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AINSI DOIT ETRE CODIFIÉ LE MARXISME AGRAIRE
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Content:

Ainsi doit être codifié le marxisme agraire
Dernière étape
Le tour de Russie
Entre ennemis et alliés
Marx et la France
Les paysans et la politique
Entre Bonaparte et la Commune
Engels et l'Allemagne
Les alliés à l'examen
Le choc des thèses contradictoires
Notes
Source


«Sur le fil du temps»

Ainsi doit être codifié le marxisme agraire

Dernière étape
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La série des articles de «Sul Filo del Tempo» consacrés a la «Question agraire» a débuté avec l'antépénultième numéro de 1953 de ce bimensuel, et elle s'est poursuivie tout au long des douze premiers numéros de 1954, ce numéro compris. Une série, donc, de quinze chapitres, et si cela vous semble plus amusant, un Tour de quinze étapes.

Il ne s'agit cependant que d'une pause: nous n'en avons pas encore fini. Il nous faudra en effet donner, dans une autre série à venir, l'exposé de tout un secteur de ce sujet, auquel nous avons fait de fréquentes allusions: c'est, pour parler brièvement, le secteur Lénine-Révolution russe. Dans ce domaine également, qu'on ne s'attende pas de notre part à quelque lueur d'originalité, à quelque dossier digne d'être déposé au Bureau des brevets, ce qui constitue une des plus fortes caractéristiques de cette société qui nous dégoûte au plus haut point, et dans laquelle on appose le plus imbécile des timbres bourgeois sur le travail de ce muscle qu'est le cerveau, travail qui comme tous les autres n'est pas personnel mais social. Une définition ultra-simple de la société communiste? C'est celle dans laquelle on ne déposera pas de brevets pour les nullités (1).

Et, en effet, une fois établis les points fondamentaux de la vision marxiste sur les problèmes de la terre, il s'agira seulement de montrer comment, dans l'œuvre colossale de Lénine, sous l'angle de la doctrine, c'est la ligne générale de notre école qui a été suivie à mille pour mille, et, par conséquent, comment les questions de la révolution russe ont été posées et résolues par l'histoire en pleine conformité avec le schéma parfaitement établi. L'histoire enseigne, l'histoire révèle, l'histoire démolit les schémas, et ainsi de suite. Mais quand et lesquels? C'est là la question! L'histoire ne tient pas la chandelle pour éclairer n'importe quel nigaud qui ouvre son journal favori au café.

Si, poursuivant l'exposé de la construction marxiste de la question agraire, nous n'avons fait (et nous ne ferons jamais, tant que l'artériosclérose le permettra) aucune innovation, et apporté aucune variante, nous tenons cependant à répéter que ce n'était pas notre intention de développer une «matière» scolaire, à l'intérieur des limites d'un programme qui l'isole des autres, comme dans les compartiments étanches de la culture officielle bourgeoise, la culture la plus falote parmi celles de toutes les civilisations historiques.

À la vérité, nous nous sentons quelque peu solidaires du docteur péripatéticien, dont le bourgeois (avant la lettre) Molière se paye la tête, et qui, mis hors de lui à cause d'un contradicteur qui lui administrait un syllogisme «qui ne tenait pas debout», c'est-à-dire étranger aux schémas classiques de la logique du Maître, lui déverse sur la tête la liste des sciences dans lesquelles il est ferré, et que nous nous garderons bien de mentionner, de la cosmométrie à la géomancie, de la métaphysique à la musique, de la rhétorique à la théologie, de la mathématique à l'astrologie, de l'alchimie à la physique.

Nous préférons un charlatan, qui ose discuter sur tout, à l'expert, ou au spécialiste, moderne qui s'enferme dans son stupide champ de compétence, et qui jure de ne posséder aucune notion sur celui de son compère voisin, car il a conclu avec lui le pacte habituel: ne laissons découvrir à aucun tiers combien tous deux nous sommes pleins de vide.

L'importance attribuée au secteur agricole et à sa théorie, que Marx s'est donné la peine de mener jusqu'à sa systématisation totale, réside dans le fait qu'elle renferme tout le système, si, pour aller vite, nous utilisons les termes de secteur et de système de sorte que, pour faire comprendre la solution de la question agraire, il faut parvenir à clarifier tous les fondements généraux et centraux, réussir à expliquer l'ensemble du mécanisme de la société actuelle, fournir les équations de sa dynamique, lesquelles peuvent être «extrapolées» avec certitude aussi bien pour son passé que pour son avenir.

Les événements de 1917 en Russie, loin d'avoir placé l'ensemble sur des bases nouvelles, sont là pour démontrer que Marx et Lénine - au moment de la théorisation - avaient pu «extrapoler» avec certitude les lois de développement qui avaient été découvertes.

Pour savoir ce que veut dire extrapoler, nul besoin de la géomancie du vieux docteur. Si je voyage de Plaisance à Modène, si je lis les heures de départ et d'arrivée sur ma montre, et si j'énonce par déduction l'heure d'arrivée à Rome et celle du départ de Milan, j'ai extrapolé en avant et en arrière: si j'ai deviné, c'est que je possédais la formule correcte du mouvement. Avons-nous donc réduit l'histoire à un indicateur de chemin de fer? Troublez-vous, ô philistins de la pensée bourgeoise! C'est seulement lorsque nous serons arrivés à destination que nous accrocherons l'indicateur - et vous aussi - à des clous dont la portée conviendra, ainsi que Bartali le fera avec sa bicyclette.

Le tour de Russie
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Notre exposé, bien que complexe, n'a pas fait preuve jusqu'ici d'un ordre systématique, comme dans un traité, et il a en effet dévié non seulement vers le centre des principes du marxisme, mais aussi, et souvent, vers la périphérie de l'actualité.

Nous ne fermons pas délibérément les yeux aux exploits de cette vedette de l'époque moderne, mais nous la suivons avec indulgence, parce que nous savons, si nous voulons rester (afin de ne pas nous faire taxer de pédantisme) dans le ton léger de la comparaison cycliste, qu'elle ne peut pas nous surprendre avec ses sprints. Elle aura beau remuer les fesses sur sa selle dans un style plus ou moins agréable, elle est condamnée à faire tourner ses pieds et ses pédales dans un rayon constant, dans l'acier du déterminisme: voilà toutes ses nouveautés.

Ce que les crétins ordinaires considèrent donc comme des zigzags imprévisibles, se réduit aprés une courte démonstration, à de simples glissades sur des pistes bien tracées.

Ces rappels constants et répétés des aspects bien connus de la démonstration générale, et ces digressions sur des épisodes contemporains qui permettent d'y trouver la confirmation de lois établies depuis longtemps, peuvent avoir altéré l'ordonnancement de l'exposé, mais ils prouvent en tout cas combien notre méthode est éloignée du dilemme stupide suivant: effectuer uniquement une présentation doctrinale, ou bien s'en tenir au vif de l'action. Amenez-moi un seul individu ayant existé dans le monde entier, un Grand Homme (2) à la notoriété universelle ou un crétin inconnu, qui ait disposé l'espace d'un instant de cette alternative, et je me couvrirai la tête de cendres, je renoncerai immédiatement, jusqu'au dernier mot de la totalité du programme du marxisme.

Nous avons déjà effectivement présenté, par différentes allusions, les grandes lignes de l'économie soviétique actuelle dans le domaine agricole, ainsi que celles des luttes politiques dans lesquelles, historiquement, le prolétariat et les autres couches de la population rurale se sont trouvés en mouvement et avec lesquelles ils ont été mis en contact.

L'erreur qu'il s'agit de dissiper, et qui a été facilitée par l'enthousiasme généreux que souleva la victoire d'Octobre, est que le problème de l'influence des classes rurales n'aurait pas du tout été défini avant ces phases historiques de première importance que sont les deux transitions suivantes: la révolution bourgeoise qui renverse le système de la servitude féodale - la révolution socialiste conduite par les travailleurs salariés, aussi bien de l'industrie que de la terre, dans des pays dans lesquels existent des strates relevant d'autres couches rurales, comme les petits colons et propriétaires.

Ces rapports sont déjà définis à la clôture des étapes de ce premier coup d'œil historique, et la solution des problèmes est déjà contenue dans les «classiques»; elle y est contenue ainsi que Lénine la revendiqua, et qu'elle se présenta dans la lutte sociale en Russie: nous avons déjà, du reste, proposé cette thèse dans notre chapitre initial «Aperçu introductif», dont certains lecteurs doivent se souvenir.

Après donc un certain intervalle de temps, nous organiserons et annoncerons cette nouvelle série qui, comme c'est évident, encore une fois, ne comportera pas de données nouvelles et ne se servira pas d'arguments vierges; mais, par nécessité, elle touchera à des questions plus vastes, comme les rapports entre la révolution russe et la révolution mondiale, comme le cours du grand cycle d'opportunisme dans lequel la classe ouvrière mondiale se trouve, à une époque où elle semble dirigée sous le drapeau de la politique léniniste et de la révolution russe: époque qui ne saurait se terminer avant que n'apparaissent les conditions qui rendront inutilisable l'arme de l'identification de la société russe et péri-russe actuelle avec l'anti-capitalisme. Mais nous n'en sommes pas encore là aujourd'hui.

Entre ennemis et alliés
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C'est avec la naissance de la théorie qui explique les luttes entre les groupes humains, non pas à cause de divergences idéologiques, et pas même à cause de la convoitise directe du pouvoir, mais sur la base des intérêts matériels et de la position sociale dans la production, que se pose, en même temps que le problème des inimitiés de classe, celui des alliances de classes.

Théorie de la lutte des classes (nous essayons, encore une fois, d'être élémentaires) ne veut pas dire division de la société en deux classes: il existe toujours plus de deux classes, et notre affirmation est que l'on va vers la société sans classes, et non pas que l'on doive passer auparavant par la société biclassiste.

Le long rabâchage des thèses agraires aura servi à écrire en gros caractères ce théorème fondamental, qui est donné dès la première phrase de la «Critique de l'économie politique»: la société capitaliste moderne type se compose de trois classes prolétaires, capitalistes et propriétaires fonciers. Dans un conflit entre trois participants, il y a trois coalitions possibles à deux contre un, si nous ne comptons pas la situation où il n'y a pas de coalition et où c'est la lutte de chacun pour soi et contre les autres.

Dans les époques historiques tendues, un des groupes de classe se met en position d'attaquer tous les autres, et c'est alors que retentit la phrase terrible du chef révolutionnaire, Jésus de Nazareth: qui n'est pas avec moi, est contre moi.

Dès que la classe prolétarienne prend conscience d'elle-même dans l'histoire, parce qu'elle s'oppose au «fabricant» capitaliste, elle se rend compte cependant de l'existence de différentes autres classes qui se mouvaient au sein de la vieille société médiévale, avant que n'apparaissent les fabricants et les salariés.

Avec la constatation de l'existence de tous ces groupes, surgit immédiatement, bien qu'imparfaite, la question de l'alliance avec certains d'entre eux, et cette question surgit de la manière la plus variée.

Faut-il rappeler encore une fois que les premiers auteurs socialistes, qui comprirent intuitivement les caractères oppressifs de l'économie bourgeoise d'entreprise, esquissèrent les plans d'une alliance entre prolétaires des fabriques et seigneurs féodaux? Il s'agit du socialisme féodal et conservateur contre lequel on devait encore lutter il y a un siècle. Faut-il répéter que, ce qui est une position parfaitement admise par le marxisme pour une phase historique déterminée - et pour les aires géographiques qui y correspondent strictement -, se pose et s'impose l'exigence de l'alliance armée et combattante entre les salariés et leurs patrons bourgeois dans la guerre civile et nationale?

Et déjà le «Manifeste communiste» expose les rapports entre le prolétariat et les autres classes au lendemain de la victoire complète de la bourgeoisie sur le régime féodal.

Nous recourons carrément à l'abc, et, encore une fois, nous réécrivons le paragraphe tel qu'il se trouve dans le «Manifeste»:
«
Toutes les classes qui s'assurèrent jusqu'ici le pouvoir (par exemple, la bourgeoisie) ont cherché à consolider leur position en assujettissant la société tout entière aux conditions les plus avantageuses pour leur système d'exploitation». Mais: «Les prolétaires (à la différence de toute autre classe historique) ne peuvent conquérir les forces productives de la société qu'en abolissant leur propre mode d'appropriation; et par suite, le mode d'appropriation tel qu'il existait jusqu'à nos jours».

Et cela, comme c'est bien connu, «parce que les prolétaires n'ont rien en propre, rien à sauvegarder, si bien qu'ils ont à détruire (ainsi que nous l'avons dit dans le numéro précédent) toutes les garanties privées, toutes les assurances jadis contractées».

Cette condition appartient uniquement au prolétariat et elle ne concerne aucune autre classe; et les passages précédents ont démontré que seule la classe salariée ne se cramponne pas aux fameuses formes: famille, héritage, patrie.

C'est pourquoi, s'il est parfaitement vrai qu'il existe d'autres classes, mêmes pauvres, il fut depuis lors proclamé (et cela ne fut jamais rétracté) que:
«
De toutes les classes subsistant aujourd'hui en face de la bourgeoisie, le prolétariat seul forme une classe réellement révolutionnaire. Les autres dépérissent et s'éteignent devant la grande industrie, dont le prolétariat est le seul produit spécifique et le plus vivant».

Et par conséquent: «Le prolétariat, couche la plus basse de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter tout l'édifice des couches supérieures qui constituent la société officielle».

Ces affirmations qui, depuis un siècle, sont entrées dans la chair et le sang de millions de travailleurs des générations successives, n'empêchèrent pas que ces autres couches, destinées à se fracturer, comme des formations géologiques de matériaux malléables et incohérents, sous le soulèvement de la roche abyssale en fusion, ou à se faire broyer dans ses plissements, ont été dûment mises à leur place, et pas seulement condamnées à disparaître.

«Les classes moyennes, les petits industriels, les petits commerçants, les artisans et les paysans, tous combattent la bourgeoisie pour sauver leur existence comme classes moyennes. Ils ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservateurs; bien plus, ils sont réactionnaires, car ils cherchent à faire tourner en arrière la roue de l'histoire. S'il leur arrive d'être révolutionnaires, c'est qu'ils se voient exposés à tomber bientôt dans la condition des prolétaires, et alors ils ne défendent pas leurs intérêts immédiats, mais ceux de l'avenir, et abandonnent la position de leur classe pour adopter celle du prolétariat».

Par conséquent, de même que la classe ouvrière, force de premier rang de la révolution sociale, a des ennemis, elle a aussi des alliés. Il arrive, à certaines époques, qu'elle lutte contre «les ennemis de ses ennemis, les vestiges de la monarchie absolue, les propriétaires fonciers, les bourgeois non-industriels, les petits-bourgeois», et il arrivera, à d'autres époques, qu'elle acceptera à ses côtés, dans les révoltes, ces couches mineures qui «se situent dans la perspective du futur», mais sans leur confier - car elles sont toujours prêtes à suivre le plus fort - les positions centrales.

Marx et la France
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Dans les «Luttes de classe en France», œuvre écrite en 1850 et considérée par Engels comme un exemple classique de l'application de la méthode matérialiste à l'histoire, Marx présente quelques pages remarquables sur la classe paysanne française à propos de sa révolte contre l'impôt sur le vin, dont Louis Bonaparte, alors simple président de la République, était aussi partisan.

«La population de la campagne, c'est-à-dire deux bons tiers de la population française, est composée dans sa plus grande partie de propriétaires fonciers prétendument libres».

Ainsi donc, nous constatons que, plus d'un demi-siècle après la première accession au pouvoir de la bourgeoisie, il y a, si ce n'est les deux tiers, certainement plus de la moitié de la population qui se compose de couches sociales différentes de celles des prolétaires salariés et des capitalistes, et que, par conséquent, les personnages du drame ne sont pas seulement ces deux dernières classes.

Depuis lors, un siècle entier s'est écoulé, et, cependant, on a coutume de décrire l'économie française comme une économie à prédominance agricole: le secteur agricole emploie plus de la moitié de la population, il fournit des produits alimentaires pour toute la population sans qu'il y ait besoin d'en importer, puisque, au contraire, il est fortement exportateur, en particulier de vin (record mondial).

Mais revenons aux propriétaires libres: «La première génération, affranchie gratuitement par la Révolution de 1789 des charges féodales, n'avait rien payé pour la terre». C'est là que réside tout le secret des révolutions anti-féodales, qui n'a rien à voir avec le «partage des terres», ni dans la France de 1789, ni dans la Russie de 1917 (sauf les cas de morcellement des domaines collectifs ou publics, abandonnés à la cupidité, non pas des travailleurs de la glèbe, mais d'usurpateurs avisés, grands et petits). Les champs sont déjà subdivisés en petites exploitations techniquement autonomes, mais la chape commune des droits des seigneurs féodaux (et des institutions religieuses) grève tout un ensemble de ceux-ci. Lorsque cette chape est soulevée, la terre est «libre», mais il n'y a pas eu, en règle générale, ni conquête par invasion, ni tracé de nouvelles limites entre les lots. Il existait deux formes misérables: la servitude et la petite culture. La première a été abolie, mais, malheureusement, le seconde est restée. Premier acte: «On n'avait rien payé pour la terre».

«Mais les générations suivantes payérent sous la forme du prix du sol ce que leurs aïeux demi-serfs avaient payé sous forme de rente, de dîme, de corvée, etc. Plus, d'une part, s'accroissait la population, plus, d'autre part, augmentait le partage des terres - et plus le prix de la parcelle montait, car le chiffre de la demande croissait avec son exiguïté. Mais à mesure qu'augmentait le prix que le paysan payait pour la parcelle, soit qu'il l'achetât directement, soit qu'il se la fît compter comme capital par ses cohéritiers, l'endettement du

paysan, c'est-à-dire l'hypothèque, augmentait dans la même proportion.
D'un autre côté, dans le régime parcellaire, la terre est pour son propriétaire un pur instrument de travail. Or, à mesure qu'on morcelle la terre, on diminue sa fertilité. L'application de la machine à la terre, la division du travail, les grands travaux d'amélioration du sol comme la pose de canaux, l'assèchement, l'irrigation, etc., deviennent de plus en plus impossibles, en même temps que les faux frais de la culture s'accroissent proportionnellement à la division de l'instrument de production lui-même. Et il en est ainsi, que le propriétaire de la parcelle possède ou non du capital. Mais, plus la division augmente, et plus le bien-fonds constitue, dans son inventaire extrêmement misérable, le seul capital du paysan parcellaire, et moins le capital s'investit dans la terre, tandis que le petit paysan manque de terre, d'argent, et de connaissances pour utiliser les progrès de l'agronomie, bref plus la culture de la terre régresse.
C'est donc dans la mesure où s'accroît la population et avec elle le partage de la terre, que renchérit l'instrument de production, la terre, et que diminue sa fertilité, c'est dans la même mesure que périclite l'agriculture et que s'endette le paysan.
C'est ainsi qu'il arrive que le paysan français, sous forme d'intérêts pour les hypothèques mises sur la terre, sous forme d'intérêts pour des avances non hypothéquées des usuriers, cède au capitaliste non seulement une rente foncière, non seulement le profit industriel, en un mot tout le bénéfice net, mais même une partie du salaire, de sorte qu'il est tombé au degré du tenancier irlandais, et tout cela sous le prétexte d'être propriétaire privé
».

Les paysans et la politique
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Ce tableau, d'une part, confirme la systématisation théorique de l'économie de la petite exploitation agricole «autonome», qui nous est déjà connue, et, d'autre part, il nous sert à introduire, par un exemple historique concret, la question de la «tactique».

«On comprend quelle fut la situation des paysans français quand la République eut ajouté encore de nouvelles charges aux anciennes. On voit que leur exploitation ne se distingue que par la forme de l'exploitation du prolétariat industriel.
Voilà, écrit Marx, ce que disaient les socialistes dans des pamphlets, des almanachs, des tracts de toute sorte. L'exploiteur est le même: le capital. Les capitalistes pris isolément exploitent les paysans pris isolément par des hypothèques et l'usure. La classe capitaliste exploite la classe paysanne par l'impôt d'Etat. Le titre de propriété est le talisman au moyen duquel le capital l'a jusqu'ici ensorcelée, le prétexte sous lequel il l'a excitée contre le prolétariat industriel. Seule la chute du capital peut élever le paysan, seul un gouvernement anticapitaliste, prolétarien, peut le faire sortir de sa misère économique, de sa dégradation sociale. La République constitutionnelle, c'est la dictature de ses exploiteurs coalisés, la République social-démocrate, la République rouge, c'est la dictature de ses alliés. Et la balance monte ou baisse, selon les voix que le paysan jette dans l'urne électorale
».

Le léninisme, s'il consiste à dire aux paysans que la dictature des ouvriers est celle de leurs alliés (mais jamais à dire aux ouvriers que la dictature des paysans - classe incapable d'exercer la dictature - est celle de leurs alliés), était donc déjà écrit en 1850. Mais il était aussi que la république constitutionnelle est la dictature de tous les exploités et Lénine réaffirma cela.

Et, notez bien! ce n'était pas le langage de modestes socialistes pré-marxistes et démocratiques, qui, au fond, ne demandaient rien d'autre aux paysans que de voter pour eux. C'était ce socialisme mi-utopique, mi-doctrinaire qui, selon Marx dans ces mêmes pages:
«
(...) subordonne l'ensemble du mouvement à l'un de ses moments (...)», qui «(...) au fond ne fait qu'idéaliser la société actuelle (...)», qui «(...) est abandonné par le prolétariat à la petite-bourgeoisie (...)» alors que - c'est ce qui est écrit! - «(...) le prolétariat se regroupe toujours plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme, pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui (conquête du pouvoir par l'insurrection armée). Ce socialisme est déclaration de guerre en permanence, la dictature de classe du prolétariat»!

Mais dire, en 1950, au paysan que le salut de la constitution républicaine est son idéal, qui lui garantira la propriété privée de la terre, qu'est-ce donc? Du marxisme, du léninisme, du socialisme démocratique et petit-bourgeois? Il est impossible de choisir entre ces définitions précises: c'est de la pisse.

Entre Bonaparte et la Commune
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Dans ces formidables pages du «18 Brumaire» le paysan français revient sur scène. Il fait l'objet d'un classement terrible: «De même que les Bourbons avaient été la dynastie de la grande propriété foncière et les Orléans la dynastie de l'argent, les Bonapartes sont la dynastie des paysans, c'est-à-dire de la masse du peuple français. L'élu des paysans, ce n'était pas le Bonaparte qui se soumettait au Parlement bourgeois, mais le Bonaparte qui dispersa ce Parlement.
La tradition historique a fait naître dans l'esprit des paysans français la croyance miraculeuse qu'un homme portant le nom de Napoléon leur rendrait toute leur splendeur».

Marx craint ici d'avoir été trop féroce: «Mais entendons-nous. La dynastie des Bonapartes ne représente pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur; non pas le paysan qui veut se libérer de ses conditions d'existence sociale représentées par la parcelle, mais le paysan qui veut, au contraire, les renforcer...».

Ces staliniens italiens qui luttent pour renforcer le paysan à l'intérieur d'une enceinte barbelée, tracée autour d'un pauvre lopin de terre, faudra-t-il donc les considérer à leur tour comme des bonapartistes ou seulement, ainsi que nous venons de le faire ci-dessus, comme des vespasianistes?

Le rapport entre prolétariat et classes moyennes, ou paysannes, sera encore traité dans le troisième ouvrage de Karl Marx sur l'histoire de la France - véritable indicateur ferroviaire de l'express de la révolution, annoncé en retard, mais qui passera en faisant d'autant plus de bruit. À Paris, le parti des petits- bourgeois, ce parti même qui avait collaboré, en juin 1848, à la répression des révoltes ouvrières, a dû s'incliner devant la grandeur de la Commune, après que les traîtres de la haute bourgeoisie ont été expulsés de la capitale. Et: «la Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans: notre victoire est votre seule espérance». Marx s'insurge contre le mensonge selon lequel l'Assemblée nationale de Versailles représenterait la paysannerie française: elle représentait les grands propriétaires fonciers, les pires ennemis du paysan français. Ayant été fait en réalité «seigneur» par Napoléon, il avait dû, après la Restauration, payer à ces émigrés de retour au pays en 1815 un milliard d'indemnité. Aux yeux du paysan,
«
l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiétement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc, mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant (en 1871) elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution (la Commune) pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnités à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet... Tels étaient les grands bienfaits immédiats dont le gouvernement de la Commune - et celui-ci seulement - apportait la perspective à la paysannerie française».

Marx prévoit que «trois mois de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces auraient amené un soulèvement général des paysans»: les junkers français le savaient parfaitement, «de là leur hâte anxieuse à établir un cordon de police autour de Paris», et d'écraser dans le sang le premier gouvernement du prolétariat.

Engels et l'Allemagne
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L'ouvrage d'Engels, écrit en 1850, à propos de la guerre des paysans en Allemagne, correspond beaucoup plus à une situation historique comparable à celle de la Russie tsariste du XXème siècle, puisque, ainsi que l'auteur le dit, il a été écrit sous l'impression directe de la Contre-révolution, c'est-à-dire de l'échec de la tentative de révolution en permanence, à savoir d'une accession au pouvoir de la bourgeoisie capitaliste allemande, suivie d'une lutte du prolétariat pour le pouvoir.

En se posant la question des raisons de l'indolence révolutionnaire de la bourgeoisie en Allemagne, de l'absence historique d'une véritable révolution nationale, Engels rappelle qu'il y a eu, en Allemagne, une grande lutte anti-féodale, avec la révolte des paysans de Thomas Munzer en 1525, que l'histoire vulgaire traite comme une guerre de religion, car elle n'en a pas reconnu la base sociale.

La révolution paysanne contre les pouvoirs féodaux fut surtout écrasée parce qu'elle n'avait pas trouvé un soutien effectif dans la bourgeoisie des villes, et l'Allemagne fut condamnée à ce particularisme de petits Etats et de petites principautés, contre lequel Engels s'élève tout spécialement lorsqu'il lance ses vigoureuses apostrophes, et lorsqu'il se positionne de manière décidée en faveur de la formation, bien que tardive et en plein XIXème siècle, d'un Etat central unitaire: nous avons déjà expliqué longuement ailleurs comment, dans ce sens, il serait juste de voir en lui un précurseur de l'Anschluss, laquelle n'a été réalisée qu'en plein XXème siècle, et a été annulée, aujourd'hui, par une aspiration convergente de tous les pouvoirs contre-révolutionnaires mondiaux.

Nous avions aussi rappelé la conclusion d'Engels: qui a profité de la révolution de 1525, parmi les forces en lutte: les paysans serfs, les seigneurs féodaux, les princes des petits Etats? Les paysans ont été battus et les chaînes du servage féodal renforcées. Mais les nobles ruraux perdirent une grande partie de leur richesse et de leur autonomie en faveur de la petite principauté: et ce fut en tout cas un coup porté à l'éparpillement féodal. Par conséquent, ce furent les petits princes qui profitèrent de la révolution. Et qui profita de celle de 1848, quand les ouvriers, les paysans et les bourgeois des villes, furent battus à leur tour? Ce furent les grands princes, répondit Engels. Mais derrière les petits princes, il y avait à l'époque, dans leurs modestes capitales, les petits bourgeois; derrière les grands princes de 1848, à Berlin, à Vienne, à Munich, il y avait désormais les grands bourgeois, et derrière eux, les prolétaires. Même la contre-révolution est, dans ce sens de l'unité nationale, un pas historique en avant: on se souviendra aussi de l'opinion émise par Marx et Engels à propos de Sadowa: ce fut une bonne chose que Vienne ait été soumise à Berlin, comme cela aurait été une bonne chose si Berlin avait été soumise à Vienne. Et Sedan et la formation de l'Empire allemand furent de bonnes choses, parce qu'ils constituent un pas de plus vers la centralisation allemande, réalisée par Bismarck avec trois cent cinquante ans de retard sur Munzer!

Une grande question historique se referme ainsi, et une autre s'ouvre: celle de l'internationale rouge en Europe, de la dictature du prolétariat sans nation.

Si le paysan n'avait pas d'autres infériorités, il a celle-ci: le niveau historique le plus élevé qu'il puisse atteindre, même en s'insurgeant, est le niveau national.

Dans la Préface qu'Engels écrit en 1874, les lignes de ce tableau historique, qui s'étend sur des siècles et porte sur de grands Etats, sont reproduites avec une évidence admirable.

Nous y trouvons autre chose: la revue, dans la situation qui a suivi la guerre franco-prussienne et la Commune, du jeu des fameuses classes moyennes, et agraires, dont nous nous sommes occupés, et l'affaire des alliances.

Les bourgeois étaient désormais passés à l'alliance avec toutes les forces réactionnaires: noblesse, monarchie, armée, bureaucratie: «Nos grands bourgeois agissent en 1870 comme les bourgeois moyens de 1525. Quant aux petits bourgeois, aux artisans et aux boutiquiers, ils resteront toujours les mêmes. Ils espèrent s'élever au rang de la grande bourgeoisie, ils redoutent d'être précipités dans le prolétariat. Entre la peur et l'espoir, ils sauveront leur peau pendant la lutte et, après, ils se joindront au vainqueur; c'est leur nature».

En 1870, dit Engels, nous avons une nouvelle classe, le prolétariat. Mais il est encore loin de former la majorité. Il doit donc (quel travail a-t-on tenu avec ce donc!) recourir à des alliances. «Et ces alliés ne peuvent être cherchés que parmi les petits bourgeois, parmi le Lumpenproletariat des villes, parmi les petits paysans et les journaliers agricoles».

Les alliés à l'examen
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La revue de ces forces sociales est intéressante: «Nous avons déjà parlé des petits bourgeois. Ils sont très peu sûrs, sauf après la victoire, et alors ils poussent des cris de triomphe assourdissants chez le «bistrot». Cependant il y a parmi eux de très bons éléments qui se joignent spontanément aux ouvriers». (Cela est une autre paire de manches, et qui concerne l'organisation du parti, qui n'a absolument rien à voir, à notre avis, avec la forme travailliste). Nous sommes tranquilles: le vieil Engels était trop bon buveur pour dire: nous allons nous taper une bière avec les petits bourgeois.

Quant au Lumpenproletariat, c'est-à-dire la pègre des villes, il y aurait lieu de faire une remarque, comme celle où Lénine faisait observer que Marx semblait être plus étatiste qu'Engels. Dans cette affaire, Marx fronce le nez beaucoup moins qu'Engels, pour lequel «tout chef ouvrier qui emploie ces vagabonds comme défenseurs, ou qui s'appuie sur eux, prouve qu'il n'est qu'un traître au mouvement.
Les petits paysans - car les gros font partie de la bourgeoisie - sont de diverses catégories.
Ou bien ce sont des paysans féodaux qui font encore des corvées pour leur noble maître (cette forme a aujourd'hui disparu). Après que la bourgeoisie a manqué à son devoir de libérer ces gens du servage, il ne sera pas difficile de les persuader qu'ils ne peuvent plus attendre leur libération que de la classe ouvrière.
Ou bien ce sont des métayers. Dans ce cas existent en général les mêmes rapports qu'en Irlande. Le fermage est si élevé que lorsque la récolte est moyenne, le paysan et sa famille peuvent tout juste subsister, et lorsqu'elle est mauvaise, ils meurent presque de faim, le métayer n'est pas en état de payer le fermage et tombe totalement dans la dépendance et à la merci du propriétaire foncier. Pour ces sortes de gens la bourgeoisie ne fait quelque chose que lorsqu'elle y est contrainte. De qui peuvent-ils donc attendre leur salut si ce n'est des ouvriers?
Restent les paysans qui cultivent leur propre lopin de terre... Ils peuvent moins que toutes les autres catégories attendre quoi que ce soit de la bourgeoisie, car c'est eux précisément que le bourgeois, le capitaliste usurier pressure le plus. Cependant ils sont le plus souvent très attachés à leur propriété, quoique en réalité elle n'appartienne pas à eux, mais à l'usurier. On peut néanmoins les persuader qu'ils ne seront délivrés de l'usurier...
» que par un gouvernement de la classe ouvrière.

Enfin Engels s'occupe des salariés agricoles, auxquels les sociaux-démocrates allemands ont peut-être donné trop tard l'importance qui leur était due, et il fait observer leur parfaite analogie sociale avec les ouvriers des villes: «Le jour où la masse des ouvriers agricoles aura compris ses propres intérêts, un gouvernement réactionnaire, féodal, bureaucratique ou bourgeois sera impossible en Allemagne».

Engels devait encore déplorer que, en 1874, c'est dans cette classe que se recrutaient, comme autrefois les soldats des armées des princes, les électeurs des junkers et des bourgeois, des nationaux-libéraux et du centre catholique.

Ainsi que nous l'avons souvent noté, on était peut-être plus avancé en Italie parce que, si les prêtres et les libéraux moissonnaient avec succès dans les campagnes, où pourtant le prolétariat agricole prédominait, le mouvement politique socialiste y était déjà fort depuis la fin du XIXème siècle.

On ne demande pas au salarié agricole s'il est un allié: il est un frère dans les troupes de la révolution, dont il a été au premier rang une bonne centaine de fois.

Le choc des thèses contradictoires
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(3) 1) Nature et travail

Contrethèse 1. La nature met à la disposition de la société humaine une masse périodique de richesse. Celui qui contrôle une portion de terrain jouit de l'usage d'une partie correspondante de ces fruits.

Thèse 1. Tout l'ensemble des biens d'usage dont dispose la société provient du travail humain. Dispose de ces biens, sans fournir le travail y correspondant, tout groupe social qui peut contrôler: a) les personnes des producteurs: donc les produits; b) le droit d'accéder à la terre des producteurs: donc les produits; c) les instruments de travail indispensables aux producteurs: donc les produits.

2) Richesse et surtravail

Contrethèse 2. La terre, les outils de travail ou l'argent, sont des accumulations de richesse (que celle-ci provienne de la nature ou du travail) qui génèrent, sans s'épuiser, une fraction périodique dont on peut jouir (rente, profit, intérêt).

Thèse 2. Tout revenu de classes qui ne sont pas affectées à la production découle du surtravail d'autres classes, que les institutions politiques contraignent à ne prélever sur le produit que la faible partie qui suffit à conserver et à faire reproduire la classe active. Rente, intérêt, profit, ne sont que des parties de cet excédent, ou surproduit, qui sont attribuées à diverses couches sociales en vertu des pouvoirs de l'ordre en vigueur.

3) Partage du produit

Contrethèse 3. (Formule trinitaire) Le produit se forme grâce à trois facteurs de production: travail; propriété; capital; et, par conséquent, il est réparti en trois parties: le salaire rémunère le travail; la rente, la propriété; le profit (et l'intérêt), le capital.

Thèse 3. Tout d'abord le produit comprend un quatrième élément: c'est la quantité de matières premières et d'usure des équipements et des installations qu'il faudra rétablir en fin de cycle, et que les marxistes appellent capital constant. Par conséquent, l'équation de l'économie classique bourgeoise: produit égale salaire plus profit plus rente, est fausse. Ce qu'il faut répartir c'est donc «la valeur ajoutée au produit» lors du cycle de production donné. Cette valeur provient en totalité du travail utilisé.

Dans la forme capitaliste moderne, il y a trois classes en présence. Toute la valeur créée dans la production découle du travail du prolétariat, et on effectue sur elle trois prélèvements: salaire pour les ouvriers (séparés des instruments et de la terre); profit pour les entrepreneurs capitalistes (qui disposent du capital mais non de la terre); rente pour les propriétaires fonciers.

4) Patrimoine et capital

Contrethèse 4. La rente foncière équivaut au fruit que retire celui qui possédait un capital-argent lorsqu'il l'a investi dans l'achat de la terre, de même qu'il aurait obtenu ce fruit en investissant ce capital dans l'achat d'installations productives ou en le prêtant. Dans les trois cas, la valeur patrimoniale se déduit du fruit, en le capitalisant avec le même taux annuel d'intérêt.

Thèse 4. Le profit des différentes entreprises capitalistes tend vers un niveau moyen de taux, tant que la rente n'intervient pas. Dans ce cas, le produit prend sur le marché la valeur d'échange qui correspond à ce que le marxisme dénomme le prix de production: capital constant, plus salaire, plus profit.

L'économie bourgeoise désigne par coût de production la dépense avancée pour le capital constant et le capital-salaires.

L'économie marxiste appelle taux de profit le rapport du profit à cette dépense, et taux de plus-value le rapport du même profit au seul capital variable, ou débours en salaires.

Aucune de ces deux grandeurs ne correspond au taux de bénéfice ou dividende, généralement beaucoup plus bas, que l'économie vulgaire calcule en mettant dans le rapport la valeur patrimoniale de l'entreprise, qui est donnée par la valeur des installations, plus le capital monétaire d'exploitation, plus les immeubles s'il y en a.

La terre, le capital monétaire, ainsi que la valeur estimée des moyens de travail qui sont considérés comme des biens commerciaux et non comme des facteurs liés à la production, et qui restent intacts après le cycle qui a réalisé le produit net, ne sont pas des investissements de capital productif mais seulement des titres sociaux qui permettent d'effectuer des prélèvements sur le profit (et donc sur le surtravail), et sur le surprofit lorsqu'il existe. Ils n'entrent pas dans le calcul de la répartition du produit total vendu (le «chiffre d'affaires» des bourgeois) qui, pour les marxistes, se partage entre le capital total avancé et le profit.

5) Rente différentielle

Contrethèse 5. La rente de la terre est d'autant plus élevée que l'est la valeur de marché de la terre, et cela est la conséquence du droit de l'époque moderne qui garantit la liberté d'acquisition de la terre, ou de sa vente, pour investir ailleurs le prix obtenu, selon le gré du vendeur.

Thèse 5. Alors que l'intérêt est une partie du profit normal (le reste constitue le bénéfice d'exploitation de l'entreprise) que l'entrepreneur cède à un prêteur qui a avancé les fonds lorsqu'il ne disposait pas lui-même du numéraire nécessaire à l'achat des matières premières et au paiement des salaires, avant sa récupération dans le produit final, la rente, elle, n'apparaît que lorsqu'il existe un surprofit par rapport au taux moyen social du profit lui-même.

Une entreprise agricole donne un surprofit par rapport à une autre quand la fertilité de la terre est telle que, avec le même travail et la même avance de capital, on obtient une quantité supérieure de denrées, que le marché absorbe au même prix général. Après que le fermier capitaliste s'est remboursé de ses dépenses et qu'il a touché son profit normal, il demeure une différence qui est versée au propriétaire et qui constitue la rente différentielle.

6) La loi du terrain le plus mauvais

Contrethèse 6. Comme pour les produits manufacturés, le prix dépend de l'offre et de la demande: il est élevé lorsque la demande de consommation augmente; il est bas lorsque la capacité de production augmente.

Thèse 6. Les fameuses oscillations dues à la concurrence n'ont pas plus d'importance que les faibles «modulations d'amplitude» de l'onde porteuse qui garde, elle, une amplitude constante: elles se compensent entre elles et elles ne produisent pas de transferts de richesse d'une classe sociale à une autre, mais elles représentent des bénéfices et des pertes épisodiques pour une entreprise particulière. Pour les produits manufacturés de l'industrie moderne, le prix tend à se stabiliser autour de leur valeur d'échange, qui est égale dans ce cas au prix de production, qui inclut le profit calculé à partir du taux moyen.

Pour les produits agricoles, le prix de marché s'établit d'après le prix de production individuel du terrain le moins fertile, qui ne parvient qu'à rémunérer, outre les dépenses, le profit moyen. Etant donné le rapport entre la croissance de la population et la limitation de la terre agricole, tout le produit est vendu au même prix, et là où, à dépense égale, il est d'une quantité supérieure, et donc d'un prix individuel de production inférieur, il se crée un surprofit qui se transforme en rente.

7) Rente absolue

Contrethèse 7. Etant donné que le propriétaire ne touche une rente qu'à partir du moment où le produit rémunère, au prix de marché, quelque chose de plus que le profit capitaliste normal, il n'y a pas de rente sur le terrain le plus mauvais qui fixe le prix régulateur de marché: ce dernier ne pourrait donc être cultivé que par le propriétaire lui-même, en tant qu'entrepreneur capitaliste (Ricardo).

Thèse 7. En plus des échelons successifs qui augmentent la rente en fonction de la qualité croissante du terrain, il y a, à la base, une rente absolue, même dans le cas le plus défavorable. Et ceci du fait que, pour les denrées alimentaires (blé = aliment de base) le prix de marché est supérieur à la valeur, c'est-à-dire au prix de production dans les conditions les plus mauvaises; et ceci à partir du moment où la terre est entièrement occupée et exploitée en totalité sous la forme d'entreprise capitaliste (à partir du moment donc où on a dépassé la consommation directe des produits agricoles par le cultivateur, et où toute la production entre, en tant que marchandise, dans le circuit marchand).

Le mode historique de production capitaliste, au fur et à mesure qu'il se répand, fait baisser le prix des objets manufacturés, et fait monter celui des produits alimentaires.

8) Industrie et agriculture

Contre thèse 8. Avec le progrès de la technique et l'investissement de capitaux plus importants dans l'agriculture, on pourra augmenter la masse des produits alimentaires jusqu'à en faire baisser le coût...: sous-contrethèse a): àcondition de libéraliser les échanges et les investissements de capital... sous-contrethèse b): à condition qu'une direction économique centrale calcule de façon adéquate les volumes de capital à affecter aux différents secteurs, et régule les cours de marché.

Thèse 8. Toute compensation entre les prix industriels et agricoles est impossible dans l'économie capitaliste, de même que, en général, entre les satisfactions des besoins en fonction de l'utilité sociale - comme elle est impossible dans la distribution de la richesse, du capital et des revenus.

La tendance de cette économie à s'éloigner toujours plus de l'équilibre n'est pas liée à la simple appropriation du surtravail mais au fait que la répartition du produit entre les revenus des différentes classes dépend de l'existence d'un prix courant de marché égal pour les marchandises produites dans les conditions et les rapports d'efforts et de résultats les plus divers. À la loi de la valeur, c'est- à-dire de l'équivalence dans les échanges. À la distribution mercantile.

La composition organique de plus en plus élevée du capital industriel (haut niveau technologique: une quantité donnée de matières est transformée par un nombre d'ouvriers et d'heures de travail sans cesse décroissant) détermine la baisse historique du taux de profit (alors que la masse sociale de ce profit en augmente énormément avec l'augmentation du capital global), même si le taux de plus-value est constant (prélèvement de surtravail identique).

Ce processus, que la naissance de la production capitaliste a rendu inéluctable, est bloqué dans l'agriculture, non seulement par le monopole privé de la terre, mais principalement par le nivellement mercantile du prix de toute la masse produite qui est apportée à l'échange, et par la relation défavorable population-terre.

Le transfert de toutes les rentes foncières à l'Etat, proposé depuis le début de l'industrialisme, n'éliminerait pas du tout les causes de ce fait essentiel, car il redistribuerait le surprofit qui allait aux propriétaires fonciers entre les capitalistes bourgeois, auxquels, selon la vieille thèse de Ricardo, l'Etat ne demanderait plus d'impôts sur les bénéfices.

9) Communisme et anti-mercantilisme

Contrethèse 9. On peut arriver à l'équilibre général, et à la baisse du temps de travail moyen social, avec un haut niveau général de consommation, non seulement en étatisant toutes les rentes, mais également: a) en transférant à l'Etat tout le profit des entreprises industrielles et agricoles; b) en le laissant aux associations autonomes de tous les travailleurs de chaque entreprise.

Thèse 9. Toutes ces mesures ne sortent pas du cadre mercantile et donc capitaliste, étant donné que l'échange marchand régulerait les rapports entre entreprise et entreprise, ou entreprise et Etat, entre entreprise et consommateur, ou consommateur et Etat, mais aussi entre entreprise et travailleur. On aurait également un énorme travail social global avec une faible consommation globale, et aucun rééquilibrage entre apports de travail et jouissances de consommation.

L'élimination du despotisme d'entreprise, à savoir l'esclavage durant un temps exagéré de travail (qui, technologiquement, devrait aujourd'hui ne représenter qu'une petite fraction du temps de travail des époques pré-capitalistes et du maximum physiologique), et l'abolition de l'anarchie de la production (à savoir le gaspillage d'une grande quantité du produit social parce qu'elle n'est pas transformée en consommation utile) constituent le programme communiste de la révolution du prolétariat qui comporte les caractères suivants:
A) Abolition de l'administration de la production par le moyen de la gestion des entreprises.
B) Abolition de la distribution par le moyen de l'échange marchand et monétaire, aussi bien pour les produits-marchandises que pour la force humaine de travail.
C) Plan social unitaire, mesuré en quantités physiques et non en équivalents économiques, de l'affectation de la force de travail, des matières premières, des instruments, aux différents secteurs de production, et de l'affectation des produits aux différents secteurs de consommation.

Les formules qui affirment que le socialisme consisterait en la suppression de la plus-value, et en la restitution de tout le fruit à chaque producteur, sont triviales et erronées.

Le socialisme est l'abolition de toute valeur marchande et de tout travail forcé et payé, avec don du surtravail de chaque individu à la société, et non à d'autres individus ou à lui-même.

10) Parcellisation et misère

Contrethèse 10. Un remède aux graves disparités dans la distribution de la richesse, reconnues par tout le monde, se trouve dans la parcellisation de la terre entre de petites exploitations familiales gérées par des fermiers, des colons, et des paysans propriétaires libres.

Thèse 10. Dans l'agriculture, toutes les couches de la population travailleuse, en dehors de celle des salariés, sont des survivances de formes sociales du passé, dont la société capitaliste ne sera jamais épurée. Le produit d'une production aussi fragmentaire ne se maintient à un prix inférieur à celui qui s'obtient dans l'agriculture pleinement capitaliste que parce que ces travailleurs-entreprises, et même ces propriétaires fonciers de toutes petites exploitations, abandonnent, à cause des difficultés naturelles et sociales, et d'une technique inférieure, une partie de la rente et du profit, et souvent même du salaire équivalent à celui de l'ouvrier agricole, à la classe capitaliste et à l'Etat d'un côté, et aux consommateurs de l'autre (c'est le cas lorsque le prix est en-dessous et non au-dessus de la valeur).

Ces couches forment une classe, presque une caste, d'opprimés, arriérée par rapport au monde moderne, incapable - même lorsque leurs révoltes de la faim peuvent déranger le pouvoir bourgeois - d'incarner de nouvelles formes sociales révolutionnaires.

La révolution est la tâche de la classe des prolétaires salariés de l'industrie et de la terre; et la fonction historique de cette seule classe est la dictature révolutionnaire.

11) Monopole et concurrence

Contrethèse 11. La théorie marxiste de l'économie moderne, fondée sur les lois de la production qui consistent en la détermination de la valeur du produit et de la plus-value, n'a pas été capable de rendre compte exactement des phénomènes récents du monopole et de l'impérialisme, dans la mesure où ses déductions partaient de l'hypothèse de l'existence de la pleine concurrence.

Thèse 11. La théorie, fondée sur le calcul de la grandeur de la valeur et de ses composantes dans la production capitaliste, s'est opposée, dès sa naissance, à la théorie bourgeoise de la concurrence; elle l'a réfutée et en a signé la condamnation, en dévoilant depuis lors le caractère de monopole de classe de cette économie. Les phénomènes récents ont confirmé la doctrine, ainsi que toutes ses prévisions, et leur présentation théorique et mathématique, même dans les secteurs industriels, s'effectue sans aucune difficulté grâce aux théorèmes rigoureux sur la rente: ces théorèmes ont été, dès leur énonciation, appliqués non seulement à l'agriculture, mais à toutes les forces naturelles; ils sont donc aussi valables pour l'économie de la machine à charbon ou à essence; et aussi bien pour celle de la machine mue par l'hydroélectricité que pour celle de la future génératrice nucléaire; toutes ces sources d'énergie actuelles et à venir constituent la base de surprofits et de monopoles, ainsi que de parasitismes rentiers, qui aggravent le déséquilibre de la forme sociale capitaliste.

12) La science ennemie

Contrethèse 12. Les doctrines fondées sur l'introduction de grandeurs mesurables dans la production, sur les transferts de valeur d'une classe à l'autre, avec leurs prévisions sur les tendances du développement historique, sont des idéologies arbitraires, étant donné que les prévisions scientifiques ne sont pas possibles dans le domaine économique; la seule science possible est celle qui se fonde sur l'enregistrement des prix concrets et en suit les variations extrêmement complexes. C'est à ces théories du prix que s'en tiennent désormais les économistes modernes, très postérieurs à Marx, les auteurs les plus connus, les professeurs les plus suivis et les plus illustres.

Thèse 12. Les professeurs à la lanterne! (4).

Notes:
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  1. Ici Bordiga utilise l'expression «amato canchero» que nous traduisons par «nullité». «Canchero» veut dire «cancer» en toscan, un cancer ne peut évidemment pas être «aimé» (amato), Bordiga joue sur l'oxymoron. Bordiga peut aussi vouloir dire que dans la société communiste on ne prendra pas de brevet sur les idées originales, les brevets ou les idées originales étant un cancer, une pathologie de la société bourgeoise individualiste-personnaliste. [back]
  2. Bordiga fait ici allusion à un «barbassore» qui est une personne importante, en fait aujourd'hui le terme, peu usité, signifie plutôt ironiquement quelqu'un qui se croit important, qui affecte une allure solennelle. [back]
  3. Cette partie avait été traduite dans le numéro 6 de la série 1 de la revue «Invariance». [back]
  4. En français dans le texte. [back]

Source: «Il Programma Comunista», Nr. 12, juin 1954. Traduit dans «(Dis)continuité», Nr. 9, avril 2001. Traduction non vérifiée, se repporter à l'original.

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