Le parlement et la lutte pour les soviets
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LE PARLEMENT ET LA LUTTE POUR LES SOVIETS
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Le parlement et la lutte pour les Soviets
Notes
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La gauche marxiste d'Italie et le mouvement communiste international
Le Parlement et la lutte pour les Soviets
(Lettre-circulaire du Comité exécutif de l'internationale communiste) (1)
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Chers camarades,

Entre autres questions, la phase actuelle du mouvement révolutionnaire pose de façon impérieuse celle du parlementarisme. En France, en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, tandis que la lutte de classe s'intensifie, tous les éléments révolutionnaires adhérent au mouvement communiste en s'unissant ou en coordonnant leur action sur le mot d'ordre du pouvoir des Soviets. Les groupes anarcho-syndicalistes, et parfois des groupes qui s'intitulent simplement anarchistes, entrent ainsi dans le courant général. Le Comité exécutif de l'Internationale communiste le constate avec joie.

En France, le groupe syndicaliste du camarade Péricat forme le noyau du Parti communiste; en Amérique et partiellement en Angleterre, la lutte pour les Soviets est menée par des organisations telles que les I.W.W. Ces groupes et ces tendances ont toujours activement combattu les méthodes de lutte parlementaire. Mais par ailleurs, les éléments du Parti communiste issus des partis socialistes sont enclins pour la plupart à admettre que l'on agisse aussi au parlement (groupe Loriot en France, membres de l'I.S.P. en Amérique, membres de l'I.L.P. en Angleterre). Tous ces courants, qui doivent être unis à tout prix et au plus tôt dans les cadres du Parti communiste, ont besoin d'une tactique unique. La question doit donc être tranchée d'une façon générale et le Comité exécutif de l'Internationale communiste s'adresse à tous les partis-frères par la présente lettre, spécialement consacrée à cette question.

La plate-forme commune sur laquelle nous devons nous unir est constituée aujourd'hui par la reconnaissance de la lutte pour la dictature du prolétariat sous la forme du pouvoir des Soviets. L'histoire a posé la question de telle façon que c'est justement à ce sujet qu'a été dressée une barrière infranchissable entre le parti du prolétariat révolutionnaire et les opportunistes, entre les communistes et les social-traîtres, quelle que soit leur étiquette. Ce qu'on appelle le Centre (Kautsky en Allemagne, Longuet en France, l'I.L.P. et certains éléments du British Socialist Party en Angleterre, Hilquitt en Amérique), constitue, malgré toutes les assurances contraires, une tendance objectivement anti-socialiste parce qu'elle ne veut ni ne peut combattre pour la dictature du prolétariat. Au contraire, les groupes et les partis qui, dans le passé, n'admettaient aucune lutte politique (par exemple, certains groupes anarchistes), ont renoncé à leur nature apolitique en reconnaissant le pouvoir des Soviets, la dictature du prolétariat, et acceptent l'idée de la prise du pouvoir par la classe ouvrière, qui est nécessaire pour vaincre la résistance de la bourgeoisie.

Nous avons donc, répétons-le, une plate-forme commune: celle de la lutte pour la dictature des Soviets.

Les vieilles divisions du mouvement ouvrier sont manifestement dépassées. La guerre a produit un nouveau regroupement. De nombreux anarchistes qui professaient l'antiparlementarisme se sont conduits, pendant les cinq années de guerre, d'une façon aussi vile et aussi traître que les anciens chefs de la social-démocratie officielle qui ne juraient que par Marx. Le regroupement des forces se fait sur de nouvelles bases: les uns sont pour, les autres sont contre la révolution prolétarienne, les Soviets, la dictature, l'action des masses jusqu'à l'insurrection. Voilà la question vitale aujourd'hui, le critère essentiel, le caractère qui permettra de distinguer entre les nouveaux regroupements qui se formeront ou sont déjà en train de le faire.

Quel rapport y a-t-il entre la reconnaissance du principe des Soviets et le parlementarisme? Il faut distinguer ici deux questions qui n'ont aucun lien logique entre elles: celle du parlementarisme considéré comme une forme désirable d'organisation de l'État et celle de l'utilisation du parlementarisme dans le but de promouvoir la révolution. Les camarades confondent souvent ces deux questions, ce qui a l'effet le plus fâcheux sur toute la lutte pratique. Examinons-les tour à tour pour tirer les conclusions nécessaires.

Quelle est la forme de la dictature prolétarienne? Nous répondons: les Soviets; une expérience de portée mondiale l'a démontré. Le pouvoir des Soviets est-il compatible avec le parlementarisme? Non, trois fois non. Il est absolument incompatible avec les parlements existants, parce que la machine parlementaire représente le pouvoir concentré de la bourgeoisie. Les députés, les chambres, leurs journaux, le système de corruption, les liens cachés des parlementaires avec les grandes banques, leurs relations avec tous les appareils de l'État bourgeois, sont autant de chaînes aux pieds de la classe ouvrière. Il faut les briser. La machine d'État de la bourgeoisie, et par conséquent le parlement bourgeois, doivent être brisés, dispersés, anéantis; il faut organiser sur leurs ruines un nouveau pouvoir, celui des unions ouvrières de classe, celui des «parlements» ouvriers, celui des Soviets. Seuls les traîtres à la classe ouvrière peuvent leurrer les prolétaires en leur faisant espérer une transformation sociale par des moyens pacifiques, par des réformes parlementaires. Ces gens sont les pires ennemis de la classe ouvrière et il faut les combattre impitoyablement; aucun compromis n'est admissible avec cette engeance. Pour tous les pays bourgeois, notre mot d'ordre est donc: A bas le parlement! Vive le pouvoir des Soviets!

Mais on peut poser la question suivante: vous n'admettez pas le pouvoir des parlements actuels, soit! Mais pourquoi ne pas organiser de nouveaux parlements plus démocratiques, basés sur un véritable suffrage universel? A cela nous répondons:

pendant la révolution socialiste, la lutte est tellement âpre que la classe ouvrière doit agir promptement, avec décision, sans admettre en son sein, dans son organisation de pouvoir, des ennemis de classe. Seuls les Soviets d'ouvriers, de soldats, de marins, de paysans, élus dans les fabriques, les usines, les fermes, les casernes, satisferont à ces exigences. La question de la forme du pouvoir prolétarien se pose ainsi. Dès maintenant, il faut renverser l'appareil de gouvernement: rois, présidents, parlements, chambres d'aristocrates, assemblées constituantes - toutes ces Institutions sont pour nous des ennemis jurés que nous devons anéantir.

Passons maintenant à la deuxième question fondamentale: Peut-on utiliser les parlements bourgeois dans le but de développer la lutte révolutionnaire de classe? Comme nous l'avons dit plus haut, cette question n'a aucun lien logique avec la première. On peut en effet s'efforcer de détruire une organisation en y pénétrant, en l' «utilisant». Nos ennemis de classe le comprennent parfaitement bien quand ils se servent dans leur propre intérêt des partis socialistes officiels, des syndicats, etc. Prenons l'exemple extrême. Les communistes russes, les bolcheviks participèrent aux élections de l'Assemblée constituante; ils y siégèrent, mais pour la dissoudre au bout de vingt-quatre heures et réaliser complètement le pouvoir des Soviets. Le parti bolchevique eut aussi ses députés à la Douma d'État du tsar. Reconnaissait-il alors cette Douma comme une forme d'organisation de l'État idéale ou tout au moins tolérable? Il serait insensé de le croire. Il y envoyait ses représentants pour attaquer l'appareil d'État du tsarisme par ce côté aussi, pour contribuer à la destruction de cette même Douma. Ce n'est pas pour rien que le gouvernement du tsar condamnait les «parlementaires» bolcheviques aux travaux forcés pour «haute trahison». Profitant de leur «inviolabilité», même provisoire, les députés bolcheviques menaient aussi une action illégale d'organisation des masses pour l'assaut au tsarisme.

Une telle action «parlementaire» ne s'est pas produite qu'en Russie. Prenez l'Allemagne et le travail de Liebknecht. Notre camarade assassiné a été un révolutionnaire-modèle: n'était-ce pas un acte éminemment révolutionnaire que d'appeler du haut de la tribune de la Diète prussienne les soldats à la révolte contre cette même Diète? Sans aucun doute. Si Liebknecht n'avait pas été député, il n'aurait pas pu développer une telle activité, ses discours n'auraient pas eu un tel écho.

L'exemple du travail parlementaire des communistes suédois peut aussi nous en convaincre. En Suède, le camarade Hoeglund a joué et joue le même rôle que Liebknecht en Allemagne. Profitant de son siège de député, il contribue à la destruction du système parlementaire bourgeois. En Suède, personne n'a fait autant que notre ami pour la cause de la révolution et pour la lutte contre la guerre. Nous assistons à quelque chose d'analogue en Bulgarie. Les communistes bulgares ont utilisé avec succès la tribune parlementaire à des fins révolutionnaires. Aux dernières élections, ils ont obtenu 47 sièges. Les camarades Blagoev, Kirkov, Koralov et d'autres leaders du mouvement communiste bulgare savent utiliser la tribune parlementaire pour servir la cause de la révolution prolétarienne. Un tel travail «parlementaire» exige une audace et un tempérament révolutionnaires exceptionnels. Ici, les hommes sont en effet à un poste de combat particulièrement dangereux. Ils minent la position de l'ennemi dans son propre camp; ils ne vont pas au parlement pour manier cet appareil, mais pour aider les masses à le faire sauter du dehors.

Sommes-nous donc pour la conservation des parlements «démocratiques» bourgeois en tant que formes d'administration de l'État? Non, en aucun cas. Nous sommes pour les Soviets.

Sommes-nous pour l'utilisation des parlements au profit de notre travail communiste tant que nous n'avons pas la force de les renverser? Oui, mais en observant tout une série de conditions.

Nous savons très bien qu'en France, en Amérique et en Angleterre il n'y a jamais eu de parlementaires révolutionnaires parmi les ouvriers. Jusqu'à présent, nous n'avons jamais observé que des trahisons, mais cela ne prouve pas que la tactique que nous croyons juste soit erronée. Il se trouve seulement que dans ces pays, il n'a jamais existé de parti révolutionnaire comme celui des bolcheviks russes et des spartakistes allemands. Si un tel parti existe, tout peut changer. En particulier, il est nécessaire: 1) que le centre de gravité de la lutte soit situé hors du parlement (dans les grèves, les insurrections et les autres formes de la lutte des masses); 2) que les interventions au parlement correspondent à cette lutte; 3) que les députés prennent part au travail illégal; 4) qu'ils agissent sur mandat du Comité central du parti en se subordonnant à lui; 5) qu'ils ne se préoccupent pas des formes parlementaires dans leurs interventions (qu'ils n'aient pas peur de se heurter à la majorité bourgeoise, qu'ils sachent parler par-dessus sa tête). Faut-il ou non participer, à un moment donné, à la campagne électorale? Cela dépend de toute une série de conditions concrètes qui, dans chaque pays, doivent être spécialement examinées au moment opportun. Les bolcheviks russes ont été pour le boycottage des élections à la première Douma en 1906. Six mois plus tard, ils furent pour la participation aux élections à la seconde Douma, puisqu'il apparaissait clairement que le pouvoir des bourgeois et des grands propriétaires fonciers durerait encore longtemps. Avant les élections à l'Assemblée constituante allemande de 1919, une fraction des spartakistes était pour la participation, l'autre contre, mais il n'y eut pas de scission dans le parti spartakiste.

Nous ne pouvons renoncer par principe à utiliser le parlementarisme. Au printemps 1918, le parti bolchevique, déjà au pouvoir en Russie, déclara dans une résolution spéciale prise à son VII° Congrès, que si, par suite d'un concours particulier de circonstances, la démocratie bourgeoise reprenait le dessus, les communistes russes pourraient être contraints à utiliser de nouveau le parlementarisme bourgeois. Dans cette question, il ne faut pas se lier les mains.

Ce que nous voulons souligner, c'est que la véritable solution du problème se trouve, dans tous les cas, hors du parlement, dans la rue. Il est clair désormais que la grève et l'insurrection sont les seules méthodes de la lutte décisive entre le Travail et le Capital. C'est pourquoi les principaux efforts de tous les camarades doivent être concentrés sur le travail de mobilisation des masses: création du Parti, formation de groupes communistes dans les syndicats et conquête de ceux-ci, organisation de Soviets au cours de la lutte, direction de l'action des masses, agitation pour la révolution parmi les masses. Tout cela vient au premier plan: l'action parlementaire et la participation aux élections ne sont qu'un moyen subsidiaire et rien de plus.

S'il en est ainsi, et il en est indiscutablement ainsi, une scission liée à des divergences limitées à cette question secondaire n'aurait aucun sens. La pratique de la prostitution parlementaire a été si écœurante, que même les meilleurs camarades ont des préjugés sur cette question. Il faut les détruire, et ils le seront effectivement au cours de la lutte révolutionnaire. Nous nous adressons donc à tous les groupes et organisations qui mènent une véritable lutte pour les Soviets, en les exhortant à la plus stricte union malgré les éventuels désaccords dans ce domaine.

Tous ceux qui sont pour les Soviets et la dictature prolétarienne doivent s'unir au plus tôt et former un parti communiste unique.

Salut communiste.

1er septembre 1919.

Le président du Comité exécutif de l'Internationale communiste

G. ZINOVIEV.

Notes:
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  1. Paru dans: «Die Kommunistische Internationale», N° 5, septembre 1919 [back]

Source: «Programme Communiste», numero 58, avril 1973

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