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DIALOGUE AVEC LES MORTS (VII)
(ANNEXES)
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Content:

Dialogue avec les morts (Annexes)
Compléments au «Dialogue avec les Morts»

A) Repli et déclin de la révolution bolchévique
La lutte interne dans le parti russe
Le grand conflit de 1926
Les cinquante ans de Trotsky
La position de Staline
Les «vingt ans» de Lénine
Pourquoi n'a-t-on pas recouru aux armes?
Une fausse cible: la bureaucratie
Pourquoi n'a-t-on pas fait appel au prolétariat?
B) L'opposition mensongère entre les formes sociales de Russie et d'Occident.
Le rythme de l'industrialisation
Dantesque vision d'avenir de l'enfer bourgeois
Lois de l'accumulation
En parcourant le tableau
Les crises sont pires que les guerres
Objections de la contre-thèse
C) Le système socialiste a la «FIAT», petit tableau pour l'Italie
Noble Turin
FIAT bat DYNAMO 15 à 11!
La force de travail menacée
Plan quinquennal pour la grande FIAT
Le «Dialogue avec Staline»
Sommaire - synthèse
Première journée
Deuxième journée
Troisième journée: Matinée
Troisième journée: Après-midi
Notes
Source


Première journée | Seconde journée |Troisième journée (Matinée) (après-midi) (fin d'après-midi) (Soirée) | Annexes


Dialogue avec les morts (VII)
(Annexes)

Compléments au «Dialogue avec les Morts»

A) Repli et déclin de la révolution bolchévique

La lutte interne dans le parti russe
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L'histoire n'entre pas dans l'homme par la tête; ce n'est pas par cette voie qu'elle le conduit à agir. Et pourtant, le malheureux s'imagine que c'est lui qui la dirige à son gré. C'est pourquoi nous ne pouvons pas, quand nous goûtons et digérons les leçons de l'histoire, résister à la demangeaison de changer en pensée ce qui pourtant devait inexorablement se produire: personne n'y échappe. Et ce n'est qu'après des ruminations répétées que l'on réussit à tirer cette conclusion que ce qui est arrivé devait arriver.

Les événements écrasants du drame social ne sont pas comme ces productions de Pirandello et comme certains films qui ont un double dénouement pour permettre aux snobs et aux snobinettes, souvent d'âge mur, du public, de choisir celui qui fait le mieux vibrer leur hystérie.

Cela n'a donc pas grand sens de se demander comment «il aurait fallu faire» pour empêcher Staline et le stalinisme de gagner la partie; le parti qui avait remporté la victoire d'Octobre et l'Etat qu'il avait fondé, de faire la triste fin que nous avons dite. Et pourtant, la chose est encore plus dure à supporter aujourd'hui que, ne pouvant plus prétendre que tout était allé pour le mieux dans la meilleure révolution possible, les apologistes de la solution qui a historiquement prévalu sont contraints d'avouer eux-mêmes que tout le chemin parcouru a été jalonné d'une kyrielle d'erreurs, d'infâmies, de calomnies et d'inutiles (!?) et hallucinants massacres.

Il est plus raisonnable de rechercher quelles causes ont, à ce grand tournant de l'histoire, poussé le mouvement sur une voie nouvelle. La principale nous apparaitra dans les défaites répétées par lesquelles le prolétariat des pays occidentaux a montré clairement qu'il n'était pas en mesure de gagner la bataille du pouvoir. Lorsqu'au sortir de la difficile période d'après guerre, la bourgeoisie européenne parvint à consolider son pouvoir, la situation était en effet défavorable aux partis communistes depuis plusieurs années dejà et ne faisait qu'empirer dans ce sens. La bourgeoisie avait accepté l'alternative: sa propre dictature ou la dictature ouvrière, et elle avait employé sans hésiter, dans certains pays les moyens de répression «fascistes» auxquels aucun pays, sans exception, n'aurait manqué de recourir en présence d'une menace de révolution communiste.

Cette stase de la révolution extérieure devait faire ressortir toutes les difficultés du~roblèmé russe, mais, pour les comprendre, il n'est pas nécessaire de modifier le moins du monde la claire perspective défendue par Lénine au cours des longues étapes que nous avons retracées. Cette difficulté, elle dérivait d'un fait essentiel: la révolution russe était à cheval sur deux forces: le prolétariat et la paysannerie. Or la première, dejà faible numériquement, avait subi une grave diminution quantitative du fait de la décomposition dans laquelle la guerre impérialiste et la guerre civile avaient laissé l'industrie. Quant à la seconde - la paysannerie - intacte quantitativement, elle devait perdre qualitativement son efficience révolutionnaire sitôt terminée la phase de transition dans laquelle on pouvait encore poursuivre la réalisation de postulats non-socialistes, des postulats propres à une révolution bourgeoise, radicale sans doute, mais bourgeoise tout de même. Dès lors, comme on l'avait toujours dit (nous avons rappelé quand et comment), l'allié paysan devenait inévitablement un ennemi. Ce n'est donc pas la paysannerie russe qui pouvait remplacer l'allié naturel de la révolution bolchévique: le classe ouvrière de l'extérieur. Elle n'en était qu'un substitut inférieur, utile seulement le temps de reprendre haleine pour rendre ensuite la prééminence de masse aux prolétaires authentiques.

Le grand conflit de 1926
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Pour soutenir les forces du prolétariat des cités, il fallait reconstituer l'industrie et la développer. Avant la mort de Lénine (que, pour notre part, nous ne rangeons pas parmi les «causes» de ce qui advint), tout le monde était d'accord là-dessus. Mais si l'on voulait avoir l'appui militaire et économique des paysans, on était contraint, en substance, à ne pas procéder dans la voie d'une prolétarisation des campagnes.

C'est pourquoi le parti s'était arrêté, pour reprendre haleine, au programme des socialistes révolutionnaires qu'il avait pourtant battus aussi bien en doctrine que sur le terrain de la lutte sociale. Lénine ne s'y était pas résigné de gaieté de cœur: car cela signifiait agir de façon à augmenter dans les campagnes le nombre des travailleurs ayant la disposition personnelle et familiale de la terre cultivée et du produit. Mais cette disposition une fois arrachée aux maîtres mi-féodaux, mi-bourgeois de la terre, c'est elle qui devait modifier le rapport des forces et libérer l'énorme potentiel révolutionnaire sans lequel on n'aurait pas gagné la guerre civile: aucune raison de remords, donc.

Il est vrai qu'on avait decrété en même temps la nationalisation de la terre, qui devenait théoriquement propriété de l'Etat ouvrier: mais noue avons montré que la mesure n'était que d'un faible remède; ce n'est pas la propriété juridique, en effet, mais la dure réalité de la gestion économique et des rapports qui s'y determinent qui se reflète dans l'activité politique et la lutte sociale des masses.

Lénine n'avait pas caché non plus, qu'une fois repoussées les incursions armées du capitalisme, il faudrait obtenir de l'industrie étrangère qu'elle fournisse des machines, des experts, des techniciens et même, sous diverses formes, du capital, afin d'accélerer la reconstruction, oxygène de vie pour la Révolution: toutes choses impossibles à obtenir sans offrir des contre-parties (concessions), qui ne pouvaient consister qu'en force de travail et en matières premières russes.

La partie saine et prolétarienne du parti russe (que nous appellerons la gauche pour des raisons de brièveté), fidèle aux traditions de classe, posa la question dans les discours de Zinoviev, Trotsky et Kamenev que nous avons cités plusieurs fois et qui furent tenus à la session de décembre 1926 de l'Exécutif Elargi de l'Internationale Communiste.

Ces grands camarades (Kamenev fut lui aussi particulièrement décidé et explicite, et il affronta très courageusement les hurlements de rage de l'assemblée) prouvèrent, avec des citations décisives sur la question de la révolution internationale, que jusqu'à la victoire de la dictature ouvrière dans quelques pays capitalistes developpés, au moins, la révolution russe ne pouvait qu'en rester dans une phase caractérisée par des tâches de simple transition au socialisme, et ceci, pour une durée plus ou moins longue. Cela ne signifiait pas seulement le rejet de la formule de Staline de «construction du socialisme dans un seul pays», et qui pis est, dans un pays tel que la Russie. En effet, étant donné le retard politique du proletariat d'Europe, ce n'était pas seulement l'apparition d'une forme socialiste de production en Russie qui était exclue: c'étaient les rapports de classe eux-mêmes qui ne pouvaient être ceux d'une dictature proletarienne pure, c'est-à-dire dirigée contre toutes les classes bourgeoises et semi-bourgeoises survivantes. L'Etat ouvrier et communiste avait donc pour tâche d'édifier un capitalisme d'Etat industriel - chose indispensable même seulement pour défendre militairement le territoire et d'appliquer dans les campagnes une politique sociale propre à assurer aux villes les denrées de première nécessité et susceptible, grâce à la lutte contre le péril d'une accumulation capitaliste rurale privée, d'évoluer vers une industrie agraire d'Etat qui étaient encore dans l'enfance en 1926.

Les cinquante ans de Trotsky
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Le discours tronqué de Trotsky montra avec une magnifique clarté (ce n'est pas la première fois que nous insistons sur la hauteur de sa vision révolutionnaire) comment l'évolution de l'économie capitaliste primitive de la Russie vers des formes plus modernes aurait renforcé de façon terrible les influences économiques et politiques du capitalisme mondial, faisant peser sur la Russie rouge une menace toujours susceptible d'attenter à son existence même, tant que le prolétariat mondial n'aurait pas battu celui-ci sur quelques fronts.

Insistons-y encore: lorsque, dans leurs discours, Boukharine et Staline affirmaient possible l'avènement du socialisme intégral dans une Russie encerclée par le monde bourgeois, ils n'excluaient nullement l'hypothèse d'une guerre à mort entre la Russie socialiste et l'Occident bourgeois, et ils la considéraient même comme certaine, suivant en cela la doctrine de Lénine. La ligne à suivre dans un tel cas restait chez eux: guerre de classe et guerres d'Etats, et elle aboutissait à la révolution mondiale. Staline s'y référait encore - comme nous l'avons montré - à la veille de la seconde guerre impérialiste en 1939, ainsi que dans son testament de 1953, que le XXème Congrès a jeté aux orties avec tout le reste.

Trotsky et ses compagnons (Kamenev, en particulier) montrèrent sans hésiter que se vanter de construire le socialisme en Russie signifiait rien moins que retourner au pire opportunisme. Ils prévoyaient ce qui arriva, c'est-à-dire que ceux qui levaient le drapeau du socialisme dans un seul pays (Staline et les anti-staliniens d'aujourd'hui) finiraient dans les bras du capitalisme et de l'impérialisme. Placés devant la question insidieuse de ce qu'«ils auraient fait» dans le cas d'une longue stabilisation du capitalisme, ils répondirent que dans une pareille situation le parti pouvait fort bien résister virilement sur la ligne de la révolution communiste pendant des dizaines d'années, tout en reconnaissant sans hypocrisie qu'il dirigeait, au moyen de son état politique, une économie encore capitaliste et mercantile.

Trotsky parlait à ce sujet de cinquante ans, ce qui nous aurait conduits en 1976, date approximative de la prochaine grande crise générale du système capitaliste que nous prévoyons. Nous avions accepté cette prévision, mais un camarade crut se souvenir que Lénine n'avait parlé que d'une vingtaine d'années, ce qui nous a obligé à donner les citations relatives à ce point. Mais le fait que le révolutionnaire voie la révolution plus proche qu'elle ne l'est n'a rien de grave; notre école l'a attendue bien des fois en vain: en 1848, en 1870, en 1919, et même, dans certaines visions déformées, en 1945. Ce qui est grave, c'est quand on fixe un terme limite à l'histoire pour confirmer les prévisions de la doctrine: l'opportunisme n'a jamais eu d'autre origine et n'a jamais conduit sur une autre base ses campagnes de sophistication, dont celle du socialisme en Russie a été la plus pernicieuse.

A la XVème Conférence du Parti Communiste bolchévique, Trotsky avait defendu la thèse de l'opposition. A la Session de l'Exécutif Elargi, Staline répondit à son discours d'alors, mais comme Trotsky lui répliquait sur ce point, la parole lui fut impitoyablement retirée. Nous sommes donc contraints de retrouver sa thèse dans les paroles de son adversaire.

La position de Staline
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Dans ce débat, comme nous le savons, Staline avait cherché à atténuer sa thèse économique en disant que la formule de construction du socialisme signifiait victoire sur la bourgeoisie et édification ultérieure des bases économiques du socialisme: le fait démontre que cette thèse était dès le départ purement démagogique. Ses adversaires prouvèrent abondamment que, ne pouvant nier que sa formule était introuvable chez Lénine - et même chez Staline ou chez quiconque avant 1924 - le Staline de 1926 parlait en... «molotovien» masqué, dirions-nous aujourd'hui.

Comme de coutume, Staline se mit alors à diffamer son contradicteur par des arguments aussi banaux que d'un effet facile sur le public: les opposants, selon lui, non seulement ne croyaient pas au socialisme en Russie, mais même pas à la révolution pourtant proche dans les pays capitalistes; ils admettaient que le développement économique en Russie serait capitaliste? C'est donc qu'ils sympathisaient avec le capitalisme extérieur!

Un Trotsky ne pouvait pas lui répondre comme un bouffon.

En grand dialecticien qu'il était, il rétorqua qu'il aurait volontiers cru à une révolution européenne même proche, et lutté pour elle, mais que si celle-ci ne se produisait pas - ou ne remportait pas la victoire - la Russie bolchévique pouvait résister même pendant cinquante ans sans falsifier les traditions, la doctrine et le programme révolutionnaires.

Parmi ceux qui stigmatisaient fièrement le «pessimisme» de Trotsky à l'égard de la révolution, on trouvait alors, avec d'autres pharisiens, l'Italien Ercoli, qui, pour son compte, se portait garant de la proximité de la révolution. Il y a de quoi rire, puisque Ercoli n'est autre que Togliatti qui, l'année dernière dejà, mais plus platement encore aujourd'hui qu'il a craché sur Staline lui-même, dresse des plans historiques constitutionnels et légalitaires au sein de la république actuelle et en collaboration avec la democratie chrétienne! Or l'échéance de ces plans, comptée à partir d'aujourd'hui, est bien plus lointaine encore que les cinquante ans de Trotsky! Que disons-nous là? Ils assurent, en accord parfait avec la bande de Moscou, une existence illimitée au monde bourgeois, dans la coexistence pacifique et émulative!

Citons les paroles de Trotsky telles que Staline les rapporte.

«La sixième question concerne le problème des perspectives de la révolution prolétarienne. Dans son discours à la XVème Conférence, le camarade Trotsky a dit: Lénine estimait qu'étant donné l'état arriéré de notre pays paysan, nous ne parviendrions pas à construire le socialisme en vingt ans, ni même en trente. Admettons donc un minimum de trente à cinquante ans.
Je dois dire, camarades, que cette perspective inventée par Trotsky n'a rien de commun avec celle de Lénine sur la révolution en Union Soviétique. D'ailleurs, quelques minutes plus tard, Trotsky s'est mis lui-même à combattre sa propre perspective. C'est son affaire
».

Naturellement, Trotsky ne s'était nullement contredit: il avait seulement exprimé l'espoir que la révolution extérieure éclatât rapidement, ajoutant que son retard ne devait pas empêcher le parti de maintenir intégralement ses positions. Il détruisait ainsi la stupide alternative posée par Staline: ou réaliser immédiatement le programme socialiste maximum, ou abandonner le pouvoir et rentrer dans l'opposition en vue d'une nouvelle révolution. Contre cette façon insidieuse de poser le problème, il se servit de l'autorité de Lénine qui, tout en déclarant sans se lasser que seule la révolution ouvrière en Europe (et même seulement en Allemagne) aurait permis une transformation rapide de la société russe, avait formulé clairement l'hypothèse d'un isolement de la Russie et prévu que dans ce cas, il aurait fallu des dizaines d'années, non pas pour construire le socialisme, mais pour quelque chose de beaucoup plus modeste et préliminaire.

Les «vingt ans» de Lénine
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Voici les paroles de Lénine, telles qu'on les trouve dans le discours du 2 décembre 1926 de Staline. Il n'est pas nécessaire d'aller les relire dans le texte original, tant elles sont éloquentes dans la citation et propres à dissiper les doutes et les hésitations de quiconque (on les trouvera toutefois à la page 374 du volume IV des «Œuvres Complètes» en russe).

«Il suffit de dix, de vingt ans de bons rapports avec les paysans, et la victoire est assurée dans le monde entier (nous nous permettons de lire: face ou contre le monde entier), même si les révolutions prolétariennes qui se préparent devaient encore tarder; autrement, nous en aurons pour vingt ou quarante ans de tourments sous la terreur blanche».

Il ne nous est jamais venu à l'esprit de jeter les textes de Staline à la corbeille comme l'ont fait les voyous du XXème Congrès, mais quand Staline tire de cette citation la conclusion risible que ces vingt ans représentent le laps de temps nécessaire pour réaliser le socialisme intégral - oh, que nenni! - nous l'envoyons se cacher!

Lénine dit ceci: il est nécessaire d'avoir de bons rapports avec les paysans, et pendant longtemps. Mais cela ne change évidemment rien au fait que lorsqu'il y a des paysans, des rapports avec les paysans, et, pis encore, de bons rapports, ni le socialisme, ni même une base complète pour le socialisme n'existent encore. Pourtant, la seule voie pour s'assurer l'appui militaire des paysans contre les tentatives d'encerclement et d'agression du monde capitaliste, tant que celui-ci n'aura pas été bouleversé par la révolution occidentale, est de les respecter dans leurs intérêts bourgeois.

On ne peut faire autrement; si l'on refusait par scrupule doctrinal ou sentimental de s'allier à une paysannerie promise dans l'avenir à un rôle contre-révolutionnaire (cela Lénine le répète dans cent passages que nous avons cités), nos forces armées seraient battues par la réaction bourgeoise et tsariste, et il nous faudrait subir quarante ans de terreur blanche.

Après vingt ans, Lénine admet que l'intervention armée de l'ennemi extérieur et intérieur cesse d'être le danger Nr. 1. Alors, dit Staline, c'est la réalisation du socialisme. Mais non, pauvre idole brisée! Alors, on passe à une autre phase que l'on ne peut pas non plus appeler socialiste, du moins si la révolution en Occident continue à tarder. On dénonce tout bon rapport avec les paysans. Ils participaient en alliés à la dictature? Désormais, on les soumet à la dictature, et sur la base d'une puissante industrie urbaine d'Etat, on passe à une extension du capitalisme d'Etat aux campagnes, c'est-à-dire à un capitalisme d'Etat intégral. En d'autres termes, on exproprie jusqu'aux entreprises agricoles, transformant les paysans en authentiques prolétaires. C'est ce que la nouvelle de l'«Associated Press» croyait être l'intention du régime soviétique d'aujourd'hui; en théorie, ce serait juste, puisque les quarante ans sont désormais passés; mais, en même temps, étant devenu bourgeois, le pouvoir soviétique est tombé si bas qu'il n'est même plus capable de réaliser l'étatisation bourgeoise des campagnes!

Là comme toujours, la position de Lénine en impose par sa vigueur et son courage. Elle se rattache à l'ancienne perspective de dictature démocratique du prolétariat et des paysans, c'est-à-dire qu'elle affirme: si la révolution ne survient pas en Europe, nous ne verrons pas le socialisme en Russie. Nous n'abandonnerons pas pour autant le pouvoir, ni ne dirons (comme la formule effrontément menchevique de 1903 et, tout autant, celle - purement polémique - de Staline en 1926): «Bourgeoisie, gouverne donc! nous, nous passerons gentiment dans l'opposition!». Non, dit Lénine, nous suivrons au contraire notre voie: quelques dizaines d'années d'alliance avec les paysans (que nous dénoncerons en quatrième vitesse si entre temps l'allié prolétarien de l'extérieur entre en scène); lutte, sous la direction du prolétariat, pour briser les révoltes dirigées contre le nouvel Etat et les attaques extérieures, en vue de jeter les bases industrielles du futur socialisme. Après cette première phase de transition, mais sans nouvelles révolutions politiques, phase de capitalisme d'Etat total, à la fois urbain et rural. Et c'est seulement aux côtés des travailleurs victorieux de l'Europe entière qu'un jour on pourra passer de ce dernier stade (dont nous devons la définition à Lénine) à l'économie non-mercantile, au socialisme; du rébus des «échanges» entre industrie et agriculture à une collaboration entre deux branches industrielles dans le cadre d'un plan social général.

Nous attendrons cinquante ans, s'il le faut, concluait brillamment Trotsky parce que, même en un demi-siècle, on ne nous verra jamais abdiquer le pouvoir conquis par une génération de martyrs prolétariens - et paysans - si ce n'est vaincus les armes à la main; ni, chose plus vile encore, baisser le drapeau de la dictature et du communisme.

C'est là ce qui arrive aujourd'hui qu'ayant déshonoré Staline lui-même, Moscou fait de honteuses offres de paix au capitalisme universel.

Pourquoi n'a-t-on pas recouru aux armes?
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Trotsky qui, avec quelques autres bolchéviks de valeur, disposa des forces armées jusqu'à la mort de Lénine et même après, eut à se poser cette question. Mais ni lui, ni aucun des autres représentants du courant qui se solidarisait avec lui ne recoururent à la force, ni alors ni plus tard, ni ne pensèrent même seulement à se servir des institutions étatiques pour déclencher l'épreuve de force ou à en organiser de nouvelles. La police officielle, et l'armée dont Trotsky avait le contrôle total permirent au courant qui l'avait emporté dans le parti de battre ses adversaires et de procéder par la suite a une véritable extermination contre eux: ceux qui passèrent par les pelotons d'exécution sont en effet loin de se limiter aux victimes illustres des grands procès; ils se comptent par dizaines de milliers, travailleurs et bolchéviks, jeunes et vieux.

Ce furent donc bien les armes qui décidèrent, mais cette fois elles étaient dirigées dans une seule direction. Staline dit - et il ne pouvait pas ne pas dire - que c'était une direction de classe. Mais aujourd'hui, en 1956, la preuve que les vaincus militaient pour le compte de la bourgeoisie étrangère claque dans les mains de ceux qui étaient alors solidaires avec lui. Cela confirme ce que Kamenev, puissant orateur, avait magistralement prouvé à l'époque: que c'est la droite opportuniste qui l'avait emporté; que la lutte sanglante avait été gagnée, avec le stalinisme, par le parti «solo-russe», aujourd'hui plus que jamais rivé à son origine, c'est-à-dire au service du capitalisme international.

Staline jouait gros lorsque, avec le malheureux Boukharine, il soutenait que l'opposition manquait d'une ligne ferme et n'était qu'un bloc informe de saboteurs.

Boukharine paya son erreur non par des repentirs d'imbécile et de lâche, mais en passant à ce qui, en réalité, était non pas un bloc, mais le seul parti de la révolution. Sa fière tête tomba avec celles de tant d'autres victimes, et les inquisitions les plus féroces ne la lui firent pas courber d'un centimètre.

Il est pourtant exact que la ligne de l'opposition russe manqua de continuité. Au temps de Lénine, de Kollontaï, de la paix de Brest-Litowsk (26), de la résistance à la NEP de Lénine (27) et enfin de l'obscure révolte de Cronstadt, il y avait dans les motifs d'opposition aux premiers actes de gouvernement du parti bolchevik, outre de naïves et généreuses illusions, des erreurs graves de type anarchisant, syndicaliste et labouriste et des répugnances à l'égard des principes fondamentaux: dictature, centralisme, rapports entre classe et parti.

Dans la première opposition de Trotsky, celle de 1924 (28), les positions n'étaient pas complètes. Ce n'est qu'en 1926 en effet qu'elle dénonça, magnifiquement d'ailleurs, le péril de droite dans le parti et reconnut que la théorie selon laquelle il était possible d'édifier le socialisme en Russie en tournant le dos à la révolution internationale constituait un danger mortel pour le parti. Certes, sa réaction aux mesures prises par l'Etat contre les militants en désaccord avec la direction était saine: c'est un fait que dans la dictature révolutionnaire le parti est souverain par rapport à l'Etat; mais sa condamnation des violences staliniennes a prêté à de regrettables confusions avec la banale revendication de démocratie.

Une fausse cible: la bureaucratie
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C'est à la même époque que fut énoncée cette théorie erronée et dangereuse selon laquelle si le pouvoir avait été arraché à la bourgeoisie en Russie et était desormais pleinement prolétarien, il était en train de tomber dans les mains d'une nouvelle et troisième classe, la bureaucratie de l'Etat et même du Parti.

Nous avons dejà consacré beaucoup d'efforts à démontrer que la bureaucratie n'est pas une classe et ne peut pas plus devenir un sujet de pouvoir que le chef, le tyran, la clique, l'oligarchie ne le sont aux yeux du marxiste! La bureaucratie est un instrument de pouvoir de toutes les classes historiques, et elle est la première à entrer en décomposition quand celles-ci sont decrépites, comme les pharisiens et les scribes de Judée, les prétoriens et les affranchis de Rome. Il était difficile sans un vaste appareil bureaucratique plein de faiblesses et de dangers d'administrer le passage du tsarisme à une économie mêlant capitalisme industriel et agriculture libre. Un parti centralisé et doté de solides traditions n'a pas à craindre la bureaucratie en elle-même, puisqu'il peut l'affronter avec les mesures de la Commune que Marx et Lénine ont exaltées: gouvernement à bon marché, rotation des charges et non plus carrière, salaire de niveau ouvrier. En Russie toutes les innombrables degénérescences ont été l'effet, et non pas la cause, d'un renversement des rapports de force politiques.

Ce n'est pas le socialisme qui pourra craindre le poids de la bureaucratie; c'est l'économie fondée sur des entreprises nationalisées, mais isolées du point de vue comptable, le capitalisme d'Etat plongé dans les eaux du mercantilisme.

Cet étatisme, ce dirigisme mercantile n'échappe pas à toutes les opérations anarchiques inutiles découlant de la comptabilité recettes-dépenses et des droits individuels des personnes physiques et juridiques. Dans l'ambiance mercantile, l'encombrant appareil publie ne se meut que sur l'initiatives particulières et privées: tout se fait sur des demandes qui vont de la périphérie au centre, qui entrent en concurrence, et qui exigent des comparaisons et des calculs laborieux, même pour être seulement repoussées. Dans la gestion socialiste, tout est réglé par le centre sans discussions; le mécanisme est autant simplifié par rapport au précédent que le prélèvement de six cents rations par le fourrier d'une compagnie l'est par rapport a six cents achats différents en qualité et en quantité, avec tout le fatras des délibérations, enregistrement, encaissement, réclamations, acceptation ou refus et remplacement qui les accompagnent.

Mais si un tel système monétaire et capitaliste peut craindre la bureaucratie, c'est comme mal social, non comme une troisième force de classe. Un socialisme même du stade inférieur, c'est-à-dire dans lequel le rationnement des produits de consommation se substitue à la monnaie et au marché, met la bureaucratie à la ferraille, de même qu'il le fera, selon Engels, de l'Etat.

Pour revenir à l'opposition russe, elle ne sut pas identifier immédiatement son ennemi et c'est pourquoi elle succomba avant d'avoir pu mener une lutte adéquate. En 1926, elle ne pouvait plus que consigner à l'histoire ses armes doctrinales et tomber héroïquement. Mais cela suffit pour qu'à plusieurs années de distance, nous assistions à la mort de plusieurs de ses bourreaux et à la liquidation du condottiere Staline qui, pour s'être mal tiré de la dernière joute théorique de 1926, n'en avait pas moins triomphé sur les cadavres de ses adversaires, d'une façon que le monde a trouvée féroce, et avait cru sans appel.

Pourquoi n'a-t-on pas fait appel au prolétariat?
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On peut rapporter cette question naïve au prolétariat mondial comme au prolétariat russe. Le groupe de Trotsky fut justement accusé d'en appeler à l'Internationale Communiste contre les décisions du parti; il avait été averti par le parti qu'il ne devait pas le faire et il fut accusé d'avoir manqué à sa promesse. Nous avons rapporté ailleurs comment dès février 1926, la lutte dans le parti russe était devenue ouverte, et comment elle fut portée devant une commission, mais non pas devant le Plenum. C'était la dernière fois avant les arrestations en masses, que les délégués de la Gauche italienne étaient présents. On ne parlait pas encore du «bloc» avec Trotsky, et nous fûmes les seuls à le prévoir, ou mieux à montrer que les positions de Trotsky, Zinoviev et Kamenev étaient identiques, raillées en cela par ceux qui étaient initiés aux secrets des bolcheviks.

Les délégués italiens de la Gauche furent les seuls à soutenir contre Staline que le problême de l'orientation de la Russie était un problème international. Eh bien, ils furent mis au défi de soulever la question au Plenum, avec cet argument très «politique» qu'ils en avaient sans doute le droit, mais que la discussion (qui eut d'ailleurs lieu au mois de décembre suivant) aurait entraîné les plus sévères mesures disciplinaires contre les camarades russes appartenant à l'opposition. Bien que paralysés par cette responsabilité, les délégués de la Gauche italienne montèrent à la tribune, mais leur intervention au congrès provoqua seulement un tumulte et la clôture de la discussion, sous le prétexte que dans le parti russe majorité et opposition étaient unanimes à la réclamer!

C'est pendant ces mêmes mois que les opposants allemands (parmi lesquels, cependant, les tendances anarchisantes et syndicalistes ne manquaient pas) proposèrent aux Italiens de sortir de l'Internationale qu'ils denonçaient comme non-révolutionnaire, pour fonder un nouveau mouvement (plus tard, les trotskystes devaient lancer la Quatrième Internationale).

La Gauche italienne qui avait denoncé depuis des années le péril opportuniste dont, sur la base de sa ligne rigoureusement marxiste, elle prévoyait l'extension, bien qu'il ne fût pas alors aussi manifeste qu'aujourd'hui, ne se crut pas en condition d'accepter une semblable invitation, non plus que celle des trotskystes, un peu plus tard.

Quant à renvoyer le jugement sur le grave problème historique posé, non pas à la masse du parti, mais à celle du prolétariat russe, c'est une proposition qui peut sembler aller de soi, mais qui n'a aucun contenu fondé. A partir de 1926 en effet, et toujours plus nettement, les Congrès du parti et des soviets adressèrent des hymnes à Staline et à ses méthodes; il ne s'agissait nullement de superstition à l'égard d'un individu, mais bien de l'orientation de forces historiques collectives à qui la conjoncture d'alors permettait de prévaloir.

Dès 1926 la victoire du stalinisme, forme moderne et aggravée de la trahison à la révolution et au communisme, était prévisible. Dès ce moment, en effet, il était clair pour l'opposition communiste internationale que le salut ne pouvait venir qu'au terme, encore lointain, du cycle de la degénérescence de l'Etat et du parti russes. et des vestiges de l'Internationale. C'est dire que ce salut était impossible avant qu'on ait pu faire le bilan théorique (dejà esquissé alors), du reniement de tous les principes cardinaux de la révolution formulés par Marx et Lénine.

La honte de la deuxième guerre mondiale, où la Russie forniqua avec les deux impérialismes bourgeois, a été suivie d'une honte plus grande encore: la trêve et la paix qu'elle leur propose aujourd'hui, son identification ouverte avec eux, demain. Après de si longs et amers tourments, le fait ne saurait provoquer immédiatement la grande insurrection, mais il la rapprochera certainement.

B) L'opposition mensongère entre les formes sociales de Russie et d'Occident.
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Nous passerons outre aux exigences de l'équilibre entres les différentes parties d'un discours bien construit. Ce qui suit répète en effet sous une autre forme le contenu de la «Soirée» de la Troisième Journée du présent Dialogue. Nous nous contentons de rectifier quelques chiffres arithmétiquement non rigoureux et de les mettre en accord entre eux. La répétition, le bis in idem n'a pas d'importance; c'est même un avantage. Dans notre réunion de mai 1956 à Turin, nous avons repris certains points de ce «Dialogue» sur la demande des lecteurs du périodique dans lequel il est paru, suivant de près dans son bruyant développement ce que des imbéciles ont appelé la crise du communisme, alors que c'est celle de l'anti-communisme.

Il ne s'agit pas ici d'une œuvre d'auteur, mais d'un travail impersonnel, que nous n'appellerons pas «collégial» pour ne pas nous servir, même tant soit peu, de la terminologie des pharisiens de notre époque. Nous pouvons donc violer sans hésitations les normes de la Rhétorique, qui fut une discipline scientifique en des temps plus dignes, mais qui n'est plus qu'une pratique malsaine, à laquelle la classe dominante en agonie s'adonne dans les temples, tel celui de Rome qui portait en épigraphe à son fronton ce titre expressif: «l'Egoût».

Que l'ombre de Cicéron nous pardonne, lui dont on fait traduire aux bacheliers ce passage solennel: «Hoc in omnibus item partibus orationes evenit, ut utilitatem et prope necessitatem suavitas quaedam et lepos consequatur». Ce qui pourrait se traduire ainsi: «Celui-ci (c'est-à-dire le lien entre la valeur décorative d'une œuvre et son adaptation à des buts pratiques, a sa fonctionnalité dirait-on aujourd'hui, dont il avait été question plus haut) existe également pour les diverses parties d'un discours de sorte que de l'efficacité et du caractère presque nécessaire de sa construction résulte une certaine élegance agréable et savoureuse».

Ici, nous sommes de robustes ouvriers qui battons sur des clous que nous n'avons pas nous-mêmes forgés. Nous pouvons donc violer les «modules» esthétiques qui règlent les rapports des différentes parties du discours, mais non pas renoncer à revenir sur le principal point: celui de la nature capitaliste de la société russe. Allons, camarades, enfonçons ce clou-là!

Le rythme de l'industrialisation
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Le centre de la question réside dans l'affirmation suivante des Russes: ce qui demontre que le système soviétique est différent du système capitaliste et de plus lui est supérieur, c'est que, en Russie, la production industrielle augmente toujours d'année en année, et chaque fois d'un pourcentage plus grand par rapport au produit total de l'année précédente que dans aucun pays du monde et à aucune autre époque de l'histoire.

Nous avons demontré ce qui suit: 1) Il est faux que ces rythmes élevés soient propres à la Russie. 2) Il est faux qu'on n'y ait jamais assisté dans l'histoire avant aujourd'hui. 3) Même si la Russie connaissait le rythme maximum, et un rythme supérieur à celui de tout autre cas historique, il est faux que cela prouverait qu'elle n'est pas capitaliste. Mais ceux à qui nous avons fait cette démonstration sont bien trop affairés pour répondre, et il n'y a d'ailleurs rien à répondre à cela.

Les faits et les chiffres une fois rétablis, la conclusion est certaine: la structure économique et sociale de la Russie est purement capitaliste.

Dans la partie finale de ce «Dialogue», nous nous sommes appuyés sur la froide statistique pour tirer cette ardente conclusion: c'est justement parce que le capitalisme anglais, le premier du monde, le capitalisme-modèle, a présenté les mêmes phénomènes que ceux qui se manifestent aujourd'hui en Russie et qui ont été exaltés avec la même conviction à l'époque où Staline était un demi-dieu et à celle où il n'est plus que la moitié d'un homme; c'est justement à cause d'eux qu'en 1866 Karl Marx lança son impétueux assaut historique à l'ivresse satanique de la bourgeoisie et du chancelier de Sa Majesté le Capital, le sieur William Ewart Gladstone, précurseur des maîtres actuels du Kremlin.

De son vieil et principal ennemi, Marx écrit ce qui suit dans la note 185/a du Premier Volume du «Capital»: «Menacés de se voir soumis à la législation sur les fabriques et de «perdre la liberté» d'exploiter sans limites les femmes et les enfants, les capitalistes ont trouvé dans le ministre libéral anglais Gladstone un serviteur de bonne volonté».

Vanter les merveilles d'une production industrielle en plein essor prouve historiquement non que l'on soit socialiste, mais que l'on sert avec devouement le capitalisme; le changement de lieux - Londres ou Moscou - et de dates - 1856 011 1956 - ne change rien à l'affaire!

Dantesque vision d'avenir de l'enfer bourgeois
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Le lecteur a pu consulter le tableau groupant les chiffres publiés dans «Programma Comunista», 1956, Nr. 13. Rappelons qu'ils sont de source exclusivement russe, et donnons un seul avertissement: en général, nous n'avons pas reproduit les indices annuels des tableaux dont nous sommes partis, mais seulement les augmentations relatives. Par exemple dans le tableau que l'on trouve au début du rapport Kroutchev, l'indice de la production industrielle russe est fixé à 100 pour 1929. Nous trouvons, pour 1946, 466 et 2.049 pour 1955. Nous ne rapportons pas ces chiffres, nous contentant de donner l'augmentation de la production au cours de ces neuf ans, soit 340 % (en d'autres termes, en 1955, on a produit 4,4 fois le produit de 1946) et d'en déduire l'augmentation annuelle moyenne, qui est de 18 % (ce qui n'empêche pas, répétons-le pour la millième fois, que neuf fois dix-huit fasse 162 et non pas 340).

La méthode employée pour élaborer ce simple tableau n'a nul besoin d'être défendue par un brevet deposé au nom d'un imbécile quelconque. Nous avons simplement distingué, du point de vue chronologique, des périodes caractéristiques, surtout, dans le but de montrer qu'outre le fait (et non pas la loi) du développement inégal, elles prouvent le caractère international du processus découvert par le marxisme.

Avec ce système parfaitement clair, nous avons débarrassé le terrain des petits jeux auxquels Moscou et ses services annexes se livrent avec rage, entremêlant les différentes périodes. Par exemple: la production russe est vingt fois supérieure à celle de 1929, tandis que la production americaine l'est seulement 2,34 fois. Si l'on se réfère à 1913. Le rapport est de 36 pour la Russie, et seulement de 3,5 pour l'Amérique. La différence n'est pas trop grande. Mais si l'on part des époques de plus grandes dépressions, de 1920, pour la Russie, l'augmentation est encore plus spectaculaire: 160 fois (!) en 35 ans. De 1932, pour l'Amérique, on a également un fort bond: 4,4 fois en 23 ans seulement (de 54 à 234).

Dans le tableau de Kroutchev (cf. le bulletin supprimé depuis, «Pour une paix durable», 1956, Nr. 7), nous trouvons un autre sommet de la production américaine: 215, en 1943 (c'est-à-dire en pleine guerre, quand on produisait là-bas des armes pour les faire employer par les prolétaires russes) chiffre qui, rapproché de celui de 1932, donne une augmentation de 4 fois en 11 ans seulement. Pendant le même laps de temps, la Russie passe de 185 (29) à 573. Voilà les rapports inversés: Russie: 3,1; Amérique: 4.

Enfin, à consulter seulement le tout récent tableau de Kroutchev, pour la période de 1937 à 1943, on trouve que la production russe passe de 428 à 573, soit 1,33 fois plus en six ans, tandis qu'on a, pour les Etats-Unis, respectivement 103 et 215, soit 2,1 fois plus, rapport bien supérieur au russe. La thèse à sensation se renverse!

Les jeux malhonnêtes, dont nous nous sommes debarrassés en établissant notre tableau, fondé tout entier sur des données de source russe, sont le propre de tout ce qui émane officiellement des centres politiques, qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest. Voilà tout.

Lois de l'accumulation
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Dans les indications placées au bas de notre tableau, on trouvera les conclusions que peut normalement en tirer le lecteur qui le consulte avec un œil sur la carte du monde et un autre sur les 60-70 années d'histoire qui ont passé sur les carcasses vigoureuses ou fragiles de la génération qui est sur le point de disparaître.

De telles correspondances répètent, en d'autres termes, la loi générale de l'accumulation capitaliste que le marxisme a établie au début de tout le cycle.

Cette loi simple a été dénaturée par la plupart de ceux qui l'invoquent, et elle l'a été de façon particulièrement monstrueuse par Staline dans son écrit économique de vieillesse «Les Problèmes économiques du Socialisme en U.R.S.S.», nullement rectifié par le XXème Congrès qui, tout au contraire, a marqué une nouvelle déviation par rapport à la ligne de Marx. Cette loi peut être formulée de la façon suivante: la production capitaliste accroît la «richesse» sous forme d'une masse toujours plus grande de marchandises à cause de l'augmentation continue de la production. Mais cette augmentation donne non pas la mesure des avantages que la société en retire (si l'on n'entend pas par société la seule classe minoritaire), mais celle de l'accroissement des risques de ruine et de misère. La course à l'accumulation s'accompagne d'une concentration de la richesse dans «un nombre toujours plus réduit de mains» et, à la fin, (Marx) dans une seule main qui n'est plus celle d'un homme (Russie). Les ex-possesseurs d'une fraction de la richesse vont grossir l'armée du travail, c'est-à-dire de ceux qui vivent seulement en vendant leur force de travail si et quand ils travaillent, et qui (avec le temps) améliorent leur sort si et quand ils travaillent. Voilà dans quel sens la misère est croissante en régime capitaliste.

L'allure de l'accumulation comporte des avances et des reculs. Par suite soit des crises de surproduction, soit des guerres sanglantes de concurrence mercantile (impérialisme), elle se transforme en recul, avec d'immenses destructions de produits et d'instruments de travail.

Le secret de cette marche de l'accumulation sur laquelle se sont successivement excités les Gladstone et les Staline-Kroutchev, est le suivant. Rythme positif: le capital se concentre et, du fait que de nouvelles masses ont été expropriées (artisans, paysans, petits entrepreneurs), la misère croît en même temps que la richesse (Marx parle de «Die Masse des Elends», littéralement la «masse de la misère»). Voyons maintenant le rythme négatif: la diminution de la production signifie chômage; la crise commerciale entraine la faillite des entreprises les plus faibles et la chute des revenus les plus bas: tous dévorent leurs ultimes réserves. La richesse n'augmente pas, elle baisse. Grâce au capitalisme, dans un cas comme dans l'autre, la misère grandit partout et toujours!

L'enthousiasme pour les périodes de croissance de la production ne convient donc, quels que soient le lieu et l'époque, qu'aux seuls amis et serviteurs du Capital.

Si l'on fait abstraction des crises générales cycliques du marché et de leurs effets, ainsi que des guerres mondiales, la loi de la progression géométrique de la production chère à Staline et à Boulganine (mais qui, quand on passe du domaine industriel à celui de l'agriculture, se tord comme une vipère entre leurs mains, de même que jadis entre celles de Bentham-Gladstone!) conduirait à une montagne de marchandises inconsommables tellement fabuleuse que seule sa loi interne de baisse historique du taux moyen du profit évite au capitalisme de sauter.

Pour l'économie marxiste, le taux du profit est proportionnel à celui de l'accumulation. Nous appelons profit la part du produit total restant au capitaliste, qu'elle soit destinée à la consommation de la classse dominante ou à de nouveaux investissements de capital. Il est clair que c'est la seconde destination qui prévaut tout au long de l'évolution. Le taux du profit est chez Marx le rapport de cette part patronale à la totalité du produit (pour nous: capital; pour les bourgeois: chiffre d'affaires) et non pas à la valeur réelle ou nominale des instruments de production (installations de l'entreprise productrice) que les bourgeois confondent tantôt avec le patrimoine, tantôt avec le capital de l'entreprise lui-même. Dans les sociétés anonymes, ce capital s'exprime dans l'ensemble des actions, qui, pourtant, donnent des chiffres différents selon que l'on considère leur valeur nominale d'émission ou celle qui est cotée en Bourse.

De toutes façons, le profit retiré par une entreprise et la partie qui en est distribuée varie comme le produit annuel defalqué de tous les frais (chez Marx: le capital variable et constant).

La loi générale du ralentissement historique de la croissance productive est donc en principe l'expression d'une autre loi fondamentale: la tendance à la baisse du taux moyen du profit que, par une erreur énorme, Staline et Fils croient remplacée par une loi du profit maximum. Il est vrai qu'ils ont prétendu lire cette stupidité dans l'histoire léninienne de l'impérialisme, du sur-profit et du profit de monopole; mais la bourde est encore plus énorme, car dans cette théorie de Lénine, aucun des théorèmes de l'économie de Marx ne peut paraître ébranlé ou même seulement tant soit peu touché à quiconque est à jeun et dans tout son bon sens.

Ces économistes, qu'ils ne sont ni l'un ni l'autre, n'ont pas su lire dans Marx comment, loin de trouver son salut dans l'éternité d'une Libre Concurrence angélique, le Capitalisme est condamné à tomber sous les coups de la divinité vengeresse du Monopole. C'est là un processus que, dans la science économique, la seule loi du profit ne permet pas de découvrir: il faut pour cela lui ajouter la Théorie de la Rente.

En parcourant le tableau
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Les indications données à propos du tableau n'ont pas besoin d'un commentaire plus ample; un tableau est un instrumeut dont chacun peut se servir.

Dans le nôtre ne figurent évidemment pas les chiffres concernant les premiers pas des capitalismes les plus vieux, le capitalisme anglais surtout. Ce dernier n'apparait dans notre tableau qu'à un moment où son rythme d'accumulation est dejà lent (environ 3 %) et même inférieur à celui de tous ses concurrents. Les guerres n'ont pas renversé ce rythme: c'est ici l'occasion de nous désespérer une nouvelle fois de l'invulnérabilité militaire de cette île. Si nous croyions aux si en histoire, nous dirions que le fait que Bonaparte ait misé une mauvaise carte nous coûte un siècle de socialisme!

La première guerre a ruiné tous les belligérants européens, même la France victorieuse; mais ceux d'Outre-Mer font mieux que l'Angleterre: au lieu de rester stationnaires, ils avancent à un rythme moderé, mais positif: Amérique, Japon.

Saturé de richesse et de puissance, le capitalisme anglais, lui, dort pendant 17 ans sur les lauriers du temps de Gladstone. Vers 1860, Marx calculait des augmentations de 7-8 % et même plus, c'est-à-dire des indices égaux à ceux qui caractérisent l'entrée en scène de la France et de l'Allemagne vers la fin du siècle. Mais nous avons montré comment, plus tôt encore, dans les années 1830-1860, les rythmes étaient plus élevés en Grande-Bretagne même, égalant ceux que les Etats-Unis, le Japon et la Russie atteindront à la fin du siècle.

Les Etats-Unis ont traversé la seconde guerre avec un avantage encore marqué, et ils ont conservé celui-ci même au cours de la présente phase de reconstruction, avec un rythme plus bas cependant qu'au debut du XXème siècle.

L'Angleterre, elle, a connu un léger fléchissement pendant ce second conflit dont elle s'est tirée avec moins de gloire et elle réagit dans la phase actuelle par une accéleration relative de la production dent le rythme rejoint, ou presque, celui des Etats-Unis.

La France, une nouvelle fois victorieuse, mais durement éprouvée, a connu une diminution de la production pendant la guerre, mais aussi une reprise exceptionnelle par la suite, tout comme dans la reconstruction de 1920.

Dotée d'un équipement modèle, la puissante Allemagne a subi un chute vertigineuse au cours des deux guerres, mais elle est remontée d'autant plus audacieusement. Dans ce second après-guerre, elle bat tout le monde, la Russie y compris avec 22,2 % d'augmentation annuelle moyenne contre 18 à cette dernière. Mais il y a plus: en 1955, la Russie en est à 12 et se contente d'atteindre 11,5 % avec son nouveau plan quinquennal. En 1955, l'Allemagne atteint au contraire son rythme maximum, plus de 23 %. Aujourd'hui, l'Allemagne de Bonn industrialise à une vitesse double de celle de la Russie. Dans la production agraire, elle va quatre fois plus vite, pour être modeste. Eh bien, où est le socialisme? Ni chez l'une, ni chez l'autre: mais il viendra d'abord en Allemagne!

L'effet de la seconde guerre sur le Japon a été inverse de celui de la première (- 12,5 contre + 7,0). La chute a été aussi précipitée qu'en Allemagne. La reprise actuelle est inférieure à la reprise allemande, mais égale à la russe; avec la même différence qu'entre ces deux dernières, c'est-à-dire qu'elle s'accentue dans les dernières années et que cela continuera. En Russie, au contraire, le rythme d'augmentation s'abaisse: il s'abaisse, comme notre tableau l'indique, c'est-à-dire comme les dirigeants russes le disent, par rapport à 1920, année où le pays commença à sortir du précipice où le premier conflit impérialiste et la guerre civile terrible, quoique victorieuse, l'avait jeté (- 20 contre + 34). Le plus grand rythme de diminution de la production que l'on constate pour les deux guerres est un - 12: pendant le premier conflit, la Russie tomba à - 20, c'est-à-dire qu'en dix ans, la production passa de 100 à 12,5, soit à un huitième de ce qu'elle était.

Les crises sont pires que les guerres
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Notre tableau comporte une chute verticale de la production plus impressionnante que celles des guerres. Elle est relative au vendredi noir américain de 1929 qui provoqua un recul catastrophique de la production de 1930 à 1932 avec tout un cortège de faillites, de fermetures d'entreprises et de chômage général.

La crise eut son effet maximum aux EtatsUnis et donna le seul indice négatif de production de leur histoire. Mais quel indice: une moyenne annuelle de - 18,4 %! Quelle en est l'explication? Pour nous, elle est claire: le seul pays qui, non seulement a vaincu dans la guerre, mais a continué à developper l'appareil industriel de production est condamné par la loi de Dante-Marx à tomber dans le cercle le plus profond de l'Enfer. Qu'il en soit ainsi!

L'Allemagne qui avait dejà subi une chute pendant la guerre, est durement touchée par la crise et voit sa production diminuer au rythme rapide de 13,8 %. En France, elle tombe également, mais seulement au rythme de 11,6 %. La Grande-Bretagne, étroitement liée à l'époque à l'économie américaine (beaucoup plus qu'aujourd'hui) ne résiste qu'à peine un peu mieux. Toutefois, entre la crise de 1930 à 1932 et la guerre, il y a une nouvelle reprise générale. Les Etats-Unis remontent avec un vigoureux 11 % annuel positif. La Grande-Bretagne, sortant d'un sommeil économique de près de vingt ans par pléthore de richesses, les talonne avec 10 %, comme si Gladstone s'était soulevé anxieusement hors de sa tombe. La France, après tant d'épreuves, réagit au contraire assez peu. L'Allemagne fait un nouveau miracle et remonte (nous sommes à l'époque d'Hitler et d'un capitalisme d'Etat qui rappelle la structure russe) avec 13,4 %.

Mais quel est l'effet de la crise américaine hors d'Europe? Le Japon en accuse les coups en restant pendant trois ans sur les mêmes positions. Puis il remédie à cette situation pendant les bonnes années avec une reprise rapide: 12 %. Appliquons l'augmentation totale de 75 à la période de huit années qui va de 1929 à 1937: la cadence de l'augmentation moyenne est d'un peu moins de 7 %par an, ce qui concorde parfaitement avec la loi historique de la decroissance horizontale. Au cours de ces derniers dix-huit ans, les indices japonais, qui diminuent tout d'abord pour remonter ensuite, varient selon Niroutchev de 169 à 239, soit une augmentation totale de 41 %. Le rythme annuel moyen est plus bas: 2 %. L'impressionnante reprise du Japon ne dément pas la loi du ralentissement. La reprise allemande non plus: de 114 à 213 en dix-huit ans, cela donne 87 %, mais annuellement pas plus de 3,5 % environ. La Russie elle-même qui, de 1937 à 1955, passe de 429 à 2049, soit 370 %, a un rythme annuel de 9 % seulement, tandis qu'en remontant dans le passé, nous trouvons 20, 22,8 et 34 %. La loi générale subsiste en plein.

Objections de la contre-thèse
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Considérant ce substantiel 34 % russe, l'adversaire pourrait nous objecter que c'est bien là l'indice le plus élevé du tableau. Comment le fait s'explique-t-il?

Tout d'abord, nous avons à faire au plus jeune des capitalismes concurrents, et ce premier élement concorde donc pleinement avec le processus général. En outre, l'indice de 34 fait immédiatement suite à la dégringolade la plus spectaculaire de tout le tableau: 20 % par an, pour les raisons énoncées plus haut. Et si, comme nous l'avons fait pour d'autres cas, nous additionnons les deux périodes successives, pour en former une de seize années allant de 1913 à 1929, les indices passent, selon nos données, de 72 à 126, ou bien de 100 à 175. 75 % d'augmentation en seize ans; cela n'est pas énorme: cela correspond à une augmentation moyenne annuelle de 4 % environ; on a donc le ralentissement normal du rythme par rapport aux données précédentes du capitalisme tsariste. Le chiffre élevé de 34 % dérive du niveau extrêmement bas de 1920. En effet, le nouveau capitalisme est tout à fait dans l'enfance. Le capitalisme tsariste s'était éteint en 1920: une chute de 87 %, c'est-à-dire, en sept ans, une réduction de la production à un huitième de ce qu'elle était, nous ne la trouvons nulle part ailleurs dans notre tableau. Malgré leur écrasement dans la seconde guerre mondiale, l'Allemagne et le Japon avaient pourtant maintenu, après neuf ans, leur production à 30 et 31 % et ils gardaient le pied à l'étrier pour la reprise.

Mais on peut nous faire une autre objection; comme nous ne sommes payés par personne, nous ne la passerons certainement pas sous silence. C'est que la Russie a traversé la crise mondiale de 1929-32 comme une salamandre. Elle n'a pas fait comme le Japon qui s'est contenté de rester au même indice pendant ces trois ans, mais elle a continué sa progression à un rythme très soutenu: 22,8 %. Cet indice est égal aux meilleurs que nous connaissions, et mème aux cas exceptionnels. Il est seulement plus bas que le 34 % (dont nous discutons le caractère de «record») de la période de 1920-29, qui correspond à une reprise mondiale, sauf pour l'Angleterre.

Ce phénomène d'«indifférence à la crise» suffit-il pour que l'on puisse parler d'une économie de caractère non-capitaliste en Russie?

En 1929, aucun canal de communication ne reliait le capitalisme soviétique naissant au capitalisme et au marché internalional. Ils ne seront rétablis de façon appréciable que dix ans plus tard avec la guerre de 1939.

Ceci explique le fait que la crise ne se soit pas communiquée à la Russie qui était dans une phase de grave sous-production (un vingtième de la production actuelle, un dizième, et même moins, de la production par tête d'habitant des pays capitalistes de l'époque). Une crise de surproduction ne pouvait donc ni apparaître à l'intérieur de la Russie, ni y entrer de l'extérieur. La tragédie se deroula toute entière hors de ses frontières. Pour expliquer ce fait, il n'est nullement nécessaire d'admettre à son avantage une hypothétique différence de structure interne du système économique russe. Le mérite de cette affirmation originale dans l'histoire moderne, revient à Joseph Staline!

Entre 1926 et 1939, la clef de la politique russe, que la force de l'histoire dicte au «dictateur», est celle du rideau de fer. Le vieux monde occidental peut bien se réjouir que ce ridcau de fer empêche les flammes de la révolution de passer: la Russie qui vient de naitre à une révolution capitaliste sans précédent dans l'histoire, se réjouira, elle, qu'il arrête les vagues de l'anarchie des capitalismes trop mûrs. Le vieux chef est mort en croyant que si le rideau était jamais levé un jour, l'incendie de la guerre gagnerait la Russie comme en 1939; il croyait peut-être aussi qu'un nouveau vendredi noir était proche et arriverait avant que le capitalisme allemand ne se soit à nouveau bardé d'acier, outre de dollars: alors, il aurait, lui, repris les armes pour ce «second coup» qu'il avait prophétisé en 1939 dans un éclair de génie, et il aurait saisi à la gorge cette Amérique qu'il avait regardée dans le blanc des yeux lors du drame de Yalta, qui serait maintenant en crise.

Depuis des décades, nous disons que le mythe de la Russie socialiste est souillé du sang des révolutionnaires et destiné a s'écrouler honteusement, comme cela arrive d'ailleurs aujourd'hui. Son culte a cédé la place à une position encore plus vile: la crise de l'Occident ne se produira plus, selon les théories de Mikoyan sur l'émulation et la coexistence.

Si la crise devait ne jamais éclater, eux et les Keynes, les Spengler et toute la science démente d'Amérique auraient remporté la victoire sur Marx, Lénine et nous, lointaine couvée du rouge Chantecler. Et nous n'aurions plus qu'à baisser la crête.

Mais si la crise éclate - et elle éclatera - ce n'est pas seulement le marxisme qui aura vaincu. On n'entendra plus le rire féroce de Staline retentir au milieu du fracas des premiers coups de canon, et les Kroutchev et Cie pourront bien se battre la coulpe selon leur mode honteuse, cela ne servira a rien! Le rideau de fer une fois transformé en toile d'araignée par l'émulation, la crise mercantile universelle mordra au cœur la jeune industrie russe. Voilà à quoi aura servi l'unification des marchés et la libre circulation du sang dans le corps du monstre capitaliste! Mais celui qui réalise cette unification, unifie aussi la Révolution qui pourrait bien trouver son heure mondiale après la crise du second entre-deux-guerres, et avant le troisième conflit.

C) Le système socialiste a la «FIAT», petit tableau pour l'Italie
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Notre tableau ne comprend pas l'Italie sur laquelle nous avons donné quelques chiffres au cours de notre «Dialogue». Mais surtout, nous n'avons pas de chiffre russes antérieurs à 1929, et à propos des chiffres nationaux il y a trop de distinctions à faire, dont ce n'est pas ici la place. D'ailleurs, quel âge attribuer au capitalisme italien? A quelle horizontale le mettre? C'est, comme la Russie un cas de capitalisme né deux fois. Nous ne sommes pas les premiers à comparer le capital au phénix de la légende arabe: Marx doit l'avoir dejà fait. En hommage aux grandes et fières républiques maritimes et commerciales de la côte et aux cités banquières de l'intérieur, pour ne pas parler des premières monarchies centralisées du Nord et du Sud, avec leurs lignages séculaires et leurs noms sonores: Fréderic de Souabe, Berengario, Arduino, Cesare Borgia, on pourrait placer ce pays en haut de l'échelle.

Puis sur tout cela est passé, plutôt qu'une vague profonde de féodalisme, la servitude politique nationale et provinciale; et le système bourgeois est réapparu comme une pâle importation politique de la France, d'abord au debut du XIXème siècle, puis de l'Angleterre, un demi-siècle plus tard: un capitalisme aux nuances coloniales et passives, qui ne s'est hissé que tard et maladroitement à des velleités impériales, et qui, tombé aujourd'hui dans la servitude à l'égard de l'Amérique, se laisse aller à des attitudes de boutiquier moyen.

Passablement intriguant, le graphique historique de ce pays aux titres étincelants qui, si l'on remonte plus loin encore, connut les sommets du premier capitalisme esclavagiste, de la Grande Grèce à la Rome ploutocratique!

On ne nous accusera pas d'infatuation nationale si nous ne lui avons pas donné sa place dans les cercles de l'Enfer bourgeois, en attendant le nouveau Dante que l'oncle Engels, pourtant si indulgent, lui prophétisa un jour en hommage à ses gloires rouillées.

Cependant, il est question de l'Italie dans les tableaux de Kroutchev qui nous servent d'Evangiles dans cette recherche.

Entre 1929 et 1937, le monde bourgeois dégringola tout en bas de son maudit «toboggan». La production baissa pendant la crise de 1929-32 et elle remonta allègrement vers la guerre entre 1932 et 1937. Aux dires de Kroutchev, pendant cette période de huit ans, tandis que la Russie prenait son élan, quadruplant sa production au rythme d'environ 21 % par an, Satan-Capital, partout ailleurs, dormait. Et de même qu'il dormait en Amérique, il dormit en Italie: de 100 à 99. La France tomba même de 100 à 82, tandis que l'Allemagne passait de 100 à 114, la Grande-Bretagne de 100 à 124 et l'impétueux Japon de 100 à 169.

Benito, qui rêvait d'éclipser Pirgopolinice, fut le seul pacifiste sérieux que nous ayons jamais connu! Dans le fracas des années 1937-46, l'Ita1ie ne descendit que de 99 à 72, une bagatelle, un indice négatif annuel d'à peine 3,5. Une «guerre en dentelles»!

De 1946 à 1955, c'est une marche triomphale. Tandis que sept ou huit misérables partis et vingt petits partis se lancent mutuellement à la face la ruine de la patrie dans leur hâte d'aller au pouvoir la ruiner eux-mêmes, les indices de l'euphorie bourgeoise, qui est donc aussi la leur, montent au galop. Dans toute cette période, la production passe de 72 à 194, ce qui représente une avance de 170 %, soit une moyenne annuelle de 12 % tout rond. Aujourd'hui, les concurrents se présentent dans l'ordre suivant: Allemagne, Japon, Russie, Italie, France, Etats-Unis, Angleterre.

Les données intermédiaires en Italie sont intéressantes. De 1946 à 1949, l'avance de la production est de 14,3 %! En 1949-50, on a un peu moins: 11,5. En 1950-52; 9,1 %; 1952-55: 9,5 %.

Mais peut-être y a-t-il eu recul après cela? Italie, sirène de la mer, souris donc, et ne tremble pas: le gouverneur de la Banque d'Italie, Menichella, nous a récemment informés (ce qui signifie que les chiffres de Kroutchev sont sérieux et qu'en les citant nous n'avons pas agi à la napolitaine: «s'ils m'ont dit une sottise à moi, moi, je vous en dis deux à vous!») que la production a augmenté en 1955 dans la même proportion qu'en 1954: 9,3 %.

Il a ajouté quelque chose de remarquable: pendant cette même année 1955, la production agricole a augmenté de 6 %.

Avec un plan quinquennal (mais il y a le gel de 1956!), nous aurions 134 contre 100, chiffres auxquels n'importe quel Boulganine souscrirait.

Mais Menichella s'est vite mis à parler du plan Vanoni qui, plutôt que par indices de production, s'exprime en termes de revenu national et d'emploi de la main-d'œuvre. Nous comparerons les deux méthodes dans un travail de parti ultérieur sur l'économie d'Occident (30). De toutes façons, selon Vanoni, on doit avancer annuellement de 5 % (163 contre 100) pendant dix ans en ce qui concerne les investissements capitalistes et l'emploi de la main-d'œuvre. En 1955, le revenu national total a augmenté de 7,2 % (ce qui donne à l'Italie le premier rang en Europe après l'Allemagne qui est à 10), dont 78,8 % ont été consommés, 21,2 % investis en installations nouvelles, si l'on inclut la construction et 15,8 %, si on l'exclut. Avec ces marges, les installations fixes dans l'industrie à proprement parler ont pu augmenter de 6,9 % par an (1,9 % de plus que dans le plan Vanoni) et, si l'on inclut la construction, d'au moins 9,7 %.

La question de la construction est la question-clé de l'économie italienne moderne. La maison est-elle du capital fixe, ou un bien de consommation? Nous répondrons ailleurs à cette élegante question. Pour en revenir aux indices industriels du chiffre d'affaires des Staline et Kroutchev, un autre personnage, Fascetti, est venu nous fournir les données de l'augmentation pour les entreprises gérées par l'I.R.I. Spectaculaire: moyenne pour 1950-55: 6 % et pour la dernière année: 19 %.

Remettons à une autre fois la comparaison entre l'I.R.I. italien et le système soviétique en fait de dédain des profits: c'est la première année que son budget s'équilibre.

Noble Turin
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Dans notre rapport d'Asti, dont un passage fut lu à la dernière réunion de Turin, nous avions illustré la signification de Turin et de la FIAT dans l'histoire du mouvement et du communisme italiens (31). Il s'agissait d'une critique du courant de l'«Ordine Nuovo» de Gramsci, creuset de l'actuel opportunisme communiste en Italie. Qu'on nous permette de nous citer nous-mêmes: «A peine eurent-ils mis le nez au dehors des hangars bien rangés et étincelants de l'usine d'automobiles de Turin et pris contact avec les régions de plus faible concentration industrielle d'Italie, les zones agricoles et arriérées et les problèmes régionaux et paysans, que ces groupes versèrent dans les positions que les partis petits-bourgeois les plus falots défendaient dejà un demi-siècle plus tôt: ils ne s'occupèrent plus de révolutionner Turin, mais d'embourgeoiser l'Italie de façon à la rendre toute entière digne de porter la marque de fabrique turinoise, d'être administrée et gouvernée dans le style impeccable de Turin».

Revenons aujourd'hui sur ce style, qui est le style des mythes, des cultes. Il est arrivé de graves mésaventures au mythe de Staline. Il est près d'arriver la même chose à celui des entreprises géantes et de l'hystérie motorisée: déjà, les miraculeuses chaînes de montage de la FIAT d'Outre-Atlantique, de la General Motors, qui roulaient jour et nuit, ont dû être arrêtées.

Pour l'instant, en Italie, on construit de nouvelles fabriques, un flot croissant d'automobiles se déverse sur les routes dejà encombrées et il arrive toujours plus souvent qu'elles se frayent un chemin sur les corps des piétons. Mais le mort se consacre lui-même au mythe de ce moderne Jaggernaut à pneus. On blasphème les anciens dieux, mais pas le progrès!

Rappelons tout de suite les chiffres d'affaires pour les quatre années 1952-55, c'est-à-dire la valeur de la production pour chaque année. 1952: 200 milliards; 1953: 240 milliards, soit une augmentation de 20 % en un an; 1954: 275 milliards, 14,6 % d'augmentation; 1955: 310 milliards, augutentation de 12,7 %. En trois ans. 155 contre 100. Moyenne de l'augmentation annuelle: 15 %, c'est-à-dire bien plus que le 11,5 % russe. Valletta dépasse Kroutchev.

FIAT bat DYNAMO 15 à 11!
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Dans notre rapport d'Asti, nous n'avons pas utilisé les données de là FIAT pour discuter la definition d'un système industriel comme «socialisme» en fonction de la haute cadence de l'augmentation du produit, mais pour opposer la terminologie et le mode de calcul économique de Marx à ceux des bourgeois.

Le chiffre d'affaires de la FIAT est pour nous son «capital»: 310 milliards, aujourd'hui. Nous devons, comme à Asti, décomposer cette valeur en capital variable, capital constant et plus-value. En nous servant des chiffres fournis par Valletta sur le personnel et les investissements dans de nouvelles installations, nous avions obtenu les résultats suivants: Capital variable ou frais de personnel, 70 milliards; Capital constant ou matières premières et usure des machines, 110 milliards; Plus-value, 60 milliards. Capital total ou produit à la fin du cycle annuel: 240 milliards.

De la plus-value, 10 milliards seulement sont allés aux actionnaires, les 50 milliards restants ayant été consacrés à de nouvelles installations, comme l'annonça alors Valletta.

Pour la nouvelle année, les chiffres donnent des résultats analogues. Mais avant de les indiquer, rappelons combien notre langage diffère de celui des bourgeois. Le capital nominal de la FIAT, dont nous retraçâmes à Asti la longue histoire, passe aujourd'hui à 152 millions d'actions de 500 lires et s'élève à 76 milliards, contre 57 en 1953 et 36 en 1952. Il a augmenté de 58 %pendant la première année; il est resté le même pendant la seconde et il a augmenté de 33,3 % pendant la troisième. Le rythme moyen a été de 28 % par an. Mais le capital effectif dépend de la cotation des actions en bourse. Celle-ci, qui était de 660 en 1953, s'élève aujourd'hui à au moins 1.354 lires, toujours pour des actions nominales de 500. Le capital réel, même dans le langage courant, est donc passé de 75,5 milliards à 205 milliards. Augmentation de 272 % en deux ans ou de 65 % par an.

Si ces chiffres expriment le «crédit» effectif des actionnaires «contre» l'entreprise dont ils sont les «patrons», leurs dividendes annuels ou, au sens de l'économie officielle, le profit auraient dû augmenter dans la même proportion. Pas du tout! Les Valletta et Cie n'ont accordé aux actionnaires que 7,3 milliards én 1953 et 10,6 en 1955. Autrement dit, le profit d'actionnaire est tombé de 9,7 %à 5,1 %. Frénésie d'investissements productifs, loi de la baisse du taux de profit!

Mais toute la FIAT ne vaut aujourd'hui ni le capital nominal de 76 milliards, ni le capital réel de 205. A Asti, nous n'avons pas évalué à moins de mille milliards son patrimoine d'installations fixes et de machines ou, comme nous disons, nous marxistes, la valeur de ses moyens de production (qu'il ne faut pas confondre avec le capital constant dont nous avons parlé plus haut.)

Valletta dit aujourd'hui qu'entre 1946 et 1955, 300 milliards ont été investis en nouvelles installations productives, et il a annoncé pour 1956 la construction de la prestigieuse usine «Mirafiori Sud». Le chiffre de 50 milliards vaut encore aujourd'hui comme rythme annuel. La FIAT d'aujourd'hui vaudrait donc à coup sûr 1.100 milliards, et peut-être plus, mais surement pas moins. Faites disparaître les actionnaires qui, avec leurs coupons, touchent moins d'un cinquième du capital réel, et vous passerez du «socialisme» de la FIAT au «socialisme» supérieur de l'I.R.I.

La force de travail menacée
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Aujourd'hui, une chose est remarquable: le personnel n'a augmenté que de 5 %, passant de 71.000 à 74.000 unités - soit à peine 2,5 %par an! Et alors le capital variable sera passé de 70 à 80, même si l'on exagère les primes accordées au personnel que l'on couvre de louanges, parce qu'en un an, il n'a pas fait même une heure de grève (Ah, Turin-la-très-rouge!). En posant même 12 pour les actionnaires et 50 pour les investissements en nouvelles installations, notre calcul à la Marx pour 1955 nous donne: Capital variable, 80 milliards; Capital constant, 168 milliards; Plus-value, 62 milliards. Total: 310 milliards, comme on sait. La plus-value se divise en 12 de profit aux actionnaires et 50 de nouvelles installations; son taux total est de 62 contre 80, soit 78 %, au sens de Marx.

La composition organique du capital serait passée de 110/70 (c'est-àdire 1,57) en 1953, à 168/80 (c'est-à-dire 2,10) en 1955. Elle est basse parce que la FIAT est une organisation verticale qui achète les matières premières brutes et les transforme plusieurs fois. Mais les chiffres de Valletta ne sont-ils pas truqués, si le capital constant qui formait les 46 % du produit en 1953, en constitue les 64 % en 1955? Commençons-nous à voir les bénéfices de l'automation? Une importante fraction de plus-value destinée aux nouvelles installations a pu être dissimulée: en effet, le chiffre de 1956 n'a pas été indiqué cette fois. Il n'en reste pas moins que le produit augmente de 30 % en deux ans, tandis que pendant le même temps la force de travail ne s'accroît que de 5 %.

C'est ici que l'âne se casse les pattes - nous dirions même: cet âne de Vanoni, si le pauvre homme n'était pas mort. Annuellement, nous avons dépassé certainement le 5 % de nouveaux investissements, mais, l'emploi de forces de travail restera loin en arrière, à 2,5 % seulement!

Toi, pauvre Italie du Sud, reste à zéro, mais admire l'aristocratie prolétarienne de Turin serrée autour de son Valletta! Valletta qui, peu après, accomplit le miracle soviétique de la réglementation des heures de travail hebdomadaires et, surclassant une nouvelle fois les Boulganine, les réduit successivement de 48 à 46, de 45 à 44 et de 42 à 40. Sans diminuer en rien les salaires, proclame-t-il; mais aussi sans augmenter en rien le nombre des travailleurs.

Plan quinquennal pour la grande FIAT
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De notre petite salle de réunion de Turin est parti l'hommage aux mérites «socialistes» des Grands Administrateurs d'un beau Plan Quinquennal à la russe!

Le rythme des trois dernières années a été de 15,7 %, ce qui donne,pour cinq ans, une augmentation de 106 %. De l'indicé 100, on devra passer à 206.

Le chiffre d'affaires qui, en 1952, était de 200 milliards, devra s'élever à 412 milliards en 1957 et, si l'on veut, les 310 de 1955 devront se transformer en au moins 640 en 1960.

Les 250.000 engins motorisés produits en 1955 s'élèveront à 515.000, même si l'on ne veut pas tenir compte du fait qu'en un an ils sont passés de 190.132 à 250.299, c'est-à-dire ont augmenté de 30,5 % (mais pourquoi les ventes, elles, ne se sont-elles accrues que de 14 %? Les dépôts seraient-ils encombrés d'invendus comme ceux de la General Motors?).

Aux Etats-Unis, les automobiles produites en 1935 et restées invendues sont au nombre de 900.000. La General Motors a cinq marques: Chevrolet, Pontiac, Oldsmobile, Buick et Cadillac. Quatre années de travail Fiat!

Mais quel est le chiffre d'affaires de la G.M. pour 1955? 9 milliards et 925 millions de dollars, plus de 6.000 milliards de lires.

Vingt FIAT!

Le personnel? 577.000 unités. Huit FIAT.

La composition organique, la mécanisation, l'automation sont deux fois et demi celles de la FIAT.

Comment cornptent.ils arrêter cette course folle?

1) 200.000 licenciés à Detroit.

2) Diminution de la demande d'acier de cinq millions de tonnes (et la grève des travailleurs de l'acier aux mains de traîtres!)

3) Le tiers de la publicité faite à la télévision est payée par les fabriques d'automobiles.

4) «Il suffit d'être employé depuis deux semaines seulement pour pouvoir entrer à pied dans un magasin et en sortir quelques minutes plus tard au volant d'une voiture flambant neuf, sans avoir versé même un seul dollar d'avance».

5) «Le Centre Technique de la G.M., a coûté 10 millions de dollars; c'est un monument élevé au «Progrès»». Tandis que l'on planifie la mise au rancart d'un million d'autos neuves, celui-ci sort l'automobile à turbine -plans secrets - appelée «Firebird», l'Oiseau de Feu.

Est-il possible que l'équation historico-économique de ce Progrès ne révèle pas le moment crucial où se produira la catastrophe, la Révolution où arrivera le grand «Oiseau de Feu» social?

Pour en revenir à la FIAT, il ne nous intéresse pas pour l'instant d'établir à combien s'élèveront, selon le plan, les dividendes de 1960, le capital nominal et sa cotation en bourse. Et le mystère de l'automation en marche ne nous permet que de poser les questions suivantes: combien y aura-t-il d'ouvriers? Quelle sera leur rémunération? Et de combien d'heures sera la semaine de travail?

L'économie bourgeoise sait une seule chose: qu'ils auront tous la voiture, le frigo, la télévision et peut-être une liasse d'actions FIAT (et nous ferons les comptes une autre fois: nos petits-enfants les feront mieux que nous, d'ailleurs!).

En raison de la même perspective, l'économie de style soviétique sait (c'est bien clair), une autre chose: qu'à Turin on vit... en système socialiste, qu'à la FIAT, on produit avec... le système socialiste!

On pourrait même dire que c'est à la jeune et gigantesque industrie automobile italienne que revient le premier rang dans le monde soviétique. Quoi qu'il en soit par ailleurs de la mystérieuse date de naissance du capitalisme italien, celle de l'automobile est très récente: le véhicule à moteur n'a guère plus d'un demi-siècle. La date de naissance de la FIAT est 1899. Son capital de constitution se montait alors à 800.000 lires, soit 300 millions d'aujourd'hui, ou un millième du capital actuel! Mille fois en 56 ans, cela représenté une augmentation annuelle de 13 %, ce qui, pour une période aussi longue, signifie une nouvelle défaite russe en fait de rythmes: depuis 1899, la production russe n'a augmenté que de 400 fois environ, et non de 1.000.

La confrontation décisive est donc la suivante:

Plan quinquennal russe 1950-55: de 100 à 170, soit 12 % par an.

Réalisation: de 100 à 185, soit 13,1 %.

Plan quinquennal russe 1955-60: de 100 à 165, soit 11,5 %.

Plan quinquennal FIAT 1955-60: de 100 à 206. soit 15,7 %.

Gloire à la grande patrie... socialiste de l'industrie des voitures!

Et gloire à la patrie non moins grande du communisme italien degénéré.

Le «Dialogue avec Staline»
Sommaire - synthèse
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Dans la préface de cette brochure, nous avons dejà averti le lecteur que pour comprendre le présent ouvrage, il convenait de connaître le «Dialogue avec Staline» publié dans «Programma Comunista» de Milan en octobre-novembre 1952, puis en brochure imprimée, mais qui n'a connu en France qu'une diffusion restreinte sous forme d'opuscule ronéoté.

Comme nous le disions également dans ces premières pages, ce travail constituait une réponse a la position prise par Staline dans son dernier ouvrage, un recueil d'articles parus en février et septembre 1952 et diffusé largement, dans toutes les langues sous le titre «Les Problèmes économiques du Socialisme en U.R.S.S.», lors du XIXème Congrès du P.C.R. d'octobre 1952, c'est-à-dire à une date où l'auteur était à l'apogée de son rôle incontesté de Chef Suprême.

Alors, un mouvement hétérogène d'opposition intérieure s'était déterminé sur la question suivante: «Notre économie russe est-elle vraiment socialiste?» Il pouvait impliquer tout aussi bien un retour à la gauche qu'une chute définitive dans des positions de droite. Aussi le stalinisme, en tant que doctrine de la construction de la société socialiste dans une seule nation, la Russie, crut-il devoir frapper un grand coup et descendre armé de pied en cap sur le terrain de l'économie théorique, sous les apparences de Staline en personne. Et celui-ci proclama en substance: «en appliquant la doctrine la plus orthodoxe de l'économie marxiste, nous sommes en mesure de réduire au silence quiconque oserait soutenir que les lois en vigueur dans la structure sociale de notre Russie actuelle ne sont pas celles d'un système qui, toutes voiles dehors, serait passé de l'économie capitaliste au socialisme, et que les phénomènes qui s'y vérifient ne répondent pas aux lois de ce dernier».

Théoricien plus que médiocre, Staline n'en était pas moins un adversaire redoutable aux yeux de la tradition marxiste orthodoxe et radicale: aussi, feignant d'avoir été mis en cause par lui, les communistes italiens de la Gauche lui opposèrent-ils un démenti formel.

Si les interlocuteurs n'avaient pas été tout à fait symboliques, la mort de Staline aurait interrompu ce Dialogue, mais celui-ci était enraciné dans la réalité des choses, dans l'histoire vivante, anonyme, et il s'est donc poursuivi.

Mort en pleine apothéose, le divin Staline se vit discrédité à la surprise du monde entier, à une distance de quelques années seulement. Non content d'outrager son ombre colossale, le XXème Congrès de février 1956 évoqua, dans une réhabilitation macabre et mensongère, celles de ses grandes victimes, de ces militants de l'Opposition qui, trente ans plus tôt, lui avaient denié avant la lettre le pouvoir quasi-diabolique d'invoquer le socialisme en Russie et qu'il avait précipités dans les enfers du châtiment et de l'infâmie. Voilà ce qui a suscité ce «Dialogue avec les Morts» que nous présentons ici en traduction française.

Pour restreint que soit le cercle où elle rencontrera un écho, la thèse soutenue dans cette seconde réponse paraitra peut-être aussi surprenante que l'attitude imprévisible du XXème Congrès à l'égard de Staline, juge et bourreau. Son point central est le suivant: le Congrès a opposé à Staline la honteuse légende pré-fabriquée d'un retour à Marx et Lénine; il s'est toutefois bien gardé de condamner son hétérodoxie en matière économique, qui, pour les marxistes, constituait un scandale autrement grave que toutes ses atrocités et brutalités. Sous les regards passionnément curieux de l'opinion bourgeoise mondiale, les noms des porte-drapeau du Kremlin ont été changés; mais l'affirmation insensée et défaitiste qui a dejà fait le tour de la terre et selon laquelle la Russie a une économie socialiste, elle, reste entière.

Sans doute sommes-nous dans ce dialogue de petits partenaires inconnus, et le vulgaire jugera-t-il notre importance disproportionnée d'avec celle de l'adversaire: notre position n'en est pas moins nette et radicale, et ne ne se réduit pas à triompher parce que ses adorateurs d'hier ont deshonoré notre précédent contradicteur, ni à danser de joie sur les débris des statues géantes qui devaient l'immortaliser et qu'ils ont renversées.

La mise au rebut de Staline s'est faite au cours d'une marche vers la droite, digne couronnement de sa longue vie, et surtout de la longue voie historique qu'il avait empruntée: la liquidation de la praxis et de la doctrine révolutionnaires. Hier, la musique d'accompagnement était l'adulation la plus honteuse; aujourd'hui, c'est une diffamation en sourdine, mais la marche reste la même.

Tout cela correspond bien à ce que nous avions prédit dans ce premier moment du débat, que nous allons rappeler brièvement.

Première journée
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Hier et demain. - Dans les articles et les discours de 1952 de Staline, le monde bourgeois lit que la Russie est en train de passer du stade inférieur du socialisme au communisme intégral. Ce que nous, nous en deduisons, est qu'elle est purement capitaliste.

Marchandise et socialisme. - Staline soutient que dans un «pays socialiste» la production de marchandises continue. Le marxisme a établi que là où l'on produit des marchandises en masse, le capitalisme est présent. C'est là la première base de la doctrine.

L'économie russe. - D'après Staline, il est bien clair que dans l'agriculture kolkhosienne, la production est marchande, aussi bien pour l'entreprise collective que pour les parcelles familiales. La même chose vaut pour la moyenne et petite industrie et pour la production artisanale, qu'il eût été folie de supprimer, à son avis.

Anarchie et despotisme. - Inexorabilité de l'Etat, mais désordre du marché: l'ensemble reste au-dessous du capitalisme d'Etat intégral.

Etat et reculade. - Cet Etat formidable reste impuissant face à l'individualisme marchand et aux nécessités économiques: Staline cherche en vain à dissimuler le fait à l'aide de la thèse fondamentale de Marx-Engels sur le depérissement de l'Etat. La position doctrinale juste est la suivante: en ambiance mercantile, la puissance du Capital modèle la machine d'Etat selon ses exigences, même s'il n'est pas possible à première vue de personnifier cette puissance.

Deuxième journée
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Ombres et lumières. - Staline triche avec la formule pourtant bien claire d'Engéls: «la prise de possession des moyens de production par la société élimine la production des marchandises». Il dit ne pas avoir encore pris possession en Russie, de «tous» les moyens de production.

Socialisme et patrie. - Engels énonce que le sujet de la prise de possession est la société. En Russie, on nous propose à la place le peuple, la nation, la Patrie socialiste et la... main de fer de Staline!

Lois et théorie. - Selon Staline, Marx se bornait à tracer les lois de la société capitaliste de son époque, lui laissant carte blanche pour ce qui est des lois d'une économie socialiste! Nous lui avons opposé la dialectique qui fait de chaque énoncé marxiste d'une loi du capitalisme (ex. l'échange entre valeurs équivalentes) une définition incontestable d'un aspect du socialisme (ex. société sans échanges et se passant d'un système d'équivalence).

Nature et histoire. - Marx demontre que les lois économiques ne sont pas «naturelles», ni par conséquent «éternelles». Elles le redeviennent pour Staline qui fait survivre la loi de l'équivalence dans le socialisme.

Marx et les lois. - Marx a, primo, vérifié, sinon découvert toutes les lois du mode capitaliste de production, secondo, demontré qu'elles étaient historiquement transitoires. Staline, par les faits qu'il nous expose ex cathedra, nous prouve qu'elles restent bien vivantes en Russie.

Socialisme et communisme. - Staline n'en est pas au passage du stade inférieur du socialisme au stade supérieur (dans le sens de la «Critique du Programme de Gotha»), ni même à celui du capitalisme adulte au premier socialisme. Sa signification historique découle du passage révolutionnaire au grand capitalisme, non seulement en Russie, mais aussi plus à l'Est. Elle est presqu'honorable.

Troisième journée: Matinée
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Echanges et produits. - Les foudres de Staline se sont abattues sur un Notkin parce qu'il avait appelé marchandises même les produits de la grande industrie d'Etat. Ce n'est le cas, dit Staline, que lorsqu'ils sont vendus à l'étranger. Outre l'objection que tout produit évalué en équivalent-monnaie est marchandise au sens de Marx, il reste à se demander si le cas de vente sur le marché international va devenir la règle ou constitue l'exception.

Profit et plus-value. - Plus haut, Staline sommait les lois marxistes du capitalisme de rester en service dans le socialisme; maintenant, il révoque la plus importante d'entre elles: selon lui, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit aurait cessé d'être en vigueur dans l'Occident impérialiste, sous le prétexte que le capitalisme monopoliste recherche le profit maximum.

Engels et Marx. - Pour les «pères» du socialisme moderne, la baisse du taux de profit est un point central. C'est sur elle que repose la théorie de l'accumulation. Sur le plan programmatique, c'est d'elle que Marx deduit sa thèse centrale: impuissance du mode capitaliste et mercantile de production «à la réduction simple du travail vivant».

Taux et masse. - La bévue de Staline, deguisé en professeur, vient de ce qu'il ne comprend pas qu'à toutes les époques du capitalisme la masse des profits augmente, tandis que leur taux diminue, du fait même du procès d'accumulation, phénomène mondial qui s'impose également à la Russie.

XIXème et XXème siècle. - Les chiffres américains de 1848 à 1929 (et même à 1957) répondent parfaitement aux lois marxistes «révoquées» par Staline. Marx définit textuellement comme suit les «trois faits principaux de la production» en capitalisme: 1) la concentration des moyens de production entre les mains de certains individus et leur transformation en «puissance sociale» («Ils restent, il est vrai, dans un premier temps, propriété privée des capitalistes»). 2) Le travail social, la division du travail, la jonction entre travail et sciences de la nature («Dans ces deux sens, le mode capitaliste de production supprime, bien que sous des formes diverses la propriété privée, et le travail privé»). 3) Formation du marché mondial, quatre mots qui, comme dans maints autres passages, désignent un résultat essentiel du capitalisme. Nous arrivons ainsi aux drames de l'impérialisme et des guerres mondiales.

Troisième journée: Après-midi
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Monopole et concurrence. - L'explication du libéralisme par Marx et celle de l'impérialisme par Lénine relèvent d'une doctrine unique, parce que ce sont des stades historiques d'un mode de production unique: le capitalisme.

Marchés et empires. - Stahine maintient la position classique: l'origine des deux guerres mondiales réside dans le conflit des intérêts tendant à la conquête des marchés internationaux. Il affirme que l'Allemagne s'est lancée dans la guerre pour se soustraire à l'esclavage dans lequel les capitalismes anglo-saxons la maintenaient. Cette position répond bien à la haine anti-américaine de l'après-guerre; mais elle contredit, dans un affreux bric-à-brac doctrinal, la crasse politique démo-antifasciste de Staline lui-même pendant la guerre.

Parallèle ou méridien. - Après cela, comment soutenir qu'il existe aujourd'hui deux marchés «mondiaux», mais qu'ils pourraient se neutraliser réciproquement? La formule de Staline n'est pas satisfaisante (elle est toutefois moins indécente que celle de ses fossoyeurs, dont le pacifisme avoué fait vomir!); s'il maintient que la guerre impérialiste reste inévitable, il s'efforce en effet d'esquisser une théorie nouvelle: la troisième guerre opposera non pas les camps respectifs du capitalisme et du socialisme, mais deux groupes rivaux des Etats occidentaux. Ce que Staline a abandonné dans sa perspective, c'est la position léniniste sur la relation existant entre impérialisme et révolution (mais il ne mourra pas dans la peau d'un pacifiste, contrairement à ses ignobles successeurs). Staline avait la même position que Lénine lorsqu'il voyait, en 1939, venir la guerre; mais il ne disait plus, en 1939, que l'autre terme de l'alternative est le renversement du capitalisme, le défaitisme à l'égard de toute Patrie, mais la «lutte pour la Paix».

Ainsi, le marxiste et le léniniste n'ont pas attendu sa mort pour mourir en lui, même si le grand agresseur leur survivait.

Jus Primae Noctis. - Les dernières paroles de Joseph Staline auront été pour glorifier l'œuvre immense accomplie par son Etat: le défrichement et la fécondation d'un terrain vierge couvrant un quart du globe. Oui, et ceci par une industrialisation révolutionnaire, mais (nous l'avons demontré textes en mains!) capitaliste.

Face à cette entreprise à la fois monstrueuse et héroique, se dresse toutefois un crime d'une portée incalculable: celui d'avoir ruiné sur une moitié du globe le potentiel révolutionnaire qui devait féconder un terrain non pas vierge et rebelle, lui, mais pourri par la civilisation agonisante de l'Occident chrétien, parlementaire et mercantile.

C'est à cette infection que les auteurs du Dialogue ont tenté désespérément de s'opposer (après l'avoir prévue dejà du temps de Lénine et avoir essayé de la conjurer) en osant interpeller Staline qui, à l'époque, se dressait encore de toute sa hauteur d'idole au-dessus de la foule de ses sujets, de ces laquais et de ces complices qui, si vite, devaient cracher sur son cadavre.

Dans l'édition originale du «Dialogue avec Starline», ces chapitres étaient suivis de quelques notes et «compléments» qui se trouvent suffisamment développés dans le présent texte, version intégrale du «Dialogue avec les Morts».

Notes:
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  1. Encore Boukharine! Il défendait alors la position de la «guerre révolutionnaire», en dépit de la décomposition manifeste de l'armée. [back]
  2. L'opposition (dite «de gauche») présentait cette NEP comme une manifestation de faiblesse à l'égard des paysans. [back]
  3. Opposition dont Zinoviev et Kamenev saisirent l'occasion, de concert avec Staline, pour arracher son commandement militaire à Trotsky. [back]
  4. Puisque selon le tableau de Varga, la production de 1932 varie de 233 divisé par 126, par rapport à 1929, année de référence dans le tableau de Kroutchev, c'est-à-dire de 185 divisé par 100. [back]
  5. Les grandes lignes de cette étude ont été tracées dans «Programma Comunista» Nr. 19 et 20 d'octobre 1956 et Nr. 4 et 5 de mars 1957 (compte-reudus des réunions de Parti) et seront developpées dans une brochure à paraitre. [back]
  6. Le titre de ce rapport, fait à la réunion du 26 et 27 juin 1954, est «Volcan de la production ou marécage du marché» publié dans l'organe du P.C. Internationaliste, «Programma Comunista». Cf. en particulier le paragraphe «La mostruosa Fiat» dans le Nr. 5 du 7 août 1954. La réunion eut lieu après l'assemblée annuelle des actionnaires ou le professeur Valletta avait exposé le bilan de l'année 1953 utilisé dans le rapport! [back]

Source: Editions de «Il Programma Comunista» nr 15, aout 1956.

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