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FACTEURS DE RACE ET DE NATION DANS LA THÉORIE MARXISTE
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Content:

Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste - Troisième partie
Le mouvement du prolétariat moderne et les luttes pour la formation et l'émancipation des nations
Obstacles féodaux à la naissance des nations modernes
Localisme féodal et Eglise universelle
Universalisme et centralisme politique
Revendications révolutionnaires des bourgeoisies nationales
Chatoyantes superstructures de la révolution capitaliste
Entrée du prolétariat sur la scène historique
Lutte prolétarienne et cadre national
Stratégie prolétarienne dans l'Europe de 1848
Repli révolutionnaire et mouvement ouvrier
Les luttes de formation des nations après 1848
La question polonaise
Notes
Source


Introduction | Première partie | Deuxième partie | Troisième partie | Troisième partie (suite)


Sur le fil du temps

Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste

Troisième partie

Le mouvement du prolétariat moderne et les luttes pour la formation et l'émancipation des nations

Obstacles féodaux à la naissance des nations modernes
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1. Décentralisée dans les deux sens, vertical et horizontal, l'organisation de la société et de l'Etat féodal constitue un obstacle pour la poussée bourgeoise tendant vers la formation de la nation unitaire moderne. D'une part en effet, les «ordres» reconnus ont chacun leur propre droit et excluent jusqu'à un certain point les rapports sociaux avec l'extérieur, si bien qu'ils forment pour ainsi dire autant de nations autonomes; d'autre part, les districts féodaux fonctionnent eux aussi en économie fermée, y compris en ce qui concerne la force de travail humaine, et font des groupes de travailleurs serfs autant de petites nations assujetties.

La deuxième partie de notre exposé s'achevait sur la disparition de la nation classique qui suivit la chute de l'empire romain, les invasions barbares et la formation des Etats médiévaux. Il est bon de reprendre maintenant l'analyse des obstacles féodaux qui empêchaient la renaissance historique de la nation. La nation est donc un périmètre géographique à l'intérieur duquel la circulation économique est libre, le droit positif commun, et où, en général, il existe une communauté de race et de langue. Au sens de l'antiquité classique, la nation exclut la masse des esclaves et ne comprend que les citoyens libres; au sens moderne et bourgeois, elle comprend tous ceux qui y sont nés.

Si nous avons rencontré, avant la grande étape historique gréco-romaine, des Etats qui n'étaient pas des nations, et si nous en rencontrons également dans la période comprise entre la fin de l'antiquité classique et le début de l'étape bourgeoise, il n'existe jamais, en revanche, de nation sans Etat. C'est pourquoi cette étude matérialiste du phénomène national est entièrement et constamment fondée sur la théorie marxiste de l'Etat: c'est là ce qui nous sépare des bourgeois. La formation des nations est un fait historique tout aussi réel et physique que les autres, mais lorsque la nation unifiée avec son Etat est constituée, elle reste divisée en classes sociales; l'Etat n'est pas en effet, comme pour les bourgeois, l'expression de l'ensemble national en tant qu'agrégat d'individus, ou même de communes et de districts, mais l'expression et l'organe des intérêts de la classe économiquement dominante.

Deux thèses sont donc vraies simultanément:
1. L'unité nationale est une nécessité historique et donc également une condition de l'avènement futur du communisme;
2. La réalisation de cette unité - avec le marché intérieur unique, l'abolition des Ordres, le droit positif égal pour tous les sujets, l'Etat centralisé - non seulement n'exclut pas, mais porte à son plus haut degré la lutte de la classe ouvrière contre l'Etat capitaliste, la nécessité de l'abattre par la révolution, et le caractère international de cette lutte dans le cadre du monde social développé.

L'économie de la société féodale est essentiellement agraire. Les membres de la noblesse se partagent la possession de toute la terre, non seulement au sens topographique, mais aussi et surtout au sens où ils dominent des groupes de la population paysanne, qui leur sont attachés par des liens de sujétion personnelle. Par leurs privilèges les nobles forment, en un sens, une «nation»: ils n'ont aucun échange de sang avec des serfs, des artisans et des bourgeois, ils ont leur propre droit, et des juges appartenant à leur ordre. Leur propriété terrienne héréditaire dans sa forme pure n'est pas aliénable, mais résulte d'un titre et d'une investiture émanant de la hiérarchie féodale supérieure et, en dernière instance, et dans des limites données, du roi. L'exercice des armes, du moins en ce qui concerne le commandement, est le privilège de cet ordre; lorsqu'on formera des troupes de masse, ce seront des troupes mercenaires, recrutées le plus souvent à l'étranger.

La classe des serfs ne constitue pas une nation: non seulement elle n'a aucune représentation ni expression centrale, mais elle se reproduit en cercles fermés qui ne communiquent pas entre eux. Juridiquement, elle dépend du seigneur, et elle est jugée suivant des codes qui varient d'une région à l'autre ou même tout simplement selon le caprice du seigneur. Le serf n'a pas pour limite physique la frontière de l'Etat ni pour limite de juridiction un centre étatique: il est confiné pour les deux au domaine du seigneur.

Venons-en maintenant à l'ordre ecclésiastique. Dans les différentes phases, il est proche du pouvoir à peu près comme la noblesse. Mais il n'est pas une nation et ne délimite pas une nation: d'une part en effet, il ne peut avoir, du fait du célibat des prêtres, de continuité généalogique; d'autre part ses limites sont extra-nationales. L'Eglise catholique, comme son nom l'indique, est internationale; ou plus exactement elle est, dans sa doctrine et dans son organisation, inter-étatique aussi bien qu'inter-raciale.

Cette superstructure particulière est le produit d'une économie en îlots fermés. Le serf est le seul à fournir sa force de travail, et il en consomme une partie sous forme d'une fraction des produits de la terre. Ses besoins sont tellement limités qu'il fabrique lui-même les produits manufacturés qu'il utilise: la division du travail est tout à fait embryonnaire, et les premiers artisans sont à peine tolérés (ces fameux artisans qui, alors que les paysans vivent dans des habitations dispersées, se rassemblent dans le bourg au pied du château seigneurial, et qui deviendront les insupportables, les terribles révolutionnaires bourgeois). Le seigneur et ses quelques spadassins consomment les produits que les paysans apportent au château ou produisent au cours des corvées effectuées sur les champs du seigneur. Il est clair que cette faculté de consommer des produits en abondance dont jouit une petite minorité extrêmement privilégiée augmente peu à peu les besoins et multiplie la demande d'objets manufacturés, même s'il est vrai que les princesses mangeaient encore avec leurs mains et ne changeaient de chemise que dans les grandes occasions.

D'où l'opposition matérielle qui sera le point de départ de l'immense lutte où seront lancés les grands mots sonores de Patrie, Liberté, Raison, Critique, Idéal, entre la fragmentation régionale entravant la circulation des personnes et des choses, et l'exigence de la liberté du commerce sur tout le territoire de l'Etat, puis à l'extérieur; si cette liberté permet au seigneur de jouir de sa richesse, elle accélère l'ascension et stimule l'audace des marchands, qui un jour achèteront pour de l'argent la terre sacrée, la terre ancestrale des féodaux... C'est pourquoi on dira au peuple abusé qu'il a désormais une Patrie le jour où existeront dans les frontières de l'Etat une monnaie, une Bourse, un fisc unitaires, conditions du jaillissement des forces productives capitalistes.

Localisme féodal et Eglise universelle
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2. Dans la société médiévale, la base productive et économique n'est pas nationale, elle est infra-nationale en ce qui concerne les entreprises et le marché. La superstructure linguistique, culturelle, scolaire, idéologique, n'est pas nationale non plus, car elle a pour centre l'Eglise chrétienne de Rome, avec son dogme, son rite et son organisation universelle. Or la force de l'Eglise, loin d'être un moyen pour vaincre le particularisme féodal, soutient étroitement les intérêts et l'organisation de la noblesse terrienne.

Les nations classiques avaient déjà atteint l'unité du droit personnel et commercial à l'intérieur des frontières politiques, parce qu'à la production agraire, également fondamentale à cette époque, s'ajoutait la possibilité d'accumuler des marchandises et de la monnaie, grâce à l'exploitation du travail des esclaves, et à l'extraordinaire inégalité permise et tolérée par le droit romain en ce qui concernait le nombre d'esclaves possédés et même la possession allodiale de la terre par les citoyens libres.

Après la suppression de ce type de production esclavagiste dont nous avons donné l'explication déterministe, c'est par une autre voie, la voie bourgeoise, qu'on arrivera à la circulation générale des marchandises manufacturées; la production de celles-ci se développera d'abord à égalité avec l'agriculture, pour la dépasser ensuite d'une façon écrasante - et dans des proportions insensées - à l'époque capitaliste.

Mais avec Rome, la nation classique était devenue, plus qu'une nation, une totalité politique et territoriale correspondant à un pouvoir universel organisé sur tout le monde non barbare.

La fantastique accumulation de terres et d'esclaves entre les mains de quelques riches très puissants, favorisée par la centralisation de l'Etat et par la dictature de celui-ci sur les provinces, avait conduit à la crise inéluctable de ce mode de production; il n'en avait été que plus facile, pour les envahisseurs barbares, de faire voler en éclats cette immense organisation unitaire.

Au Moyen Age, cependant, cette universalité s'était maintenue sous une forme bien différente, dans l'organisation puissante de l'Eglise chrétienne de Rome. Nous ne nous occuperons pas ici du grand cycle historique (déchiffrable selon les mêmes critères sociaux) parcouru par l'empire d'Orient. Celui-ci résista encore des siècles après celui d'Occident, mais s'il put endiguer la vague germanique venue du Nord-Est, il ne put résister par la suite à la marée mongole venue du Sud-Ouest. Il succomba par des voies pour l'essentiel analogues et son unité, qui était d'ailleurs devenue de plus en plus symbolique, fut elle aussi brisée.

En Europe occidentale, le besoin pressant du développement de l'échange mercantile général, opposé à l'émiettement terrien caractéristique du féodalisme, prit la forme d'une exigence de restauration de ce centralisme qui avait donné au monde romain classique une puissance, une richesse, une sagesse qui semblaient disparues.

Mais la réponse à cette exigence ne pouvait être celle des «guelfes» (39), qui opposaient aux empires allemands du Moyen Age et à leur belliqueuse classe dirigeante l'influence internationale de l'Eglise, si réel qu'ait été l'affrontement des forces de classes par lequel cette opposition se manifesta dans les premières citadelles de la nouvelle classe bourgeoise: les communes italiennes gouvernées par des maîtres-artisans, des banquiers, des marchands, qui avaient des relations dans toute l'Europe.

L'Eglise constitue en effet pour tous les Etats issus du démembrement de l'empire (après les premiers siècles de résistance) une superstructure commune attachée au pouvoir des seigneurs féodaux et de leurs monarques. C'est précisément parce qu'il ne s'agit pas de sociétés nationales que les fonctions dont nous parlons dépassent les limites des frontières politiques. Il n'y a pas encore de langues nationales parlées par le «peuple» ou, comme on disait, de langues «vulgaires». La langue des prêtres est partout le latin, tandis que la masse des serfs parle des dialectes qu'on ne comprend plus à quelques dizaines de kilomètres. Cette situation dure aussi longtemps qu'il n'est pas permis de voyager pour trouver du travail ou de l'argent, mais seulement pour se battre - activité qui exige peu de paroles. Mais le latin n'est pas seulement l'unique langue du rite, ce qui serait peu de chose; il est le seul véhicule de la culture, pratiquement la seule langue connue partout de tous ceux qui savent lire et écrire.

Le latin, et lui seul, est enseigné aux membres de la noblesse. Cela signifie que l'école, confiée à l'Eglise, reste une structure trans-étatique même lorsque commencent à y être admis des membres d'autres classes, c'est-à-dire non seulement les jeunes seigneurs et les futurs prêtres ou moines, mais quelques fils de bourgeois des villes, à l'exclusion absolue des paysans disséminés dans la campagne (ce phénomène n'a pas encore disparu de nos jours dans certaines provinces déshéritées de nations aussi distinguées que l'Italie et la Yougoslavie!).

Non seulement donc toute la haute culture passe par ce crible unitaire - on discute en effet des mêmes sujets et des mêmes textes à Bologne, Salamanque, Paris ou Londres - mais il en va de même pour la culture pratique, et c'est de là que sort finalement toute la couche bureaucratique civile, judiciaire ou militaire. La classe cultivée n'a encore qu'une «culture nationale» très vague, et il faut attendre l'An Mille pour voir apparaître les «littératures nationales».

Les bourgeois eux-mêmes, qui font leurs premières armes, versent leur tribut à ce moyen de communication sociale, qui est une superstructure du mode de production dominant mais aussi un indispensable instrument de travail: si le banquier florentin entretient d'étroits rapports d'affaires avec Anvers ou Rotterdam, il le fait au moyen d'une correspondance commerciale en latin (même si c'est un latin qui aurait fait mourir de saisissement César et Cicéron; mais après tout, il en va de même du latin de messe...).

Mais malgré la grandeur de cette construction, qui dépasse résolument et sans demi-mesures les différences de sang, de races et de langues, l'édifice idéologique du catholicisme se rattache historiquement à la défense et à la conservation du système féodal du servage. La collaboration commence à la base, entre le curé et le hobereau local qui se partagent les dîmes et tributs extorqués au paysan exploité, dont l'asservissement est étroitement conditionné par son lien à la terre et au fief qui l'ont vu naître. D'autre part, les communautés monastiques et les grands ordres religieux ont acquis - non sans luttes contre les seigneurs - de vastes propriétés sur lesquelles les rapports de production sont totalement identiques à ceux des fiefs; tout comme les seigneurs, ils exigent que la possession du sol, des corps et des âmes soit attachée de façon inaliénable au titre, qu'il soit aristocratique ou, dans leur cas, lié à la hiérarchie ecclésiastique.

Universalisme et centralisme politique
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3. En Italie, les premières luttes des bourgeois, organisés au sein de petites républiques communales, mais encore incapables de s'élever jusqu'à la vision d'une organisation économique interrégionale, ont reçu avec le parti guelfe l'appui de la papauté. Dante, lui, annonce les structures bourgeoises modernes en saluant dans la monarchie la première forme historiquement possible d'Etat centralisé, bien que par son universalisme de type gibelin, qui théorise un pouvoir européen unique, il ne préfigure pas explicitement la revendication nationale.

Lorsque Dante, de famille guelfe, écrit son traité «De la monarchie», il épouse la thèse gibeline. Dans la théorie historique qu'il développe, l'exigence unitaire d'un pouvoir centralisateur est fondamentale, de même que son aversion pour les stériles querelles entre familles qui déchirent les communes et les petites seigneuries. La nouvelle exigence universelle s'appuie sur la formidable tradition de l'empire romain; elle néglige et combat l'universalité de la Rome catholique. C'est pourquoi Dante est hostile au pouvoir et au rôle de direction politique de la papauté, et voit dans l'empereur d'Allemagne un grand monarque qui pourrait unifier en un même Etat centralisé l'Europe entière: l'Allemagne et l'Italie d'abord, la France et le reste ensuite.

Doit-on rattacher la doctrine politique de Dante au Moyen Âge parce qu'elle ne contient pas la revendication bourgeoise essentielle de la séparation des nationalités, ou bien faut-il y voir une anticipation de l'époque bourgeoise moderne? C'est évidemment cette seconde hypothèse qui est la bonne. L'institution de la monarchie absolue fait son apparition au Moyen Age en tant que seule forme alors possible d'Etat centralisé s'opposant au fédéralisme des seigneurs et à leurs prétentions d'auto-gouvernement centrifuge. Du côté de ces derniers on trouve l'obscurantisme du clergé et de Rome; du côté des premières cours, dont un exemple brillant et cher au coeur de Dante est celle de Frédéric de Souabe à Palerme, la voie s'ouvre aux nouvelle forces productives, au commerce, et par conséquent à l'encouragement des arts et des échanges d'idées en dehors de la dictature scolastique. Ce roi souabe n'est certes pas un roi national, mais sa réputation d'athée, de savant et d'artiste, n'est pas une pure légende; il est certain qu'il fut le fondateur des premières industries et manufactures, et le précurseur de formes sociales incompatibles avec l'ignorance rétrograde des artistocraties, dont le savoir se limitait au maniement des armes. La première forme sous laquelle le capitalisme s'oppose à l'ancien régime agraire est la monarchie centralisée dans une grande capitale, où artisans, artistes et savants ouvrent à la vie matérielle de nouveaux horizons.

Le traité en latin «De la Monarchie» est une première manifestation idéologique de cette exigence moderne, et en ce sens il est révolutionnaire, antiféodal et antiguelfe; le futur anticléricalisme puisera du reste amplement dans les invectives de la «Divine Comédie» contre la papauté. Si la revendication nationale proprement dite n'est pas explicite chez Dante, qui envisage une Italie politiquement unie aux dépens des petits seigneurs locaux, mais devenue une province de l'empire germanique, cela est dû au fait qu'en Italie la bourgeoisie moderne est née plus tôt qu'ailleurs, mais sous une forme communale et locale. Cela ne diminue en rien l'importance de ce premier jaillissement des forces vives de l'avenir; mais il était condamné, pour des raisons tenant au bouleversement des itinéraires géographiques par lesquels se faisaient les échanges commerciaux naissants, à dépérir avant de s'être élevé à la vision d'un puissant Etat capitaliste unitaire avec ses frontières nationales. Il n'empêche que dans ce pays qui devait être un des derniers en Europe à poser la revendication nationale dans l'histoire moderne, ce même Dante imposa dans la littérature la langue italienne vulgaire, et donna une impulsion décisive à la diffusion du parler toscan, contre cent dialectes marqués par leurs lointaines origines qui allaient du lombard au sarrasin.

Revendications révolutionnaires des bourgeoisies nationales
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4. Dans l'explication marxiste de l'histoire, toute période de passage d'un mode de production à l'autre met en scène deux protagonistes: d'un côté, la classe dominante qui défend farouchement ses privilèges économiques en employant dans ce but les appareils de pouvoir et l'influence de ses idéologies traditionnelles; de l'autre, la classe révolutionnaire qui lutte contre ces intérêts, ces institutions et ces idéologies et diffuse de façon plus ou moins décidée et complète, au sein de l'ancienne société, de nouvelles idéologies résumant la conscience qu'elle a des conquêtes à réaliser et du mode social de production à instaurer. Les bourgeoisies modernes développent, dans les différentes nations d'Europe, des systèmes particulièrement intéressants et suggestifs, qui sont de véritables armes de lutte, et qui tournent tous autour de la grande revendication de l'unité et de l'indépendance nationales.

Dans les manuels d'histoire, le début de l'âge moderne et la fin du Moyen Age sont datés tantôt de 1492, tantôt de 1305. La première date est celle de la découverte de l'Amérique. Dans l'histoire de la bourgeoisie - que le marxisme a retracée comme une véritable épopée dans l'incomparable synthèse du «Manifeste» et dans d'autres descriptions classiques - cette date est significative dans la mesure où elle marque l'ouverture des voies au-delà de l'océan, la formation de la trame du marché mondial et l'éveil des puissantes forces d'attraction qui, sous forme d'une demande accrue de produits manufacturés, poussent la race blanche avancée à s'engager dans la guerre de l' «hyperproduction». Parallèlement à ce tournant grandiose, on assiste à un déplacement du centre de l'industrialisation naissante, qui de l'Italie centrale et septentrionale se déplace justement vers le coeur de l'Europe atlantique, extra-méditerranéenne, où elle va se développer impérieusement.

Mais 1305 est la date où Dante écrit la «Divine Comédie»: à cette époque, en Italie, les revendications de la révolution anti-féodale et anti-ecclésiastique ont déjà été posées, même si c'est pour une aire géographique plus limitée. La tradition romaine étant particulièrement développée à l'intérieur de la péninsule Italienne, les formes d'organisation des peuples germaniques s'y heurtèrent à une plus grande résistance et le régime féodal ne s'y développa jamais pleinement, malgré l'importance des apports de sang neuf barbare.

Les avantages que lui procurait sa situation au beau milieu mers navigables restant inchangés, le commerce et les échanges reprirent rapidement et la division du travail se développa sur de nouvelles bases. Le système des communes s'effondra, laissant place à de petites seigneuries et monarchies autocratiques et héréditaires; mais le servage ne prévalut pas pour autant, et une partie considérable de la population resta composée de paysans et d'artisans autonomes, de petits et de moyens commerçants. Etant donné ces raisons spécifiques, la bourgeoisie ne s'éleva pas au rang de Classe nationale; elle ne put le faire que plusieurs siècles plus tard, mais cette fois sur une échelle beaucoup plus vaste. Ajournée en Italie, la révolution capitaliste subit un long retard, mais au XVI°, XVII°, XVIII° siècles, elle put gagner l'Angleterre, la France et ensuite l'Europe centrale.

Ainsi, la tentative d'instauration d'un nouveau mode de production dans un cercle restreint peut échouer, et du coup être différée de plusieurs générations. Mais à sa reprise historique, ce mode de production s'imposera dans une sphère beaucoup plus vaste. On peut ainsi comprendre que la révolution communiste, écrasée en France en 1871, ait dû attendre 1917 pour tenter la conquête non plus seulement de la France, mais de toute l'Europe; et que, battue et anéantie aujourd'hui comme l'avait été jadis l'étroite révolution bourgeoise des Communes, elle puisse un jour, après une période de plusieurs générations, renaître enfin non seulement dans les aires occupées et contrôlées par la race blanche, mais à l'échelle mondiale.

Ainsi entre le XIV° et le XV° siècles les revendications de l'égalité juridique des citoyens, de la liberté politique, de la démocratie parlementaire, de la république, purent passer pour des illusions balayées par l'histoire, alors que leur force ne faisait que croître en attendant de s'affirmer historiquement de manière imposante à l'échelle européenne, chose qui aujourd'hui nous paraît aller de soi. De même à l'époque actuelle, c'est seulement en apparence que les revendications du prolétariat moderne visant au renversement violent de l'Etat démocratique capitaliste, à la dictature de la classe travailleuse, à la destruction de l'économie salariale et monétaire, peuvent sembler assoupies et oubliées.

Au cours de toute cette période, les classes et les groupes bourgeois, dont l'influence croît avec les changements apportés dans les forces et la techniques productives et avec l'essor impétueux des échanges mercantiles, n'ont cessé d'avancer les revendications nouvelles et de lutter pour elles, jusqu'à ce qu'ils parviennent enfin à formuler la revendication globale de la destruction du système féodal et de la prise du pouvoir.

L'artisan et le marchand refusent de se considérer, à l'image du serf, comme les sujets d'un hobereau local. Malgré les risques que cela comporte au début ils se déplacent d'une région à l'autre, parcourent tout le territoire de l'Etat, vont là où les appellent leur travail et leurs affaires, même s'il reste facile aux nobles de les persécuter et de les dépouiller de ce qu'ils ont accumulé au fur et à mesure que des richesses considérables se forment aux mains d'individus qui sont en dehors des ordres et des hiérarchies traditionnelles. Ces pionniers d'un nouveau mode de vie revendiquent le droit d'être des citoyens de l'Etat et non des sujets d'un noble: dans un premier temps, ils se déclarent sujets du roi, même si c'est un roi absolu. Le monarque et la dynastie sont la première expression d'un pouvoir central s'exerçant sur le peuple entier et sur toute la nation. Le lien entre l'Etat et les sujets, clé de voûte du droit bourgeois, tend à s'établir directement, sans passer par l'intermédiaire des hiérarchies féodales fragmentaires.

Pour saisir ce passage au niveau de la base économique, nous ferons référence au roman intitulé «Le Roi d'Angleterre ne paie pas». La grande banque des Bardi, bourgeois florentins, avait avancé au roi une somme colossale en florins d'or pour alimenter son trésor de guerre; mais le roi, ayant perdu la guerre, ne paya pas les intérêts et ne remboursa pas le capital: la banque fit faillite et l'économie florentine en subit très gravement le contrecoup. Le vieux banquier mourut de chagrin, n'ayant trouvé aucune juridiction devant laquelle traduire le débiteur effrontément défaillant. Dans le système bourgeois, il aurait pu le citer devant les magistrats anglais eux-mêmes, et se faire payer.

En ce qui constitue la revendication juridique, on peut citer une pièce de Lope de Vega où le roi fait meilleure figure, mais où la revendication avancée est toujours bourgeoise (40). Dans un village de province, un tyranneau local enlève une jeune fille. Le père, bafoué par le séducteur, va à Madrid et s'adresse au roi. Celui-ci le suit jusqu'au village incognito, avec une faible escorte et sans armes: il rend la justice, condamne sévèrement le seigneur qu'il a assigné à comparaître et libère la jeune fille avec indemnité. L'idée que tout citoyen puisse se faire rendre justice par le roi contre les abus du pouvoir local traduit la revendication centraliste bourgeoise.

On connaît aussi la célèbre anecdote du meunier de Sans-Souci s'opposant à Frédéric de Prusse qui voulait exproprier son moulin afin d'agrandir le parc de son château de plaisance. Le meunier refuse et sort de la salle d'audience en clamant: «Il y a des juges à Berlin!». Le juge peut condamner le roi au nom du roi: cela peut apparaître comme un chef-d'oeuvre de style dans la conception bourgeoise du droit; mais bientôt la bourgeoisie elle-même, poussée par les exigences révolutionnaires, sera plus résolue et elle condamnera le roi à avoir la tête coupée.

A mesure qu'au sein des anciens Etats gouvernés par la noblesse terrienne - par exemple la France et l'Angleterre, qui sont des cas classiques - l'importance du commerce et des manufactures augmente par rapport à l'économie agricole, à mesure que surgissent les grandes banques, la dette publique, le système protectionniste, le système fiscal unique et centralisé, les bourgeoisies demandent au pouvoir royal, c'est-à-dire à l'administration centrale, des pouvoirs plus grands. Dans la superstructure idéologique et dans l'agitation culturelle et politique en faveur de ces nouvelles exigences, tous ces systèmes unitaires sont décrits et exaltés comme étant l'expression, non d'une dynastie de droit divin reconnue et consacrée par le pouvoir religieux, mais du peuple tout entier, de l'ensemble des citoyens, en un mot de la nation. Le patriotisme, cet idéal qui avait connu une éclipse après l'antiquité classique, redevient le thème des enthousiasmes civiques; né des exigences des négociants et des fabricants, il enflamme bientôt les intellectuels, les écrivains et les philosophes, qui édifient au-dessus du bouillonnement des nouvelles forces productives une merveilleuse architecture de principes suprêmes et de décorations littéraires.

Chatoyantes superstructures de la révolution capitaliste
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5. De même que les conditions de la lutte révolutionnaire du prolétariat moderne apparaissent avec la pleine expansion du mode de production capitaliste, la doctrine et le programme de la révolution communiste internationale s'édifient sur la base de la critique achevée des idéologies bourgeoises. Celles-ci prirent différents caractères dans les diverses nations, du fait même que toute révolution bourgeoise est une révolution nationale et se caractérise par une manière particulière d'élaborer ce que Marx appelle «la conscience que chaque époque a d'elle-même».

En Italie, comme nous l'avons déjà montré, le contenu économique de la forme bourgeoise fait une apparition précoce, mais insuffisante pour assumer le contrôle de la société: le contenu politique, essentiel historiquement, se limite au contrôle de petites républiques citadines libres, artisanales, marchandes ou maritimes. Ces formes ne réussiront pas historiquement à passer au stade de la constitution d'un pouvoir national. Mais tandis que cette première société bourgeoise sera réabsorbée par la société féodale européenne en dépit de ses victoires militaires sur l'empereur germanique, ses effets au niveau de la «superstructure» idéologique et surtout artistique se feront sentir au cours des siècles qui suivront. Les citoyens des premières républiques se réclament des formes politiques de la civilisation romaine et des institutions classiques, avec leurs libertés: cela se reflète moins dans l'organisation des Etats et des nations que dans la floraison de la nouvelle technologie et dans la splendeur de l'art de la Renaissance, qui retrouve les modèles classiques et leur donne une vie nouvelle. Parallèlement, avec la découverte et l'étude rénovée des textes classiques, qui fournissent un matériel ravivé et rendu actuel par les exigences sociales de l'époque, la littérature et la science connaissent le même essor et s'opposent à la domination conformiste de la culture catholique et scolastique. Ce mouvement immense est donc le produit d'un développement particulier de l'affrontement de deux modes de production qui se succèdent; c'est la lumière qui jaillit de l'irruption explosive d'une nouvelle société au sein de l'ancienne, sans toutefois parvenir à briser les dernières entraves, mais en les secouant en un tremblement de terre historique. C'est de cela qu'il s'agit (on pourrait le développer et l'exposer mieux que cela n'est fait ici), et non du résultat de l'étrange confluence dans les alcôves de spermatozoïdes exceptionnels qui auraient donné naissance simultanément à une pléiade d'architectes, de peintres, de sculpteurs, de poètes, de musiciens, de penseurs, de savants, de philosophes,. etc., tous de première grandeur.

Et malgré la situation de servitude politique et sociale, ces artistes, ces poètes, ces idéologues ne manquèrent pas d'exalter dans des chefs-d'oeuvre mémorables l'idée de patrie et de nationalité italiennes, que de lointains imitateurs, à la vérité souvent fort médiocres, ont reprise à l'envi et répétée jusqu'à la nausée.

En Allemagne, où l'accouchement de la nation fut précédé d'une série d'avortements que Marx et Engels ont souvent maudits, il se produisit un autre phénomène grandiose, la Réforme, qui se diffusa d'ailleurs dans l'Europe entière avec des résultats divers.

La lutte sociale des couches nouvelles contre la vieille domination des princes féodaux appuyés par l'Eglise ne parvint pas à se concrétiser dans des résultats politiques. Elle ne se limita cependant pas, au cours de cette première période, à une critique des écoles artistiques ou philosophiques, mais se développa au sein même de l'organisation ecclésiastique en se portant sur le terrain des dogmes religieux. On assiste à une phase du morcellement de l'église unique en diverses églises nationales qui se soustraient à l'autorité de Rome, non seulement en modifiant plus ou moins les articles de la doctrine mystique, mais surtout en rompant leurs liens avec la hiérarchie de l'église et en lui substituant de nouvelles hiérarchies nationales. Si l'un des aspects sous lesquels l'Etat national bourgeois apparaît dans l'histoire est la langue nationale, un autre aspect, non moins important, est la religion. En Allemagne cette exigence se manifesta surtout dans le domaine de la religion par la création d'une église nationale. La cause profonde résidait dans l'apparition de nouvelles classes en pleine ébullition: les bourgeois et les maitres-artisans des villes allemandes, tout comme les serfs des campagnes, voyaient en Luther celui qui les guiderait dans la lutte contre les princes, remparts de l'organisation féodale et agraire. Mais Luther, non content de désavouer Münzer qui dirigeait l'insurrection, glorieuse mais vaincue, des paysans contre les petits princes, ne sut pas conduire ces derniers à la victoire contre les grands princes.

Ainsi les limites et les entraves de la société médiévale ne furent brisées en Italie que sur le terrain de la littérature et en Allemagne sur celui de la religion, parce que la révolution italienne n'était pas mûre et que celle d'Allemagne fut écrasée. L'Angleterre, par contre, constitue le premier exemple historique pur d'une révolution qui attaqua toute l'économie sociale jusque dans ses structures les plus profondes. Dans ce pays où, pour des raisons climatiques et géographiques, la production agricole ne permettait pas de nourrir une population nombreuse, la production manufacturière et industrielle, ignorée jusqu'alors dans tous les pays, se développa de façon prépondérante. Les fermiers eux-mêmes accumulèrent d'importants capitaux monétaires, tandis qu'une masse toujours plus nombreuse de paysans se voyaient privés de leur terre et prolétarisés: toutes les conditions de la production capitaliste se trouvèrent réunies avec plus d'intensité qu'ailleurs, et la bourgeoisie manufacturière prit une importance considérable. La noblesse et la dynastie régnante furent battues, et malgré la courte durée de vie de la république révolutionnaire et l'exécution de Cromwell, la bourgeoisie prit bientôt le pouvoir au moyen d'une nouvelle révolution, pour l'exercer sous la forme encore en vigueur aujourd'hui de la monarchie parlementaire.

Indiscutablement, les conditions géographiques contribuaient autant que celles de la production à donner au Royaume-Uni, dont les frontières sont partout constituées par la mer, un caractère de nation bien délimitée. Mais Engels note à juste titre dans la critique du programme d'Erfurt (où il proposait pour l'Allemagne divisée en minuscules Etats fédérés la revendication de la «république une et indivisible») que les deux îles britanniques comprenaient au moins trois nationalités, avec des différences aussi bien de langue que de race et même de religion (41). Avec le temps en effet, on verra se détacher nettement les Irlandais, de race celte, de religion catholique, et parlant le gaélique, langue presque disparue à l'époque; quant aux Ecossais, ils se sentent aujourd'hui encore très différents des Anglais, sans parler des autres infiltrations et traditions raciales, comme celles du pays de Galles, et de tous les effets de la superposition d'invasions et de migrations aussi différentes que celles des Romains, des Normands, et enfin des Saxons. Le Royaume-Uni représente donc un mélange de races, de traditions, de dialectes et de langues (y compris littéraires), de religions et d'églises, mais aussi la première manifestation de ce fait historique qu'est l'Etat national unitaire, qui correspond au plein avènement du mode social capitaliste.

En France enfin, l'ossature de l'Etat national s'édifie au cours de la guerre civile entre les classes. Les limites géographiques y sont définies avec précision (mise à part l'oscillation historique de la frontière sur le Rhin) par des mers et des chaînes de montagnes. Un processus rapide a conduit à la formation d'une langue unique et d'une littérature qui s'y conforme étroitement en absorbant les premiers parlers du Moyen Age et en effaçant leurs différences. Il en va de même, du reste, des différences ethnologiques, pourtant non négligeables. Il ne faut pas oublier que cette nation tire par antonomase son nom des Francs, peuple germanique venu de l'Est, qui chassa ou soumit les autochtones gaulois ou celtes. Donc deux peuples d'origine non latine, ce qui n'empêche pas la langue française de sortir de la souche du latin. La revendication de l'unité nationale n'était donc pas territoriale, mais sociale: très vite, la bourgeoisie parvint à devenir le troisième ordre, reconnu et représenté dans les Etats Généraux, assemblée consultative assistant le pouvoir royal. Lorsque cela ne suffit plus, la lutte devint directement politique. Il n'y avait pas en France de développement industriel comparable à celui de l'Angleterre, et cela se reflète notamment dans la différence des écoles économiques: les Anglais nous ont donné tout de suite la théorie et l'apologie de la production capitaliste, tandis que la France passa de l'école agraire des physiocrates à celle des mercantilistes, qui situaient la valeur non dans le travail productif mais dans le commerce des produits.

Politiquement, il n'y eut pas d'hésitations: aspirant directement au pouvoir, la bourgeoisie française construisit sa doctrine de l'Etat: souveraineté dérivant non de l'hérédité et du droit divin mais de la consultation de l'opinion des citoyens, déchéance du dogme et triomphe de la raison, destruction des Ordres et des corporations, démocratie élective, parlement et république. Cette autre forme nationale typique du pouvoir de la bourgeoisie était sortie d'un bloc de la forge de l'histoire.

Ainsi, dans le passage du mode de production féodal au mode moderne, la base économique fondamentale est la contradiction entre les forces productives et les anciens rapports de production, et les superstructures politiques, juridiques et idéologiques surgissent à partir de ce renouvellement de la base économique.

Mais ce processus ne se réduit pas à une petite formule d'apothicaire. La bourgeoisie n'a pas fait une révolution mondiale, mais toute une gamme, tout un éventail de révolutions nationales, et il n'est pas dit que nous les ayons encore vues toutes.

Dans la perspective de l'étude fondamentale des «aires» géographiques et des «périodes historiques» que nous faisons pour la révolution bourgeoise afin de pouvoir mener correctement l'étude de la révolution prolétarienne - qui n'a plus, elle, de coloration nationale, mais dont la riche dynamique s'inscrit également dans des limites précises de temps et d'espace - la rapide et sommaire synthèse qui précède nous permet d'énoncer la succession suivante: Italie: art; Allemagne: religion; Angleterre: science économique; France: politique. Soit la superstructure intégrale de la base productive capitaliste.

L'épopée historique de la bourgeoisie couvre à la fois, c'est clair, les domaines économique, politique, artistique et religieux. Mais la richesse de ce parcours ne peut être mieux résumée que dans le texte même du «Manifeste»:
«
Chacun de ces stades de développement de la bourgeoisie s'accompagna d'un progrès politique correspondant. Ordre opprimé lorsque régnaient les seigneurs féodaux, associations armées s'administrant elles-mêmes dans la commune, ici république urbaine indépendante, là tiers ordre taillable de la monarchie, puis, à l'époque de la manufacture, contrepoids à la noblesse dans la monarchie appuyée sur les divers ordres ou absolue et pierre angulaire des grandes monarchies en général, la bourgeoisie s'est enfin conquis, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, la suprématie politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Les pouvoirs publics modernes ne sont qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle extrêmement révolutionnaire [...]
La bourgeoisie se trouve engagée dans une lutte continuelle: contre l'aristocratie au début; plus tard contre les éléments de la bourgeoisie elle-même dont les intérêts entrent en contradiction avec les progrès de l'industrie; en permanence contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers
».(42)

Entrée du prolétariat sur la scène historique
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6. Avec la manufacture et l'industrie capitaliste se forme la nouvelle classe sociale des travailleurs salariés. Il existe une coïncidence historique entre la formation de cette classe en masses considérables et le grand effort de la bourgeoisie pour prendre le pouvoir politique et se constituer en nations. Après une première phase chaotique de réaction au machinisme dans un sens féodal et médiéval, les masses prolétariennes trouvent leur voie dans le sillage de la bourgeoisie révolutionnaire, et c'est à l'échelle nationale que le prolétariat atteint une union de classe, sans avoir encore une autonomie de classe.

L'histoire de l'époque moderne est pleine de cette lutte, contre la noblesse trop décentralisée et contre l'église trop universelle, pour fonder les nations modernes par la victoire et l'accession au pouvoir de la seule bourgeoisie. Dans l'explication apportée par le marxisme, le contenu de classe, avec notamment le bouleversement de l'ancien mode de production, est certes le même pour toutes les bourgeoisies nationales; mais il n'en est pas moins clair que les révolutions bourgeoises, en tant qu'elles sont des révolutions nationales, ont chacune leur originalité et leur physionomie particulière, dont la portée dépasse la simple différence d'époque et de lieu géographique. Et ceci contribue, en plein accord avec le cours nécessaire du développement capitaliste, à expliquer pourquoi les nations ainsi fondées sont, pour des raisons de classe, solidaires entre elles dans la lutte contre l'ancien régime, mais ne cessent de se combattre en tant que nations et en tant qu'Etats.

En même temps que la nouvelle classe dominante, le tiers-état bourgeois, on voit apparaître dans les premières décades du XVIII° siècle, et même avant, le nouvel élément social fondamental: la classe ouvrière. Les luttes pour la conquête du pouvoir contre la féodalité et son allié le clergé, ainsi que pour la constitution de l'unité nationale, battent leur plein: les ouvriers des villes et des campagnes y participent à fond, même lorsqu'ils commencent à avoir des organisations de classe et de véritables partis politiques qui annoncent comme programme le renversement de la domination bourgeoise.

Dès l'origine, non seulement le véritable mouvement socialiste et communiste n'ignore pas la très grande complexité de ce processus dont il fait la critique théorique, mais il prescrit même les conditions, les moments et les lieux où les prolétaires donneront aux mouvements révolutionnaires bourgeois et aux insurrections et guerres nationales un appui total.

Pour plus de clarté, et pour dissiper tout de suite les réactions de surprise de ceux qui entendent manifestement ces choses pour la première fois, il est bon ici aussi de se référer au «Manifeste»: «Le prolétariat passe par diverses étapes de développement. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.»Et Marx rappelle ici la première forme «réactionnaire» de lutte: incendies de fabriques, destruction de machines, de produits étrangers, revendication du retour aux conditions de vie des artisans du Moyen Age, déjà dépassées.

A lui seul, ce premier passage suffirait à miner la recette simpliste et antihistorique du type: il existe deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat, celui-ci n'a qu'à lutter contre celle-là et tout est dit. Mais continuons:
«
A ce stade, les ouvriers constituent une masse disséminée à travers tout le pays et émiettée par la concurrence. S'il leur arrive de former une masse cohérente, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mobiliser le prolétariat tout entier et est encore provisoirement capable de le faire. A ce stade, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis (lisez: les bourgeois), mais les ennemis de leurs ennemis, les restes de la monarchie absolue, les propriétaires fonciers, les bourgeois qui ne pratiquent pas l'industrie, les petits-bourgeois. De la sorte, tout le mouvement historique est concentré entre les mains de la bourgeoisie; chaque victoire remportée dans ces conditions est une victoire de la bourgeoisie

Revenons au passage sur les luttes incessantes de la bourgeoisie ainsi qu'entre les différentes bourgeoisies nationales. Il continue ainsi:
«
Dans toutes ces luttes, [la bourgeoisie] se voit obligée de faire appel au prolétariat, d'avoir recours à son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Elle procure donc elle même au prolétariat les éléments de sa formation à elle [nous traduirions: un entraînement à la lutte], c'est-à-dire des armes contre elle-même.
[Les conditions de vie du prolétariat moderne], l'asservissement moderne au capital, semblable en Angleterre et en France, en Amérique et en Allemagne, [l'ont] dépouillé de tout caractère national
».(43)

Cette phrase précède le célèbre passage du deuxième chapitre qui a toujours été exploité et coupé de son contexte par les opportunistes de tous les temps (et aujourd'hui encore par les plus stupides de tous, ceux qui ont pris pour modèle le gouvernement de Tito). Elle correspond à la thèse historique correcte qui nous a guidés dans tout notre travail actuel sur la question nationale: la bourgeoisie a partout un caractère national, et son programme est de donner à la société un caractère national. Sa lutte est nationale, et pour la conduire elle forme une union qu'elle étend au prolétariat lui-même tant qu'elle l'utilise comme allié. La bourgeoisie commence sa lutte politique en se constituant, dans chaque Etat moderne, en classe nationale révolutionnaire. Le prolétariat, lui, n'a pas un caractère national, mais international.

Ceci ne se traduit pas par le théorème: le prolétariat ne participe pas aux luttes nationales, mais par cet autre: le programme révolutionnaire de la bourgeoisie contient la revendication nationale, sa victoire détruit le caractère anational de la société médiévale. Le programme que le prolétariat réalisera par sa révolution et par la conquête du pouvoir politique ne contient pas la revendication nationale, à laquelle il oppose celle de l'internationalisme. L'expression nation bourgeoise a un sens marxiste et, dans une phase historique donnée, elle est une revendication révolutionnaire. L'expression nation «en général» a un sens idéaliste et antimarxiste. L'expression nation prolétarienne n'a aucun sens, ni idéaliste ni marxiste.

Ceci remet en place tout ce qui concerne aussi bien la théorie de l'histoire que le contenu du programme de chacune des classes révolutionnaires qui combattent dans l'histoire.

Lutte prolétarienne et cadre national
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7. Des déformations polémiques, anciennes et nouvelles, ont provoqué une confusion entre la position programmatique internationaliste du prolétariat communiste et la nature formellement nationale de certaines des premières étapes de sa lutte. Historiquement, le prolétariat ne devient une classe et ne parvient à avoir un parti politique de classe que dans un cadre national; de même, il engage la lutte pour le pouvoir sous une forme nationale, dans la mesure où il tend à abattre l'Etat de sa propre bourgeoisie; enfin, même après la conquête du pouvoir par le prolétariat, ce pouvoir peut pendant un certain temps rester limité au cadre national. Mais tout ceci n'enlève rien à l'opposition historique essentielle entre la bourgeoisie, qui vise à constituer des nations bourgeoises en les présentant comme des nations «en général», et le prolétariat qui, devant construire une société internationale, nie la nation «en général» et la solidarité patriotique, tout en comprenant que la revendication de l'unité nationale est utile jusqu'à un certain stade, mais toujours en tant que revendication bourgeoise.

Les phases qui marquent le passage de la lutte de la bourgeoisie pour le pouvoir à celle du prolétariat sont résumées dans le passage du second chapitre du «Manifeste» auquel nous faisions allusion tout à l'heure:
«
Comme le prolétariat doit d'abord conquérir la domination politique, s'ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, bien que nullement au sens où l'entend la bourgeoisie

Ce passage et d'autres se ressentent dans les traductions d'un certain gradualisme incorrect dans l'emploi des termes: organisation politique, force politique, domination politique, pouvoir politique, et enfin dictature. Dans la série de réponses qui sont données aux objections bourgeoises dans le chapitre «Prolétaires et communistes», ce passage fait suite à cet autre non moins célèbre:
«
On a en outre reproché aux communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité. Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur prendre ce qu'ils n'ont pas» (44).
Après une affirmation de principe aussi radicale, il n'était pas question d'ajouter: les ouvriers n'ont pas de nationalité. C'est un fait que les ouvriers sont français, italiens, allemands, etc., non seulement par leur race et par leur langue (nous savons combien il y aurait à redire sur ces deux facteurs), mais par leur appartenance physique à un des territoires gouvernés par l'Etat national des bourgeois, qui influe considérablement sur les vicissitudes de leur lutte de classe, et même sur la lutte internationale. Cela est bien clair.

Mais détacher une ou deux phrases pour faire dire à Marx que les ouvriers ont pour programme, après le renversement de la bourgeoisie, la fondation de nations prolétariennes séparées, en présentant cela comme un aspect essentiel de leur révolution, c'est non seulement une falsification, mais cela revient une fois de plus à imposer au prolétariat, aujourd'hui tout à fait développé, le programme propre de la bourgeoisie pour le maintenir sous la domination de celle-ci.

La chose est encore plus claire lorsqu'on reconstitue l'ordre logique et historique du chapitre précédent du «Manifeste», «Bourgeois et prolétaires», avant le passage où il est dit que le prolétariat n'a pas un caractère national.

Nous avons rappelé la description du premier stade de la lutte du prolétariat, où il s'attaque aux machines industrielles, puis le stade suivant, où il parvient à une première forme d'union dans le sillage de la bourgeoisie en lutte, et où se constitue donc de fait une union nationale des ouvriers, pour des fins bourgeoises.

Ensuite vient la description du heurt entre ouvriers et bourgeois au niveau de l'entreprise et de la localité. Un grand pas est accompli lorsque les luttes locales se centralisent en une lutte nationale, en une lutte de classes.

Ce qu'on doit voir ici, ce n'est pas un isolement stupide dans le cadre d'une nation prolétarienne, mais tout au contraire le dépassement radical du fédéralisme localiste et autonomiste, que le marxisme a toujours combattu chez les réactionnaires proudhoniens et chez toutes les écoles similaires qui sont venues par la suite. La lutte qui se déroule dans le périmètre restreint de Trifouilly-les-Oies - ou de Turin - n'est pas une lutte de classe. Dès lors que la bourgeoisie a fait triompher sa revendication d'unité nationale, notre lutte de classe apparaît pour la première fois lorsqu'elle s'étend physiquement à tout le territoire national. C'est là que se place cette autre formule essentielle: «Mais toute lutte de classes est une lutte politique!» (45). Cette thèse, le marxisme la jette à la face des fédéralistes et des économistes de tout poil: tout mouvement économique est un mouvement social, et un mouvement politique! Si nous n'avons plus affaire aux petits pouvoirs décentralisés de la noblesse, mais à celui que la bourgeoisie a réalisé dans son Etat national centralisé, nous arrivons à la lutte politique quand nous avons une action unifiée des prolétaires à l'échelle de toute la nation. C'est ainsi qu'en Europe, et en France, les prolétaires n'en étaient pas encore à lutter, même comme troupe d'assaut des bourgeois, alors qu'en Angleterre le plein capitalisme industriel les opposait déjà en tant que classe au patronat et à l'Etat britanniques.

Nous ne sommes donc pas ici dans le domaine du contenu programmatique de la lutte prolétarienne: nous ne faisons que décrire, d'une part ses stades successifs dans le temps, et d'autre part ses stades dans l'espace, c'est-à-dire le périmètre à l'intérieur duquel les classes luttent et s'affrontent (le mot stade signifiant à l'origine une mesure de distance, et non de temps). Or dans sa longue lutte la bourgeoisie a regroupé les petits rings féodaux en un seul stade, en une seule arène nationale qui est devenue le cadre nécessaire de la lutte.

Le passage suivant du «Manifeste» le dit en toutes lettres:
«
Bien qu'elle ne le soit pas dans son contenu, la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est, dans sa forme, en premier, une lutte nationale. Le prolétariat de chaque pays doit naturellement en finir d'abord avec sa propre bourgeoisie». (46)

Dès lors, les différents stades ou phases successives de la lutte sont parfaitement clairs:
- Lutte de l'ouvrier contre son entreprise sous une forme locale rudimentaire.
- Lutte politique nationale de la bourgeoisie et victoire de celle-ci, avec participation des ouvriers unis à l'échelle nationale.
- Luttes des ouvriers contre les bourgeois au niveau de la localité et de l'entreprise.
- Lutte unitaire du prolétariat d'un Etat national donné contre la bourgeoisie dominante, ce qui signifie la constitution du prolétariat en classe nationale et en parti politique de classe.
- Destruction de la domination bourgeoise.
- Conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Ici, du point de vue contingent, formel et juridico-constitutionnel, le prolétariat, en se constituant en Etat de classe (dictature), doit se constituer en Etat national, tout ceci de façon transitoire.

Mais il ne s'ensuit pas que le prolétariat, qui n'avait pas de caractère national, acquiert alors définitivement ce caractère, comme cela avait été le cas de la bourgeoisie. Le caractère et le programme du prolétariat et de sa révolution restent pleinement internationaux, et le prolétariat qui le premier s'est «débarrassé d'abord de sa propre bourgeoisie» ne s'oppose pas aux nations où cela n'a pas encore eu lieu, mais aux bourgeoisies étrangères, en continuant à lutter de façon unitaire avec les prolétaires qui restent sous la domination de celles-ci.

Encore une fois, nous concluons: dans des phases historiques données, le mouvement prolétarien lutte pour la constitution des nations, c'est-à-dire favorise la constitution en nation des bourgeoisies. Dans cette phase, comme dans la phase suivante, où on ne parlera pas d'alliance, la revendication nationale est ouvertement définie par le marxisme comme une revendication bourgeoise.

Stratégie prolétarienne dans l'Europe de 1848
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8. Lorsque le «Manifeste» prescrit que dans les pays soumis à la Sainte-Alliance réactionnaire, le prolétariat apporte son appui insurrectionnel aux partis bourgeois qui luttent contre l'absolutisme féodal et l'oppression des nationalités, et qu'en cas de victoire de la bourgeoisie il rompe immédiatement son alliance et passe à la révolution ouvrière, il ne s'agit plus d'un exposé de doctrine, ni de la description d'un processus historique, mais d'un mot d'ordre politique et stratégique du parti communiste récemment fondé.

Nous préférons parler de stratégie et non de tactique, dans la mesure où les problèmes à l'ordre du jour dans la période historique brûlante où fut publié le «Manifeste» ne comportaient pas de solutions particulières, locales, circonstancielles, susceptibles de varier d'un endroit à l'autre et autorisant des modifications et des alternatives dans les décisions. De même que dans une armée on doit juger si une compagnie donnée a la force d'attaquer, ou bien doit tenir la position, ou encore battre en retraite, pour le marxisme la tactique consiste, par exemple, à décider du meilleur moment pour déclencher une grève locale, ou encore pour donner le signal de la lutte à un groupe prolétarien armé d'un quartier ou d'un village. La stratégie concerne les directives générales d'une campagne militaire ou d'une révolution: ou bien les conditions favorables permettant de l'appliquer existent, ou bien elles n'existent pas et il est inutile, et même désastreux, d'en changer ou de l'inverser au cours même de l'action générale.

Sans stratégie historique, il n'y a pas de parti révolutionnaire. Depuis des dizaines et des dizaines d'années, les commentateurs du «Manifeste» et d'autres textes fondamentaux de notre mouvement s'échinent à excuser les erreurs stratégiques que Marx aurait commises dans sa prévision de l'action future des communistes. En réalité, ce texte formidable n'expose pas seulement avec une admirable concision la théorie du processus historique moderne et le programme général de la société qui devra succéder au capitalisme, mais il donne des indications précises sur les moments et les rythmes probables des luttes et des guerres de classes dans les différentes aires.

Il était impossible de faire l'économie d'une vision d'ensemble des forces sociales et politiques européennes alors que le trait dominant de cette période historique était précisément que, au moment où le processus de formation des nations battait son plein au milieu des exaltations lyriques de l'idéologie bourgeoise, le mouvement de Paris se répercutait immédiatement sur celui de Vienne, le mouvement de Varsovie sur celui de Milan, etc., malgré les degrés très variables de résistance que les régimes pré-bourgeois agonisants présentaient dans les différentes régions d'Europe. Dans cette atmosphère incandescente, tout donnait à penser qu'il s'agissait de l'attaque ultime et décisive qui allait abattre les forteresses monarchiques et impériales de l'ancien régime et briser toutes les entraves à l'expansion du capitalisme.

Mais la puissance exceptionnelle de ce texte, qui est notre proclamation fondatrice, c'est qu'il affirme, alors même que la lutte pour la liberté démocratique et nationale et contre les dernières survivances du servage et de l'obscurantisme médiéval occupe tout le devant de la scène, que depuis une dizaine d'années déjà le tissu de la nouvelle économie capitaliste est travaillé par le heurt des forces productives contre les rapports de production, qui ne sont plus ceux de la féodalité foncière mais ceux du travail salarié et du mercantilisme industriel et agraire.

Les prétendus révolutionnaires qui, aujourd'hui encore, célèbrent l'augmentation du rythme de la production et se joignent au choeur capitaliste encourageant à investir et à produire toujours davantage, devraient se rappeler la terrible phrase qui, dès 1848, annonce que la bourgeoisie succombera parce que la société possède
«
trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce»! (47)

La thèse centrale du «Manifeste» n'est donc pas que, dans la phase alors en cours, l'Europe allait devenir communiste, mais que dans toute période de mutations violentes il peut se produire une rupture du système des rapports de production, et qu'il était donc évident dès cette époque que les rapports de type capitaliste ne conduisaient pas à l'équilibre mais à des convulsions toujours plus violentes des forces productives enfermées dans le carcan des rapports de production. Un siècle plus tard, le volume de ces forces a considérablement augmenté, mais l'épaisseur de la cuirasse qui recouvre le ventre monstrueux où le capital mondial les emprisonne a augmenté aussi. Nous étions donc plus proches de la révolution prolétarienne en 1848 que nous ne le sommes en 1948; mais le petit-bourgeois, incapable de s'élever jusqu'à la dialectique de la comparaison entre une prévision scientifique et une donnée de fait, et prosterné devant ceux qui lui disent que deux et deux font quatre, ne peut que frémir d'horreur en entendant une pareille thèse, de même qu'il ne comprendrait pas qu'il est plus proche du crétinisme avec sa licence qu'il ne l'était avec son seul certificat d'études.

La stratégie européenne de 1848 voit donc la classe ouvrière aux prises dans les différents Etats avec deux tâches colossales: aider à achever la formation d'Etats nationaux bourgeois indépendants, et essayer de renverser le pouvoir des bourgeoisies déjà victorieuses comme de celles qui n'ont pas encore vaincu.

Avec ses hauts et ses bas, avec l'affrontement des forces matérielles antagonistes, l'histoire a allongé les délais de ce processus, mais elle n'a pas entamé ce qui était le pivot de la stratégie d'alors: on ne pourra vaincre sur le second point si on n'a pas vaincu sur le premier, c'est-à-dire si on n'a pas surmonté les derniers obstacles qui s'opposent à l'organisation de la société en Etats nationaux.

Le principal obstacle, debout depuis 1815, fut érigé après la chute de Napoléon: c'est la Sainte-Alliance entre l'Autriche, la Prusse et la Russie. La position du «Manifeste» est qu'il n'y aura pas de République sociale en Europe tant qu'existera la SainteAlliance. Il faudra donc lutter, avec les démocrates révolutionnaires de l'époque, contre le joug que celle-ci fait peser sur les peuples de l'Europe centrale; mais il faudra en même temps démasquer ces démocrates devant les prolétaires, en se préparant déjà pour la période où, une fois la libération nationale bourgeoise assurée partout avec ses démocraties parlementaires, se manifestera la crise, plus profonde encore, du mode de production capitaliste, avec les heurts et les explosions historiques que celui-ci devra nécessairement provoquer aux lieu et place de l'égalité idyllique des citoyens dans l'Etat et des nations dans le monde.

Il suffit d'être un peu moins borné et stupide que les politiciens de métier qui confondent le cours de l'histoire avec les péripéties de leur mandat parlementaire pour constater que la vision gigantesque du «Manifeste» a été intégralement confirmée par l'histoire, bien que la Sainte-Alliance ait eu la peau dure, et que la civilisation encore plus infâme du capital qui a triomphé d'elle se révèle beaucoup plus longue à crever.

Le IV° chapitre du «Manifeste», qui traite de la stratégie, passe en revue, on le sait, les tâches du parti communiste dans les différents Etats. Un bref rappel suffit à établir qu'en Amérique, en Angleterre et en France, c'est-à-dire dans des pays de système capitaliste achevé, les communistes n'ont de rapports qu'avec des partis de la classe ouvrière, dont ils critiquent cependant les insuffisances théoriques et les illusions démagogiques. Ensuite vient la consigne (sur laquelle nous reviendrons en détail dans la partie finale de cet exposé) concernant la Pologne et l'Allemagne, soumises au régime de la Sainte-Alliance. On y prescrit l'appui à des partis de la bourgeoisie: en Pologne, à celui qui défend l'émancipation des serfs et la libération nationale; en Allemagne, aux partis de la bourgeoisie à condition qu'ils luttent contre la monarchie, l'aristocratie et (comparez avec les traîtres modernes!) la petite-bourgeoisie. On sait également, et cela est confirmé par d'autres textes, que cette proposition d'action commune les armes à la main est inséparable d'une critique impitoyable et sans relâche des principes bourgeois et des rapports sociaux capitalistes, dans la perspective de la révolution bourgeoise comme prélude immédiat à la révolution prolétarienne. L'histoire n'a pas démenti ce schéma, mais elle n'eut pas l'occasion de l'appliquer: en 1848, comme nous l'avons dit souvent, l'une et l'autre furent battues.

Repli révolutionnaire et mouvement ouvrier
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9. Les luttes de 1848 n'aboutirent pas à la victoire générale de la bourgeoisie européenne contre les forces de la réaction absolutiste, et donc encore moins à une victoire du prolétariat sur la bourgeoisie, malgré une tentative, unique, en France. Au cours de la période défavorable qui suivit et qui dura jusqu'en 1866, la position des marxistes eut pour axes d'une part la critique impitoyable des bourgeois libéraux, démocrates et humanitaires, d'autre part l'appui nécessaire aux luttes pour l'unité et l'indépendance des nationalités, menées sous forme d'insurrections et de guerres entre Etats (Pologne, Allemagne, Italie, Irlande, etc.).

Lorsque, au lendemain des batailles de 1848-49, Marx et Engels font le bilan de cette période tourmentée (qui parut si prometteuse que, dans l'opinion populaire, elle a gardé plus de relief que les années de fer et de feu que l'Europe et le monde ont connues pendant le reste de ce siècle terrible), ils affirment leur certitude que la phase révolutionnaire reviendra, mais seulement après un certain temps. La théorie d'abord, puis l'organisation, devront donc être remises en ordre avant qu'on puisse penser à une action générale victorieuse. Le temps pour le faire ne devait pas manquer.

En Allemagne, dans toute l'Europe centrale, en Italie, le bilan de la lutte a été le même: partout, les bourgeois révolutionnaires libéraux insurgés ont été battus; les ouvriers, présents à leurs côtés sur les barricades en totale alliance avec eux, partagent le poids de cette grave défaite; ainsi la phase ultérieure, celle du conflit entre les bourgeois et les ouvriers pour le pouvoir, ne s'est même pas ouverte. Ce n'est donc pas la révolution communiste qui a été vaincue mais la révolution libérale, et partout les ouvriers se sont battus pour essayer de la sauver de la catastrophe, conformément à la prévision théorique et aux indications politiques du «Manifeste».

L'Angleterre et la France font exception à cette règle historique. Dans la première, la réaction féodale est hors de combat depuis un siècle, et les premiers affrontements de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie ont déjà eu lieu. La où, comme avec le chartisme, ils ont pris une première forme politique - encore qu'avec des programmes vagues et encombrés d'idéologies démocratiques - la bourgeoisie n'a pas hésité un seul instant à recourir à la répression la plus violente, tout en étant forcée d'accorder dans le même temps certaines concessions législatives de type réformiste modérant l'exploitation inhumaine à laquelle les fabricants soumettaient les ouvriers.

La France a suivi un chemin différent, extrêmement riche d'enseignements pour la théorie et la politique de la révolution prolétarienne. La défaite de Napoléon signifie pour Marx une véritable défaite des forces révolutionnaires bourgeoises sous les coups de la réaction absolutiste européenne. Contre les phrases faciles sur le césarisme, sur le despote, le dictateur, le bourreau de la liberté de 89 et autres poncifs, il est bon de rappeler la lettre du 2 décembre 1856 de Marx à Engels:
«
... on peut avec assez de certitude mesurer l'intensité et la viabilité de toutes les révolutions depuis 1789 à leur comportement vis-à-vis de la Pologne. La Pologne est leur thermomètre «extérieur». On pourrait le prouver en détail à travers l'histoire de France [...]. Parmi tous les gouvernements révolutionnaires, y compris Napoléon I°, le comité de Salut public ne fait exception à la règle que dans la mesure où ce n'est pas par faiblesse, mais par «méfiance» qu'il s'est refusé à une intervention» (48).

Après la défaite de Napoléon, donc, on a la série suivante, d'ailleurs bien connue. De 1815 à 1830, c'est le règne des Bourbons, remis sur le trône par l'Autriche, la Prusse et la Russie après Warterloo. En 1830, l'insurrection révolutionnaire de Paris renverse la monarchie absolue et le duc d'Orléans devient roi, avec une constitution parlementaire. Victoire, donc, de la bourgeoisie, appuyée dès ce moment par les ouvriers.

Mais la monarchie bourgeoise penche trop du côté des grands propriétaires et des financiers, et en février 1848 Paris à nouveau insurgé proclame la république. Comme Marx le rappelle avec enthousiasme, bourgeois, petits-bourgeois et ouvriers brandissent la flamboyante enseigne de 1793: «Liberté, Egalité, Fraternité».

Cette fois, la classe ouvrière, à laquelle le nouveau gouvernement républicain refuse aussitôt les améliorations sociales promises, engage la lutte pour aller plus loin que ses alliés qui l'ont trahie. Ce sont les formidables batailles de juin 1848, que Marx décrit dans ce livre qui est à la fois science et épopée, «Les luttes de classe en France», publié en 1850 en quatre fascicules par la revue de Hambourg (49). La terrible défaite des travailleurs démontra historiquement que la bourgeoisie républicaine et démocratique moderne était capable de plus de férocité dans la répression que l'aristocratie féodale et la monarchie despotique. C'est depuis lors que nous possédons le schéma révolutionnaire complet qui a servi à combattre la vague opportuniste de la première guerre mondiale et qui doit servir à combattre l'opportunisme de la seconde. C'est dans ces pages que nous trouvons cette thèse politique fondamentale: Destruction de la bourgeoisie! Dictature de la classe ouvrière! Et encore: La révolution en permanence, la dictature de classe du prolétariat! Ce sont là les «paroles oubliées du marxisme» que Lénine a rétablies. Et il y a aussi les paroles oubliées que nous devons rétablir aujourd'hui encore contre ceux qui ont renié et le marxisme et le léninisme, cette thèse économique fondamentale soulignée par Engels dans sa préface: le pouvoir sur le capital, l'appropriation des moyens de production, et par conséquent l'abolition du travail salarié ainsi que du capital et de leurs rapports réciproques. (50)

Si l'Etat, comme en Russie, prend possession du capital sans abolir le capital, il ne va pas plus loin que ce que peut faire un Etat bourgeois.

L'Etat qui abolit économiquement le capital, le travail salarié, et le rapport d'échange entre le capital et le travail, ne peut être que l'Etat du prolétariat!

En France - mais non dans le reste de l'Europe - c'est à partir de 1848 que la série des glorieuses alliances révolutionnaires avec la bourgeoisie jacobine a été dénoncée pour toujours par les travailleurs, et c'est depuis lors, depuis 1848, que nous possédons notre modèle (oui, notre modèle: la révolution est la découverte d'un modèle de l'histoire) pour la révolution de classe communiste. Ce sont des dénonciations sur lesquelles on ne revient pas, car elles sont signées du sang de dizaines de milliers de travailleurs tombés sur les barricades, dont trois mille prisonniers bestialement fusillés par la république bourgeoise.

Marx justifie l'indifférence glaciale du prolétariat français, qu'on ne peut certes accuser de lâcheté, devant le sort de la démocratie verbeuse qui succombait au coup d'Etat de Louis-Napoléon, bien différent d'ailleurs d'une restauration féodale. Bien plus fâcheuse a été la réaction du prolétariat italien, dans des circonstances analogues et banales, devant l'épisode Mussolini!

La nation française est désormais une conquête définitive de l'histoire. Plus rien n'empêche le prolétariat de poursuivre son but propre: «se débarrasser de sa bourgeoisie nationale». Après la tentative de Babeuf au cours même de la grande révolution, les ouvriers de France s'attellent glorieusement à cette tâche avec l'insurrection de juin, puis avec la Commune. Ils infligèrent un démenti à leur tradition en 1914 et en 1939, deux crises graves pour la bourgeoisie. Ici aussi, les paroles de Marx gardent toute leur valeur: «Une nouvelle révolution ne sera possible qu'à la suite d'une nouvelle crise, mais l'une est aussi certaine que l'autre» (51).

Les luttes de formation des nations après 1848
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10. Le développement de la révolution en Allemagne en 1848 n'aboutit pas à la victoire politique de la bourgeoisie et à son installation au pouvoir: le prolétariat allemand, alors peu nombreux, ne se trouva donc pas dans la situation stratégique d'attaquer la bourgeoisie après l'avoir poussée en avant. Dès lors, la position des communistes marxistes fut de favoriser le processus de formation de la nation allemande et la révolution libérale contre la dynastie et l'Etat prussiens, comme point de passage nécessaire vers une lutte de classe ouverte entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Historiquement, le processus national allemand est particulièrement complexe. Aujourd'hui encore, il n'existe pas d'Etat national allemand unitaire. Il n'existait pas non plus avant la première guerre mondiale et seul Hitler le réalisa par l'annexion violente de l'Autriche, qui avait été dépouillée après la défaite de tous les territoires occupés par des populations d'autres nationalités. Après la deuxième guerre mondiale, les vainqueurs ont divisé l'Allemagne en trois Etats: Allemagne de l'Est, Allemagne de l'Ouest, Autriche. Mais tandis que de divers côtés on parle d'une possible réunification des deux Allemagnes, tous s'accordent pour isoler la faible et petite Autriche.

On pourrait faire d'innombrables citations pour définir la position prise par le marxisme sur ce problème à partir de 1848. L'Etat prussien est considéré comme féodal et réactionnaire, non susceptible de se transformer en un Etat politique bourgeois dans les limites de son territoire, de même que la monarchie des Hohenzollern est considérée comme l'ennemie de la révolution bourgeoise. La dynastie, l'aristocratie, l'armée, la bureaucratie, sont toutes considérées du point de vue national comme non allemandes mais influencées par des relations anationales, russophiles, baltes, slavophiles. Il est indiscutable, si l'on analyse la formation de la nationalité politique avec l'avènement du capitalisme, que l'antagonisme avec les grandes nationalités limitrophes représente un élément fondamental. Or, si cet antagonisme existe bien avec les Français, ennemis séculaires, il fait totalement défaut sur la frontière orientale: ainsi les guerres de Frédéric II, qui renforcèrent la Prusse mais en en faisant un Etat-satellite, sont-elles considérées comme particulièrement négatives du point de vue du processus national.

Quant aux guerres antinapoléoniennes, elles n'ont réussi en aucune façon à donner une base adéquate à la nation allemande, car elles ont précisément été dirigées contre l'avant-garde de la nouvelle société bourgeoise et nationale, représentée par les armées de la Convention, du Consulat et du Premier Empire, et elles ont été dénaturées par l'alliance avec les Etats autocratiques russe et autrichien, oppresseurs de nationalités. On ne peut donc pas s'appuyer sur ces guerres pour la formation de l'Etat national allemand.

Il faut bien comprendre, cependant, que si Marx et Engels refusent de considérer l'Etat prussien et le territoire prussien comme la base d'une nation moderne, ils sont encore plus opposés à la conservation et à l'indépendance des petits Etats et principautés. Qu'elle exerce ou non son hégémonie sur eux, la Prusse n'est pas la nation allemande attendue depuis des siècles, mais il n'existe pas davantage une nation bavaroise ou saxonne, et l'émiettement des grands-duchés est un pur résidu féodal. Les yeux fixés sur le modèle de la «république une et indivisible» voisine, Marx et Engels n'ont jamais prôné non plus de solution fédérale.

Pour eux, un Etat centralisé et démocratique, où tout citoyen serait juridiquement allemand et assujetti au pouvoir central, serait un grand pas en avant. C'est contre cet Etat capitaliste unitaire que serait ensuite dirigé l'assaut révolutionnaire de la classe ouvrière allemande en plein essor.

L'insurrection antiféodale interne ayant échoué, du fait en particulier de la capitulation complète de la faible bourgeoisie allemande devant la Prusse, la solution, en 1850, ne peut désormais venir que des guerres entre Etats, au fond desquelles il y a les questions nationales. Particulièrement intéressantes sont les positions de Marx à propos de la guerre contre le Danemark en 1849, de celle entre l'Autriche et la France en 1859, entre l'Autriche et la Prusse en 1866, et enfin de la guerre de 1871 entre la France et la Prusse, d'où sortira l'empire allemand, toujours marqué cependant de l'empreinte prussienne et bismarckienne.

Dans toutes ces guerres, comme nous l'avons rappelé en d'autres occasions, Marx et Engels se prononcent de façon précise et motivée pour la victoire d'un des deux camps, et mènent un travail d'agitation politique en conséquence. Naturellement, leur position est aux antipodes des apologies de la nation des radicaux bourgeois et des révolutionnaires indépendantistes de différentes nationalités qui parcourent l'Europe: Marx et Engels les traitent te bouffons et d'ânes bigots, y compris les plus illustres, les Cossuth, Mazzini, Garibaldi, etc. (sans parler des Français comme Louis Blanc, Ledru-Rollin et autres baudruches, qui sont de même couleur politique mais n'ont pas la moindre justification historique puisqu'ils n'ont plus de patries bourgeoises à faire naître). Nous rappelons constamment cette distinction pour que notre reconstruction historique ne puisse être naïvement portée à la décharge des partis «prolétariens» qui se sont récemment livrés ou se livrent encore à d'écoeurants léchages de bottes à l'égard des Churchill, Truman, de Gaulle, Orlando, Nitti, et autres libérateurs et résistants à la manque.

Nous nous contenterons de quelques rappels et d'une seule citation, en renvoyant le lecteur aux articles de la série «Sur le fil du temps» sur Nation, Guerre et Révolution, publiés dans «Battaglia Comunista» (52).

Guerre de 1848-49 entre le Piémont et l'Autriche: Marx et Engels condamnent l'Autriche, pourtant attaquée par le Piémont, car il s'agit d'une guerre pour la formation de la nation italienne.

Guerre de 1849 entre la Prusse et le Danemark pour la conquête du Schleswig-Holstein: généralement condamnée comme agressive, elle est au contraire soutenue par Marx et Engels car elle rend aux Allemands un territoire qui leur appartenait.

En 1859, guerre de Napoléon III, allié au Piémont, contre l'Autriche, puis luttes italiennes de 1860. La position est nettement en faveur de la constitution de l'Etat italien unitaire, et donc pour la défaite de l'Autriche; Engels démontre que les intérêts allemands ne se défendent pas sur le Mincio (53). Cela signifie-t-il qu'on appuie Bonaparte pour autant? Le même texte appelle les Allemands à se battre «l'épée à la main» contre lui sur le Rhin, et même à entreprendre la guerre longtemps retardée contre la Russie. Le Second Empire est également cloué au pilori pour avoir frustré la nation italienne de Nice, de la Savoie et même de la Corse (54). Marx se fera l'écho de cette accusation dans son texte sur la Commune, en stigmatisant avec fougue l'intervention française en faveur de la papauté et contre Rome capitale de l'Italie, comme il avait autrefois stigmatisé celle de la Seconde République qui avait écrasé en 1849 la république romaine (55).

Comme nous parlerons plus loin des guerres de 1866 et 1870, nous donnerons simplement ici la citation qui éclaire la pensée de Marx: nécessité de revendiquer la nation allemande, pour l'arracher ensuite à la bourgeoisie; dénonciation de l'Etat contre-révolutionnaire de Berlin. Lettre à Engels du 24 mars 1863: Bismarck représente:
«
exactement le principe étatiste prussien; et l'Etat prussien (entité fort différente de l'Allemagne) ne peut exister sans l'ancienne Russie ni avec une Pologne indépendante. Toute l'histoire prussienne conduit à cette conclusion, que les Hohenzollern (y compris Frédéric Il) ont tirée depuis longtemps. Cette conscience d'être traître au pays est bien supérieure à l'étroite intelligence de sujets qui est celle des libéraux prussiens. Puisque l'existence de la Pologne est donc nécessaire à l'Allemagne, mais impossible à côté de l'Etat prussien, il faut supprimer cet Etat prussien. Ou bien la question polonaise n'est qu'une nouvelle occasion de prouver qu'il est impossible de réaliser des intérêts allemands, tant que l'Etat prussien des Hohenzollern existera» (56).

La revendication constante est donc celle-ci: Allemagne, nation allemande, intérêts allemands, c'est-à-dire, bien évidemment, intérêts nationaux allemands. Ce cas particulier - mais d'une extrême importance - illustre bien cette thèse que la constitution unitaire et centralisée de l'Etat-nation est de l'intérêt des bourgeois, en tant que forme de leur pouvoir de classe, mais aussi de l'intérêt des prolétaires jusqu'au moment de sa réalisation, car c'est de là que naît l'alignement politique de classe qui permettra au prolétariat d'arracher à son tour le pouvoir à - la bourgeoisie nationale.

La question polonaise
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11. La totale solidarité des marxistes avec la revendication d'indépendance nationale de la Pologne opprimée par le Tsar a une importance fondamentale, car il s'agit non seulement d'un jugement historique exprimé dans des écrits théoriques, mais d'une véritable prise de position politique des forces de la Ire Internationale. Non seulement celle-ci offre et donne l'appui le plus total des travailleurs européens, mais elle considère la révolte polonaise comme un point d'appui pour le retour d'une situation révolutionnaire et pour la lutte générale sur tout le continent.

Suivons en détail ces prises de position dans les textes et les documents de notre courant, afin de démontrer l'inexactitude de la thèse selon laquelle la politique marxiste doit consister en appréciations et déductions faites au coup par coup, en suivant les suggestions des diverses situations et événements contingents, et sur lesquelles on pourrait revenir sans difficulté. Tout au contraire, les décisions politiques sont rigoureusement reliées, étape par étape, à la vision unique du cours historique de la révolution générale et, dans notre cas, à la définition donnée par le matérialisme historique de la fonction des nationalités suivant la succession des grands modes de production.

Depuis plus d'un demi-siècle, on voit les courants les plus divers s'efforcer d'exploiter ces données de manière fragmentaire et épisodique, afin de justifier les contorsions incessantes de l'opportunisme et de l'éclectisme, qui chaque jour prétend forger une nouvelle doctrine et de nouvelles règles et adorer sans vergogne ce qu'il brûlait hier, et inversement.

Mais la question polonaise est intéressante également sous un autre aspect. On pourrait croire que cette sympathie résolue pour les luttes de nationalité n'a eu qu'une portée platonique et s'est limitée à des écrits et à des études de description historique ou même de théorie sociale, sans se traduire dans le domaine des programmes politiques et de l'action de parti, de ce véritable parti prolétarien et communiste qui, dans la période considérée (1847-71), avait déjà pour objectif propre la lutte entre le prolétariat et le capitalisme et la destruction de ce mode social de production. Pourtant, ce n'est pas de Marx et Engels écrivains que nous invoquerons le témoignage, mais de Marx et Engels chefs internationaux du mouvement communiste. D'aucuns ont peut-être gardé de lectures superficielles de leur jeunesse l'idée que les pages d'Engels sur Le Pô et le Rhin et La Savoie, Nice et le Rhin étaient des études politico-militaires écrites pendant une pause de la révolution de classe et faisant abstraction de la méthode économico-sociale. Un pas de plus et on glisse dans la conception selon laquelle il est permis d'ouvrir des parenthèses et de ménager des «zones franches» dans la doctrine marxiste, qui est la doctrine de la succession des événements humains, s'appliquant à tous ces événements quels qu'ils soient. Il importe donc au plus haut point de montrer que toutes les conclusions de ces écrits sont en parfaite concordance avec l'explication matérialiste de l'histoire et avec l'interprétation du «voyage»collectif de l'humanité à travers le temps à la lumière de l'évolution des forces productives. Il n'est permis à personne d'oublier cela, qu'il s'agisse de tirer l'épée ou, d'aventure, le bistouri, la plume, le pinceau, le ciseau ou l'archet, tout comme la faucille et le marteau.

Présenter Marx et Engels comme «occasionnalistes» convient au Kominform et autres cliques, mais il s'agit de la falsification centrale parmi toutes les misérables contre-façons en circulation.

Dans une lettre du 13 février 1863, Marx interroge l'ami Engels sur les événements de Pologne. Les nouvelles de l'héroïque insurrection des villes et des campagnes, qui s'élargit en une véritable guerre civile contre les forces russes, le font s'écrier: «Ce qui est certain, c'est que l'ère de la révolution s'est rouverte tout doucement en Europe. Et la situation générale est bonne». Cependant, le souvenir des amertumes de 1850 est trop vif:
«
Mais les innocentes illusions et l'enthousiasme presque enfantin [c'est ici qu'on trouve employé pour la première fois cet adjectif, qui sera plus tard cher à Lénine, mais toujours en un sens non péjoratif] avec lequel nous saluions avant 1848 l'ère de la révolution, s'en sont allés à tous les diables. De vieux camarades [...] sont morts, d'autres ont tourné casaque ou pris une mauvaise voie, et on ne voit guère de nouvelles recrues. Et en outre nous savons maintenant quel rôle la sottise joue dans les révolutions et comment les coquins les exploitent» (57).

Allons-y, les vasouillards non pas infantiles mais séniles, essayez donc un peu de moderniser Karl Marx sur ce point!

La lettre trace, en touches rapides que nous complétons en nous servant des lettres suivantes, le tableau de l'attitude de toutes les forces politiques européennes vis-à-vis de l'insurrection polonaise. Les «nationalistes» prussiens, qui jouent les autonomistes pour empêcher l'empereur de Vienne de faire figure de chef de la confédération germanique, et qui affirment hypocritement leur solidarité avec l'Italie et la Hongrie réclamant leur indépendance, sont pris la main dans le sac: honteusement russophiles, ils se rangent contre la Pologne. Les révolutionnaires démocrates russes (Herzen) sont eux aussi mis à l'épreuve: malgré leurs sentiments slavophiles, ils doivent défendre les Polonais contre la Russie officielle (et non prétendre qu'une fois obtenue du Tsar une constitution, la Pologne reste une province russe). Le gouvernement bourgeois de Londres et celui de Plon-Plon (Napoléon III) feignent hypocritement d'appuyer la cause polonaise pour défendre leurs propres intérêts contre la Russie, mais tous deux sont suspects, et la trahison du second est sûre: ses agents sont en rapport avec l'aile droite des Polonais, qui fera sûrement défection, surtout en cas d'échec.

La «démocratie» européenne ne veut et ne peut rien faire, ou pas grand-chose, pour la Pologne insurgée. L'Association Internationale des Travailleurs s'étant constituée à Londres le 28 septembre 1864, Marx s'appuie immédiatement sur elle pour diffuser un programme d'action pratique. Avant le fameux meeting à Martin's Hall, Marx compte sur l'Association ouvrière anglaise. Son plan est vite prêt: une brève proclamation adressée par les ouvriers anglais aux ouvriers de tous les pays i une brochure écrite par lui et par Engels pour exposer certains points précis de la question polonaise. Et aussitôt après septembre 1864, un débat sur l'action à mener au sein du Conseil Général, que Marx présidait moralement tout en n'ayant pas accepté cette charge. Ce débat donna lieu à des discussions du plus grand intérêt et permit de clarifier les problèmes politiques du moment.

L'action en faveur de la Pologne est donc incluse en toutes lettres dans des documents émanant du parti, de l'Internationale ouvrière. Bien plus, elle est considérée comme le levier principal pour développer au maximum l'agitation ouvrière en Europe et hâter les occasions de mouvements révolutionnaires. Les précisions de principe sur le problème historique de l'appui du prolétariat internationaliste à une lutte nationale deviennent donc d'autant plus importantes.

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Notes:
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  1. Les termes guelfes et gibelins désignaient, dans l'Italie du Moyen Age, deux factions ennemies qui s'appuyaient, la première sur l'Eglise, la seconde sur l'empire germanique; bien que leur ligne de démarcation fût extrêmement changeante, leur existence reflétait essentiellement une opposition de classe, à l'intérieur de la bourgeoisie naissante, entre les couches encore liées à la propriété foncière et celles qui s'orientaient de plus en plus vers la production artisanale et le commerce. [back]
  2. La pièce de Lope de Vega citée ici date de 1635 et s'intitule «El mejor alcalde el rey» (Le roi est le meilleur juge). [back]
  3. Engels écrit dans sa «Critique du projet de programme social-démocrate» de 1891 (ou programme d'Erfurt):
    «
    A mon avis, le prolétariat ne peut utiliser que la forme de la république une et indivisible. En somme, sur le territoire immense des Etats-Unis, la république fédérative est aujourd'hui encore une nécessité, bien qu'elle commence d'ores et déjà à être un obstacle dans l'Est. Elle constituerait un progrès en Angleterre, où dans deux îles habitent quatre nations et où, malgré un Parlement unique, existent côte à côte, encore aujourd'hui, trois législations différentes» (Marx-Engels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Ed. Sociales, 1966, p. 104). [back]
  4. Marx-Engels, «Manifeste du parti communiste», I (Edition bilingue Aubier-Montaigne, Paris, 1971, pp. 79-81, 99). [back]
  5. «Manifeste», I, op. cit., pp. 95-97, 99, 101-103. Dans l'édition anglaise de 1888, là où il est question de «formation», Engels précise: «ses propres éléments d'éducation politique et générale». [back]
  6. «Manifeste», II, op. cit, pp. 121-123. Au lieu de «s'ériger en classe nationale», l'édition de 1888 précise: «s'ériger en classe dirigeante de la nation». [back]
  7. Op. cit., p. 97. Voir aussi «Misère de la philosophie», p. 179:
    «
    Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps». [back]
  8. «Manifeste», I, op. cit., p. 103. [back]
  9. «Manifeste», I, op. cit., p. 89. [back]
  10. Lettre de Marx à Engels, 2 décembre 1856, Marx-Engels, «Correspondance», tome IV, Editions sociales, 1974, p. 347. [back]
  11. Les quatre fascicules des «Luttes de classes en France 1848-1850» de Marx parurent dans les numéros de janvier, février, mars et mai-octobre 1850 de la «Nouvelle Gazette Rhénane» (traduction française en volume aux Editions sociales, «Classiques du marxisme», 1967). [back]
  12. Introduction d'Engels à l'édition de 1895 des «Luttes de classes en France», op. cit., p. 15:
    «
    Ce qui donne encore à notre ouvrage une importance toute particulière, c'est le fait qu'il prononce pour la première fois sous sa forme condensée la formule par laquelle, à l'unanimité, les partis ouvriers de tous les pays du monde réclament la réorganisation de l'économie: l'appropriation des moyens de production par la société. Dans le deuxième chapitre, à propos du «droit au travail», qui est caractérisé comme «la première formule maladroite dans laquelle se résument les prétentions révolutionnaires du prolétariat», on peut lire:
    Mais derrière le droit au travail il y a le pouvoir sur le capital, derrière le pouvoir sur le capital, l'appropriation des moyens de production, leur subordination à la classe ouvrière associée, c'est-à-dire la suppression du travail salarié ainsi que du capital et de leurs rapports réciproques.
    » [back]
  13. Dans le texte de Marx, la phrase est précédée du paragraphe suivant:
    «
    Etant donné cette prospérité générale dans laquelle les forces productives de la société bourgeoise se développent aussi abondamment que le permettent les conditions bourgeoises, on ne saurait parler de véritable révolution. Une telle révolution n'est possible que dans les périodes où ces deux facteurs, les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises, entrent en conflit les unes avec les autres. Les différentes querelles auxquelles s'adonnent aujourd'hui les représentants des diverses fractions du parti de l'ordre continental et où elles se compromettent réciproquement, bien loin de fournir l'occasion de nouvelles révolutions, ne sont, au contraire, possibles que parce que la base des rapports est momentanément si sûre, et, ce que la réaction ne sait pas, si bourgeoise» (ibid., p. 159). [back]
  14. Il s'agit de la série d'articles parus du n° 9 au n° 14/1950 du bimensuel «Battaglia Comunista», sous les titres «Socialisme et nation», «Guerre et révolution», «Guerre impérialiste et guerre révolutionnaire», «La guerre révolutionnaire prolétarienne», «Le roman de la guerre sainte», «Etat prolétarien et guerre». Traduction française dans «Programme Communiste» n° 79 et 80. [back]
  15. La rivière Mincio, qui sort du lac de Garde pour se jeter dans le Pô en passant par Mantoue, a marqué la frontière entre l'Italie et l'Autriche de 1859 à 1866; elle est située à plus de 200 km au sud-ouest de la frontière actuelle; au nord et au nord-est du Mincio sont les provinces italiennes du Trentin, du Haut-Adige, et de la Vénétie. [back]
  16. Voir les textes d'Engels sur «La Savoie, Nice et le Rhin» (1860) et «Le Pô et le Rhin» (1849) in Marx-Engels, Ecrits militaires, Paris, L'Herne, 1970. [back]
  17. Dans «La guerre civile en France», Marx, parlant de Thiers, écrit qu'il a «trempé dans toutes les infamies du second Empire, de l'occupation de Rome par les troupes françaises jusqu'à la guerre avec la Prusse, à laquelle il poussa par ses farouches invectives contre l'unité allemande, - non parce qu'elle servirait de façade au despotisme prussien, mais parce qu'elle serait une atteinte au droit traditionnel de la France au morcellement de l'Allemagne» («La guerre civile en France», op. cit., p. 28). [back]
  18. Lettre à Engels, 24 mars 1863, «Correspondance» Marx-Engels, trad. Molitor, Paris, A. Costes, 1933, tome VII, p. 209. [back]
  19. Lettre à Engels, 13 février 1863, ibid., p. 199. [back]

Source: «Editions Prométhée», novembre 1979, ISBN 2-903210-01-2

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