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ESPÈCE HUMAINE ET CROÛTE TERRESTRE
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Espèce humaine et croûte terrestre
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Sur le fil du temps

Espèce humaine et croûte terrestre
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Le thème du précédent «Sul Filo del Tempo»: «Utilité publique, cocagne privée», était destiné à montrer que, dans l'économie sociale actuelle, l'initiative et le choix demeurent toujours entre les mains des chasseurs de profit spéculatif, non seulement lorsqu'ils réalisent un projet privé avec des moyens et sur un sol qui leur sont propres, mais également dans les cas des soi-disant ouvrages publics où le terrain est occupé d'autorité «pour des motifs d'intérêt général», grâce à l'expropriation de l'ancien propriétaire particulier.

L'initiative, le choix, la décision, concernant l'opportunité de telle ou telle réalisation (route, voie ferrée, ouvrage hydraulique, construction publique, assainissement de zones urbaines ou rurales, travaux maritimes, etc.), ainsi que la priorité de l'une de ces réalisations par rapport aux autres, semblent, car ils ne le sont pas en réalité, dictés par un centre qui aurait une vision supérieure de l'intérêt public. Ces réalisations sont, au contraire, toujours conçues, imaginées, projetées, poussées, promues et menées à bien, ou, comme on a l'habitude de le dire aujourd'hui sans euphémisme, «lancées» - on lance, au sens propre, des bateaux, et, au sens économique, les classiques «trains de dépenses budgétaires» - par un groupe privé qui a fait ses calculs et a prévu un gain très important.

Bien plus, alors que l'entreprise privée au sens absolu se finance de manière onéreuse et que le risque qu'elle prend de subir un résultat négatif, à savoir la probabilité qu'elle fasse une perte au lieu d'un bénéfice, est élevé, dans le cas des ouvrages et des entreprises qui portent les stigmates sacrés du bien public, il est beaucoup plus aisé d'obtenir à de bonnes conditions le financement des fonds qu'il faut avancer, et il est presque mathématiquement exclu qu'il y ait risque, nous ne disons pas de perte, mais de bénéfice limité. En effet, il y a moyen, dans ces cas, de faire prendre en charge les intérêts de la dette et les dépassements de la dépense prévue par le budget du non moins classique Pantalon [le Trésor public], si bien que l'on pourrait parfaitement dire: œuvre d'utilité privée et de vol public.

Cette question ne permet pas seulement de comprendre certains développements récents de l'économie capitaliste que l'on désigne vulgairement par le terme d'économie contrôlée ou dirigée: elle ne présente, qualitativement, rien de nouveau et, quantitativement (dans la mesure où elle ne cesse de se répandre), rien d'imprévu; mais elle débouche sur les lignes directrices générales que le marxisme a élaborées à propos du processus social, et sur la démonstration, de portée universelle, que, de toutes les grandes choses dont s'enorgueillit la période capitaliste actuelle, aucune n'a eu comme cause première et comme poussée motrice d'autre finalité que celle de l'intérêt de la classe dominante, de ses membres ou de ses groupes, mais jamais celle du bien-être général de la société. La question dont nous parlions, même si nous l'avons restreinte aux travaux de transformation des grandes villes, toujours plus vastes et tapageurs à l'époque contemporaine, toujours plus célébrés et portés aux nues comme des chefs d'œuvre de civilisation et de sage administration, est en rapport avec la question de l'établissement des animaux-hommes sur la terre, et à la solution, non pas civilisée et parfaite, mais insensée et monstrueuse, qu'en donne le mode de production capitaliste. Nous nous trouvons là en plein dans le cadre des atroces contradictions que le marxisme révolutionnaire dénonce comme propres à la société bourgeoise d'aujourd'hui, et qui ne se limitent pas à la répartition des produits du travail, et aux rapports entre producteurs qui en découlent, mais qui s'étendent - de manière indissociable - à la disposition géographique et territoriale des instruments et des équipements de production et de transport, et, par conséquent, à celle des hommes eux-mêmes, qui n'a peut-être jamais présenté à une autre époque historique des caractères aussi désastreux et horribles.

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Ce n'est pas sans une suprême délectation que nous citons des passages où Marx raille et condamne les conceptions de Georg Hegel, alors que, au dire de nos habituels dilettantes et gens superficiels, il aurait toujours manifesté pour son «maître» la plus grande crainte révérencielle.

Le savon que Marx lui passe et dont nous allons nous occuper d'ici peu n'est que l'un des si nombreux qui servent à insister sur la chose suivante: si les interprétations subversives et radicales que le marxisme a donné du monde humain ont mis à profit, de par leur structure même, tous les résultats très importants fournis par les époques précédentes (en ne négligeant d'expliquer aucune énonciation et construction transmises par l'histoire, y compris celles dont la «culture» bourgeoise se moquait stupidement avec un air suffisant et présomptueux), elles ont surtout mis en déroute et dispersé une clique de prédicateurs: les philosophes du droit et les idéologues de la personne humaine.

Dans le déroulement grandiose de sa démonstration, à savoir que toute valeur - dans l'économie de forme privée et mercantile - est mesurée par le travail humain social investi dans les «biens» de tout type, et, par conséquent, que toute accumulation, toute réserve de nouvelle valeur et de nouvelle richesse doit correspondre à du travail fourni mais «non consommé», c'est-à-dire à une différence de nature marchande entre le travail obtenu et la quantité de subsistances affectée à la consommation du travailleur, Marx doit prouver, parvenu à ce point, que la richesse consommée non seulement par le prolétaire et par le capitaliste, mais aussi par le propriétaire foncier, ne provient que de cette origine. Dit en termes économiques: la rente foncière n'est qu'une partie de la plus-value, retenue sur la valeur engendrée par la somme des efforts sociaux des travailleurs.

Cette thèse devait éliminer une des thèses opposées (provenant de l'école physiocratique) qui affirmait que richesse et valeur pouvaient naître de la terre, avant même qu'elle ne reçoive un apport de travail humain.

Au stade historique actuel, compte tenu de l'ordre de grandeur de la terre, des populations et des quantités d'aliments, il faut faire justice de toute vision «idyllique» qui présenterait une petite humanité sereine et naïve, vivant des fruits qui lui tomberaient dans la bouche à partir des branches d'arbres à végétation spontanée, sous lesquels elle serait couchée, ne s'occupant qu'à chanter et à s'embrasser. C'est, dit-on, ce qui se passait à Tahiti et dans les autres chapelets d'îles du Pacifique, où règne un climat de printemps permanent: mais les colonies du capitalisme moderne y sont arrivées à temps, et, à la place de l'amour à l'air libre et gratuit, elles y ont importé l'amour tarifé et les maisons closes. Comme le disent justement les Français (le jeu de mot est dans la prononciation): civilisation et syphilisation - papier-monnaie et spirochète pâle.

C'est ainsi que Marx esquisse le rapport entre l'homme et la terre. Pour nous, l'homme c'est l'Espèce, pour ces messieurs, c'est la Personne.

Marx déclare tout d'abord - et c'est une chose que nous devons garder fermement à l'esprit - qu'il traite de la propriété de la terre telle qu'elle se présente lorsque le mode de production capitaliste est pleinement développé. Il sait bien que, dans presque tous les pays, il survit encore d'autres formes historiques de la propriété de la terre: la forme féodale qui «suppose que les producteurs directs» ne constituent qu'un «simple accessoire de la terre (sous forme de serfs, d'esclaves, etc.)», et qui a donc le caractère d'une domination personnelle sur des masses d'hommes; la forme de la propriété parcellaire, qui suppose que les travailleurs agricoles n'ont pas été «dépossédés de leurs moyens de travail», terre, outils et réserves.

Ce qui intéresse donc Marx, c'est de faire abstraction de ces formes pré-capitalistes et de considérer l'agriculture organisée en la seule présence des éléments suivants: le propriétaire foncier, qui reçoit une redevance périodique de la part du fermier capitaliste; ce fermier qui apporte le capital d'exploitation et paye les salaires; la masse des ouvriers agricoles. Marx déclare qu'à cette fin il lui suffit de considérer, dans sa recherche, comme absolument analogues l'entreprise capitaliste manufacturière et l'entreprise agricole, le capitaliste qui produit des articles manufacturés et celui qui produit des denrées alimentaires et même, par souci de clarté, il réduit ces dernières au blé, nourriture essentielle des peuples modernes. Il reste uniquement à expliquer la fonction de ce troisième personnage qui est absent (en général) dans la manufacture, mais qui est toujours présent dans l'agriculture capitaliste: le propriétaire foncier; et à chercher à connaître la source de son revenu, la rente foncière.

Si le développement du capitalisme impose que soit faite place nette des formes agraires féodales et de la petite propriété, que les serfs soient libérés de la terre et que les cultivateurs directs soient ruinés au maximum, en les rejetant tous dans le prolétariat des sans-terre et des sans-réserves (les réserves représentent une provision d'objets de consommation, ou de monnaie suffisante pour les acheter, quand les recettes viennent à manquer), Marx démontre ici aussi que, malgré tout, cette seule forme de propriété qui soit compatible avec le plein capitalisme n'en est pas cependant une condition nécessaire. En d'autres termes: la propriété foncière disparaîtra avant le capitalisme industriel, ou encore, comme cela est magnifiquement illustré dans des passages qui vont de l'«Anti-Proudhon» de 1847 à une des dernières lettres de Marx (lue à la réunion de notre mouvement à Milan, en septembre): la suppression de la propriété privée du sol ne signifie pas le passage au socialisme.
«
Toutefois, comme nous le verrons plus loin, la propriété foncière se distingue des autres formes de propriété: elle apparaît comme superflue et néfaste à un certain niveau de développement économique, même du point de vue de la production capitaliste».
Comme cela a été dit à Milan, le «plus loin» venait en réalité après la dramatique parenthèse qu'Engels a placée à la fin du Livre III (au chapitre LII, alors qu'ici nous en sommes au chapitre XXXVII): ici s'interrompt le manuscrit... Et nous soutenons que le couronnement de l'œuvre devait être le chapitre-programme sur le passage social de la production capitaliste au communisme.

Après ces éclaircissements, toujours nécessaires même s'ils sont quelque peu répétitifs, revenons, en suivant la méthode que nous appliquons délibérément, à la définition marxiste de la propriété de la terre, par opposition à la pseudo-définition de la philosophie idéaliste que Marx renvoie en note, et il ne reste plus qu'à les transcrire:

«La propriété foncière suppose que certaines personnes ont le monopole de portions déterminées du globe dont elles peuvent disposer selon leur volonté particulière exclusive, en dehors de toute autre personne».

Et maintenant la note: «Rien de plus comique que le développement de Hegel sur la propriété privée du sol. L'homme, en tant que personne, doit réaliser sa volonté pour en faire l'âme de la nature extérieure; il doit donc prendre possession de cette nature comme de sa propriété privée. Si c'est là la destination de «la personne», de l'homme en tant que personne, il doit s'ensuivre que chaque homme doit nécessairement être propriétaire foncier, pour pouvoir se réaliser en tant que personne. La libre propriété de la terre et du fonds - phénomène très moderne - n'est pas, d'après Hegel, un rapport social déterminé, mais un rapport de l'homme en tant que personne et de la «nature», un «droit absolu d'appropriation de l'homme sur toutes choses» (Hegel, Philosophie du droit, Berlin, 1840, p. 79). Il est clair, pour le moins, que l'individu ne peut pas par sa «volonté» s'affirmer comme propriétaire, face à la volonté d'autrui qui décide, elle aussi, de se concrétiser dans la même parcelle du globe. Pour cela, il faut bien autre chose que la bonne volonté [Marx, en employant avec une fine ironie le jargon hégélien, dont il est parfaitement maître depuis 1840, veut dire: il y faudrait une bonne volée de coups de bâton]. De plus, on ne voit absolument pas à quel endroit la «personne» fixera une limite à la concrétisation de sa volonté, s'il faudra à l'existence de sa volonté tout un pays pour se réaliser ou si elle aura besoin d'une quantité de pays pour manifester, en se les appropriant, «la souveraineté de ma volonté en face de la chose»(p. 80). A cet endroit, d'ailleurs, Hegel est près de se rompre le cou pour tout de bon. «La prise de possession est tout à fait individuelle; je ne m'approprie pas plus que ce que je touche avec mon corps, mais le fait qui suit immédiatement est que les choses extérieures ont davantage d'extension que ce que je suis capable de saisir. A cette possession est lié un autre fait; l'appropriation s'opère par la main, mais le domaine de celle-ci peut être élargi» (p. 90). Cet autre objet est lié à d'autres encore; ainsi disparaît la limite fixée à ma volonté en tant qu'âme pour se répandre dans le sol. «Si je possède quelque chose, ma raison a tendance à considérer que m'appartient non seulement ce que je possède directement, mais encore ce qui est en connexion avec lui. La parole est ici au droit positif, car le concept ne permet point d'autres déductions» (p. 91). Voilà un aveu extraordinairement naïf «de ce concept» [continue Marx]; il prouve que le concept qui dès l'abord joue le tour de tenir pour absolue une représentation juridique fort précise de la propriété foncière, qui appartient à la société bourgeoise, ne conçoit en fait «rien du tout» des véritables structures de cette propriété foncière. En même temps, ce texte contient l'aveu que le «droit positif» peut et doit changer ses constatations avec la modification des besoins de l'évolution sociale, c'est-à-dire économique». Ici se termine la très importante note de Marx.

La spéculation idéaliste cherche vainement à établir le rapport entre la Personne et la chose-terre, et elle le décrit comme une projection de mystérieux fluides évolutivo-magnétiques de la première sur la seconde. Le marxisme élimine tout d'abord le fétiche de la personne, puis il cherche à étudier le processus historique, extrêmement variable, des rapports entre l'homme, en tant qu'espèce et en tant que société, et la production agricole, et finalement, il l'établit positivement dans sa réalité de rapport entre des classes d'hommes qui, dans la production rurale, ont des tâches différentes et se répartissent de manière différente le produit et les bénéfices. Ô, super-impuissance de la philosophie et de tous les philosophes bourgeois!

Ces passages de Hegel, et la rude mise au point de l'élève Karl, viennent à point pour montrer combien les criailleries importunes des marxistes stalino-turinois émettent une odeur nauséabonde d'hégélianisme. Quand un soi-disant marxiste a sacrifié à ces deux thèses pestilentielles: la dignité de la Personne humaine d'une part, et la distribution de la terre aux paysans de l'autre, inutile d'attendre de lui une troisième connerie: il les a déjà toutes faites.

Dans le chapitre étudié, Marx ne fait donc que des allusions à l'histoire antérieure de l'occupation, de l'organisation de la terre par l'homme, avant la phase capitaliste actuelle. Il explique toutefois au début qu'il ne s'agit pas seulement d'un simple «droit de surface» dans ce que le droit positif actuel établit comme propriété du sol, transmissible par échange contre de l'argent. Il s'agit d'un stade de la disposition des installations humaines dans la «croûte» terrestre, c'est-à-dire dans une couche qui s'étend au-dessous et au-dessus de la surface du sol. Marx signale en effet que dans le terme terre il inclut aussi les eaux, dans la mesure où elles font l'objet d'une utilisation économique, mais qu'également, dans le développement de la théorie de la rente foncière, il traite de la rente perçue non seulement sur les champs cultivés, mais aussi sur les mines, sur les terrains à bâtir, et sur tout autre installation fixe au sol, qu'elle se trouve au-dessus ou au-dessous de sa surface.

L'utilisation de toutes ces formes exige l'apport d'un capital financier pour semer, labourer, récolter, construire, creuser, édifier, etc. Le droit «cadastral» qui attribue chaque pièce de terre à un propriétaire, établit que l'entrepreneur qui a réuni ce capital ne peut démarrer son entreprise que s'il obtient la permission de franchir le périmètre de ce terrain et de se mettre au travail en fournissant ses salariés et ses employés. Il ouvre ainsi une brèche temporelle dans le monopole du propriétaire, car le «droit positif» - exception faite de cette suprême finesse de l'expropriation forcée - ne pourrait pas lui interdire de s'installer au beau milieu de son terrain sur une chaise longue, le ventre au soleil (ou à la lune), protégé par une enceinte ou une série de panneaux: entrée interdite. Un monopole donc, et non une propriété comme celle des objets de consommation. Or la permission de rompre ou d'interrompre le monopole doit être rémunérée: et le capitaliste verse un loyer annuel. Son gain sera diminué d'autant, car il déduira la somme en question du profit total qu'il aura obtenu, après avoir payé mille pour le piochage et vendu deux mille de blé. Par conséquent, la terre, en elle-même, et y compris les calories dont le soleil l'irradie, ne rapporteront rien à l'homme à la chaise longue; et pourtant il rafle une rente qui a été soustraite de la valeur-travail, produite par ceux qui présentent le dos, et non le ventre, aux rayons ardents du soleil et qui, ruisselants de sueur, déchirent le ventre fécondable de la terre vierge qui n'est pas encore mère.

Marx montre que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit du capital, en plus de tous les autres facteurs, augmente fortement la valeur du monopole foncier, et que cette augmentation a été la plus forte pour les formes autres qu'agricoles, telles que la mine et le terrain à bâtir, surtout aux abords des grandes villes.

Avant de poursuivre, et d'arriver avec Marx à la démonstration que le rapport moderne entre les hommes et la terre est le pire de tous, pour ce qui concerne les types d'utilisation, c'est-à-dire d'«équipement», de l'écorce terrestre au moyen d'installations les plus diverses, nous allons parcourir, avec nos pauvres souvenirs, l'histoire humaine de sa conquête, en cherchant en elle non pas l'empreinte médiumnique des actes de volonté, mais les effets physiques du travail et des efforts des générations successives, qui furent accomplis non parce qu'au commencement était la raison ou la conscience, mais parce qu'au commencement était le besoin, et qu'aux différents stades de son évolution, la collectivité humaine pourvut de manière différente à sa sécurité, à sa vie et à sa multiplication, et cela avec une alternance variée de succès et de catastrophes.

L'homme n'est pas le seul animal qui laisse sa trace sur la croûte de la terre, et il ne se borne pas à la parcourir d'un pied léger qui n'effleurerait qu'à peine sa surface, en n'y laissant guère plus de traces que la nage du poisson dans l'eau ou que le vol de l'oiseau dans l'air. Dans un certain sens, l'homme est inférieur à eux, et le rêve de Léonard de Vinci n'a pas encore réussi à le faire décoller du sol par sa seule force musculaire, et non au moyen de véhicules que, du reste, il fit inaugurer par un mouton. Dans l'eau, les meilleurs aciers n'ont permis au bathyscaphe de Piccard que de descendre de quelques centaines de mètres, alors que la vie palpite dans la bathysphère et y est peut-être née. Sur la croûte solide, si le primat revient peut-être à l'homme sur les autres espèces zoologiques, il ne fut cependant pas le premier à laisser des empreintes, que ce soit sous forme de creusements ou d'édifices, puisque beaucoup d'animaux parcourent le sous-sol en perçant des galeries, et que la mystérieuse plante-colonie animale, le corail, construisit, grâce à ses cadavres calcaires, plus que nos édifices, de véritables îles que nous considérons comme partie intégrante du squelette géo-physique.

Si donc l'homme primitif fut nomade tout comme les bêtes, et n'eut par conséquent aucun intérêt à organiser des «installations fixes», de sorte que ses premiers actes de volonté, comme l'aurait dit Hegel, ne donnèrent pas d'âme au sol, au lopin de terre ou à la roche, mais seulement à une branche arrachée pour servir de massue ou à une pierre taillée pour servir de hache, il avait déjà été précédé par d'autres êtres «colonisateurs de la croûte terrestre et auteurs d'ouvrages stables», et non seulement par des êtres fixes, mais, dans certains cas, par des êtres doués d'un mouvement propre, s'il est vrai que le castor a une habitation et l'éléphant un cimetière.

Abandonnons le nomade qui ne laisse sur la croûte terrestre que des traces fugaces tout de suite effacées, et venons-en aux premières sociétés fixes. Loin de nous l'idée d'en retracer l'histoire; il fallut des millénaires pour que, sous la pression de l'accroissement démographique et par suite des premières ressources techniques du travail, apparaissent de véritables constructions qui aillent au-delà de la tente du bédouin ou de la cabane de glace du Lapon. L'homme se met à creuser la terre pour en extraire avant tout les pierres et les ciments qui lui servirent à construire sous terre les premières maisons et les premiers édifices, et il grava dans la croûte sauvage les premières routes, les canaux, les nombreux emplacements et pistes qui survécurent aux siècles ou qui furent effacés ou dispersés par le temps.

Tant que la production prédominante fut la production agricole, que la densité de la population fut faible, les besoins limités, bien que se fut déjà affirmée l'exigence d'emplacements territoriaux fixes et de leur stabilité afin de se défendre non seulement contre les calamités naturelles, mais aussi contre l'attaque, l'invasion ou la destruction par d'autres groupes humains, et tant que l'échange de produits entre les différentes terres demeurait embryonnaire, le type d'«équipement de la croûte terrestre» par les sociétés humaines présentait la marque d'une intervention superficielle. La plus grande partie, et de loin, de l'espace nécessaire aux peuples ne connut pas d'autre intervention que la culture, qui n'implique que de défoncer le sol sur quelques dizaines de centimètres, en négligeant certainement les terrains peu fertiles ou trop exposés aux dangers d'inondation, à l'insalubrité des marécages, à la violence des vents et des marées, à l'insuffisance des pluies, ou situés à des hauteurs inaccessibles, etc. Entre les champs cultivés, quelques habitations rudimentaires pour les agriculteurs, un modeste réseau de chemins pédestres, qu'on pouvait parcourir sur une monture, de rares ouvrages hydrauliques destinés à améliorer la technique agricole... De temps en temps, un château, où résidait un seigneur ou un chef militaire, et, s'installant peu à peu autour de lui, les maisons villageoises des premiers artisans. Au Moyen Age, plus encore qu'à l'époque antique, les villes sont rares, peu peuplées, distantes les unes des autres, et reliées par de grandes routes peu sûres, parcourues par de lents véhicules à traction animale - aussi anciennes que soient les entreprises, parfois stupéfiantes, de certains peuples habitant les côtes, les cités maritimes et portuaires n'ont que peu d'importance, du moins jusqu'au XIIème siècle, du fait de la faible incidence du trafic maritime sur l'économie générale.

La population dispersée l'emportait nettement sur la population agglomérée.

Nous connaissons bien ce morceau - l'un des plus nigauds - de la symphonie des Lumières: c'est l'agglomération urbaine qui a développé l'école, la culture, la civilisation, la participation du peuple tout entier à la vie politique, à la liberté, à la dignité de la personne humaine! Et nous en sommes toujours là. Plus on voit d'individus entassés par milliers et par millions dans des cages à lapin puantes, dans des abattoirs militaires, dans des casernes et des prisons, plus on en voit, du fait de leur rassemblement même, réduits en bouillie par les bombes atomiques ou non, et plus l'adoration pharisaïque de l'Individu nous envahit de ses pestilences.

Mais l'agglomération urbaine a développé, avant tout, les maladies et les épidémies, la superstition et le fanatisme, la dégénérescence physique et criminelle, la formation du lumpen-prolétariat et d'une pègre pire que celle du banditisme de grand chemin d'il y a un siècle, la montée effrayante de toutes les statistiques de la délinquance, et cela davantage dans les pays avancés et riches que dans les pays arriérés, et encore plus dans ceux qui possèdent les unités urbaines les plus grandes.

Il ne s'agit pas de faire l'apologie de la situation actuelle des masses rurales, parce que les exemples sont rares d'un véritable prolétariat agricole qui soit bien logé dans des habitations modernes dispersées sur le territoire, et non aggloméré à son tour dans de grands centres de plus de 50 000 habitants. Parce qu'ensuite la situation du petit cultivateur direct, qui habite dans une maison-cabane sur son lopin de terre, nous offre moins que tout autre ce qui serait souhaitable. Voici ce que dit Marx de cette couche de population à laquelle les fascistes, le centre catholique et la fausse gauche, qu'elle soit démocratique ou stalinienne, adressent tous en même temps leurs louanges:
«
La petite propriété [foncière] crée donc une classe de barbares presque en marge de la société, unissant la grossièreté des formes sociales primitives à tous les tourments et toutes les misères des pays civilisés».
Mais (et l'on pourra en temps utile compléter la description de ce tableau), les résultats de la grande propriété rurale et de l'industrie moderne ne sont guère plus brillants. La première conduit à la réduction progressive de la population agricole et de la fertilité des sols, la seconde détruit «la force de travail et donc la force naturelle de l'homme». Marx ajoute qu'en cela, elles se donnent la main. Et pour lui, comme pour nous, la grossièreté saine et vigoureuse des peuples barbares représentait un état supérieur à celui de la dégénérescence des masses à l'époque capitaliste, état que nos ennemis désignent sous le terme de civilisation; terme bien employé, et au sens propre, puisqu'il veut dire mode de vie urbain, mode de vie propre à ces grands monstres de populations agglomérées que sont les métropoles bourgeoises.

Aujourd'hui
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Nous n'allons pas traiter ici de l'urbanisme et de ses effets du point de vue de l'ensemble du développement social, mais uniquement en nous intéressant à la base «technique» du mode d'organisation du sol, lequel, en cessant d'être un espace à peine égratigné pour les besoins de l'agriculture, est destiné à devenir un espace équipé jusqu'à son tréfonds de toutes les installations générales et complètes qui servent à créer la plate-forme des complexes urbains; un espace donc, possédant des rues, des égouts, des réseaux de distribution d'eau, d'électricité et de gaz, pour l'éclairage, le chauffage et les communications en tout genre, et pour les transports publics de toute nature. Aux temps anciens, les espaces-enclaves laissés par les villes tombées en décadence, ou rasées par les dévastations, restent, malgré la faible densité de leurs équipements et leur moindre profondeur dans le sous-sol, arides et inaptes à toute culture, telles des oasis du désert au milieu des champs cultivés. Par conséquent, l'extension de la ville au détriment de la campagne, qui accompagne, dans un mouvement inverse, l'afflux des hommes dans la première, comporte une façon très différente et plus profonde de transformer «la croûte terrestre de la part de l'homme», et ce fait technique nouveau engendre les nouveaux rapports économiques de valeur et de rente que définissent Marx et Engels, et les rapports sociaux afférents - ainsi que les programmes de révolution sociale.

Si l'on écoute la technique moderne, le système des grandes concentrations est «économique» du point de vue des dépenses nécessaires, dans tous les sens, pour «installer la population sur le territoire qui est le sien». Mais pour elle, quelque chose d'économique, c'est quelque chose qui est approprié au profit et au monopole de la classe dominante. Elle rirait bien de se voir proposer comme meilleure une installation des hommes dispersée et plus uniforme, car elle prétend que la ramification, tout à fait différente dans ce cas-là, de tous les systèmes d'adduction et d'évacuation destinés aux maisons et aux personnes, occasionnerait des «faux frais». Mais le nec plus ultra de la prosopopée est réservé à la science appliquée, qui s'enorgueillit d'un progrès incessant, alors qu'elle tend de plus en plus à être, sous la pression de l'affairisme, un ramassis de mensonges, de calculs et de déductions consciemment erronés, et un effroyable enchevêtrement de superstitions et de lieux communs.

L'Italie, pays très densément peuplé, a plus de 150 habitants en moyenne au kilomètre carré. Mais dans les villes, ou du moins dans leur centre, et sans prendre en considération les cas les plus désastreux, il y a 400 habitants par hectare, soit 40 000 au kilomètre carré: la densité moyenne y est donc plus de 250 fois supérieure à la moyenne, et le rapport est encore plus élevé si l'on compare la densité urbaine moyenne et la densité moyenne rurale. Alors que la «politique économique» du capital tend à exaspérer encore ce contraste effarant, la politique révolutionnaire l'attaquera de front en prenant des mesures radicales.

La technique moderne prétend avoir réalisé des chefs d'œuvre avec les équipements unitaires massifs qui permettent d'approvisionner une ville en eau, de l'éclairer, de faire fonctionner ses transports congestionnants, d'entretenir les rues, et le reste, d'enlever les ordures en les détruisant pour les rendre inoffensives, c'est-à-dire en minéralisant leur partie organique ou en les transportant au loin, dans les grands fleuves ou en mer, et naturellement, elle méprise le type d'organisation rurale dans lequel chaque ferme, ou chaque groupe limité de fermes, résout avec des moyens presque «naturels» les problèmes, par exemple, d'approvisionnement en eau ou d'évacuation des ordures.

Le jeune licencié frais émoulu de l'université et le lecteur de revues au goût du jour feraient donc la grimace s'ils lisaient le passage suivant d'Engels (La question du logement, 1872), et ils le condamneraient comme arriéré et «dépassé» par l'histoire et par les géniales applications modernes. Engels répond à ceux qui avaient traité d'utopie l'abolition de l'opposition entre ville et campagne, sous prétexte que cette opposition est naturelle, ou plus exactement, qu'elle est une conséquence de l'histoire:
«
La suppression de l'opposition entre ville et campagne n'est pas plus une utopie que la suppression de l'antagonisme entre capitalistes et salariés. Elle devient chaque jour une exigence pratique de la production industrielle comme de la production agricole. Personne ne l'a réclamée avec plus de force que Liebig dans ses ouvrages sur la chimie agricole dans lesquels il demande en premier et constamment que l'homme rende à la terre ce qu'il reçoit d'elle et où il démontre que seule l'existence des villes, notamment des grandes villes, y met obstacle».

Liebig! dira notre jouvenceau, quelle vieillerie! Il lui manquait les si nombreuses données que nous avons aujourd'hui, après un siècle ou presque de recherches dans tous les domaines: chimiques, biologiques et agronomiques! Liebig est également cité par Marx, et si, aujourd'hui encore, on peut lui faire plus confiance qu'aux universitaires modernes, c'est que, en plus de toutes les expériences modernes, il lui en manquait une qui est particulièrement remarquable: celle des primes ou des appointements alloués... par Montecatini ou par Agfa.

«Quand on voit qu'ici, à Londres seulement, on jette journellement à la mer, à énormes frais, une plus grande quantité d'engrais naturels que n'en peut produire tout le royaume de Saxe, et quelles formidables installations sont nécessaires pour empêcher que ces engrais n'empoisonnent tout Londres, alors l'utopie que serait la suppression de l'opposition entre la ville et la campagne se trouve avoir une base merveilleusement pratique. Berlin lui-même, relativement peu important [mais certainement pas aujourd'hui, en 1952], étouffe dans ses propres ordures depuis au moins trente ans. D'autre part, c'est une pure utopie de vouloir, comme Proudhon, bouleverser l'actuelle société bourgeoise en conservant le paysan tel qu'il est. L'abolition du mode de production capitaliste étant supposée réalisée, seules une répartition aussi égale que possible de la population sur tout le territoire et une étroite association des productions industrielle et agricole, avec l'extension des moyens de communication rendue alors nécessaire, sont en mesure de tirer la population rurale de l'isolement et de l'abrutissement dans lesquels elle végète, presque sans changement depuis des millénaires».

Il ne faut pas croire que la thèse de Liebig soit dépassée: selon lui, le cycle de rotation de la matière organique nécessaire a la vie devient déficitaire si l'on renonce aux déjections humaines et, pour partie, animales. Or ce renoncement est aujourd'hui un fait acquis, passé en force de chose jugée, au nom des critères spécieux d'une hygiène urbaine, qui irait à l'encontre des préceptes du profit spéculatif si elle mettait en doute la nécessité que des masses humaines immenses soient barricadées à l'intérieur de zones dotées dans leur sous-sol d'un réseau de services urbains, et qu'elles soient soumises à une respiration par «poumon d'acier». Toutes les recherches modernes sur les perspectives d'une production alimentaire correspondant à la croissance de la population, compte tenu de la quantité de terre cultivable et du calcul énergétique de la chaleur et du chimisme disponibles, concluent à une insuffisance prochaine d'aliments. On pense qu'on ne pourra trouver la matière pour compenser ce déficit qu'en l'extrayant, avec des méthodes appropriées, du «plancton» des eaux marines, a savoir des corpuscules des petits animaux aquatiques qui peuplent les mers, dont on tirerait une espèce de conserve en boîte. On peut également prévoir que, grâce à des transformations infra-atomiques, la chimie aboutisse à la synthèse de petites pilules nutritives. Mais le fait est que, en dehors de ces visions futuristes (qui s'attirent la réponse suivante de la dame à laquelle on expliquerait qu'à l'avenir les enfants se feront en laboratoire: c'est admirable, mais je pense qu'on en reviendra toujours avec plaisir à l'ancien système!), le cycle qui passe par la terre agricole, les animaux et l'homme, est aujourd'hui déficitaire, surtout en substances azotées. Pourquoi donc ne faire aucun cas de la perte énorme des systèmes actuels de stérilisation des déchets (pour stériliser, il suffit d'une forte dilution et de quelques heures), alors que même les réserves minérales d'engrais sont, pour certaines d'entre elles, en voie d'épuisement? L'espèce humaine détruit de la sorte des masses incalculables de calories appartenant au domaine de la vie, de la même façon qu'elle le fait avec la conservation des morts. Mais qu'on ne craigne pas que nous voulions, comme les nazis, industrialiser les cadavres: la somme des déjections d'un homme au cours d'une vie moyenne représente en effet environ 300 fois le poids de son corps; mais en remplaçant les cimetières par un autre dispositif, y compris minéralisant, on récupère du terrain cultivable: et aujourd'hui ce serait pour les promoteurs un alléchant terrain à bâtir, mais qu'ils ne se fassent pas d'illusions, ce n'est pas pour eux que nous rompons des lances.

Lorsque nous prévoyons les premiers «projets» unitaires pour arriver à un réseau uniforme d'équipement de la croûte terrestre, dans les nœuds duquel l'homme ne sera plus ni paysan ni citadin, nous sommes donc, avec Marx et Engels, non pas dans le cadre d'une utopie ou de vagues hypothèses, mais dans celui d'un programme social post-révolutionnaire et post-capitaliste précis. Que la démocratie bourgeoise pousse les hauts cris quand, à toutes les libertés du citoyen, nous voulons ajouter la liberté... de fumer la terre. Elle, elle l'a réduit à renoncer à la liberté de respirer. Le brouillard épais et noir qui s'est abattu sur la grande ville de Londres a arrêté pour des semaines toute activité, car il déposait, dans les poumons de ceux qui s'aventuraient dans les rues, le fine poussière de charbon des milliers de cheminées concentrées autour de la métropole, et rendait parfaitement inutile les magnifiques systèmes d'éclairage, de transport, et tous les lieux de travail; si bien que les voleurs et les voyous en ont largement profité.

Nous sommes donc bien au-delà de l'équilibre entre les «intérêts» de l'homme de la ville et de celui de la campagne, dont il est question dans les dernières déclarations de Staline. Il s'agit là d'un objectif que le capitalisme poursuit en vain, alors que celui de la révolution socialiste est de supprimer les classes sociales, et donc la possibilité que des groupes sociaux s'assurent améliorations et bien-être au détriment des autres.

La question n'est plus de répartir le produit d'une entreprise aussi irrationnelle qu'est l'aménagement de la croûte de notre planète, tel que l'ont voulu le système capitaliste et les effets de sa prétendue modernisation des systèmes plus anciens. Il ne s'agit plus d'économie, entendue comme une querelle autour d'une richesse marchande ou monétaire; il s'agit, physiquement, d'introduire un mode d'équipement technique du sol, ainsi que de ce qui est sous et au-dessus du sol, totalement différent, dans lequel on laissera peut-être debout ça et là, à des fins archéologiques, un des chefs d'œuvre de l'époque bourgeoise, afin que se souviennent ceux qui auront accompli l'œuvre séculaire commencée avec l'explosion révolutionnaire mondiale.

Source: «Il Programma Comunista» Nr 6, 16-37 décembre 1952.

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