuel (de toutes ses chaînes, la plus dure à briser) qu'après avoir détruit tout l'appareil de l'exploitation économique et de l'oppression sociale.

On comprend alors pourquoi, pour les kaapédistes, les conseils (Räte) et à un niveau plus élevé les Soviets sont l'expression authentique d'un cours révolutionnaire et en outre les moyens de réaliser le socialisme: ils sont en effet à leurs yeux des formes d'organisation révolutionnaires en soi parce qu'ils réalisent de façon complète et transparente la soudure entre les masses et leur «auto-conscience» - «auto-activité», en d'autres termes parce qu'ils permettent aux travailleurs de décider par eux-mêmes de tout ce qui les concerne. En admettant que le parti les flanque en tant qu' «expert» et «conseiller», les kaapédistes font la concession la plus extrême dont ils soient capables. Pour la même raison, Pannekoek considère la dictature du prolétariat telle que la conçoivent les bolcheviks comme la dictature arbitraire d'une «étroite minorité révolutionnaire» ou plutôt de «son centre», «une dictature exercée à l'intérieur même du parti, dont il expulse qui bon lui semble et exclut toute opposition par des moyens mesquins», bref, comme une nouvelle forme de blanquisme, comme une résurrection de la dictature des chefs (Führerschaft) foulant aux pieds les sujets sans défense. Il lui oppose l'idée d'un parti ou plutôt d'une secte composée de gens éclairés «à cent lieues d'avoir le but de tout parti politique (...), prendre directement en main la machine de l'État». Ici Pannekoek rejoint par anticipation Otto Rühle, dont il deviendra effectivement un camarade d'idées quelques années plus tard.

L'antagonisme entre les classes est ainsi remplacé par l'antithèse masses-chefs. Si Pannekoek et Gorter repoussent le parlement, ce n'est pas parce qu'il est l'organe spécifique de la domination de classe de la bourgeoisie: c'est sous le prétexte qu'il est «la forme typique de la lutte par l'intermédiaire des chefs, dans laquelle les masses n'ont qu'un rôle subalterne». Par son intermédiaire, «le communisme, au lieu de comprendre toute la classe, devient un nouveau parti, avec ses propres dirigeants, qui s'ajoute aux partis existants et perpétue du même coup la division politique du prolétariat»; et c'est pourquoi sa destruction est «une étape essentielle sur la voie qui conduit à l'autonomie et à l'autolibération». De même, en ce qui concerne les syndicats, «c'est leur forme d'organisation elle-même qui interdit d'en faire des instruments de la révolution prolétarienne», qui «réduit les masses à l'impuissance», qui «les empêche d'en faire des instruments de leur volonté». Dans les organisations d'usine, au contraire, comme l'explique Gorter, «les ouvriers ont les chefs en main et, par eux, l'orientation elle-même (...); ici, chacun des ouvriers reçoit un pouvoir; autant que cela est possible sous le capitalisme, il est l'artisan et le maître de sa propre destinée, et comme il en va ainsi pour chacun, la masse livre et dirige son propre combat».

On remarquera que ni Pannekoek ni Gorter ne nient que l'idée «bolchevique» (autrement dit l'idée marxiste, notre idée) du parti ait une justification. Mais pour eux, elle correspond à la situation historique de la Russie, engagée dans une révolution double, mi-prolétarienne, mi-bourgeoise, soit que la masse inerte de la paysannerie ait eu besoin d'être dirigée (d'où la nécessité d'un «nouveau blanquisme»), soit que le croisement de deux poussées révolutionnaires différentes ait rendu nécessaire l'art de la manœuvre, privilège des «chefs». Cette idée du parti n'aurait pas été applicable par contre en Occident, où «le prolétariat est seul et doit faire la révolution seul contre toutes les autres classes», où «il doit posséder les armes les meilleures pour la révolution», et où, «devant faire la révolution tout seul et sans aucune aide, il doit s'élever spirituellement et intellectuellement à une grande hauteur», en se débarrassant des chefs, des partis politiques au sens courant du terme, des syndicats de métier et, pour la même raison, des institutions parlementaires. Répandus dans les rangs du prolétariat, les communistes «s'efforcent avant tout d'élever les masses, comme unité et comme somme d'individus, à un degré de maturité beaucoup plus élevé; d'éduquer les prolétaires, un à un, pour en faire des lutteurs révolutionnaires, en leur montrant clairement (non seulement par la théorie mais surtout par la pratique), que tout dépend de leurs propres forces, qu'ils ne doivent rien attendre de l'aide extérieure des autres classes, et très peu des chefs». On remarquera que, tout en courtisant les masses, Pannekoek les réduit à n'être qu'un troupeau d'inconscients qu'on doit éduquer a... ne plus avoir besoin d'aucun éducateur! D'où la célèbre opposition, dont Lénine se moque dans La maladie infantile:

«Deux partis communistes se trouvent maintenant en présence: l'un est le parti des chefs, qui entend organiser la lutte révolutionnaire et la diriger par en haut [...]; l'autre est le parti des masses, qui attend l'essor de la lutte révolutionnaire d'en bas [...]. Là, c'est la dictature des chefs; ici, c'est la dictature des masses! Tel est notre mot d'ordre». (75)

C'est de cette idéologie, dont l'homogénéité n'est pas diminuée par des nuances personnelles insignifiantes, que s'inspirent l'«appel» et le «programme» approuvés au congrès constitutif du K.A.P.D. L'appel prend acte de la «faillite politique et morale» du K.P.D. qui est devenu la proie d'une «clique de chefs agissant par tous les moyens de la corruption» et décidés à «saboter la révolution dans l'intérêt de leurs buts égoïstes». Il déclare que le nouveau parti n'est pas un parti «au sens traditionnel» (76). «Il n'est pas un parti de chefs; son principal [nota bene!] travail consistera à appuyer de toutes ses forces le prolétariat allemand dans sa lutte pour se libérer de toute dépendance par rapport aux chefs», - moyen le plus efficace pour cette «unification du prolétariat dans l'esprit du conseillisme» qui est le «véritable but de la révolution». Quant au programme, il refait l'historique des luttes de classe dans le monde depuis la fin de la guerre et, dénonçant la crise mortelle dans laquelle le capitalisme se débat, il voit la cause du retard des facteurs subjectifs de la crise révolutionnaire sur les facteurs objectifs dans le fait que «la psychologie du prolétariat allemand est encore sous l'influence de facteurs idéologiques bourgeois ou petits-bourgeois». C'est pourquoi «le problème de la révolution allemande est le problème du développement de l'auto-conscience du prolétariat allemand». Déclarant la guerre aux méthodes de lutte opportunistes, au parlement et aux syndicats («seule la destruction des syndicats donnera le champ libre à la marche en avant de la révolution»), le programme met au centre de l'action révolutionnaire «l'organisation d'entreprise» (Betriebsorganisation) où «la masse est l'appareil moteur de la production», où «la lutte intellectuelle, le révolutionnement des consciences s'accomplit, dans un affrontement incessant d'homme à homme, de masse à masse», et qui a pour tâche essentielle, entre autres, «la préparation à la construction de la société communiste», dont elle est «le commencement». A cette organisation, «épine dorsale des conseils d'usine», peuvent appartenir «tous les ouvriers qui se déclarent pour la dictature du prolétariat»; le K.A.P.D. y fera sa propagande en «décidant avec elle les mots d'ordre» et en s'organisant de façon à ce que «le parti lui aussi prenne de plus en plus un caractère prolétarien [...] et obéisse aux critères de la dictature par en bas». On permettra ainsi - «et l'organisation d'usine en est la garantie - qu'avec la victoire, c'est-à-dire avec la conquête du pouvoir par le prolétariat, commence la dictature de la classe, et non la dictature de quelques chefs de parti et de leur clique». Il est inutile d'ajouter que «la forme d'organisation politique de la communauté communiste sera le système des conseils»; les kaapédistes tombent ici dans la même erreur que les Indépendants, dont la bonne ou mauvaise foi importe peu en l'occurrence: ils supposent que la «société communiste» aura une forme d'organisation politique particulière, calquée de surcroît sur un «type d'organisation» né de la lutte des classes en plein régime bourgeois.

De cette rapide analyse de l'idéologie kaapédiste, il résulte qu'en matière de théorie, de principes et de tactique, elle est, comme nous le disions dès cette époque, aux antipodes des positions que la Fraction communiste abstentionniste d'Italie a constamment défendues et condensées dans ses thèses de juin 1920, dans sa polémique avec l'«Ordine nuovo» de Gramsci sur la constitution des Soviets en Italie et dans d'autres articles de la même période. Entre les positions du kaapédisme et les nôtres, il n'y a aucun point de contact, pas même sur la question de l'abstentionnisme (77). Pour Gorter et Pannekoek, celui-ci a la valeur d'un principe, comme la «négation de l'autorité» dont il procède en a une pour les anarchistes. Pour nous, au contraire, l'abstentionnisme est une solution tactique qui doit être mise en relation avec une phase donnée du capitalisme et de la lutte prolétarienne, et non pas être considérée comme valable dans l'absolu, c'est-à-dire en tous temps et en tous lieux. Aujourd'hui, après un amer bilan historique, nous sommes en droit de considérer que cette question de tactique n'est plus secondaire, mais primordiale dans l'aire du capitalisme avancé. Pourtant, il ne nous viendrait pas à l'idée d'en dire autant pour les pays qui en sont encore à faire leur «révolution bourgeoise». Du fait de l'évolution totalitaire du monde entier, le parlement y a certes une importance plus secondaire encore que du temps des bolcheviks, mais il y reste néanmoins un des terrains où les différentes classes s'affrontent.

Encore faut-il ajouter que, parfaitement logiques avec eux-mêmes, les théoriciens du K.A.P.D. mettaient en outre la «question parlementaire» et la «question syndicale» dans le même sac. Ils plaçaient ainsi sur le même plan une institution par nature étatique et une association ne rassemblant que des salariés. Or si la première exprime la domination de la classe exploiteuse, sous couleur de représenter plusieurs classes comme le veut l'idéologie démocratique, la seconde, quoique susceptible de se laisser absorber par l'appareil de l'État bourgeois (comme c'est de plus en plus le cas), reflète nécessairement les poussées économiques qui s'exercent sur ses membres, les ouvriers syndiqués, et qui sont la racine de la lutte politique. Conquise ou reconquise par le parti, une telle association constitue pour lui un domaine nécessaire d'action, de propagande et surtout d'agitation dans la classe ouvrière qui (même par un espion tsariste, aurait dit Lénine) est de toutes façons organisée.

Ici, l'erreur des kaapédistes et des tribunistes est double. En premier lieu, ils prétendent construire des organisations économiques automatiquement révolutionnaires en raison de leur forme, alors que chaque forme d'organisation «agit de façon révolutionnaire sous le régime bourgeois dans la mesure où elle est imprégnée d'esprit communiste et agit selon les directives communistes, sur l'impulsion et sous le contrôle des communistes» (78). En second lieu, ils oublient une chose: qu'il s'agisse des syndicats existants, mais ramenés à leur fonction de classe, ou bien de nouvelles organisations devenues nécessaires du fait de l'abandon d' «un organe pourri» par les prolétaires (79), les syndicats seront de toute façon «des organes utiles et efficaces en régime communiste, et pas seulement du fait de leur forme constitutionnelle» (78); ils ne devront donc pas être détruits comme les parlements bourgeois, mais mis au service de la dictature du prolétariat.

Le fait que l'Internationale ait sévèrement critiqué le K.A.P.D. ne justifie en aucune façon qu'on nous assimile à lui. Tout au contraire, dès le début, nos critiques ont été en tout point parallèles à celles que l'on trouve dans la «Lettre ouverte aux camarades du Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne» datée du 2 juin 1920 par l'Exécutif de l'I.C. Par cette lettre, l'Exécutif tentait de les convaincre de leurs erreurs dans la question centrale du Parti et de son rôle dans la révolution prolétarienne et dans la question vitale de l'appartenance aux syndicats réactionnaires regroupant l'immense majorité des travailleurs. Il tentait de leur montrer combien la façon dont ils justifiaient leur abstentionnisme était théoriquement fausse, et les invitait en outre à répudier le «national-bolchevisme» de Laufenberg-Wolffheim et l'anarchisme de Rühle. Envisageant la réunification du K.A.P.D. et du K.P.D. s'ils acceptaient les décisions du II° Congrès (80), il n'était pas moins sévère dans sa condamnation des hésitations et des déviations de ce dernier que nous ne l'avions été nous-mêmes: les doctes historiens en conclueront-ils que Moscou avait un penchant pour... Brême ou Amsterdam (81)?

Quant au parallélisme que certains historiens établissent entre les tribunistes-conseillistes et nous sur la base de notre distinction commune entre révolution double et révolution purement prolétarienne, il ne tient pas debout non plus. En premier lieu, cette distinction se trouve également chez Lénine. Ici, nous n'en donnerons pour preuve (82) que cette phrase de son «Rapport sur la guerre et la paix» de 1918 qui revient de façon significative dans «La maladie infantile»: il est «infiniment plus difficile de commencer la révolution en Europe et infiniment plus facile de la commencer en Russie», même si en Russie, il est «plus difficile de la continuer et de la mener à son terme».

En second lieu, les conclusions que nous tirions de cette distinction étaient exactement opposées à celles des kaapédistes. Comme nous l'avons longuement développé plus haut, nous jugions qu'en Europe, il nous fallait être encore plus intransigeants que les bolcheviks: proclamer hautement que la direction de la lutte pour le pouvoir, l'exercice de la dictature du prolétariat incombaient exclusivement au parti et non pas à un «informe parlement du travail», c'est-à-dire à des Soviets échappant à la direction des communistes ou simplement «conseillés» par eux (83); pousser à ses ultimes conséquences le refus bolchevique de toute alliance politique des communistes avec d'autres partis ou groupes, abandonner même dans une période non révolutionnaire une tactique comme celle du «parlementarisme révolutionnaire», en raison même du poids écrasant des traditions démocratiques en Occident et des racines matérielles profondes que les «partis ouvriers bourgeois» (formule de Lénine), voire «l'impérialisme de la classe ouvrière» (formule de Trotsky) y trouvaient dans l'existence d'une large frange d'aristocratie ouvrière et dans tout un système d' «assistance sociale» pourtant précaire. Les Gorter-Pannekoek en déduisaient tout au contraire qu'en Occident, il fallait liquider le parti au profit d'une vague «démocratie ouvrière»!

Lénine avait mille fois raison de reprocher aux tribunistes-conseillistes de s'autoriser de la «pureté» de la révolution prolétarienne en Occident pour refuser de tenir un «compte précis et rigoureusement objectif de toutes les forces de classe» et pour «ignorer» de façon infantile aussi bien l'appui que des couches même restreintes de demi-classes non prolétariennes peuvent donner à la révolution que la nécessité de neutraliser d'autres couches, surtout à la campagne, mettant toutes ces forces dans le même sac que les sbires de la contre-révolution, ce que nous n'avons jamais fait pour notre part (84).

Parallèlement, à partir de 1921, Gorter et le «courant d'Essen», c'est-à-dire une bonne partie du K.A.P.D., allèrent jusqu'à nier la lutte revendicative et à exclure le recours à la grève pour tout autre but que l'assaut au pouvoir, comme si la révolution ou rien! pouvait signifier autre chose que jamais de révolution! A la même époque, la Gauche à la tête du Parti Communiste d'Italie né du congrès de Livourne menait une action syndicale impétueuse et brillante aussi bien dans les campagnes que dans les villes.

En conclusion, nous ne pouvons que résumer ce que nous avons développé dans les chapitres précédents. Il n'existe pas de «marxisme occidental» opposé à un «marxisme oriental» qui serait représenté par Lénine. Il existe d'une part le marxisme qui était (et est) la doctrine des bolcheviks et la nôtre; et puis, d'autre part, il y a un paramarxisme ou mieux extra-marxisme qui était commun au K.A.P.D. et à l'Ordine Nuovo et dont aujourd'hui encore tous les spontanéistes et ouvriéristes anti-parti s'inspirent.

En 1920, c'étaient les divergences tactiques qui étaient les plus voyantes et peut-être cela a-t-il contribué à obscurcir aussi bien à nos yeux qu'à ceux des bolcheviks l'opposition de principe autrement plus profonde qui nous séparait ensemble de ces courants. Aujourd'hui, cette opposition éclate au contraire aux yeux de tout marxiste qui a le courage d'avaler leur indigeste production doctrinale.

Si dans son livre, Lénine a violemment réagi contre l' «extrémisme de gauche» qui était plus une gangrène qu'une «maladie infantile»; si tout en s'excusant de trop peu nous connaître, il nous a soupçonnés d'affinités avec les «Linkskommunisten»; s'il nous a malheureusement mis dans le même sac qu'eux, nous qui depuis des années nous étions farouchement battus contre leur famille idéologique et qui n'avons pas cessé depuis, ce n'est pas parce qu'il était «droitier», comme il reconnaîtra un an plus tard avoir pu le sembler: c'est parce qu'en tant que marxiste de race, il ne pouvait qu'éprouver une répugnance théorique instinctive devant une infection idéaliste réelle, comme en Allemagne, ou même supposée, comme en Italie, du moins en ce qui nous concernait.

Un des plus grands dommages causés par l'immédiatisme kaapédiste au mouvement communiste aura précisément été d'obscurcir les termes d'une polémique qui aurait dû se dérouler exclusivement entre marxistes, et sur le seul terrain acceptable par des marxistes. Sans cet obscurcissement, l'Internationale communiste ne se serait peut-être pas contentée de condamner l'abstentionnisme ou plutôt le nihilisme tactique de ce courant et l'idéologie dont il provenait: la polémique aurait pu l'amener à formuler non seulement un corps de doctrine impératif, comme nous aurions voulu que le IIe Congrès le fasse, mais aussi un ensemble de normes tactiques plus rigoureuses que les normes suggérées par les bolcheviks, quoique nullement «irréalistes», et à les imposer aux sections nationales comme obligatoires.

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. On remarquera une fois de plus que Lénine rattache toujours les questions de tactique aux questions de principe. Par ailleurs, l'équation Henderson - Scheidemann et Snowden - Crispien montre qu'en donnant aux communistes anglais la directive (d'ailleurs discutable et discutée par nous) d'adhérer au Labour Party et même d'appuyer un gouvernement travailliste contre les conservateurs, Lénine attendait d'eux qu'ils contribuent à le faire sauter. [back]
  2. On remarquera ce que Lénine appelle un «compromis»: simplement ne pas prétendre faire la révolution prolétarienne quand les conditions objectives de celle-ci font défaut, et le dire. [back]
  3. «Thèses sur la tactique» présentées au IIe Congrès du Parti Communiste d'Italie, & 33; cf. «Défense de la continuité du programme communiste», cit., pp. 52-53. [back]
  4. «Il Comunista» du 6-2-1921. Reproduit dans notre brochure «Communisme et fascisme», pp. 35 sq. [back]
  5. Cf. surtout le discours de Paul Lévi, «Bericht über den 4, Parteitag» etc., pp. 51 sq. [back]
  6. Cf. dans «Il soviet» du 20 octobre 1920, ce commentaire de la scission de l'U.S.P.D. et de la prochaine fusion de son aile gauche (la majorité du parti!) avec le K.P.D.: «Cette réunion de deux partis en un seul, cette fusion, ne peut être acceptée que comme quelque chose d'exceptionnel, qui n'est admissible que dans la phase de constitution de l'Internationale Communiste. Ce que nous devons hériter du II° Congrès, c'est l'organisation du mouvement communiste dans tous les pays, après quoi on ne pourra plus admettre d'autre type d'adhésion à la III° Internationale que l'adhésion individuelle normale aux Partis qui en constitueront les sections dans les différents pays». Malheureusement cette norme saine a été bientôt abandonnée au profit du procédé qui aurait dû rester l'exception. [back]
  7. Cf. «Les tendances au sein de la III° Internationale» et «Le Parti communiste allemand». [back]
  8. A propos des groupes d'entreprise «Betriebsorganisationen» qui formaient la base des organisations syndicales de l'«opposition communiste», «Il Soviet» observait qu'ils ne sont plus «des organes économiques, du fait même que tous les ouvriers n'y ont pas accès», et qu'ils «ne sont pas encore des organes politiques», ce qui contredit l'affirmation selon laquelle ils «conduisent tout le prolétariat sur la véritable voie révolutionnaire». (Cf. «La situation en Allemagne et le mouvement communiste».) En effet, le programme d'une de ces Unions affirmait explicitement que les groupes d'entreprise qu'elle réunissait n'étaient «ni un parti politique ni un syndicat». [back]
  9. Cf. également «La situation en Allemagne et le mouvement communiste». [back]
  10. Il est impossible de donner un tableau même approximatif des innombrables «Unions» surgies en opposition à la grande confédération réformiste et s'inspirant toutes d'une manière ou d'une autre des notions-clés de l'immédiatisme. Comme en témoigne le statut d'août 1919 de l'A.A.U., elles prétendaient toutes que le «pur système des conseils» dont elles étaient la base et le point de départ serait l'organisation économique typique de la nouvelle société. Les groupes d'entreprise qu'elles rassemblaient étaient composés d'ouvriers et d'employés élisant des délégués à l'échelon supérieur. On trouve tous les renseignements concernant ces organisations bigarrées dans l'appendice de «Syndikalismus und Linkskommunismus» von 1918-1958 de H.M. Bock, Melsenhelm a.G. 1969. [back]
  11. Cf. KM. Bock, cit., p. 289. [back]
  12. Cf. H.M. Bock, cit., pp. 397 et 405. [back]
  13. Cf. en particulier les trois articles sur l'Allemagne dans l'appendice: «La situation en Allemagne et le mouvement communiste», «Le Parti Communiste allemand» et «La pensée du Parti indépendant allemand». [back]
  14. Le nouveau programme de l'A.A.U.D., voté à la conférence nationale de Leipzig des 12-14 décembre, montre bien qu'elle était devenue, surtout du fait des Berlinois, une sorte d'organisation parallèle du K.A.P.D. Certes, elle nie que l'existence des partis politiques soit justifiée, «car le développement historique conduit à leur dissolution»; mais par ailleurs, elle déclare qu'elle ne luttera pas «contre l'organisation politique du K.A.P.D. qui partage son but et ses méthodes de combat, et qu'elle se propose même d'agir en accord avec lui dans la lutte révolutionnaire». Le but, c'est «la société sans classes, et la première étape qui y conduit est la dictature du prolétariat, c'est-à-dire la suprématie exclusive de la volonté du prolétariat sur celle de toutes les organisations politiques et économiques de la société, et son affirmation au moyen de l'institution des conseils». Quant à «l'affirmation graduelle de l'idée des conseils», elle s'identifie avec le «développement progressif de la conscience de soi de la classe prolétarienne». En s'appuyant sur les organisations illégales d'entreprise. I'A.A.U.D. se charge de la «révolution dans l'usine» et se propose de veiller à ce que «le pouvoir politique soit toujours exercé uniquement par l'Exécutif des conseils», dont les délégués, révocables à tout moment, sont les seuls «dictateurs» au sens étroit du terme, c'est-à-dire des «chefs», mais uniquement dans le sens de «conseillers» (Berater). De tout ce fatras, il ressort clairement que l'A.A.U.D. n'est qu'une simple doublure du K.A.P.D. dont elle approuve entièrement les bases programmatiques. (Cf. in Bock, cit., pp. 395-396, la motion de Leipzig.) [back]
  15. Cf. en appendice «Les tendances au sein de la IIIe Internationale». [back]
  16. Ibidem, «Le Parti Communiste allemand». [back]
  17. Cf. l'appendice ci-dessous et notre brochure Parti et classe (textes de 1921-1922) qui non seulement rétablit la conception marxiste des rapports entre l'un et l'autre, mais explique à quelles conditions le parti peut exercer une influence réelle sur la classe dont il est l'organe de combat révolutionnaire. [back]
  18. «Der historische Materialismus, für Arbeiter erklärt» von H. Gorter, Stuttgart, 1909. [back]
  19. «Weltrevolution und kommunistische Taktik» in «Der Kommunismus», n° 28-29, août 1920. Les autres citations de Pannekoek sont également tirées de cet article, ou encore de «Der neue Blanquismus», in «Der Kommunismus», Brème 1920, n° 27. De Gorter, nous citons des extraits de la brochure «Réponse à Lénine» (cf. en français, l'édition Librairie Ouvrière, 1930). [back]
  20. Cf. «Die Spaltung der KPD» (Spartakusbund, Francfort, 1920). Pour une analyse plus complète de la pensée de Gorter et de Pannekoek, cf. «Gorter, Lénine et la Gauche» dans «Programme communiste», No 53-54 (octobre 1971 - mars 1972) et «Sur Anton Pannekoek: Marxisme contre ldéalisme, ou le parti contre les sectes» dans le même organe, N° 56 (Juillet-Septembre 1972). [back]
  21. «Exprimer en toutes circonstances l'autonomie de l'ensemble des adhérents, tel est le principe fondamental d'un parti qui n'est pas un parti au sens traditionnel.» Le lecteur qui a lu attentivement ces pages a déjà compris qu'on ne fait ici que revenir d'une part à Bakounine, d'autre part à Proudhon, bref à la vieille polémique contre l'«autorité», le «Conseil général», la «dictature de Marx», etc. [back]
  22. C'est au contraire avec le gramscisme (que le docte Italien Corvisieri identifie pourtant avec le léninisme!) que le kaapédisme a non seulement un, mais plusieurs points de contact. Certains prétendent pourtant justifier l'équation abstentionnistes italiens = tribunistes et conseillistes par ce bel argument: «Il Soviet» a bien publié des articles de Pannekoek - Gorter!!! Mais «Il Soviet» a également publié «à titre d'information et de discussion» des articles de Lukacs et de bien d'autres, pourvu qu'ils aient été importants, tout en précisant qu'il ne pouvait pas «reprendre à son compte toutes les affirmations qui y sont contenues». Ce faisant, il agissait exactement comme toutes les revues officielles du Komintern: devrions nous accuser pour autant l'Exécutif de l'I.C. de... maladie tribuniste, ou encore imputer à Lénine des tendances... pannekoekiennes sous prétexte que dans «L'État et la Révolution», il a utilisé certains arguments de Pannekoek contre Kautsky? De la même façon, nous nous sommes nous aussi servis de certains de ses arguments pratiques en faveur de l'abstentionnisme, tout en gardant nos divergences de principe. La seule différence est que Lénine permit à Radek de qualifier le théoricien hollandais du kaapédisme d' «esprit le plus clair du socialisme occidental», ce qui aggravait uniquement le cas... de Lénine (!). En raisonnant de cette façon, on pourrait aussi bien attribuer allègrement à l'«Ordine nuovo» une tendance à l'abstentionnisme, sous prétexte qu'il accueillait bien dans ses colonnes des articles de... Sylvia Pankhurst! A quoi bon demander de la pudeur aux historiens opportunistes? Les Italiens Lepre-Levrero ne déduisent-ils pas du fait que «Il Soviet» reconnaissait que le K.A.P.D. était plus combatif que le K.P.D., que «nos préférences» allaient au premier?! Ils oublient que des réserves tout aussi essentielles que les nôtres n'avaient nullement empêché Lénine d'écrire dans «la Maladie infantile»:
    «
    Dans la mesure où j'ai pu examiner les journaux des communistes de gauche et des communistes en général en Allemagne, je remarque que les premiers ont sur les seconds l'avantage de mieux savoir mener l'agitation dans les masses»! [back]
  23. Cf. «La lettre à Lénine», reproduite en appendice. [back]
  24. Cf. «Les tendances au sein de la III° Internationale», ibidem. [back]
  25. Nous ne pouvons pas suivre ici toute l'histoire des rapports entre le K.A.P.D. et l'I.C. Convaincu de se situer «sans réserves sur le terrain de la III° Internationale», le K.A.P.D. envoya à Moscou une première mission en mai et une seconde en juillet 1920, mais lorsque les délégués Rühle et Merges eurent lu les «Conditions d'admission» ils ne voulurent même pas assister au II° Congrès et repartirent en tonnant contre la dictature du parti et de ses chefs. Rühle et Laufenberg-Wolffheim ayant été expulsés au cours de la même année, une nouvelle délégation, conduite cette fois par Gorter qui, entre temps, avait écrit la tristement célèbre «Réponse à Lénine», se heurte à Zinoviev et à Trotsky à l'Exécutif de novembre 1920 (la brillante critique des positions du K.A.P.D. constitué le même mois a été publiée en appendice à l'édition italienne de la «Réponse à Lénine», Rome, 1970). Cette délégation obtient toutefois l'admission provisoire du KAPD à l'Internationale comme «parti sympathisant avec voix consultative», après avoir acquiescé à la demande réitérée de l'I.C. d'entreprendre des démarches en vue de réintégrer le K.P.D. Au même moment une des «Unions» de la F.A.U. anarcho-syndicaliste, la «Libre Union des Travailleurs de Gelsenkirchen», était accueillie dans l'Internationale Syndicale Rouge.
    Malgré tout, la rupture eut lieu au IIIe Congrès mondial (juillet 1921), le Komintern ayant reconnu que tous les efforts pour redresser le KAPD étaient désormais vains et le KAPD s'étant convaincu de son côté du fait que «l'idée de créer une opposition au sein de la III° Internationale est une illusion.». En septembre 1921, il jeta donc les bases d'une nouvelle Internationale, «l'Internationale Ouvrière Communiste», (en allemand Kommunistische Arbeiter Internationale ou K.A.I.). Celle-ci approuva en août 1922 des thèses proclamant que la IIIe Internationale «création russe» et en conséquence … demi-prolétarienne seulement, avait été «dès l'origine en partie contre-révolutionnaire» et de ce fait avait «amené non pas à la victoire, mais à la défaite du prolétariat même dans les pays européens». Après quoi lesdites thèses reprenaient toutes les idées dont nous avons déjà parlé à propos du KAPD allemand. Étant donnés ces faits, il est tout à fait naturel que les représentants de ce courant aient abouti par divers chemins soit au démocratisme pur, soit à l'anarchisme: ils n'avaient pas «le choix»!
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  26. C'est à Brême que, déjà avant la guerre, militaient les «gauchistes» Frölich, Knief, Pannekoek etc... Quant à Gorter il fut membre du bureau de l'I.C. à Amsterdam en 1919-20. [back]
  27. Le lecteur trouvera exposée en détail et dans son développement historique réel la théorie de la révolution double, que Lénine appliquait de toute évidence à la Russie arriérée et non à l'Occident avancé, dans l'article «Critique de la théorie de la révolution permanente», in «Programme Communiste», n° 57. [back]
  28. Bien entendu, Lénine (c'est-à-dire le bolchevisme) défendait déjà ces positions, même dans la révolution double de Russie. Il n'empêche qu'il a toujours défini le régime soviétique, même après la victoire d'Octobre, comme une «dictature démocratique du prolétariat et des paysans», dans ce sens que le prolétariat ne pouvait espérer s'y maintenir au pouvoir sans faire aucune concession économique à la paysannerie produisant pour le marché. Il n'empêche également que «La Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité» ratifiée par le 3e Congrès pan-russe des soviets (janvier 1918) présente, en dépit de caractéristiques déjà socialistes, des analogies avec les Constitutions historiques des révolutions anglaise et française, dans ce sens qu'elle parle encore du «peuple» et de ses «droits», chose qui n'aurait même pas été concevable dans une révolution purement prolétarienne et socialiste (Cf. «L'Économie russe d'octobre à nos jours», par. «Révolutions et Constitutions bourgeoises», p. 21, Ed. «Programme Communiste»). C'est dans ce sens que la Gauche «Italienne» exigeait «une plus grande intransigeance» en Occident [back]
  29. Il suffit de rappeler aux «historiens» qu'une des premières publications du P.C. d'Italie dirigé par la Gauche a été la brochure «La Question agraire» d'A. Bordiga qui analyse à fond les différentes couches sociales de la paysannerie, ainsi que les différentes tactiques que le parti doit appliquer dans tous les cas où il peut s'assurer soit leur appui soit au moins leur neutralité, alors que dans d'autres cas il doit au contraire exclure ces deux possibilités. [back]

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Source: «Programme Communiste», numéro 58, avril 1973

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