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LA GAUCHE MARXISTE D'ITALIE ET LE MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL
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Content:

13) Premières tentatives de contacts internationaux
I.
Fraction communiste abstentionniste du parti socialiste italien
II. Fraction communiste abstentionniste du parti socialiste italien
En conversant avec la camarade Louise Saumoneau
En manière de conclusion
Notes
Source


La gauche marxiste d'Italie et le mouvement communiste international

13) Premières tentatives de contacts internationaux
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La Fraction Communiste Abstentionniste s'était constituée officiellement à la suite du Congrès de Bologne (5-8 octobre 1919) au sein du P.S.I. qui avait adhéré à l'Internationale Communiste au mois d'avril. Ainsi que cela avait été annoncé dans le communiqué de clôture du congrès, elle tenta d'établir au cours des mois qui suivirent une série de liaisons internationales, en particulier avec Moscou.

Malgré la constitution de l'Internationale au Premier Congrès des 2-19 mars 1919, les informations qui parvenaient à Moscou sur la situation en Europe occidentale, et en particulier sur l'évolution des partis socialistes, étaient rares, incomplètes et souvent erronées. Les contacts directs manquaient ou étaient si fragiles qu'en Italie, le parti ne connut les premières thèses et circulaires fondamentales de la IIIe Internationale qu'au début de 1920: il ne pouvait avoir que des notions confuses et approximatives sur le difficile processus de formation des partis communistes européens. Les choses n'allaient d'ailleurs pas mieux dans le sens inverse, malgré la présence en Europe occidentale d'émissaires plus ou moins qualifiés du Komintern, représentant le fameux «œil de Moscou», Degot d'abord, puis Niccolini-Liubarski et enfin Chiarini-Haller.

Il n'est donc pas étonnant que Lénine ait salué le résultat du congrès de Bologne comme un important succès du communisme international, et considéré Turati, le pur réformiste, comme un représentant du centre et non de la droite, et donc Serrati, Lazzari, etc., comme des représentants de la gauche. Ce jugement erroné pesa sur le processus de formation de l'organisation mondiale du prolétariat révolutionnaire, et ce n'est qu'après son Second Congrès (juillet-août 1920) que le véritable visage du maximalisme italien commença à apparaître clairement aux artisans de la révolution d'Octobre. Pour la Fraction communiste abstentionniste, il était d'autant plus urgent de prendre directement contact avec Moscou et de faire connaître aux dirigeants de l'Internationale la nature, les positions et les perspectives de développement du communisme en Italie, en supprimant du même coup l'obligation paradoxale de partager la vie du P.S.I. qui s'imposait aux véritables communistes, étant donnée l'adhésion de celui-ci à l'Internationale.

Malheureusement, les deux lettres envoyées par la Fraction le 10 Novembre 1919 et le 11 janvier 1920 au Comité central (en réalité l'Exécutif) de l'Internationale communiste ne sont jamais parvenues à Moscou: peu importe à qui elles furent confiées, mais elles finirent toutes deux dans les archives de la police italienne, ce qui confirme la fragilité du réseau organisatif construit en Europe par les émissaires du Komintern. Or non seulement cette perte empêcha les bolcheviks de connaître les véritables positions de la gauche en Italie, mais elle retarda de presque un an la révision graduelle de leur jugement sur le maximalisme serratien, fraction majoritaire du P.S.I., et, de façon plus générale, leur reconnaissance du fait qu'en Europe les critères de sélection des partis-membres de l'I.C. devaient être beaucoup plus rigoureux.

La première fut écrite avant que les premiers textes de l'I.C. soient parvenus en Italie (début 1920), tandis que la seconde se réfère au contraire à la lettre de Lénine et la circulaire de Zinoviev publiées ci-dessous dans l'appendice. Elles montrent toutes deux clairement que tout ce que nous avons dit ci-dessus des positions de la Gauche d'Italie n'a rien d'une reconstruction a posteriori, mais est parfaitement conforme aux positions prises dès le début:

I
Fraction communiste abstentionniste du parti socialiste italien

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Comité central Naples, Borgo S. Antonio Abate, 221

Au Comité de Moscou de la IIIe Internationale

Notre fraction s'est constituée après le congrès de Bologne du Parti socialiste italien (6-10 octobre 1919), mais elle avait commencé auparavant sa propagande au moyen du journal Le Soviet de Naples, et convoqué une réunion le 6 juillet 1919 à Rome au cours de laquelle fut approuvé le programme présenté ensuite au Congrès. Nous vous envoyons une collection du journal et plusieurs copies du programme et de la motion qui furent soumis ensemble au vote du congrès.

Il est bon de noter tout d'abord que pendant toute la durée de la guerre, il y eut au sein du Parti un fort mouvement extrémiste qui s'opposait à la politique trop faible du groupe parlementaire, de la Confédération Générale du Travail - parfaitement réformistes - et de la Direction du Parti elle-même, bien qu'elle ait été révolutionnaire intransigeante au sens des décisions des congrès d'avant-guerre. La Direction a toujours été divisée en deux courants à l'égard du problème de la guerre; le courant de droite était dirigé par Lazzari, auteur de la formule «ni adhérer ni saboter»; le courant de gauche par Serrati, directeur de l' «Avanti!». Dans toutes les réunions tenues durant la guerre, les deux courants furent pourtant solidaires, et tout en faisant des réserves sur l'attitude du groupe parlementaire, ils ne s'opposaient pas à lui de façon décidée. Des éléments de gauche étrangers à la direction du Parti luttaient contre cette équivoque en se donnant pour but d'éliminer les réformistes du groupe et d'adopter une action plus révolutionnaire.

Le congrès de Rome de 1918, tenu peu après l'armistice, fut incapable même seulement de rompre avec la politique conciliatrice des députés, et la Direction, bien qu'elle s'adjoignît des éléments extrémistes comme Gennari et Bombacci, ne changea pas substantiellement sa position, atténuée par la faiblesse dont elle faisait preuve envers certaines manifestations de la droite hostile à l'orientation de la majorité du Parti.

Après la guerre, en apparence, tout le Parti prit une orientation «maximaliste» en adhérant à la IIIe Internationale. L'attitude du Parti ne fut pourtant pas satisfaisante du point de vue communiste; nous vous prions de voir dans Le Soviet les polémiques avec le groupe parlementaire, avec la Confédération (à propos de la «Constituante professionnelle») et avec la Direction elle-même, plus spécialement à propos de la préparation de la grève des 20 et 21 juillet.

Avec d'autres camarades de toute l'Italie, nous nous sommes immédiatement orientés vers l'abstentionnisme électoral, que nous avons défendu au congrès de Bologne. Nous désirons qu'il soit clair qu'au congrès nous nous sommes séparés de tout le reste du Parti non seulement sur la question électorale, mais encore sur celle de la scission du Parti.

La fraction «maximaliste électoraliste», majoritaire au congrès, avait accepté elle aussi la thèse de l'impossibilité du maintien des réformistes au sein du Parti, mais elle y renonça à cause de considérations purement électorales malgré les discours anti-communistes de Turati et Treves.

Cela constitue un fort argument en faveur de l'abstentionnisme: la constitution d'un parti purement communiste ne sera pas possible si l'on ne renonce pas à l'action électorale et parlementaire.

Dans les pays occidentaux, la démocratie parlementaire prend des formes d'un caractère tel, qu'elle constitue l'arme la plus formidable pour dévier le mouvement révolutionnaire du prolétariat.

Depuis 1910-1911, la gauche de notre parti est engagée dans la polémique et la lutte contre la démocratie bourgeoise, et cette expérience conduit à conclure que dans l'actuelle période révolutionnaire à l'échelle mondiale, tout contact avec le système démocratique doit être coupé.

La situation actuelle en Italie est la suivante: sûr de remporter ainsi un grand succès électoral, le Parti mène campagne contre la guerre et les partis qui ont été favorables à l'intervention, mais comme le gouvernement actuel est formé par les partis bourgeois opposés à la guerre en 1915, cela détermine une certaine confluence entre l'action électorale du Parti et la politique du gouvernement bourgeois.

Comme tous les ex-députés réformistes sont à nouveau candidats, le gouvernement Nitti, qui entretient avec eux de bons rapports comme le prouvent les dernières vicissitudes parlementaires, fera en sorte qu'ils soient réélus. Par la suite, l'action du Parti, déjà épuisé par les grands efforts de l'actuelle campagne électorale, se perdra en polémiques contre l'attitude conciliatrice des députés. Nous aurons ensuite la préparation des élections municipales en juillet 1920; pendant de longs mois, le parti ne fera ni propagande ni préparation sérieusement révolutionnaires.

Il faut souhaiter que des événements imprévus ne viennent pas surprendre le parti et le balayer (85).

Nous accordons de l'importance à la question de l'action électorale et nous pensons qu'il n'est pas conforme aux principes communistes de laisser chaque parti adhérant à la IIIe Internationale prendre sa décision à ce sujet. Le Parti communiste international devrait examiner et résoudre ce problème.

Aujourd'hui, nous nous donnons pour but de travailler à la constitution d'un parti vraiment communiste, et c'est en ce sens que notre fraction travaille au sein du P.S.I. Nous souhaitons que les premiers événements parlementaires poussent vers nous beaucoup de camarades, de manière que nous puissions réaliser la scission d'avec les social-démocrates.

Au congrès, 67 sections avec 3.417 voix ont voté pour nous, tandis que les maximalistes électoralistes l'emportaient avec 48.000 voix et que la droite recueillait 14.000 voix.

Nous sommes également en désaccord avec les maximalistes sur d'autres questions de principe; pour abréger, nous joignons une copie du programme approuvé au congrès et qui est aujourd'hui le programme du Parti (malgré le changement de programme, pas un seul adhérent n'a quitté le parti), avec quelques-unes de nos observations.

Il faut noter que nous n'entretenons pas de rapports de collaboration avec des mouvements étrangers au parti comme les anarchistes et les syndicalistes, parce que ceux-ci suivent des principes non communistes et sont opposés à la dictature prolétarienne; ils nous accusent même d'être plus autoritaires et centralisateurs que les autres maximalistes du parti. Voyez à ce sujet les polémiques dans Le Soviet.

En Italie, un travail complexe de clarification du programme et de la tactique communistes est nécessaire, et c'est à lui que nous consacrerons toutes nos forces. Si l'on ne réussit pas à organiser un parti qui s'occupe uniquement et systématiquement de la propagande et de la préparation communiste au sein du prolétariat, la révolution pourra être vaincue.

Dans le domaine tactique et spécialement en ce qui concerne la constitution des Soviets, il nous semble que même nos amis commettent des erreurs, avec le danger de tout limiter à une modification réformiste des syndicats de métier. On travaille en fait à constituer des comités d'usine, comme à Turin, et l'on réunit ensuite tous les commissaires d'une industrie donnée (métallurgie) qui prennent la direction du syndicat professionnel en nommant son comité exécutif.

On reste ainsi en dehors des fonctions politiques des Conseils ouvriers auxquelles il faudrait préparer le prolétariat, bien que, selon nous, le problème le plus important soit d'organiser un puissant parti de classe (parti communiste) qui prépare la conquête insurrectionnelle du pouvoir.

Nous désirons vivement connaître votre opinion:

a) Sur l'électoralisme parlementaire et municipal et l'opportunité d'une décision de l'Internationale communiste sur ce sujet;

b) Sur la scission du parti italien;

c) Sur le problème tactique de la constitution des Soviets en régime bourgeois et sur les limites de cette action.

Nous vous saluons, ainsi que le grand prolétariat russe, pionnier du communisme mondial.

Naples, le 10 novembre 1919.

II
Fraction communiste abstentionniste du parti socialiste italien

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S'il en était besoin, ces deux lettres suffiraient déjà à convaincre le lecteur du fait que ce que nous avons longuement développé dans les paragraphes ci-dessus sur notre double lutte contre le centrisme (87) d'une part et la déviation anarcho-syndicaliste de l'autre n'est nullement une construction a posteriori, mais une réalité historique attestée par tous les documents d'époque.

En ce qui concerne les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires, notre polémique contre eux avait d'ailleurs des précédents remontant bien avant la guerre (88). Les Industrial Workers of the World (I.W.W. ou, familièrement, woblies) avaient eu le mérite d'avoir organisé dès le début du siècle, contre l'American Federation of Labor (A.F.L.), un réseau de syndicats d'industrie ouverts à tous les ouvriers sans distinction de race, de nationalité ou de qualification, et tout spécialement aux manœuvres et aux émigrés surexploités, et d'avoir dirigé de puissantes grèves, avant et pendant la guerre, malgré les interdictions des bonzes confédéraux. Dans la période d'après-guerre, ces militants combatifs furent l'objet de persécutions féroces; cela n'a rien d'étonnant puisqu'ils étaient les seuls à lancer le vieux cri de guerre prolétarien au pays de Cocagne de la prospérité capitaliste: «La classe ouvrière et la classe des entrepreneurs n'ont rien en commun (...). Entre ces deux classes, la lutte ne peut cesser avant que les travailleurs du monde entier ne se soient organisés en classe, aient pris possession de la terre et des installations productives, et aient aboli le système salarial!». Leur combativité ne pouvait toutefois faire oublier qu'ils ne dépassaient, ni ne voulaient dépasser, la limite de l'association syndicale, conçue en outre comme une forme intrinsèquement révolutionnaire parce qu'organisée sur la base de l'industrie; et que s'ils brandissaient le drapeau de l'action directe et de la grève générale, ils repoussaient par principe la lutte politique (dont ils ne parvenaient pas à comprendre qu'elle pouvait être autre chose qu'une lutte parlementaire) et donc son organe, le parti de classe, qui exprimait pour eux la domination des «chefs» sur les «masses», la grève générale leur apparaissant du reste comme un moyen miraculeux apte à provoquer à lui seul, uniquement en paralysant la production, l'écroulement du «système», sans insurrection armée et à plus forte raison sans dictature et sans terreur. D'autre part, ils s'imaginaient, comme les ordinovistes italiens, qu' «en s'organisant par l'industrie, on crée la structure de la nouvelle société au sein de l'ancienne», remplaçant ainsi le gradualisme réformiste par une sorte de «gradualisme révolutionnaire» excluant la prise du pouvoir politique: les syndicats «industriels» se seraient ensuite unis en un seul grand syndicat, One Big Union, qui aurait assumé la direction plus ou moins planifiée de l'économie socialiste. On trouvait donc chez eux un élément de syndicalisme à la Sorel; même dans l'aile «politique» du mouvement, regroupée autour de Daniel de Leon et qui, en 1908, s'était séparée de la vieille organisation, le parti était réduit à remplir des fonctions purement éducatives, à éclairer les consciences.

Les Shop stewards, forts surtout en Écosse et dans la métallurgie et les chantiers navals anglais, avaient au contraire constitué un réseau de «délégués d'atelier» élus directement par le personnel, dans lequel s'exprimait la volonté de lutte et le dégoût pour la pratique ultra-collaborationniste des Trade Unions de larges couches d'ouvriers non-qualifiés; bien que sensibles, pendant les agitations, aux exigences de la centralisation des forces et des directives, ils restèrent toujours jalousement fidèles à un type d'association basé sur l'entreprise, localiste, autonomiste et fédératif; le lieu de travail était pour eux, tout à la fois la source de l'instinct de classe et le terrain d'élection de la «démocratie ouvrière» authentique, la base de la nouvelle société et la clé de voûte du mode de production socialiste. Acteurs de grandes batailles, les I.W.W. comme les shop stewards divergeaient donc de la vision marxiste propre à la IIIe Internationale, tant sur le plan programmatique et tactique, que sur le plan des finalités et de la théorie: ils étaient antiparlementaires et abstentionnistes, mais par «horreur des chefs»; ils étaient contre les syndicats traditionnels, mais parce qu'ils croyaient avoir découvert une forme syndicale (l'union industrielle ou le conseil d'usine) intrinsèquement révolutionnaire; ils concevaient la société future en termes proudhoniens ou bakouniniens, comme un réseau de «communes» autonomes ou de «syndicats» se suffisant à eux-mêmes. Les lueurs de l'incendie d'Octobre les attiraient vers la IIIe Internationale (Rosmer, entre autres, reconnaîtra que presque tous avaient pris «L'État et la révolution» de Lénine pour une... révision du marxisme dans un sens anarchiste ou anarcho-syndicaliste, et les soviets pour une nouvelle édition des communautés autogérées de la mythologie libertaire), et Moscou inclinait à leur ouvrir la porte, à cause du robuste instinct de classé dont ils étaient animés et malgré leur horreur de la politique et du parti (89). En les regroupant dans la catégorie du syndicalisme, l'article déjà cité du «Soviet», tout en reconnaissant la vigoureuse réaction au collaborationnisme (et même, en temps de guerre, au chauvinisme) de 1'A.F.L. et des Trade Unions qu'ils incarnaient, précisait:

Les mois et les années qui suivirent démontrèrent aux bolcheviks que rien ne pouvait accomplir le miracle de faire adhérer, par exemple, les I.W.W. américains, les shop stewards britanniques ou, sur le plan politique, les syndicalistes français (les rares - et douteuses - exceptions individuelles confirmant la règle), aux positions classiques et invariantes du marxisme: ce qui valait déjà pour le K.A.P.D. allemand, sur lequel nous ne reviendrons pas ici, valait à plus forte raison pour eux. Quant aux syndicats, il sera même impossible d'obtenir leur adhésion en bloc à l'Internationale syndicale rouge fondée en 1921 pour s'opposer à l'Internationale d'Amsterdam.

Au congrès de mars 1919 où l'I.C. fut constituée, seuls quelques groupes et partis d'Europe occidentale avaient pu se faire représenter. Il n'y avait pas de délégués italiens ni français, et la délégation la plus importante, celle d'Allemagne, avait fait par la bouche d'Albert (pseudonyme d'Eberlein) de graves réserves sur l'opportunité de fonder officiellement l'Internationale. L'argument - typique du spartakisme - était que les masses n'auraient pas compris la nécessité d'une nouvelle organisation internationale et auraient même vu en elle un nouvel obstacle sur la voie de l' «unité» tellement attendue - comme si la tâche du parti de classe, en tant que «conscience» du prolétariat, n'était pas précisément d'anticiper sur les développements que les masses ne ressentiraient comme inévitables que plus tard et de les orienter dès le début dans ce sens. Quoi qu'il en soit la résistance obstinée du délégué allemand, lié par un mandat impératif, faillit aboutir à l'ajournement de la constitution du Komintern, le K.P.D. étant, en mars 1919, le seul grand parti communiste existant en Europe, en outre auréolé par le sacrifice de ses meilleurs militants, alors qu'en Angleterre et en Amérique, le mouvement ouvrier était hétérogène, fragmenté en nombreux courants; les partis ou les groupes déjà formés en Suisse, en Autriche (90), en Scandinavie, en Hollande étaient minuscules et d'une solidité douteuse; les noyaux communistes en étaient au stade embryonnaire en France, tandis que, comme on sait, la Fraction Communiste Abstentionniste n'était même pas encore officiellement constituée en Italie.

La France se trouvait précisément être un des rares pays dont nous ayons pu connaître directement la situation, grâce à une conversation avec Louise Saumoneau, représentant ce Comité pour l'adhésion à la IIIe Internationale (auparavant Comité pour la reprise des relations internationales, qui fit adhérer des groupes ouvriers minoritaires aux conférences de Zimmerwald et Kienthal) auquel on devait la première initiative pour la formation d'un nouveau parti en rupture avec la S.F.I.O. enfoncée jusqu'au cou dans la boue de l' «union sacrée». La composition du Comité était toutefois très hétérogène, les syndicalistes comme Monatte, Monmousseau, Péricat, Rosmer dominant un groupe peu nombreux de socialistes de gauche (Loriot, Cartier); et si l'on ne pouvait dénier aux premiers un fort sentiment révolutionnaire, il était tout à fait clair qu'un parti communiste solidement lié aux principes marxistes ne pouvait guère naître sur cette base (il naîtra malheureusement en 1920 sur des bases encore plus douteuses). Nous reproduisons ici le commentaire du «Soviet» du 20 octobre 1919 sur la rencontre avec la camarade française, pour démentir une fois de plus les «reconstitutions» posthumes qui assimilent la Gauche en Italie aux différentes «oppositions» de type anarcho-syndicaliste

En conversant avec la camarade Louise Saumoneau
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Le diagnostic sera malheureusement confirmé les années suivantes, lorsque le parti français, constitué d'une droite et d'un centre mal contre balancés par une gauche non intégralement communiste, naviguera comme un bateau sollicité par des courants contraires, et que l'Internationale devra intervenir de façon répétée pour le remettre dans la bonne voie, quitte à constater un peu plus tard qu'elle avait été une nouvelle fois perdue.

Comme Louise Saumoneau, l'Anglaise Sylvia Pankhurst (elles désertèrent toutes deux le mouvement communiste dès 1920) avait assisté au congrès de Bologne, puis participé à la réunion internationale d'Imola, le 10 octobre 1919. Reproduisant un article de cette représentante de la Socialist Worker's Federation - un des nombreux groupes extrémistes d'Angleterre - le «Soviet» du 20 octobre observait combien tardait à apparaître dans la classe ouvrière anglaise l'idée, que nous partagions avec tous les marxistes, «d'une activité politique qui ne soit pas parlementaire, mais qui mène l'action révolutionnaire de classe, qui est une action essentiellement politique». La suite ne confirmera que trop ce retard historique, et montrera accessoirement que, bien qu'elle ait été abstentionniste, Sylvia Pankhurst était plus proche de l'«Ordine nuovo» que de nous.

A la réunion internationale d'Imola, placée sous l'égide maximaliste, et de caractère tout platonique, avaient participé des délégués suisses et autrichiens et, en la personne du Français Paul Faure, la fine fleur du social-démocratisme d'alors. Elle avait exprimé sa totale adhésion aux principes de la IIIe Internationale, encore inconnus de tous ou presque, et elle avait chargé le P.S.I. de convoquer une conférence internationale destinée à préparer «un comité de coordination de la préparation à la dictature (!!!) qui, dans l'immédiat, organise pratiquement le sabotage et le boycottage des moyens militaires envoyés par l'Entente aux ennemis de la République des Soviets en Russie». Elle avait également décidé de lancer un manifeste aux travailleurs de tous les pays pour confirmer la rupture avec tous ceux qui avaient trahi l'internationalisme pendant la guerre et inviter les camarades des divers pays à travailler pour le détachement de leurs partis respectifs de la IIe Internationale et leur adhésion à la IIIe. Inutile de dire que ni la conférence ni le manifeste ne virent jamais le jour...

Comme on voit, le bilan est maigre, et il explique pourquoi, dès 1919-1920, notre courant s'est trouvé constituer, bien malgré lui, le seul courant de gauche communiste en Europe.

En manière de conclusion
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Si la polémique contre la tactique des non-marxistes qui s'étaient décerné à eux-mêmes le titre de «communistes de gauche» avait été subordonnée à une polémique essentiellement théorique, on aurait évité des équivoques qui, par la suite, devaient se révéler pernicieuses, et ce fut précisément un des buts de la bataille de notre Fraction au IIe Congrès (91) que d'obtenir ce résultat capital, en ce qui concerne non seulement les «communistes de gauche», mais tout groupe ou parti désirant adhérer à l'Internationale.

De toute façon, la réponse de Lénine dans «La Maladie infantile» s'inscrit dans le plan des bolcheviks qui, pris dans l'étau d'une situation mondiale dramatique, s'efforçaient de forger l'Internationale avec les forces «disponibles», même décevantes et manquant de maturité, comptant sur leur direction de fer et sur de puissantes luttes de classe qui pouvaient encore avoir une issue positive pour en remodeler les matériaux constituants. En 1918, Lénine avait écrit:

«L'histoire [...] a pris un chemin si particulier qu'elle a donné naissance, vers 1918, à deux moitiés dépareillées de socialisme, proches l'une de l'autre, exactement comme deux futurs poussins sous la coquille commune de l'impérialisme mondial. L'Allemagne et la Russie incarnent en 1918, de toute évidence, la réalisation matérielle des conditions économiques, productives, économico-sociales du socialisme d'une part, et de ses conditions politiques d'autre part. Une révolution prolétarienne victorieuse en Allemagne briserait d'emblée, avec une extrême facilité, toute la coquille de l'impérialisme (faite, malheureusement, de l'acier le meilleur, et que ne peuvent briser de ce fait les efforts de n'importe quel... poussin) et elle assurerait à coup sûr la victoire du socialisme mondial, sans difficultés ou avec des difficultés négligeables, à condition évidemment de considérer «les difficultés» à l'échelle mondiale et non à celle des philistins petits-bourgeois». (92)

Jusqu'au printemps de 1920, les deux «moitiés du socialisme» étaient malheureusement restées dépareillées. C'est seulement dans la conjoncture qui s'ouvre alors que la dictature bolchevique semble avoir des chances de recevoir d'Europe centrale et en particulier d'Allemagne non plus seulement «les leçons du capitalisme» pour «combattre au besoin par des moyens barbares la barbarie russe» (Lénine), mais l'oxygène d'une puissante poussée révolutionnaire. Comme nous avons essayé de le montrer ci-dessus, il est pourtant clair que les conditions subjectives indispensables à une issue victorieuse de la crise ne sont pas à la hauteur des potentialités objectives de la situation mondiale: les «conditions politiques», dont l'organe-parti est la plus importante, sont loin d'être aussi mûres que les «conditions matérielles». Cela se traduit dans le fait que l'encadrement théorique, programmatique et donc organisationnel des avant-gardes ouvrières est trop défectueux pour assurer à la poussée instinctive des masses la ferme direction dont elle aurait besoin. La situation étant pressante dans le monde comme en Russie, on peut dire qu'en tant que mouvement organisé (ou «parti formel»), nous étions nés trop tard. Mais comme d'autre part, ce qui importait n'était pas une assimilation purement intellectuelle de la théorie, mais sa traduction dans la pratique, dans le combat militant, selon l'exemple incomparable donné par l'Octobre rouge et la guerre civile qui suivit en Russie, on peut dire qu' à cet égard nous étions nés trop tôt. Il aurait fallu du temps pour que les deux branches de ces ciseaux se referment, mais le temps manquait. C'est cette réalité objective qui conditionnait les bolcheviks lorsqu'ils s'efforçaient de «prendre par la main» un mouvement qui n'était pas mûr, mais dont ils savaient bien que leur propre sort dépendait. Elle nous conditionnait tout autant, dans la situation pratique différente où nous nous trouvions, car voyant disparaître les possibilités révolutionnaires à brève échéance, nous nous préoccupions d'en sauver les conditions subjectives pour l'avenir, sans pouvoir néanmoins fermer les yeux sur le terrible dilemme dans lequel ce déphasage enfermait la révolution, surtout là où elle avait remporté la victoire. A la base de la tentative des bolcheviks, il y avait des déterminations objectives, si bien que tout en sentant les dangers qu'elle comportait et que nous montrions ouvertement, nous ne pouvions pas ne pas lui prêter notre concours; tout ce que nous pouvions faire, c'était de nous efforcer dans la mesure de nos moyens d'en réduire au minimum les terribles risques. (93)

Telle est la première réponse à faire aux historiens qui, cédant à l'éternelle tentation des si et des mais, demandent avec regret pourquoi nous ne nous sommes pas faits les promoteurs d'une opposition internationale de gauche à ce moment-là ou six ans plus tard. La seconde réponse est tellement simple qu'elle en paraît banale: même à supposer que nous l'ayons voulue, toutes les conditions d'une tentative de ce genre faisaient défaut, et en premier lieu, la plus essentielle de toutes: la parfaite homogénéité théorique. Une fois écartés pour des raisons de principe le K.A.P.D., les tribunistes hollandais, les ouvriéristes anglais, les deléonistes américains, qui se situaient tous hors du marxisme, il ne restait rien, pas le moindre courant proche de nos thèses. Ce ne sont pas des partis comme ceux de Belgique ou de Suisse ou le groupe surtout hongrois réuni autour de la revue viennoise «Kommunismus» qui pouvaient combler ce vide, car leur consistance théorique était douteuse. Tout ce qu'ils avaient de commun avec nous était un vague abstentionnisme, que nous ne considérions pas en soi comme une caractéristique de la gauche communiste, à plus forte raison s'il était purement occasionnel, lié à telle année ou tel semestre, à tels chefs ou sous-chefs! Or l'abstentionnisme des deux premiers ne passa pas le cap de l'année 1920; quant au troisième, il n'était favorable au boycottage des élections et du parlement qu'en période révolutionnaire, ce que même un... Lévi admettait! D'ailleurs, en théorie, ce groupe avait l'éclectisme de Lukäcs et en politique, celui de Bela Kun (94). Nous qui demandions que l'Internationale établisse un barrage contre toutes les infiltrations étrangères, nous étions bien décidés à en imposer un semblable dans notre propre camp, et c'est pourquoi au IIe Congrès nous demandâmes que seuls votent nos thèses abstentionnistes les groupes d'accord avec leur impostation marxiste générale. Rares furent ceux qui les votèrent, et encore prouvèrent-ils à brève échéance qu'ils étaient en désaccord avec nous précisément sur des questions de fond. Ayant critiqué la méthode des fusions entre partis ou débris de partis employée par le Komintern, il est de même bien clair que nous ne pouvions pas suivre à notre tour cet exemple en constituant une opposition intérieure de gauche privée de toute homogénéité. C'est pour cette raison de principe qu'en 1926, nous avons repoussé une semblable proposition de Korsch (95), et nous aurions répondu de la même façon en 1920 à quiconque nous aurait offert de constituer le «bloc» traditionnel, ce que personne ne fit d'ailleurs.

Le mouvement communiste d'alors avait atteint son zénith avec le bolchevisme, qui avait rigoureusement défini les grandes questions de théorie, de but final, de principes et de programme. Certes, il restait à compléter cette œuvre grandiose par une systématisation correspondante des problèmes de tactique et d'organisation des partis en voie de formation, mais on ne pouvait le faire qu'en travaillant sur cette base, en lui apportant la contribution d'un bilan des luttes de classe et des batailles révolutionnaires séculaires de l'Europe pleinement capitaliste. Pour cela, il fallait garder intact ce patrimoine commun, au lieu de l'altérer et de le déformer comme les immédiatistes et les spontanéistes à la Pannekoek-Gorter. Il fallait, en les transposant dans l'aire du capitalisme développé, dégager en pleine lumière ses implications tactiques et organisationnelles, dans la nette conscience du fait que le moindre écart dans ce domaine risque de conduire tôt ou tard à une déviation des principes. Le même cours historique qui «vers 1918» avait donné naissance «à deux moitiés dépareillées de socialisme» avait voulu que, dans la moitié occidentale, les partis qui se proclamaient communistes adoptent la doctrine et le programme des bolcheviks sans s'être complètement débarrassés des traditions parlementaire et légaliste, comme le parti communiste allemand de 1920 (96), ou bien adhèrent au Komintern sans même avoir assimilé cette doctrine et ce programme et en restant enfoncés jusqu'au cou dans cette tradition, comme le Parti Socialiste d'Italie et, ajouterons-nous, le Parti «Communiste» issu de la scission de Tours en France (97). Il avait voulu, d'autre part, que des regroupements imperméables à la théorie marxiste restaurée par les camarades russes expriment souvent mieux que les partis «communistes» eux-mêmes l'élan de classe du prolétariat, son anti-parlementarisme et son anti-conformisme instinctifs. Certes paradoxale, telle était pourtant la dure réalité. Dans ces conditions, le bolchevisme risquait fort d'être accepté dans «l'accessoire» et rejeté dans «l'essentiel». Le danger était que «La Maladie infantile» de Lénine soit applaudie à cause de sa polémique contre l'abstentionnisme, qui visait en réalité les résurgences anarchistes ou syndicalistes, et que ce qui en faisait la substance révolutionnaire, à savoir la condamnation du parlementarisme, du démocratisme, du fédéralisme et la revendication de la dictature et de la centralisation soit oublié; et, inversement, que les principes qu'elle défendait, à savoir le parti comme organe de la classe, la direction de la révolution et de la dictature par le parti, le pouvoir prolétarien comme arme de la transformation économique à l'échelle mondiale, soient rejetés par haine de l'anti-abstentionnisme qui y était défendu par Lénine. Il n'y avait encore rien de volontariste dans l'effort de l'Exécutif de Moscou pour discipliner les partis ou les groupes qui s'approchaient de l'Internationale et pour en accélérer la maturation en dirigeant centralement l'action à l'échelle mondiale: cet effort répondait à leurs tâches de militants et aux exigences objectives de cette phase de l'histoire et était totalement exempt du «praticisme» et de l' «empirisme» qui triompheront plus tard. C'est si vrai que dans les thèses rédigées par Lénine et ses camarades pour le IIe Congrès, il n'y a pas une seule question tactique qui ne soit posée en étroite liaison avec les questions de principe, si bien qu'aujourd'hui encore les communistes révolutionnaires doivent se reporter à elles, car elles sont une conquête théorique définitive. Pour notre part, nous les aurions voulu plus complètes et surtout plus rigides dans leurs applications tactiques, c'est-à-dire différentes en degré, mais non en nature.

Seul l'avenir pouvait dire si nous avions raison de craindre que les insuffisances tactiques se transforment en une débandade théorique et finalement en un abandon total de la doctrine, du but final, des principes et du programme. Nous devions nous battre pour que cela n'arrive pas, en ne faisant jamais de nécessité vertu et en tâchant de sauvegarder au moins une base solide d'où le mouvement pût repartir dans l'avenir, pour le cas où le cours pris par l'histoire dans la phase d'alors aurait été irréversible et où nous n'aurions pas réussi à nous imposer. Les «esprits pratiques» peuvent sourire de notre «entêtement» à ne pas capituler: nous leur répondrons que c'est à un «entêtement» semblable qu'avait tenu la force des bolcheviks et que c'est eux qui nous en avaient donné l'exemple. Nous n'aspirions pas à des trophées de victoire pour nous: nous sentions le devoir de lutter pour que le mouvement communiste mondial sorte vainqueur d'un dur combat et c'est uniquement pour que cette perspective se réalise que nous avons multiplié les cris d'alarme.

Quand furent connues en Italie la lettre de Lénine aux «communistes italiens, français et allemands» et la circulaire Zinoviev sur «Le parlement et la lutte pour les Soviets» (98), nous y avons répondu avec des arguments relevant de la même doctrine et du même programme que ceux des bolcheviks, repoussant tout rapprochement entre nous et les immédiatistes soi-disant «de gauche», héritiers du démocratisme dans sa version anarcho-syndicaliste. C'est donc au nom des principes que le mouvement prolétarien occidental avait précisément tant de mal à assimiler parce qu'il était malade d'individualisme, de démocratisme et de légalisme que nous avons mis l'Internationale en garde contre un laxisme excessif dans le domaine de la tactique et de l'organisation; et si nous l'avons avertie du danger qu'il y avait à surestimer certains partis et groupes bâtards sous le prétexte que leur conduite pendant la guerre avait été «honorable», c'est parce que nous savions bien que, même s'ils se pliaient à la discipline de l'Internationale, ils n'abandonneraient jamais leurs vieilles habitudes, surtout si celle-ci laissait les problèmes tactiques à l'appréciation des sections nationales au lieu de les trancher centralement. De même, nous avons osé dire que la nécessité de conserver le pouvoir en Russie risquait de prévaloir matériellement sur les intérêts impérieux du mouvement communiste mondial (99), et nous avons mis les bolcheviks en garde contre ce danger et contre celui de séparer le programme de ses applications tactiques comme la circulaire de Zinoviev tendait déjà à le faire.

S'ils daignent relire les articles reproduits ci-dessous, nous défions les «historiens» au service de l'opportunisme d'y trouver quoi que ce soit qui leur permette d'imputer notre abstentionnisme à une horreur anarchiste pour la «politique», les «chefs» et le «pouvoir» ou de prétendre que, chez nous comme chez certaines «gauches» allemandes, il allait de pair avec un abandon de la lutte économique ou des syndicats, en dehors des cas prévus par les thèses du IIe Congrès elles-mêmes. Nous les défions de démontrer qu'en défendant une tactique de non-participation au parlement, nous rejetions en même temps les principes que Moscou affirma énergiquement en juillet-août 1920 devant les délégués de 37 pays et que les soi-disant partis communistes d'aujourd'hui ont reniés plus de trente-sept fois. Bien pires que les maximalistes qui ont accepté l'accessoire, c'est-à-dire le parlementarisme révolutionnaire, et ignoré l'essentiel, c'est-à-dire la condamnation de principe du parlementarisme et du démocratisme, ils ont enterré les deux à la fois en pratiquant le parlementarisme tout court et le culte de la démocratie. Et tandis que nous mous battions contre l'admission dans l'Internationale de partis ou de fractions hétérogènes et d'origine douteuse, ils naviguent depuis trente ans dans les eaux du polycentrisme, des voies nationales et du «chacun pour soi».

Quand nous avons appris que l'Internationale des Jeunesses communistes s'était constituée les 22-26 novembre 1919 au cours d'une réunion secrète tenue à Berlin sur la base du programme de la IIIe Internationale, nous nous sommes réjouis de ce qui nous apparaissait à juste titre comme une nouvelle grande conquête dans cette année de terribles défaites chaque fois surmontées. Cette fondation témoignait du fait que la jeunesse communiste aurait ce que la jeunesse socialiste n'avait jamais eu: une organisation internationale militante qui au lieu de se voir tristement confinée dans des tâches mesquines d' «éducation», embrasserait l'ensemble des activités politiques dans le cadre de la doctrine et du programme marxistes. C'était là un immense bond en avant, la liquidation de tout un passé, mais nous aurions souhaité que ce ne fût pas le dernier, et qu'avec toutes les vieilleries social-démocrates, on mît également au pilon la formule «selon nous équivoque et anti-communiste» disant qu'il ne fallait «renoncer à aucun moyen». Servant à justifier le «moyen» parlementaire dont l'emploi était en outre laissé à l'appréciation des organisations nationales qui devaient trancher cas par cas, elle pouvait être invoquée pour avaliser n'importe quelle manœuvre en contradiction ou même en opposition directe avec le programme de la nouvelle Internationale, comme cela se produisit effectivement plus tard.

Notre réaction ne fut pas moins caractéristique lors de la dissolution du Sub-Bureau d'Amsterdam en mai 1920. Créé en novembre 1919 sur la demande expresse de Lénine par le Hollandais Rutgers, ce Bureau devait être un centre de propagande communiste pour l'Europe occidentale et l'Amérique et il avait commencé à publier un bulletin en trois langues. Il devait prendre des contacts avec des groupes et des partis de cette aire géographique et organiser une conférence internationale pour laquelle il avait rédigé un ensemble de thèses, en particulier sur les questions parlementaire et syndicale. Cette conférence qui s'était tenue à Amsterdam les 3-8 février avec la participation de délégués américains, anglais, hollandais, belges, et d'Allemands arrivés avec un retard considérable s'était déroulée de façon confuse et très critiquée et avait finalement approuvé des résolutions dont les plus importantes concernaient les syndicats et la question de l' «unité». Elles étaient assez différentes de celles que le Sub-Bureau avaient précédemment rédigées, et lorsqu'elles furent publiées par l' «Ordine nuovo» (1re année, N° 43), le «Soviet» jugea que leur première partie était contradictoire, peut-être en raison d'une rédaction hâtive, mais leur seconde partie acceptable dans l'ensemble. En effet, la première partie affirmait à la fois que les associations économiques et syndicales «peuvent devenir des moyens de la lutte révolutionnaire et de construction de la société communiste» et avec un manque de logique évident que «le développement de l'impérialisme les enfonce définitivement dans le capitalisme» en les transformant en organisation de l'aristocratie ouvrière, comme si, en Occident, elles n'avaient pas en réalité regroupé une majorité et parfois la quasi-totalité des salariés industriels et agricoles! De la même façon, elle affirmait qu'il fallait continuer à développer une agitation révolutionnaire dans leurs rangs et encourager la transformation des syndicats de métier en syndicats d'industrie présentant le double avantage d' «être calqués sur les formes capitalistes actuelles» et «animés d'un esprit de lutte pour le pouvoir politique et économique»; mais d'autre part, elle ajoutait qu'il fallait constituer à côté de ces syndicats des organisations d'entreprise telles que commissions d'atelier, comités ouvriers, conseils économiques des ouvriers et groupes communistes d'usine, jugeant que non seulement celles-ci constituaient «des moyens pour pousser les syndicats à une action plus révolutionnaire», mais qu' «au moment de la crise, elles pouvaient donner naissance aux Soviets». Très proches de la conception des I.W.W. américains et de l' «Ordine nuovo», ces deux dernières positions étaient en revanche à l'opposé de la nôtre. La seconde partie de ces thèses était par contre juste, puisqu'elle reconnaissait que «l'organisation par industries ne suffit pas à renverser le capitalisme» et niait qu'elle permît aux travailleurs de «développer la nouvelle société au sein de l'ancienne» en leur apprenant à «assumer la direction technique de l'industrie» de façon à la «contrôler graduellement». Mais cela revenait à envoyer au diable toute l'idéologie conseilliste et ordinoviste affleurant dans la première partie (100), ce qui autorise à supposer des divergences de fond, en particulier parmi les dirigeants hollandais du Bureau d'Amsterdam. (101)

Reprochant au Bureau d'Amsterdam d'avoir organisé la conférence de février sans son accord, d'avoir voté des résolutions s'écartant de celles qui étaient en préparation pour le IIe Congrès, mais qui étaient déjà partiellement connues par des documents, des lettres et des thèses dues aux représentants les plus importants du Komintern et enfin d'avoir salué la naissance du K.A.P.D. en avril, l'Exécutif de l'I.C. décida le 15 mai 1920 de dissoudre le Bureau d'Amsterdam et de transmettre ses fonctions au Bureau pour l'Europe occidentale existant à Berlin. Par malheur, les thèses de ce dernier reflétaient cette fois le «possibilisme» du K.P.D., tirant d'un jugement pessimiste sur les perspectives révolutionnaires immédiates en Occident des conclusions tactiques on ne peut plus quiétistes et légalistes et déduisant du fait que les partis communistes européens étaient tout à fait minoritaires dans les masses laborieuses qu'il était prudent de se rapprocher de l'U.S.P.D.!

Devant la décision de l'Exécutif, le «Soviet» (102) réaffirma explicitement que «le critère fondamental de la centralisation de l'action révolutionnaire autorise l'organe de l'Internationale à interpréter, dans l'intervalle des Congrès mondiaux réguliers, les directives qui doivent être suivies dans l'action». Il confirma son accord total avec les bolcheviks qui condamnaient le boycott des syndicats existants et la prétention de les remplacer par de nouvelles organisations économiques «constitutionnellement» révolutionnaires en quelque sorte et présentées de surcroît comme des substituts du parti politique. Il désapprouva totalement la demande des «Hollandais» qui auraient voulu qu'on admette les conseils d'usine dans la IIIe Internationale, ayant lui-même toujours affirmé que seuls des partis politiques (communistes, bien entendu) pouvaient y adhérer, et ne manqua pas l'occasion de se démarquer une fois de plus de l'abstentionnisme anarchisant. Par contre, il ne dissimula pas son inquiétude devant le fait que le Bureau d'Amsterdam avait été désavoué non tant à cause des résolutions votées en février qu'en raison de «son attitude à juste raison batailleuse et intransigeante envers les opportunistes, les Indépendants, les reconstructeurs» auxquels allaient à l'époque toutes les nostalgies du Parti communiste allemand. Il souligna que malgré le caractère contradictoire de certaines formulations, la conférence de février avait du moins eu le mérite de proclamer que «les socialpatriotes et les opportunistes, surtout lorsqu'ils se déclarent de gauche, sont les ennemis les plus dangereux de la révolution prolétarienne»; que collaborer avec eux signifie «contrarier gravement le développement du mouvement communiste», et que les tolérer sous le prétexte de l'unité signifie violer cette véritable unité révolutionnaire qui consiste «moins dans l'acceptation formelle de principes généraux que dans l'accord sur l'action fondamentale» (103). Dans ce sens et du fait qu'elle avait demandé une scission rapide d'avec les opportunistes, Amsterdam avait finalement été plus fidèle que Berlin à la tradition bolchevique authentique. Il se pouvait bien que le Sub-Bureau dissous n'ait pas été entre des mains tout à fait sûres mais, étant données les circonstances, le nouveau Bureau de Berlin n'offrait pas de meilleures garanties. Chassé par la porte, le danger de droite ne risquait-il pas de rentrer dans l'Internationale par la fenêtre en provenance d'Allemagne, malgré la lutte glorieuse du prolétariat de ce pays?

C'est donc dans un esprit d'adhésion enthousiaste à l'œuvre de restauration intégrale du marxisme accomplie par les bolcheviks, mais aussi avec la volonté inébranlable de la défendre, au besoin en polémiquant avec eux, contre les attaques sournoises des «proches», des «cousins», des convertis de fraîche date ou plutôt des partisans de la «mode du jour» que la Gauche marxiste d'Italie se prépara à dire son mot à la tribune tout autre que parlementaire du IIe Congrès de l'Internationale.

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. Comme on l'a vu, c'était aussi la préoccupation de Lénine, mais sa lettre n'était pas connue alors. [back]
  2. Organe des communistes allemands. [back]
  3. Compris dans un sens plus large que ne le faisaient les bolcheviks, puisque comme on l'a vu, nous y incluions les maximalistes Italiens et les indépendants allemands. [back]
  4. Elle a été longuement exposée dans le volume 1 de «Storia della Sinistra comunista» dont un copieux résumé en français a paru dans les N° 28 et 29 (1964) et 31, 32 et 33 (1965) de «Programme Communiste». [back]
  5. La longue lettre de l'Exécutif aux I.W.W., en janvier 1920, les thèses et les discours au IIe Congrès en juillet-août, témoignent de l'effort patient et tenace déployé pour convaincre ces généreux prolétaires de ce que «le parti politique et l'organisation économique doivent marcher du même pas vers le but commun:
    l'abolition du capitalisme au moyen de la dictature du prolétariat et des Soviets, pour supprimer les classes et l'État».
    [back]
  6. Durant le Premier Congrès, le délégué de l'Autriche fut - avec les Balkaniques, les Finlandais, les Hongrois, les Suisses et les Scandinaves - un des plus chauds partisans de la fondation immédiate de l'Internationale (sur laquelle nous étions également d'accord). Mais son jugement hyper-optimiste sur la situation générale en Europe correspondait à l'immaturité théorique d'un mouvement qui, en cette même année 1919, se lancera dans des putschs aventureux, aussitôt suivis de répressions qui feront de dangereuses coupes sombres dans ses rangs. [back]
  7. La présente étude constitue le ch. 5 du volume 2 de «Storia della Sinistra» qui vient d'être publié en Italie par notre parti. L'étude du IIe Congrès constitue le ch. 9 dont la traduction sera publiée dans les deux prochains numéros de «Programme Communiste». [back]
  8. Tiré d'un «opuscule de 1918» cité par Lénine au début de son discours sur «L'impôt en nature», 1921. La traduction que nous donnons ici suit de plus près l'original que la traduction officielle. (Cf. Lénine, «Œuvres complètes», vol. XXXII.) [back]
  9. On verra dans le prochain numéro comment nous avons obtenu au IIe Congrès que les «conditions d'admission» à l'Internationale soient rendues plus sévères. [back]
  10. «Le Soviet» du 28 mars publia le programme abstentionniste du parti belge et une brève note approuvant les critiques adressées aux indépendants allemands par le journal suisse «Le Phare» parut dans le numéro du 15 février. En ce qui concerne les abstentionnistes anglais, nous avons déjà mentionné ci-dessus la note du «soviet» du 20 octobre 1919. Quant à notre critique des I.W.W. et des déléonistes, elle rentrait dans le cadre de celle que nous faisions de l'ordinovisme. Enfin, si «Le Soviet» a publié un article de Lukacs, dans un but d'information et de discussion, il dit clairement que cela n'impliquait nullement une adhésion totale aux thèses qui y étaient exposées. [back]
  11. Korsch avait adhéré à l'U.S.P.D. en 1917 et au V.K.P.D. en 1920. En octobre 1923, il entra dans le gouvernement social-démocrate de Thuringe comme ministre de la justice aux côtés de deux autres députés communistes. Député au Reichstag de 1924 à 1928, il fut délégué au Ve Congrès de l'I.C. (1924) et exclu en 1926 comme «ultra-gauchiste». C'est alors qu'il fit à la Gauche d'Italie la proposition ci-dessus mentionnée, à laquelle Amadeo Bordiga répondit le 28 octobre 1926, par une lettre en «cinq points» dans laquelle il repoussait la définition de la révolution russe comme «révolution bourgeoise» pure et simple donnée par Korsch; condamnait la tactique qu'il proposait comme «trop élastique»; refusait de «condamner la récente soumission» de l'opposition russe comme une trahison, autant que de se solidariser «inconditionnellement» avec toutes les positions qu'elle avait prises; estimait que la politique de scission préconisée par Korsch donnerait aux adversaires de la «bochevisation» «des possibilités encore moindres de modifier le cours de la lutte de classe» que le fait de rester dans les partis sans renoncer à «dénoncer l'orientation qui y prévaut» et enfin repoussait la moindre solidarisation avec des éléments «ayant eu des coresponsabilités récentes dans des directions de droite ou du centre» et passés à l'opposition uniquement à cause de «l'impossibilité de conserver la direction d'un parti en accord avec le centre international», comme par ex. Ruth Fisher et Cie en Allemagne. Nous publierons d'ailleurs cette lettre, assortie de l'indispensable commentaire, dans un numéro ultérieur de cette revue. [back]
  12. Cf. En appendice, «Le Parti communiste allemand». [back]
  13. Cf. «A propos du cinquantenaire des scissions de Tours et de Livourne», in «Programme Communiste», N° 55, avril-juin 1972. [back]
  14. Les deux textes sont reproduits dans l'appendice. [back]
  15. Cf. dans l'appendice l'article «Lénine et l'abstentionnisme». [back]
  16. Idéologie qui, comme nous l'avons amplement montré ci-dessus, constituait tout autant que le «socialisme parlementaire» une négation du «problème fondamental de la conquête révolutionnaire du pouvoir». [back]
  17. Le fait que dans le parti hollandais, des militants aient eu des divergences avec les conceptions théoriques et tactiques de Pannekoek et Gorter est confirmé par la lettre du 30 Juin de D.I. Wijnkoop à Lénine reproduite en annexe à «La Maladie infantile» et par les déclarations de celui-ci au IIe Congrès où il était délégué. [back]
  18. Cf. «Les tendances au sein de la IIIe Internationale» en appendice. [back]
  19. Cette formule n'était guère satisfaisante, et «Le Soviet» du 25 avril la commentait en disant: «Nous pensons que l'unité doit être une unité de principes et d'action». A ce propos, Lénine que l'opportunisme se plaît à présenter comme le «politicien» qui ne s'embarrasse pas de «dogmes» ni de théories (!) dira aux Indépendants au IIe Congrès: je ne conteste pas votre désir d' «agir en révolutionnaires»; «je dis que vous ne savez pas penser en révolutionnaires». Les «Œuvres complètes», XXI, p. 258 traduisent le «denken» de Lénine par «raisonner»). Qui donc, Messieurs les opportunistes, était avec Lénine, les «talmudistes», les «dogmatiques». ou les «innovateurs», les hommes du «jour après jour»? [back]

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Source: «Programme Communiste», numéro 58, avril 1973

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