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DIALOGUE AVEC LES MORTS (IV)
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Content:

Dialogue avec les morts (IV)
Troisième journée: après-midi

Agriculture: avance réduite
La brûlante question agraire
La société rurale en Russie
Une information américaine
Les ciseaux des prix
Antithèse insoluble
Révolution asinesque
Qu'en pensait Staline?
Emulation dans l'anti-marxisme
Lénine et Boukharine
A vous, léninistes!
De la production à la consommation
Défi insensé et perdu
Epargne et jouissance
Consommation populaire
Le forçat moderne
Danse de la faim des calories
Chiffres et pacifisme
Notes
Source


Première journée | Seconde journée |Troisième journée (Matinée) (après-midi) (fin d'après-midi) (Soirée) | Annexes


Dialogue avec les morts (IV)

Troisième journée: après-midi

Agriculture: avance réduite
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Les chiffres triomphaux des plans industriels, tant pour le dernier quinquennal que pour le nouveau, pourtant plus modeste (11), font place à des réticences manifestes et à un ton embarrassé dès que l'on passe à l'agriculture.

Comme de coutume, les chiffres fournis ne sont pas absolus, mais seulement relatifs à la première année des plans. Il ressort d'eux que les trois premières années du dernier quinquennat ont connu une stagnation, voire un recul de la production (spécialement dans les positions-clé des céréales et des textiles), tandis que les deux dernières (et particulièrement la dernière) étaient marquées par une certaine reprise. On a naturellement attribué celle-ci à de savantes mesures, alors qu'elle était tout simplement imputable à deux saisons qui, comme dans tous les pays, furent excellentes, la dernière étant meme exceptionnelle.

Quoi qu'il en soit, l'augmentation réalisée pendant les cinq dernières années s'exprime par des chiffres bien modestes: 29 % pour les céréales; 9 % pour le coton; 49 % pour la fibre de lin; n'ironisons pas sur les 107 % du... tournesol.

Exprimée par année, cette augmentation est beaucoup plus modeste que celle de la production industrielle dont le Congrès s'est tellement vanté et qui atteignait 13,1 % - au lieu des 12 % prévus (12), il est vrai. Pour les céréales en effet, l'accroissement annuel n'atteint même pas 5 %; pour le lin, 8 %, et pour le coton, 1,8 %.

Encore ne faut-il pas oublier que pendant la même période, la population s'est accrue à un rythme supérieur à 1 %, si bien qu'il est permis de réduire d'autant les chiffres ci-dessus.

Voici ce que Kroutchev a rapporté. Voyons maintenant les prophéties de Boulganine.

Avec lui, les chiffres ne sont pas absolument explicites. Par exemple, ils ne nous donnent pas les rythmes de l'augmentation annuelle escomptée pour la période 1956-60. Mais il nous en fournit un qui est si impressionnant qu'il s'agit naturellement de pure propagande: on veut augmenter la production globale du secteur agricole de 70 % au cours des cinq prochaines années, c'est-à-dire de 12 % par an!

En 1960, la récolte globale des céréales devra être portée à 11 milliards de pouds, chiffre qui, entre autres choses, «permettra de satisfaire la demande croissante de la population en pain».

Au cours du dernier quinquennat, la production zootechnique est restée stationnaire, après un recul de plusieurs années, tant pour le bétail que pour les produits qu'on en tire (les seuls chiffres encourageants concernent les porcs: mais ne plaisantons pas!). Eh bien, on compte la doubler au cours du nouveau plan.

Selon une telle prévision, si du moins il était vrai que le prolétariat russe dispose aujourd'hui déjà du même nombre de calories que les prolétariats anglais et américains, il serait guetté, en 1960, par une épidémie d'indigestions et de maladies de foie (1er rang de l'U.R.S.S. pour les protéines animales)!

On croirait entendre le mot historique célèbre: «S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche!»

Pour permettre cette mirifique augmentation du cheptel (et de la qualité des repas du prolétaire russe!), on parle de défricher de vastes terres encore vierges pour les cultures fourragères, et spécialement le maïs qui représenterait 4 milliards de pouds sur les 11 milliards prévus (soit 1.800 millions de quintaux).

Malheureusement, tel était déjà le but assigné au précédent plan, qui a été complètement manqué! Donc, même si l'on arrivait vraiment en 1960 à l'augmentation de 70 % promise, on serait toujours fondé à rapporter ce chiffre, non à une période de cinq ans, mais de dix: l'accroissement annuel tomberait alors de 12 % à 5,5 %. Mais c'est là un chiffre auquel on ne risque même pas d'arriver, si, comme on peut dès maintenant le prévoir, la campagne reste sourde à l'ordre de se mettre à courir.

Les plans d'avant-guerre s'en étaient tenus à la modeste prévision d'une augmentation de 1,4 % par an. Lorsque le cinquième Plan promit 8,5 %, ce n'était donc déjà qu'un simple bluff!

La brûlante question agraire
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Notre école a toujours présenté l'histoire de la question agraire comme la véritable clé de voûte de tout l'édifice de la géniale doctrine de Marx. En cela nous sommes fidèles à la lettre aux formulations de celui-ci, et nous avons beaucoup fait pour le démontrer. C'est de même la question agraire qui se trouve à la base de la conception défendue par Lénine sur les phases successives du développement historique et social en Russie, conception absolument orthodoxe et qui n'innove en rien par rapport à Marx.

Le magnifique effort scientifique de Marx dans le domaine de la question agraire a pour couronnement une thèse historique de première importance: la forme capitaliste de production représente une immense conquête en ce qu'elle facilite à l'homme la consommation des produits manufacturés les plus variés; par contre elle lui rend relativement plus difficile celle des produits alimentaires et de l'agriculture en général.

Dans la civilisation mercantile et bourgeoise d'aujourd'hui, les hommes ont beaucoup de fer, mais peu de pain: de là le cri du grand agitateur Blanqui invitant les prolétaires à se libérer de cette condamnation: qui a du fer a du pain!, à condition d'apprendre à s'en servir dans la guerre de classe au lieu de le travailler à l'usine. Si chez Marx et Lénine, cette révolte généreuse et désespérée s'élève au niveau d'une science de la révolution et de la dictature du prolétariat, ils n'ont pas renié Blanqui sur ce point.

Pour développer sa lumineuse théorie, Marx constitue le modèle ternaire de la société bourgeoise (laquelle n'est pas composée de deux classes seulement) que Lénine adopte et revendique à chaque pas. Notons ici que seuls. des imbéciles peuvent se trouver embarrassés par le fait que Marx fit sa découverte en étudiant la société anglaise du XIXème siècle dont l'agriculture semblait libérée à tout jamais de la prolifération de formes rurales impures, caractéristiques de la féodalité, tandis que la plus brillante application en a été faite par Lénine pour la Russie du XXème siècle où, justement, on butait à chaque pas contre les obstacles accumulés par un moyen-âge attardé.

Modèle ternaire, disions-nous; il se compose chez Marx du propriétaire foncier, qui a le monopole légal de l'accès à la terre et qui touche la rente; de l'entrepreneur capitaliste, qui a celui des moyens de production (capital courant) aussi bien dans l'agriculture considérée comme industrie que dans l'industrie proprement dite et qui touche le profit; du travailleur salarié (aussi bien agricole qu'industriel) qui, privé de terre et de capital, n'a que sa force de travail et touche le salaire.

Tous les pays bourgeois sont pleins de formes hétérogènes gui échappent a ces trois types du modèle. Par exemple, le fermier et le métayer sont des types hybrides du deuxième et du troisième types: ils fournissent le capital d'exploitation et le travail personnel, et ils touchent, en nature ou en monnaie, un revenu cumulant profit et salaire. Le paysan propriétaire est un hybride des 3 types: il a la propriété de la terre, le capital d'exploitation et la force de travail: il devrait recevoir à la fois rente, profit et salaire. Le bilan de ces formes mixtes montre pourtant que leurs représentants sont non au-dessus, mais au-dessous du niveau historique, économique et social des salariés.

Dans une société pleinement bourgeoise, ceux-ci les dépassent de mille coudées parce que seuls ils possèdent le pouvoir magique découvert par Marx de faire sauter l'enveloppe dans laquelle cette société est enfermée. Les types hydrides, au contraire, sont rivés sans espoir à la conservation, aujourd'hui, et demain à la contre-révolution.

Ces couches paysannes ont joué, il est vrai, un grand rôle révolutionnaire dans les sociétés pré-bourgeoises et dans les périodes de transition au capitalisme: mais ce rôle est achevé. Marx et Lénine le savaient parfaitement, sans pour cela se croire obligés de modifier le moins du monde la doctrine et le programme communistes.

La société rurale en Russie
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Décrivons donc la société rurale de la Russie d'aujourd'hui. Nous disposons pour cela de données irréfutables (13).

Le rôle tenu dans le modèle par le propriétaire foncier de même que celui de l'entreprenur capitaliste est, dit-on, passé à l'Etat. Toute la population de la campagne serait donc constituée par des travailleurs salariés?

En fait, une telle réponse s'applique tout au plus à une minorité encore restreinte de cette population, aux travailleurs des sovkhoses, c'est à dire des entreprises agraires collectives gérées par l'Etat.

Une minorité réduite (mais l'est-elle tellement?) reste répartie entre des formes petites bourgeoises, hétérogènes au modèle de Marx, sans parler de formes plus archaïques encore et échappant aux statistiques pour des raisons trop longues à développer.

La grande masse de cette population est groupée dans les kolkhoses. Or le kolkhosien est un personnage double, puisqu'il travaille dans sa propre petite entreprise en même temps que dans la vaste entreprise collective du kolkhose. Confrontons ces deux aspects du personnage avec notre modèle classique.

La propriété de la terre revient à l'Etat. Le kolkhosien ne serait donc propriétaire ni à titre collectif, ni à titre individuel. Il faut noter, toutefois, qu'une distinction entre propriété et jouissance n'a, dans le domaine économique, aucun sens. En tant qu'entreprise collective, le kolkhose est le véritable propriétaire du sol, puisqu'il vend ses produits à l'Etat et qu'il ne lui paie pas de loyer pour la terre. De même, le kolkhosien est propriétaire de son champ, puisqu'il en consomme ou en vend les produits sans payer de loyer ni au kolkhose, ni à l'Etat.

Mais même si nous renoncions à cette position (en faveur de la thèse de la «propriété étatique de la terre»), il n'en resterait pas moins qu'après comme avant le XXème Congrès, la maison d'habitation est remise en propriété véritable à la famille kolkhosiennc fondée sur l'héritage.

On peut se référer pour preuve aux promesses des orateurs du récent Congrès (14) d'augmenter le nombre des habitations rurales en autorisant la constitution de Mutuelles foncières, semblables en cela aux Mutuelles occidentales et au lourd système américain des hypothèques. Il est possible d'ailleurs, que la «lutte émulative» ait sous peu pour effet une extension du même système aux villes, où les salariés industriels pourraient bien devenir propriétaires de leur logement.

Il est donc indiscutable que le kolkhosien se présente tout d'abord sous l'aspect d'un propriétaire foncier.

Il a, en second lieu, l'aspect d'un capitaliste (nous ne voyons pas que, sur ce point, le XXème Congrès ait démenti Staline!). Le kolkhose dispose en effet d'un capital d'instruments agraires et de matières premières diverses qui est propriété d'entreprise, et non d'Etat. Seules les grandes machines appartiennent à l'Etat, et les kolkhoses doivent lui en payer la location. En tant que producteur indépendant, enfin, le kolkhosien a la propriété du capital d'exercice (animaux, instruments agricoles, semences). S'il est propriétaire du capital d'exercice agricole, il est donc aussi, tout comme le fermier occidental, entrepreneur et il touche, comme lui, un profit.

Le kolkhosien a en troisième lieu l'aspect d'un salarié. Il est tel quand il abandonne son lopin de terre pour faire des journées au kolkhose. Ce dernier porte à son crédit les heures de travail effectuées et les lui paie au moment ou l'entreprise répartit son produit brut entre ses membres selon les normes en vigueur.

Pourquoi donc le kolkhosien, c'est-à-dire le paysan russe (admettons, pour simplifier, que les travailleurs des sovkhoves sont «compensés» par ceux qui travaillent sur des terres n'ayant même pas atteint le niveau du kolkhose) devrait-il donc être différent des paysans des autres pays, petits bourgeois jusqu'à la moëlle?

Quel sens cela a-t-il de parler de propriété socialiste, qu'il s'agisse du kolkhose comme ensemble ou de la famille kolkhosienne? C'est encore moins le cas de le faire que pour les entreprises industrielles de l'Etat: pour l'industrie, notre objection s'appuie sur la forme de production salaire et sur la forme de distribution marché. Ainsi, le seul terme marxiste qui convienne est celui de capitalisme d'Etat.

Dans l'agriculture, seuls les sovkhoses en sont au stade du capitalisme d'Etat: la forme du kolkhose, elle, n'est que semi-capitaliste, parce que seul son aspect coopératif est capitaliste; dans son aspect familial au contraire, se mêlent des formes de capitalisme privé et des formes hétérogènes au modèle de Marx, c'est-à-dire des formes hybrides de rente foncière, de profit du capital d'exercice et de salaire individuel.

Le XXème Congrès a-t-il trouvé à redire à cela? A-t-il là aussi «annulé»les thèses de Staline?

Une information américaine
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Le 21 mars 1956 (le XX5 Congrès s'était terminé le 25 février), l'«Associated Press» communiquait de Moscou une information dont nous n'avons pas trouvé confirmation de source soviétique, mais que nous ne traduisons pas moins mot pour mot:
«
Les rouges administrent une amère pilule aux paysans: le Kremlin est désormais lancé dans la phase décisive de la guerre qu'il mène depuis 29 ans contre la paysannerie soviétique.
L'objectif est de transformer toute la population rurale soviétique en travailleurs sans terre et en salariés de l'Etat.
Le gouvernement soviétique a publié un nouveau recueil de directives pour les collectivités agricoles. Certaines d'entre elles, les plus importantes, tendent à réduire sévèrement les dimensions des champs et des maisons privées appartenant aux paysans kolkhosiens et à limiter (et éventuellement à abolir) les droits des paysans à posséder un capital d'exercice privé.
Les paysans des kolkhoses et leurs familles forment la grande majorité de la population agraire soviétique: ils constituent environ la moitié de la population totale.
A présent, la plus grande partie du pays est cultivée par les kolkhosiens. La distribution des produits des terres kolkhosiennes est strictement contrôlée par l'Etat.
Un pourcentage important des kolkhosiens ne pourrait pas vivre avec ce qui leur échoit en contre-partie de leur travail sur les terres collectives et assure son existence en cultivant des lopins de terre individuels avec un petit capital d'exercice privé qui souvent consiste en une vache, un porc et quelques poules.
Les nouvelles directives communistes (!) tendent à réduire de façon draconienne ces lots individuels et à éliminer le capital d'exercice privé. Le but est de contraindre les paysans soit à travailler uniquement sur les terres collectives, et donc à tomber entièrement sous la dépendance de l'Etat, soit à abandonner la campagne pour aller travailler dans les usines.
C'est une amère pilule pour les paysans russes.
En dernière analyse, le Kremlin peut se tenir prêt à user de la force brutale pour mener à bon terme son plan, tout comme Staline le fit à l'époque de la collectivisation des petites entreprises agricoles, quand des millions de paysans à qui on avait confisqué leur grain mouraient de faim, époque qui ne prit fin qu'avec la soumission de toute la classe paysanne.
Cette fois, le gouvernement n'aura probablement pas besoin d'user de la force
».

Cette information suggère deux questions difficiles:
1. La collectivisation générale de l'agriculture par l'Etat est-elle dans les plans du gouvernement soviétique?
2. Si oui, un tel plan aurait-il quelque chance de succès?

Dans l'affirmative, on pourrait poser une troisième question: cette transformation économique aurait-elle un contenu socialiste?

Eh bien, nous répondrons non! les trois fois.

Les ciseaux des prix
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Ce qui a été dit au XXème Congrès suffit indubitablement à établir que la question du rapport entre industrie et agriculture est inquiétante et que l'avenir est, à cet égard, très sombre.

Beaucoup d'orateurs ont déploré que les coûts de la production industrielle soient trop élevés par rapport à ceux des pays bourgeois. Malgré cela, il est certain que les prix des objets manufacturés baisse et c'est ce qui permet d'affirmer, bien qu'avec des exagérations évidentes, que le standard de vie moyen et celui des ouvriers urbains connaît une certaine amélioration. Par contre, le prix des produits alimentaires vendus au détail par les magasins d'Etat n'a pu être maintenu suffisamment bas que grâce à un important sacrifice budgétaire.

C'est pourquoi on propose aujourd'hui deux choses: en finir avec la réduction des prix de détail; augmenter, comme on l'a déjà fait, les prix de gros auxquels l'Etat achète les produits aux kolkhoses. En même temps, on sonne l'alarme parce que les produits distribués par le réseau des sovkhoses sont trop chers, et l'on décide que le troisième type d'institutions agricoles, les Stations de Machines et Tracteurs devra accéder à l'autonomie économique, c'est-à-dire vivre de la location saisonnière des grosses machines agricoles aux kolkhoses.

Evidemment, tout ceci ne peut que retomber sur l'économie d'Etat et sur ses dépendants, salariés de la ville et de la campagne, et se concilie donc mal avec la perspective d'une augmentation du salaire réel moyen.

Les seuls qui puissent, en général, retirer un avantage de cette situation sans issue, soit comme consommateurs, soit comme épargnants, et peut-être comme accumulateurs de capital (15) sont les membres des kolkhoses qui cumulent le revenu de leur travail et le produit direct de leur petite exploitation familiale.

On n'a rien dit au Congrès qui puisse constituer une menace pour les kolkhiosiens de plus en plus attachés à la possession des terres. Au contraire, on a parlé avec insistance non seulement de l'amélioration de l'habitat rural, mais aussi de l'augmentation (et non de la réduction, contrairement à l'information américaine) du cheptel et d'autres réserves privées. En tant que collectivités, les kolkhoses ont, en outre, été vivement encouragés à augmenter la quantité des produits et les rendements globaux tant pour les cultures que pour l'élevage, et ceci, comme à l'habitude, en faisant de la publicité à de bons exemples aussi sporadiques que propres à encourager l'émulation.

La transformation draconienne de tous les kolkhoses en sovkhoses ne semble donc pas prévue par les milieux officiels. La seule chose que l'on ait apprise est que les sovkhoses se sont beaucoup développés et cultivent 24,5 millions d'hectares en 1955 contre 14,5 millions deux ans auparavant. On ne peut pourtant en déduire que la différence ait été enlevée aux kolkhoses, étant donné la surface encore plus grande des terres nouvellement mises en culture, paraît-il, et de l'absence d'une véritable statistique de la population et de la répartition des terres qui sont évaluées de façon contradictoire et interdisent une analyse plus approfondie.

Les chiffres indiqués concernent les surfaces ensemencées. Pendant les deux premiers plans quinquennaux, les sovkhoses se sont beaucoup développés; ensuite, les kolkhoses l'emportèrent de beaucoup. En 1935, les surfaces ensemencées par les sovkhoses atteignaient déjà 10 millions d'hectares, c'est-à-dire guère moins que dix-huit ans après, en 1953.

C'est donc la forme du kolkhose qui a triomphé en Russie. Pourtant on nous annonce une avance remarquable des sovkhoses en 1953-1955. Pourquoi alors se taire sur l'extension qu'on entend leur donner en 1960? Veut-on aller ou non à un capitalisme d'Etat à la campagne? En 1938, les kolkhoses possédaient déjà, à coup sûr, plus de 500 millions d'hectares, dont presque 200 millions étaient ensemencés, tandis que l'économie agraire d'Etat était largement minoritaire. Selon des chiffres de la F.A.O., les surfaces cultivées en Russie se seraient élevées en 1947 à 225 miffions d'hectares; le chiffre est aujourd'hui bien supérieur, mais le système du kolkhose continue à prédominer nettement: voilà le fait essentiel.

En 1938-39, I'Etat industriel a acheté 88 % de ses grains aux kolkhoses, 11 % à ses sovkhoses et 0,2 % à des entreprises individuelles. Cette quantité globale représentait, selon Staline, 40 % de toute la production.

Les surfaces ensemencées ont été, en l9l3, de 105 millions d'hectares; en 1941, de 137 millions d'hectares, dont, respectivement, 94 et 102 millions pour les céréales. Kroutchev a admis que ce dernier chiffre n'a pas varié en 1950 (102,9 millions); il s'est élevé à 126,4 en 1955.

Avec l'amélioration des rendements, la récolte totale des céréales est passée de 800 millions de quintaux en 1913 à 1.200 millions en 1937 (Cf. «La Coltura sovietica», Einaudi, N.I, luglio 1945).

Elle s'est donc accrue d'une fois et demie en 24 ans, ce qui représente une augmentation annuelle d'à peine 1,5 %, c'est-à-dire du même ordre de grandeur que celle de la population.

Si on atteint réellement en 1960 les 1.800 millions de quintaux de céréales promis, cela signifie qu'aujourd'hui on n'en est encore qu'à 1.050 millions environ: où est donc «l'avance»? Rappelons simplement que le but de Staline, avant que la guerre ne ravageât les greniers russes, était d'atteindre une production de 8 milliards de pouds (soit environ 1.300 millions de quintaux). En fait d'avance, nous voilà en nette régression!

Le travailleur russe d'aujourd'hui a à manger grâce à un fait historique - imputable pour moitié à la révolution bourgeoise et pour moitié à des éléments sous-bourgeois - que nous laissons à Pawlovsky, auteur des écrits cités, le soin de dire: «L'industrialisation a eu cet effet certain que l'agriculture de l'Union soviétique n'est plus contrainte par insuffisance de la demande intérieure à vendre ses produits sur le marché mondial, avec des prix d'achat au producteur extrêmement bas». L'industrialisation... et le rideau de fer!

L'ouvrier russe a fait la révolution, mais il paie le pain plus cher que le capitaliste étranger.

lI n'en reste pas moins (cf. «Dialogue avec Staline») que, dans les économies asiatico-féodales, la formation de marchés nationaux est une révolution authentique.

Antithèse insoluble
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La politique agraire du régime de Moscou prendra-t-elle le chemin du grand capitalisme ou du petit sous-capitalisme? Cette incertitude traduit à nos yeux l'impossibilité, pour une forme de société résolument mercantile, de sortir de la contradiction entre agriculture et industrie manufacturière. Dans l'exposé «énergique» présenté par Mikoyan, c'est le remède petit-bourgeois et non pas le totalitarisme rural d'entreprise de salariés annoncé par l'«Associated Press», solution audacieuse à la Ricardo, qui a semblé prévaloir. A son époque, Ricardo voulait en effet que l'Etat capitaliste confisquât toute la rente foncière et réduisît à deux les grands types de la société bourgeoise: l'entrepreneur et le salarié. Marx démontra prophétiquement que ceci ne serait pas une victoire pour le prolétariat qui aurait continué à supporter tout le poids de l'exploitation et que c'était en outre une utopie dans les limites du capitalisme mercantile: aucun code bourgeois n'a en effet aboli le droit de posséder la terre, et le droit soviétique pas davantage. Sur la base de la même doctrine, ce dernier ne pourra pas sortir de la forme kolkhosienne dans laquelle une fraction considérable de la terre - et avec elle le capital investi - reste morcelé.

Les paroles de Mikoyan sont les suivantes: «La principale tâche (lisez: après la mort de Staline) consistait à liquider le retard de l'agriculture, d'éliminer le déséquilibre existant entre le développement de l'agriculture et celui de l'industrie, déséquilibre particulièrement dangereux pour notre pays et dont l'accentuation ultérieure serait un obstacle sérieux à notre développement».

Que faire alors? «Cette tâche a été remplie par une série de mesures telles que l'élévation de l'intérêt matériel des kolkhosiens, et le défrichement de terres vierges et incultes. En deux ans, 33 millions d'hectares de nouvelles terres ont été mises en culture. Pouvions-nous rêver de semblables résultats dans le passé?».

Ce que ces messieurs ne peuvent même pas rêver, c'est de résoudre la contradiction insoluble existant entre l'industrie et l'agriculture, tout en maintenant entre elles le lien mercantile.

Mikoyan trouve un réconfort dans une comparaison avec ce qui s'est passé en Amérique où le gouvernement résoud le problème, non pas en défrichant des terres nouvelles, mais en enlevant 10 millions d'hectares à la culture, sous le prétexte qu'elle produit trop de denrées. Il en déduit que les contradictions du capitalisme sont inguérissables. Mais du point de vue marxiste, cette explication vaut également pour la Russie: si l'on se pose pour but l'«émulation» avec le capitalisme, comment échapper à la loi qui veut que dans ce régime l'agriculture régresse tandis que l'industrie «court»? Dans l'agriculture, donc, l'émulation va-t-elle être à qui sèmera le plus, ou à qui sèmera le moins? Lorsque Mikoyan rompt à son tour une lance en faveur de la cause de l'émulation dans ces termes catégoriques: «Nous, citoyens soviétiques et le peuple américain acceptons avec plaisir cette émulation», n'est-ce pas pure rhétorique?

Révolution asinesque
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L'«Unita» (16) du 10 avril 1956 donne la nouvelle de l'appel du XXème Congrès aux soviets sous la forme d'une invitation à doubler (sic!) la production agricole en 3 et même en 2 ans - et pour l'Ukraine, aussi fertile qu'on veut, en seulement 1 an! Voilà ce que devient la science de la planification après une cuite «émulative» au whisky!

Quelle est la prévision sur le rythme à observer, dont nous avons vu qu'il était pratiquement rivé au maximum de 1,5 % par an? Au lieu d'augmenter de 70 % en 5 ans, la production agricole devrait donc - après calcul - doubler en 3 ans? Alors on a calculé que le rythme annuel d'augmentation serait de 26 %? En deux ans, le rythme s'élèverait à 42 %, et en un an l'accroissement devrait être de 100 %, c'est bien clair? S'il existe des programmes, comment un simple «appel» peut-il quadrupler le rythme qu'ils avaient simplement prévu et multiplier par «12» celui qu'avait promis le VIème Plan, déjà truqué pourtant?

Selon la même source, il serait également certain qu'en 1956 la production de viande aura doublé: on peut seulement en déduire que la consommation de whisky a quadruplé, puisqu'il serait peu... émulatif de parler de vodka. Si l'on veut deux fois plus de viande, il faut doubler le patrimoine zootechnique national: c'est faisable pour les lapins et les rats, mais même pas pour les porcs. Quant aux bovins, ils comprennent les taureaux, les bœufs, les veaux et les génisses, et naturellement les vaches. Or une vache met presque un an à faire un veau et produit du lait pendant presque autant de temps. Celui qui veut augmenter la quantité de bétail pendant ce temps ne peut aller contre ces limites naturelles. Même la technique de la fécondation artificielle ne peut pas faire gagner beaucoup de temps. Mais pour ne pas nous rendre fastidieux à force de chiffres, nous nous contenterons de relever que le meilleur zootechnicien du monde n'a qu'un seul moyen de produire deux fois plus de viande: ou d'acheter du bétail à l'étranger ou de manger les animaux de son élevage... et voir le cheptel se réduire de 100 %.

La Hollande est un pays d'élevage de premier plan. En 1938, elle possèdait 2.817.000 têtes de bovins. Les Allemands s'emparèrent d'une bonne partie de ceux-ci, et en 1948, son cheptel ne se montait plus qu'à 2.222.000. En 1953, elle avait de nouveau porté celui-ci à 2.930.000, ce qui est, pensons-nous, un record technique imbattable, car cela donne une augmentation de 31 % en 4 ans, soit 7 %par an.

Comment donc expliquer les énormes mensonges des 26 ou 42 et 100 % d'augmentation du cheptel diffusés par la presse communiste d'Occident? Par le fait que le nombre des ânes en Italie va bien «miraculeusement» doubler, lui, en l'espace d'un an, grâce à cette presse à sensation qui bavarde de la «révolution culturelle» advenue à Moscou? Ne plaisantons pas! La réponse sérieuse est: par une digne émulation avec les grandes bourriques yankees!

L'appel lancé aux kolkhosiens pourrait toutefois rappeler dans le ton la nouvelle lancée par l'agence «Associated Press». La quantité de bétail russe n'est pas inférieure à celle du bétail hollandais. Il s'agit peut-être de menacer les paysans russes, afin qu'ils ne mangent pas, dans le sanctuaire de leurs foyers, la viande qui devrait être distribuée au prolétariat des usines? Il serait alors plausible qu'en un an l'ouvrier qui n'a aucune réserve alimentaire reçoive une quantité double de viande. Que déduire de cela? Des conclusions immenses!

Selon Staline et contrairement à Jarochenko, la propriété paysanne individuelle engendre, dans la forme hybride du kolkhose, des rapports de production et donc de classe. Le prolétariat salarié des usines comme des sovkhoses - auxquels apprenons-nous, aurait été étendu le droit de posséder de petits jardins privés - est la classe exploitée non seulement par l'Etat, mais par une paysannerie privilégiée.

Elle a faim non de viande, comme nous le savons, mais de pain et pourtant elle ne peut plus envoyer dans les campagnes les bataillons d'approvisionnement des années glorieuses de la Révolution.

Aujourd'hui que l'on renie la dictature, ces bataillons seraient un objet de scandale; en effet un Nenni ne pourrait plus prétendre, en âne qu'il est, qu'il s'agit de «liquider le communisme de guerre» pour introduire une démocratie constitutionnelle et soumettre l'Etat et plus encore le parti à une magistrature en toge!

L'Etat qui réclame de participer à «l'émulation» mondiale, est donc une basse démocratie rurale, sordide et béotienne, qui fait montre de sa servitude à l'égard du grand capitalisme international et qui lui vend la peau de l'héroïque prolétariat de Russie et du monde poignardé dans le dos de façon pire encore qu'en 1914, par les dirigeants syndicaux et parlementaires qui ont grandi sur sa démoralisation. Il n'est pas encore temps de mettre fin par le fer à la sinistre carrière de cette clique: c'est une joie qui attend la génération naissante.

Qu'en pensait Staline?
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Staline était un partisan décidé de la conservation du kolkhose et dans se brochure, il repoussait toutes les propositions tendant à «réformer» ce système. Les camarades Sanina et Vengser avaient demandé que «l'on exproprie le kolkhose», c'est-à-dire que l'on déclare sa propriété «propriété de tout le peuple» et ceci «à l'exemple de ce qui, à l'époque, avait été fait pour la propriété capitaliste (lisez: industrielle)». Staline est net: cette proposition est absolument erronée, et indiscutablement inacceptable.

C'est pourtant cette proposition que reprend l'information de l'«Associated Press», mais répétons-le, rien ne prouve encore que le XXème Congrès ait donné raison à ces deux camarades contre le quos ego de Staline.

Les arguments de Staline étaient pourtant ineffables: la propriété kolkhosienne est une propriété socialiste (voir plus haut) et nous ne pouvons nullement en user avec elle comme à l'égard de la propriété capitaliste. Et il ajoutait: la propriété kolkhiosienne n'est pas la propriété de tout le peuple, mais il ne s'ensuit pas du tout que la propriété kolkhosienne ne soit pas socialiste! Evidemment, puisque nous sommes dans le régime du Grand Prêtre qui laisse sur tout ce qu'il touche l'empreinte du «socialisme»! L'usine, propriété de l'Etat, le territoire du kolkhose et ses installations, les lopins de terre des paysans et leurs maigres réserves sont propriété, oui, mais avec l'estampille du socialisme. Et nous qui avions toujours cru que socialisme signifie propriété d'aucun, système de non-propriété!

Pour combattre l'idée d'une étatisation du kolkhose, Staline pontifiait, tout en se permettant de citer Engels sur le passage de la propriété de groupes et de personnes à l'Etat qui n'était pas la meilleure forme de socialisation! Et ceci sous le prétexte que l'Etat est voué au dépérissement! Dans notre premier Dialogue, nous avons montré que la même critique d'Engels à l'étatisation (celle que Bismarck imposa aux chemins de fer) peut également prouver que les formules de transfert de la propriété à la Nation, au peuple et même à la société (formule pourtant meilleure) n'ont rien à voir avec le programme communiste. En termes marxistes, on ne pourrait parler que de la propriété d'un Etat de classe, du prolétariat dominant et exerçant la dictature. Mais la division de la société en classes - l'Etat politique et la dictature et la propriété quelle qu'elle soit disparaîtront en même temps.

Pour revenir aux formules de Staline, le XXème Congrès les considère-t-il comme correctes? Sans aucun doute; les siennes sont même encore plus pro-capitalistes.

Emulation dans l'anti-marxisme
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Staline avait consacré un des chapitres les plus longs et les plus vifs de ses «Problèmes économiques» à la critique de L.D. Iarochenko. Celui-ci s'étant offert à composer le «Traité d'Economie Politique» dont la publication avait été décidée, il lui avait refusé son accord avec sa grossièreté habituelle. Or la presse non-soviétique raconte qu'après le XXème Congrès, ce Iarochenko a relevé la tête. Mais la «Pravda» l'aurait averti qu'il ne suffisait pas de prendre part au chœur des insultes contre Staline pour récolter des applaudissements. Elle aurait taxé les déclarations antimarxistes de Iarochenko de «provocations dirigées contre le Parti» et rappelé que Staline l'avait accusé de suivre les idées économiques de Boukharine que Lénine lui-même avait condamnées.

Nous ne prendrons certainement pour arbitre ni Staline, ni le rédacteur de la «Pravda» d'aujourd'hui ou d'hier car avec eux pour chaque juste appréciation il faut compter au moins quatre falsifications.

La condamnation de Boukharine par Lénine à propos de sa théorie de l'économie russe et du nouveau programme du parti bolchvik remonte à 1919: on la trouve dans un écrit d'un intérêt exceptionnel que nous utiliserons à fond dans notre rapport sur la Russie en cours de publication (17). Staline fit tuer Boukharine bien plus tard, en 1934; mais entre 1919 et 1934, Boukharine fut le «grand économiste» de Staline quand, Lénine une fois mort, se posa la question de garroter par les méthodes habituelles les Trotsky, Zinoviev, Kamenev et autres économistes marxistes de valeur. Lorsque Boukharine - qui ne le leur cédait en rien - ouvrit les yeux sur la ruine théorique et politique du parti, il fut assassiné à son tour et déshonoré comme marxiste.

On ne peut donc faire taire personne en lançant le nom de Boukharine: les morts et les vivants devraient d'abord se regarder un peu eux-mêmes, avant de s'en servir comme d'un symbole de dégénérescence théorique! C'est d'une autre façon qu'il faut départager Staline et Iarochenko et, si nos nouvelles sont exactes, ce dernier et la «Pravda» style XXème Congrès.

Quelle était donc la position de Iarochenko? Aussi convaincu que Staline que la société russe offrait une pure image du socialisme, il affirmait qu'on ne devait plus parler d'économie marxiste, puisque seul le capitalisme peut avoir une économie politique. Aujourd'hui, disait-il, nous n'avons plus besoin que d'une science de la «planification rationnelle», ou quelque chose d'approchant. Dans le même ordre d'idées, il soutenait également qu'il ne fallait plus parler, en Russie, de forces productives entrant en contradiction avec les rapports de production ou les formes de propriété, puisque seules les forces productives restaient en question dans la «société socialiste» russe.

Staline rétorquait à juste titre qu'il existait toujours en Russie des rapports de production «entre les hommes», et non pas des problèmes concernant uniquement les «choses», ceci ne devant arriver qu'après la totale disparition des classes sociales, puisque c'est seulement alors que les hommes ne seront plus esclaves des lois économiques et contrôleront de façon rationnelle la production et la distribution. Les rapports de production sont les formes de propriété; en Russie, c'est la propriété étatique des usines et -justement - la propriété des kolkhoses et des kolkhosiens qui constituent les rapports de production.

C'était une grande ânerie de la part de Iarochenko de ne pas voir «un rapport de production» dans le salaire donné au travailleur industriel contre son temps de travail, ou dans l'achat d'une vache par le kolkhosien grâce àla vente de produits de son sol ou au salaire reçu dans le kolkhose.

Mais Staline avait tort de dire que, dans une société socialiste, les lois de l'économie politique marxiste qui décrivent le capitalisme mercantile et le système salarié qui lui est attaché, continueraient à avoir une existence concrète.

Il est facile de conclure ce débat verbeux. Ils avaient tort tous les deux si l'on formule la véritable thèse marxiste: la société russe est une société de classe, mercantile et capitaliste régie par les lois de l'économie marxiste relatives au mode de production capitaliste et dont Marx démontra le premier qu'elles n'étaient «pas éternelles comme les lois physiques, mais destinées au contraire à disparaître». Il est alors possible d'identifier en Russie, en même temps que les forces productives, les rapports de production ou formes de propriété avec lesquels elles entrent ouvertement en opposition. On n'y trouve plus par contre cette prétendue «construction socialiste» à laquelle aussi bien Staline que Iarochenko croyaient.

Sans doute poussé par son subconscient marxiste, Staline s'efforçait dans cet étrange débat de soutenir que la bourgeoisie elle-même, consciente des lois économiques, construisait le capitalisme industriel dans sa révolution, contribuant ainsi (bien qu'il soutînt alors contre Iarochenko une thèse concrète exacte), à la terrible confusion doctrinale qui pèsera sur sa mémoire plus encore que la série d'assassinats qu'il a commis et dont jamais les survivants de sa Cour ne pourront se débarrasser.

Lénine et Boukharine
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Lénine fut bien des fois féroce à l'égard de Boukharine, à des moments tragiques pour la Russie et le parti. Mais alors l'atmosphère était autre: on était entre marxistes éprouvés. Aussi ces discussions ont-elles laissé une trace valable et encore aujourd'hui précieuse et disons même «actuelle».

Boukharine avait préparé pour le 8ème Congrès du P.C.R. (b) du 19 mars 1919 le rapport sur le programme. Rapporteur avec lui au nom de la Commission, Lénine fit la critique de son projet de programme.

Influencé par les deux grands faits de l'époque: l'extension au monde entier de la phase impérialiste et l'avènement en Russie de la pleine dictature du prolétariat, Boukharine avait présenté la lutte que devait mener le parti révolutionnaire comme exclusivement dirigée contre la forme avancée du capitalisme. Décrivant la structure de celui-ci, son processus de développement et sa chute selon les critères de la seule phase monopoliste, il faisait un silence complet sur le «vieux capitalisme concurrentiel et libéral».

La rectification théorique de Lénine à cette occasion est un véritable modèle de force théorique et de réalisme:
«
Ne vous emballez pas, Boukharine!».

C'est pour cela que Staline, parasite idéologique, traite bien des années plus tard Iarochenko de boukharinien qui s'empresse de tenir des raisonnements de «plein communisme» alors qu'on n'en est encore (d'après lui) qu'au socialisme:
«
Ne vous emballez pas, Iarochenko!».

Avant tout, Lénine clarifiait un point auquel nous tenons beaucoup: le capitalisme reste le capitalisme, l'impérialisme n'est pas une nouvelle forme sociale typique, mais seulement une superstructure du capitalisme, c'est-à-dire une forme politique nouvelle, fondée sur l'agression et la guerre, d'un seul mode de production, le capitalisme resté inchangé. Puis abordant le problème de la Russie, il expliquait à Boukharine qu'on n'était même pas encore au capitalisme pleinement monopoliste et impérialiste en Russie et qu'il fallait encore subir le capitalisme concurrentiel et même le souhaiter. Mais quelle vigueur révolutionnaire dans ce diagnostic que l'on retrouve encore plus impitoyable dans son discours fondamental de 1921 sur l'impôt en nature, autre pierre milliaire de notre long chemin et de notre étude.

Mais quand Staline, singeant Lénine, dit à Iarochienko, non pas que l'on a finalement atteint, au moins pour l'industrie, le stade de la phase impérialiste du capitalisme que Boukharine voyait déjà 35 ans auparavant, mais le socialisme lui-même, ils font vomir tous les deux.

Certaines citations ont une telle force contre les hommes sans pudeur qui ont osé taxer de retour à Lénine leur honteuse attitude du XXème Congrès, qu'il faut absolument les rappeler ici:
«
Le capitalisme monopoliste n'a jamais existé et n'existera jamais en aucun lieu du monde sans que la libre concurrence n'existe également dans plusieurs branches de l'économie.
Nous disons être parvenus à la dictature. C'est compréhensible. Cependant il faut savoir comment nous y sommes parvenus. Le passé nous tient, il nous enserre dans des milliers de tentacules et il nous empêche de faire un pas en avant ou il nous contraint à le faire mal, de quelque façon que nous nous y prenions...
C'est le capitalisme, dans ses formes primitives d'économie mercantile, qui nous a dirigés et qui continue à nous diriger
».

A vous, léninistes!
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Dans sa démonstration, Lénine va tout droit à la conclusion: nous sommes en retard, même en Allemagne, pays pourtant très avancé. Pourquoi?
«
Prenez par exemple l'Allemagne de 1919, modèle de pays capitaliste avancé, supérieure à l'Amérique elle-même en ce qui concerne l'organisation du capitalisme, du capitalisme financier. Bref, un modèle. Or qu'arrive-t-il, là aussi? Le prolétariat allemand s'est-il différencié de la bourgeoisie? Non! En effet, c'est seulement dans quelques grandes villes que la majorité des ouvriers se déclare hostile aux responsables de la venue de Scheidemann (social démocrate de droite, assassin de Liebknecht et de Luxembourg) au pouvoir».

Mais comment cela a-t-il pu se produire! s'exclame Lénine, cherchant à freiner l'extrémisme du bouillant Boukharine?

Sa réponse est un soufflet qui atteint en pleine figure les hommes du XXème Congrès, avec leur soi-disant retour au léninisme; car leur appel au front populaire et au bloc de gauche est identique à la politique qu'il condamne un ces termes:
«
Grâce à l'alliance des spartakistes avec ces maudits mencheviks indépendants d'Allemagne qui embrouillent tout et veulent marier le système des soviets avec l'assemblée constituante!».

Résumons. Comme théoricien, Lénine caractérise la Russie comme un capitalisme du premier stade. En même temps, comme révolutionnaire, il fustige l'alliance avec les Indépendants de gauche, qu'il devait par la suite écraser comme ils le méritaient au IIème Congrès de l'I.C. Aujourd'hui, nos «communistes» de Moscou profanent ce «sépulcre blanchi» de Staline et s'imaginent acquérir ainsi le droit de se revendiquer du nom de Lénine: mais c'est à ce même cadavre qu'ils empruntent leur langage quand ils affirment que l'économie russe en est au stade du plein socialisme et qu'ils se livrent en Europe à des embrassades avec des gens encore plus à droite que nos Scheidemann actuels, prostituant la Dictature prolétarienne dans une sale coucherie avec la Constitution bourgeoise. On devrait leur tatouer sur le groin ces autres paroles de Lénine, à qui ils prétendent impudemment retourner:
«
Si nous comparons l'ensemble des forces et les classes essentielles avant et après l'insurrection; si nous examinons les changements apportés par la dictature du prolétariat dans leurs rapports réciproques, nous voyons quelle absurdité historique, quelle stupidité représente la conception petite-bourgeoise sur le passage au so-cia-lisme «au-travers-de-la-dé-mo-cra-tie», en général, conception que nous rencontrons chez tous les représentants de la seconde internationale».

Les traits d'union sont de chez nous, mais les guillemets à au travers de la démocratie sont dans l'original de Lénine, ô absurdes, stupides croque-morts «léninistes»!

lI n'y a donc rien d'étrange dans le fait que ces renégats se soient voués au fétiche mercantile en Russie et à l'idôle libérale ailleurs. Que les journalistes s'étonnent bêtement que l'on exalte les élections et la légalité d'un côté, tandis que, de l'autre, on cherche (tout se réduit pour eux à cela!) les hommes capables de reprendre énergiquement un main le pouvoir despotique qui permettait à Staline d'ordonner en ricanant à Kroutchev: «Danse, khokol, danse donc la ghopak!», cela, ce sont les journaux du dimanche qui le racontent: ce que nous, nous offrons ici, c'est l'explication marxiste de l'histoire.

Une dernière citation:
«
Les phrases générales sur la liberté, l'égalité, la démocratie équivalent en fait à une répétition aveugle de revendications politiques calquées sur les rapports de la production mercantile».

Que les délégués de Moscou se dédient donc aux élections! Des votes, ils en ramasseront: que ceux qui, de tous les bords, spéculent sur le «nouveau cours» le sachent! Plus on fait de saletés, plus on danse de «ghopaks», et plus aussi on ramasse de votes!

Il nous suffit à nous de savoir quelle est l'origine de la marque apposée sur leur répugnante livrée de larbins; cela, c'est le déterminisme marxiste qui nous le dit: ce sont les rapports de production qui, non seulement existent en Russie, en dépit de Iarochenko, mais qui sont des rapports mercantiles; et là, la vanité du troupeau des candidats aux élections est une marchandise facile à acquérir, et bien meilleur marché que les Prix Staline!

De la production à la consommation
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Quand Staline veut convaincre Iarochenko que même en système socialiste il faudra appliquer le calcul économique, il cite la démonstration de Marx dans sa lettre célèbre sur le «Programme de Gotha». Marx y explique comment, dans la production sociale, certaines quantités sont retranchées du produit total pour satisfaire une série de besoins généraux et publics, avant de pourvoir à la consommation directe des travailleurs, et, entre autres, une certaine quantité pour le remplacement des moyens de production usagés. Par cela, Marx n'entendait pas cependant admettre que ces comptes, préalables à l'attribution de leur quote-part aux consommateurs, se feraient selon le mécanisme mercantile et monétaire et sur la base de bilans individuels et d'entreprises. Il voulait seulement démontrer la vanité de la formule lassallienne et petite-bourgeoise du «fruit intégral du travail» qui aurait dû revenir, selon le programme critiqué, à tous ceux qui participent à la production; c'est pourquoi il montrait que même dans une économie non-bourgeoise, on constituerait certaines réserves concrètes en les retranchant du «fruit», du produit non plus individuel, ni d'entreprise, mais social, avant de livrer le reste à la consommation globale, sociale.

Développant dans notre «Dialogue avec Staline» cette profonde distinction entre la mécanique économique bourgeoise et celle du socialisme, nous disions qu'il ne s'agit pas de poser la plus-value fournie par chaque travailleur à zéro, c'est-à-dire d'établir l'égalité entre le travail nécessaire, le travail payé d'une part, et la totalité du travail fourni, de l'autre. Ceci est une fausse interprétation du socialisme; c'est une version insoutenable de l'économie individualiste. C'est ce que nous exprimions crûment en disant que le socialisme ne supprime pas en réalité la plus-value, mais qu'il tend à abaisser justement les heures de travail nécessaire et payé au minimum possible et, finalement, à zéro.

L'analyse eéconomique quantitative montre que le problème du socialisme ne réside pas dans une répartition différente du revenu, mais dans la socialisation globale de tout le travail et de tout le produit, en vue d'une satisfaction sociale de la masse des consommateurs. Le droit et la comptabilité de l'époque bourgeoise, qui survivront pendant une phase de transition, finiront par être supprimés.

Ce résultat évident n'est pourtant compris que par cinq socialistes sur cent. Il se relie à l'affirmation suivante de Marx dans «le Capital»: plus la richesse nationale est grande (thème sur lequel Adam Smith érigea le puissant édifice de la science économique capitaliste), plus donc est grand également le revenu national, plus la classe ouvrière tombe dans la servitude à l'égard du capital, plus l'augmentation de la quantité globale du produit pour un même effort productif (augmentation assurée par la science et la technique) est dilapidé dans l'anarchie absurde de la gestion mercantile et individuelle des rapports, plutôt qu'absorbée en majeure partie par la somme des capitalistes individuels et en partie moindre par la classe ouvrière.

Etant donné qu'en Russie la confrérie bourgeoise et l'Etat sont une seule et même chose, quel sens le «Manuel d'Economie Politique» dont Moscou projetait la publication au XIXème Congrès va-t-il donner à la théorie du revenu national dans le chapitre réclamé par Staline et par le XXème Congrès? Comment la doctrine officielle présentera-t-elle la répartition du revenu entre consommation et nouveaux investissements pour une reproduction du capital et un élargissement de son accumulation?

Ce n'est évidemment pas le langage de Marx dans sa lettre sur le «Programme de Gotha», mais celui de Keynes et des économistes du «bien-être»et de la «prosperity» qui sera employé dans la rédaction de ce chapitre. La formule de «l'émulation mondiale», sommet de la construction boiteuse édifiée par le XXème Congrès, signifie économiquement une seule chose: dans les deux camps, la course à l'augmentation du revenu total ou par tête d'habitant et de la marge destinée aux investissements productifs à un rythme plus rapide que celui auquel la population augmente (là est le lien avec ce vieux décrépit de Malthus) va dans un sens opposé aux intérêts immédiats et historiques du prolétariat, à la réalisation révolutionnaire du socialisme dans le monde et à la liquidauion de la servitude de classe.

Défi insensé et perdu
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Le défi lancé par le VIème Plan quinquennal à l'Occident n'est pas seulement défaitiste pour le socialisme en ce sens qu'il passe du terrain des antagonismes de classe à celui des rivalités nationales et qu'il substitue ostensiblement la «confrontation» économique pacifique à la collision les forces armées. Il est défaitiste parce que sur un tel terrain la partie est déjà perdue avant d'avoir été jouée. lI est donc triplement défaitiste.

Boulganine nous a annoncé que le «revenu national» russe augmentera, en 1955-60, de 60 %, c'est-à-dire de 11% par an. Outre-Atlantique, les prévisions les plus «euphoriques» sont beaucoup plus mesurées quand bien même une analyse marxiste rigoureuse doit démontrer que là aussi l'optimisme marche avec des bottes de sept lieues.

Une hypothèse comme celle de Boulganine dépend de trois choses: augmentation adéquate du produit brut de l'industrie, augmentation adéquate du produit brut de l'agriculture, répartition du produit net entre consommation et réinvestissement.

Le seul fait que le réinvestissement dans les installations productives soit considéré dans les schémas russes comme une épargne sur le revenu constitue déjà une preuve supplémentaire de la nature commune des deux économies. Dans le capitalisme d'Etat, le revenu de l'entreprise devrait revenir en totalité, non pas à des particuliers, mais à l'Etat patron. Si le réinvestissement est une épargne, cela nous donne l'étrange figure économique d'un Etat qui, au lieu d'absorber les économies réalisées par les citoyens sur leurs revenus, est lui-même un épargnant. Il ne s'agit que d'une épargne forcée et non du veto socialiste à toute possibilité d'accumulation privée, et même, finalement, publique.

Epargne et jouissance
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Si les concepts sont ardus, les chiffres le seront peut-être moins. Voici quels sont les points de départ de la compétition.

Nous savons que la première condition: augmentation du produit brut de l'industrie, peut être réalisée. Le rythme de l'augmentation est d'environ 5 % annuellement pour l'industrie américaine, de 11 % pour la russe. Quelle fraction de celle-ci entre-t-elle dans la consommation? Une information de l'«Associated Press» (encore) qui concerne l'heureuse année 1955 en Russie, dans les pays satellites et dans l'Europe de l'Ouest confirme les chiffres favorables concernant l'augmentation de la production et donne le tableau comparé suivant de la consommation du produit type, l'acier: aux Etats-Unis et en Europe occidentale, les 40 %de cet acier auraient été employés à la fabrication d'articles de consommation courante et à la construction, les 60 % restants revenant à la production de nouvelles machines industrielles et aux usages militaires.

En Russie, en 1955, 20 % seulement (9 millions de tonnes sur 45) seraient allés aux produits de consommation, et 80 % à l'industrie et à la guerre.

Boulganine pourrait répondre ici que la production devant atteindre en 1960 les fameux 68 millions de tonnes, l'augmentation de 23 millions de tonnes sera répartie autrement. Il n'y a qu'un seul moyen pour cela: le désarmement.

En ce qui concerne la production agraire, la question est différente. Aux Etats-Unis, le rythme d'augmentation est minime: 0,5 %, comme l'indique une enquête du «Manchester Guardian» et comme la critique de Kroutchev le confirme. Mais au cours des plans d'avant-guerre, le rythme russe était également mesuré: pas plus de 1,4 %. Le vieux Marx l'avait bien dit: en régime capitaliste, l'agriculture marche à pas lents, l'industrie court. Corollaire: là où la statistique signale ces deux rythmes différents, il y a le capitalisme.

Donc, le projet d'une augmentation de 12 % de la production agricole en cinq ans ne pourra se réaliser. Mais si l'on ne peut rejoindre les 70 % d'augmentation du plan quinquennal agricole, si donc la seconde condition (augmentation adéquate du produit brut de l'agriculture) n'est pas remplie, l'augmentation du revenu de 60 % restera purement illusoire.

Les prévisions concernant l'augmentation de la consommation moyenne et l'élévation du niveau de vie ne sont donc pas toutes roses.

Les économistes occidentaux semblent avoir raison quand ils établissent que le pourcentage consacré aux investissements de capital est beaucoup plus grand en Russie qu'en Occident. Jusqu'en 1950, ce pourcentage fluctuait autour de: 1/5 en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, s'élevant à 38 % (c'est-à-dire presque au double) en Russie. En Italie, si l'on suivait le «plan Vanoni», on obtiendrait un rythme élevé, mais inférieur au russe.

Il ne s'agit pas ici d'établir une comparaison entre capitalisme et socialisme (dans ce cas, c'est le second qui perdrait à celle-ci) mais entre le capitalisme des pays développés et (maudits soient-ils!) vainqueurs dans toutes les guerres d'hégémonie, d'une part, et le capitalisme des pays jeunes, ou de ceux qui ressurgissent des dévastations de la défaite, d'autre part.

Consommation populaire
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Le côté équivoque des théories «euphoriques» est qu'elles font la chasse aux indices moyens et qu'en réponse aux questions concernant les indices extrêmes, elles affirment qu'il y a nivellement du revenu et amélioration de la consommation à l'échelle nationale. Ici, Russes et Américains sont fort suspects les uns et les autres. De toutes façons, pour un marxiste, l'injustice dans la distribution est encore le dernier des maux du capitalisrne; dès qu'on a bien compris cela, on peut désormais les laisser à leur libre émulation dans le mensonge.

Selon Boulganine (et en ajoutant foi au 70 % d'augmentation de la production agricole), l'augmentation du revenu national de 60 % permettrait d'élever les salaires réels de 30 % et les recettes des kolkhosiens de 40 %. Nous resterions donc, même dans ce cas, dans les tenailles de la contradiction capitaliste qui fait que celui qui fabrique d'abondants produits manufacturés reçoit moins, et que celui qui produit les rares denrées alimentaires reçoit plus. Où est donc même au sens immédiat, la fonction de guide de la classe ouvrière à l'égard des classes petites-bourgeoises?

Aux dires de Kroutchev, le Vème Plan quinquennal aurait vu le revenu global s'élever de 68 %, les salaires ouvriers de 39 % et les gains ruraux de 50 %. Le rapport est le même que celui cité plus haut. Donc, aucun «tournant» dans cette économie de capitalisme industriel qui, avare avec les ouvriers, est relativement généreuse avec la petite-bourgeoisie paysanne.

Kroutchev affirme que les trois quarts du revenu servent à satisfaire les exigences de la population. Il resterait donc, selon lui, 25 % pour les investissements, au lieu des 38 % calculés par les économistes d'Oxford. Mais en mettant en réserve seulement un quart du produit net d'une année au moyen d'un appareil bureaucratique dispendieux (les critiques récentes l'ont dit), peut-on arriver à ce que l'année suivante le produit brut monte de 12 %, c'est-à-dire à augmenter la valeur-capital des moyens de production d'autant ou même d'un peu moins, du fait de l'accroissement de la productivité technique? Le produit total devrait atteindre la moitié du capital (au sens bourgeois du mot), ce qui, spécialement en Russie, est absurde. La folie qui se déchaîne là-bas est de sublimer l'investissement et de fouler aux pieds la consommation.

Le forçat moderne
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S'il faut donc prendre les chiffres concernant l'amélioration de la consommation sous bénéfice d'inventaire, il en va de même des promesses de réduction des heures de travail.

Il faudrait, parait-il, attendre 1957 pour arriver à la semaine de six jours de sept heures, c'est-à-dire de 42 heures, ou de cinq jours de huit heures, c'est-à-dire 40 heures? Outre que l'on peut douter fortement des hypothèses qui sont à la base de ce calcul, il s'agit là d'un but que l'industrie italienne, par exemple, s'est déjà proposé, et le fait de «l'absence de chômage» en Russie ne suffit pas à faire oublier la petitesse d'un tel résultat. Les délices de la civilisation moderne et la sollicitude de l'assistance sociale et du crédit (autre domaine dans lequel la Russie va largement singer l'Occident) consistent à faire osciller, au milieu de terribles incertitudes, l'armée du travail entre deux extrêmes: la pleine liberté de crever de faim et la forme esclavagiste de l'emploi, qui n'est plein emploi qu'autant qu'il est forcé. Dans ce monde, dont ces Messieurs de Moscou prétendent qu'on peut le conquérir à force de «persuasion», le travail forcé tend en effet à gagner, de l'atmosphère de guerre dans laquelle il est né, les périodes de paix, de l'horrible paix du capitalisme.

L'esclave antique et le serf commencent à pouvoir regarder de haut le travailleur moderne! lI est vrai qu'ils ne pouvaient pas quitter le lieu de leur travail; mais ils n'étaient pas non plus contraints d'aller à la guerre. L'esclave moderne, lui, vit dans l'obsession de la guerre où il a de grandes probabilités de mourir, d'être blessé, d'aller en prison ou au travail forcé. En outre, si la guerre antique approchait des civils au pas, la guerre moderne «vole». A des milliers de kilomètres des fronts, elle affame les non-combattants, tandis que, dans certaines conditions, le soldat moderne arrive même à se la couler douce.

En temps de paix, on nourrit le travailleur de prospérité statistique et de liberté commerciale. Même dans ce domaine, le Kremlin rêve d'une véritable orgie d'émulation: magasins sans queues, variété et apparence séduisante des marchandises. La mode doit venir flatter les goûts normaux ou tarabiscotés de la clientèle. Bientôt, on arrivera au chef-d'œuvre du mercantilisme américain: la vente à crédit. Avec ce système, le travailleur - qui en outre s'imagine peut-être participer aux bénéfices de son entreprise - n'est plus propriétaire, mais débiteur de son mobilier, et s'il possède également la maison, de la valeur de celle-ci. Pratiquement, il est donc comme l'esclave qui était débiteur de la valeur nette de sa personne, nourriture déduite.

Ce système américain de crédit qui lie le travailleur à son lieu de travail par les dettes a déjà été défini comme un féodalisme industriel. C'est un nouveau pas dans la «misère croissante» qui signifie la perte de toute «réserve» économique. Si le prolétariat classique a une réserve nulle, le prolétariat moderne en a une négative: il doit payer une forte somme pour pouvoir s'en aller nu où bon lui semble. Mais comment payer, sinon, comme à Shylock, en se tranchant un morceau de fesse?

Le haut standard de vie et le bien-être est un idéal commun aux deux mondes en compétition dans la «civilisation de la quantité» actuellement en vigueur; c'est une chaîne qui vaut le fil de fer barbelé des camps de concentration de tous les pays.

Danse de la faim des calories
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Nous avons vu que, selon l'«Unità», la consommation alimentaire du peuple russe atteindrait déjà - et non pas en 1960 seulement - le niveau de 3.020 calories - contre 2.340 en Italie - dépassé de peu seulement par l'Amérique et l'Angleterre avec 3.100 calories. Le Russe recevrait 92 gr. de protéines par jour, l'Italien seulement 75; il serait battu seulement par le Français avec 99 grammes.

Au XXème Congrès, ils n'ont pas donné les chiffres concernant les produits alimentaires, se contentant d'affirmer que pendant le dernier quinquennat les quantités écoulées par le réseau commercial de l'Etat et des coopératives avaient doublé; ce qui ne signifie du tout que la quantité des denrées ait, elle aussi doublée.

Les statistiques montrent que tout peuple faiblement alimenté, comme le peuple italien, souffre d'une carence en viande, lait et matières grasses, tandis qu'il reçoit une ration moyenne de céréales et de sucre. Les pays qui se placent au premier rang pour le nombre de calories sont l'Angleterre, les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et aussi la France, spécialement parce qu'ils ont une forte production zootechnique. Les pays dont l'alimentation est surtout végétale tombent au-dessous de 2.500 calories.

La ration de viande dépend, surtout pour les économies fermées, du nombre des bovins, des porcs, etc... par rapport à la population.

Limitons-nous a une comparaison entre les Etats-Unis, la Russie et l'Italie.

Bovins: Etats-Unis, 0,66 par tête d'habitant; Russie, 0,25; Italie, 0,20.

Porcs: Etats-Unis, 0,34; Russie, 0,13; Italie, 0,10.

On peut faire la même chose pour les céréales. En admettant avec Boulganine que la production s'élèvera en 1960 à 1.800 millions de quintaux, elle se monte aujourd'hui à 1.050 quintaux, soit 4,7 quintaux par habitant. Etats-Unis: 1.400 millions de quintaux, soit 9 quintaux par habitant. Italie: 160 millions, soit 3,5 par habitant.

Cela suffit à établir que si en Russie les rations sont supérieures aux rations italiennes, elles sont très inférieures à celles qui existent en Amérique et dans les pays comparables à elle. C'est donc une pure invention que de prétendre que le nombre des calories est voisin en Russie de celui de l'Amérique, c'est-à-dire supérieur à 3.000. Etant donné qu'il est en Italie de 2.430, il ne peut dépasser en Russie 2.500, et ceci en exagérant délibérément.

On sait d'ailleurs comment ces indices varient selon que l'on considère le Nord ou le Sud de l'Italie. Récemment, on en a encore attribué la cause à la fécondité spectaculaire du Sud. Accroissement de 891.000 hommes sur une population de 12 millions en cinq ans: c'est-à-dire 7,5 %.

Kroutchev a dit qu'au cours du Vème plan quinquennal la population de l'U.R.R.S. avait augmenté de 16.300.000. En admettant qu'elle ait été en 1950 de 202 millions, l'augmentation s'élève à 8 % en cinq ans, c'est-à-dire à 1,5 % par an. (18)

Kroutchev en conclut que c'est là une preuve que les Russes mangent beaucoup! Même à ce niveau banal, il parle en anti-marxiste! Là où l'on a beaucoup d'enfants, on mange peu, c'est bien connu. Kroutchev veut-il les indices de l'Angleterre, l'Amérique, la Nouvelle-Zélande et la Scandinavie en fait de procréation? En Russie, non seulement on mange peu, mais la ration s'améliore peu, puisque (dans la réalité, et non dans les vantardises du Congrès) la production agricole n'augmente même pas au même rythme que la population.

La faim russe est du même ordre que la faim de Partinico, Venesa, Barletta (19) à laquelle ces Messieurs de l'«Unità» consacrent une littérature bien différente, mais tout aussi pharisienne.

Là encore, l'émulation conduirait à tirer son chapeau aux pays les plus ignoblement, les plus crassement bourgeois et anti-révolutionnaires du monde!

Et c'est à quoi, d'ailleurs, elle conduit l'U.R.S.S.

Chiffres et pacifisme
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Après le XXème Congrès, les Russes ont annoncé une réduction de leurs effectifs militaires de plusieurs millions d'hommes. Les Américains ont répondu à la nouvelle par une argumentation serrée, à laquelle, à notre connaissance, il n'a pas été donné de réponse du côté soviétique.

Dans les huit dernières années, la population russe a crû à un rythme très rapide, égal à celui d'avant la dernière guerre. Mais la natalité et l'augmentation de la population se sont arrêtées brusquement en 1942, 43 et 44 du fait des terribles hécatombes de la lutte contre les Allemands. Or ce sont ces «classes» creuses qui arrivent maintenant à l'âge du service militaire. La diminution de la population mâle de 16 ans disponible de 1956 à 1960 est effrayante.

Nous citons les chiffres fournis par le «Rome Daily American» du 29 mai 1956 sans pouvoir toutefois les garantir. Le nombre des enfants mâles nés en Russie en un an est monté de 1934 à 1939 de 1.300.000 à 2.400.000 (l'augmentation nous semble trop forte). Il est tombé à 2.100.000 en 1940; à 1.800.000 en 1941; à 800.000 en 1942; à 300.000 en 1943 et 1944. En 1960, il y aura non seulement peu de soldats, mais aussi peu de travailleurs.

Quels que soient les chiffres exacts, un fait est certain. La Russie est un Etat capitaliste parce qu'elle a immolé des millions de prolétaires, ce qui constituait un énorme paiement de plus-value au capital occidental. Cela permit, en effet, à celui-ci d'épargner des millions de vies humaines, ce qui se traduit aujourd'hui par un bénéfice de milliards de dollars. Là, Staline lui-même, tout malin qu'il était, a été roulé. Seule une ligue mondiale des ouvriers peut annuler ce bénéfice sanglant de l'infâme capitalisme international.

La Russie d'aujourd'hui a une population nombreuse, mais qui se compose surtout de vieillards et d'enfants. Elle peut consommer beaucoup, mais moins produire et moins se battre.

Elle offre la paix à ceux auxquels il faut offrir la guerre sociale, portant celle-ci en plein coeur de leur système.

[Suite]

Notes:
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  1. Il doit atteindre une augmentation de 65 % (et non de 70 %), alors qu'on prétend avoir maintenu le rythme de 85 % pour 51-56: mais alors, pourquoi ralentir le rythme? [back]
  2. Ce qui n'empêche pas que la prévision pour le prochain quinquennat ne dépasse pas les 11 %. [back]
  3. Pour un rappel plus détaillé des vues de notre école et de notre parti sur la question agraire voir les articles parus dans «Programma Comunista», décembre-janvier 1953, et du Nr. 1 à 12 (janvier à juillet 1954). [back]
  4. Ainsi qu'à la réponse de Staline à Notkin (Problèmes économiques du Socialisme en U.R.S.S.) et à la Constitution de 1936 de l'U.R.S.S. [back]
  5. L'accumulation ne disparait qu'avec l'abolition du droit d'épargne. Et c'est aussi avec cette abolition que naît le socialisme. [back]
  6. «Unita»: organe central du Parti communiste italien.
  7. Cette étude sera publiée en français. Cf.: «Russia e rivoluziona nella teoria marxista» du Nr. 21 de nov. 1954 jusqu'au Nr. 8 de mai 1955 de «Programma Communista». «Struttura economica e sociale dalla Russia d'oggi» du Nr. 11 de juin 1955 au Nr. 22 de décembre 1955; Nr. 2, Nr. 3, Nr. 4 et Nr. 12 de 1956; du Nr. 15 au Nr. 18; du Nr. 20 au Nr. 26 de 1956; la parution continue dans «Programma Comunista». [back]
  8. Si, comme on l'a annoncé récemment, la population de l'U.R.S.S. ne s'élève qu'à 200 millions, il est clair que le rythme de l'augmentamion annuelle est encore plus fort. [back]
  9. Voir la note 5. [back]

Source: Editions de «Il Programma Comunista» Nr 8, avril 1956.

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