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TRAJECTOIRE ET CATASTROPHE DE LA FORME CAPITALISTE DANS LA CLASSITE ET MONOLITHIQUE CONSTRUCTION MARXISTE
Deuxième partie
Réunion de Piombino, sept. 1957
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Content:

Trajectoire et catastrophe de la forme capitaliste dans la classique et monolithique construction marxiste
La guerre doctrinale entre le marxisme et l'économie bourgeoise
Dynamique de la forme capitaliste
Les études préparatoires au Capital
Premières capitulations de l'ennemi idéologique
Claires positions de Marx
Le lien entre travail et valeur
Le mythe de l'automatisation
Procès de travail et machinisme
L'alliance Ricardo - Marx
Travail objectivé et travail vivant
Méfaits du travail mort
Travail mort et science morte
Palingénésie du travail objectivé
La transformation est explosive
Un siècle de conflit théorique
Bien-être keynésien
La putride formule trinitaire
Notes
Source


Trajectoire et catastrophe de la forme capitaliste dans la classique et monolithique construction marxiste
La guerre doctrinale entre le marxisme et l'économie bourgeoise
Dynamique de la forme capitaliste
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(1)Un point crucial, ancien autant qu'actuel, de la bataille autour des théories du mouvement révolutionnaire prolétarien est de savoir si Marx, dans ses œuvres et dans celle, monumentale entre toutes bien qu'inachevée à sa mort, sur «Le Capital», s'est seulement donné pour objectif de décrire les lois régissant l'économie capitaliste, ou bien aussi de présenter aux masses en lutte le clair programme de l'organisation sociale qui naîtra de la révolution ouvrière: le socialisme et le communisme.

La position de la gauche marxiste radicale, c'est-à-dire des seuls marxistes ayant droit à ce qualificatif (qu'il soit justifié ou pas de tirer ces désignations de noms de personnes) a toujours été celle-ci: ce qui, dans l'œuvre de Marx, vient au premier plan, pour le dire crûment et hors de toute équivoque, c'est la description des caractères de la société communiste.

La vieille objection qui a trait à l'antithèse entre socialisme utopique et socialisme scientifique et qui est une des expressions correctes de la force originelle du marxisme, est ici utilisée à tort.

L'utopisme consiste à «proposer», à partir d'une construction élaborée dans la tête de l'auteur et dictée par une prétendue rationalité, une forme nouvelle de la société qui devrait être mise en œuvre grâce à l'adhésion des autres hommes pensants à la diffusion de ces sages propositions, ou bien, dans sa version la plus dégradée, grâce à une décision des pouvoirs et des gouvernements existants.

Le socialisme scientifique n'est - sinon pour les ex-socialistes embourgeoisés jusqu'à la moelle - ni l'indifférence aux caractéristiques de la société future, ni le silence sur leur capacité «discriminante» par rapport à la présente forme sociale, ni la limitation à l'étude descriptive des lois de cette forme, l'actuelle économie capitaliste. Le socialisme scientifique consiste à prévoir, non pas selon des plans rationnels, ni des préférences sentimentales ou morales, le déroulement des phénomènes de la forme sociale bourgeoise aussi bien que les processus historiques qu'elle accomplira, ainsi que la nouvelle dynamique des forces économiques, toute différente, qui non seulement leur succédera mais s'opposera à eux, dans la dialectique de la recherche doctrinale et du combat révolutionnaire.

C'est en cessant de soumettre ces transitions à la condition nécessaire d'avoir pénétré toutes les têtes ou même la plupart, et en donnant la solution exacte au problème classe révolutionnaire - parti révolutionnaire, qui a nom: dictature, c'est seulement ainsi que meurt l'utopisme et, avec lui, son demi-frère difforme: le social-démocratisme!

Cela, notre école historique depuis bien des décennies et, actuellement, depuis plusieurs années, notre petite organisation de travail l'ont démontré dans un effort assidu, en s'aidant de citations organiques et dialectiques (et non livresques, ou pis transmises de bouche à oreille) des textes marxistes classiques, anciens et récents, et tout spécialement du «Capital» lui-même que tous, jusqu'à l'épouvantable et «athéorique» Joseph Staline, avilissent et traitent de froide économie descriptive alors qu'y dominent, de la première à la dernière page, le cri révolutionnaire et le but de la Révolution sculpté à la Michel-Ange. Il s'agit de le lire comme il doit l'être, c'est-à-dire en le vivant et en combattant à chaque pas les formes bourgeoises réelles et idéelles qu'il attaque impitoyablement et sans relâche.

Faire œuvre de science descriptive signifie qu'on enregistre les faits considérés en un tableau statique, éternel et immuable; faire œuvre de dialectique, de programme révolutionnaire, signifie qu'on tire des faits la science de leur inépuisable dynamique.

Poussés par le fait que la description marxiste du capitalisme est inséparable du calcul de l'orbite qu'il décrit dans l'histoire, les économistes bourgeois se sont livrés, un siècle durant, à la publication de descriptions diverses et contradictoires d'où ressortirait, en guise de lois «scientifiques», la possibilité d'une vie durable voire éternelle de la forme-capital, id est (2) de la forme-marché.

L'infériorité de ces multiples tentatives réside dans les acrobaties, souvent remarquables, qu'elles accomplissent pour déchiffrer les phénomènes propres au capitalisme contemporain, c'est-à-dire au capitalisme achevé; mais elles ne savent ni ne pourraient répondre à cette part immense de la construction marxiste qui démontre comment le capitalisme - c'est-à-dire le capital - est né, s'est historiquement formé et s'est substitué aux formes antérieures d'organisation sociale.

Le petit jeu habituel sur les «indices» fournis par la statistique courante - auquel les Russes ont mordu si vite et si complètement - suppose, dans tous les calculs et formules erronés, une falsification majeure selon laquelle marché et capital auraient toujours existé depuis la création du monde.

Quant à Marx, au contraire, il revient, à chaque démonstration et à chaque chapitre, sur l'origine historique des formes traitées: que ce soit dans les chapitres classiques du début du livre I, achevé, ou dans les parties conservées des deuxième et troisième livres. Chaque fois qu'il énonce que les caractères de la production capitaliste ne sont pas originels («naturels») mais acquis, il démontre - explicitement, des dizaines de fois et implicitement, des centaines - que ces caractères sont caducs et que l'histoire verra disparaître la forme-capital.

Les études préparatoires au «Capital»
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Lors de la réunion, furent largement utilisés les matériaux de l'œuvre posthume de Marx éditée par l'Institut soviétique et rassemblant les premières versions de ses travaux, antérieures même à la «Contribution à la Critique de l'Economie politique», éditée en 1859 dans une rédaction définitive de l'auteur avant d'être incorporée aux premiers chapitres du livre I, paru en 1867.

Le groupe de Paris a fourni la traduction de passages très importants à partir du texte allemand. Ce dernier, imprimé à Berlin en 1953 d'après l'édition faite à Moscou en 1939-41 sous le titre de «Grundrisse», (3) reproduit fidèlement les cahiers manuscrits rédigés de la main de Marx en 1857-58 et formant le première ébauche de l'œuvre en préparation dont une partie seulement prit la forme de la publication légale de 1859. Quant au reste de l'ouvrage - dont le titre a été donné par les éditeurs et non par l'auteur - on y trouve les versions primitives des parties les plus diverses du «Capital» et même des développements qui n'y ont pas trouvé place et se trouvent dispersés dans l'ensemble de l'œuvre de Marx.

Quelques remarques de caractère organisationnel suffiront à mettre en relief l'immense importance de ce texte de jeunesse (mais bien postérieur tant au «Manifeste communiste» qu'à l'«Anti-Proudhon», c'est-à-dire d'une époque où la théorie économico-sociale avait déjà acquis sa forme définitive dans l'esprit de Marx comme, un siècle plus tard exactement, dans celui des rédacteurs de nos modestes travaux). Dans cette ébauche, Marx écrit sans s'imposer de limitations d'ordre éditorial et n'a, par conséquent, aucun motif de travestir (en s'en remettant à une lecture particulièrement avisée et clairvoyante) une partie de sa pensée. Mais quand il pensa à la version définitive, prête pour l'impression, et ayant toujours nourri le projet de publier en Allemagne et dans la langue d'origine, il fut contraint, y compris par les graves difficultés économiques qui ne lui laissèrent jamais de répit, de tenir compte de la censure, alors rigoureuse. Il rendit donc moins explicites, sans jamais rien sacrifier sur le plan scientifique, les passages politiques et d'agitation. D'autre part, ayant travaillé sérieusement sur les économistes orthodoxes, il comptait que son œuvre scientifique atteignît aussi, outre les ouvriers et les camarades fidèles, les adversaires doctrinaux qui, sans aucun doute, n'étaient pas, il y a un siècle, les méprisables arrivistes et vendus d'aujourd'hui. Dans un premier temps, il laissa donc penser qu'il s'agissait d'une étude scientifique, au sens neutre et même décent du terme; ce qui ne l'empêcha pas d'écrire les innombrables pages de feu qu'il est donné de lire à qui fait de ce livre non pas quelque chose à enfermer dans une bibliothèque, mais de quoi alimenter une vie de lutte, et à qui sait voir dans ces pages l'annonce des tempêtes qui suivirent bien des décennies plus tard et qui suivront encore.

Ces pages de l'ébauche, torrent qui charrie des matériaux non encore polis, des mots de toutes les langues, des notes inachevées et lacunaires, sont donc précieuses car propres à confirmer irrévocablement ce que nous, nos camarades de parti et d'école, avons lu depuis un demi-siècle dans les textes «officiels» et affirmé sans l'ombre d'un doute des centaines de fois, disposant ainsi d'un matériel à l'intention de tous les hésitants, de tous les ennemis, éloignés et parfois proches, que nous pouvons enfin faire battre en retraite au moyen d'énoncés originaux (même s'ils ont été passés au crible d'une organisation manipulée par des adeptes de toutes les révisions), obstinés, clairs et évidents à crever les yeux. (4)

Premières capitulations de l'ennemi idéologique
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Nous ne tarderons pas à puiser dans le gisement dont il a été question. Cette fois nous y mettrons à jour la veine maîtresse; nous verrons comment une réponse anticipée y avait déjà été donnée à toutes les critiques des savants venus «après», et en tirerons confirmation de la thèse énoncée en d'autres réunions (Asti, Milan, etc…) suivant laquelle les théories des «dépasseurs» de Marx sont des resucées de très anciennes positions dont Marx lui-même avait déjà triomphé.

Nous voulons montrer que dans les versions d'économistes et instituts de recherche économique totalement voués à la défense et à l'apologie du capitalisme, dans la terminologie et la présentation mêmes des phénomènes économiques de la société actuelle, on adopte de plus en plus largement non seulement des formulations, mais encore des méthodes de calcul qui, à l'origine, ont été établies dans le cadre de l'économie de Marx.

On a montré, à la réunion, un intéressant fascicule-étrenne (c'en est une pour les milliardaires) de la revue capitaliste américaine Fortune. Son titre en lettres à gros caractères est Fortune 500. Qui sont ces 500? Ce sont les 500 plus grandes entreprises capitalistes des Etats-Unis rangées, cette année comme les précédentes, dans l'ordre d'importance relative de leur capital.

Nous nous sommes bien souvent fatigués à convaincre jusqu'à de vieux marxistes confirmés que, pour nous, le capital ne se mesure pas à l'importance des moyens de production, c'est-à-dire à la valeur des machines, outillages, ateliers, provisions de matières premières semi-ouvrées ou de produits invendus (stocks, inventaires, marchandises en magasins). Le capital est, pour nous, la somme des marchandises vendues durant un cycle (une année solaire), le total des produits ouvrés de l'année. Et quand nous cherchons le taux de profit de ce capital, nous le mettons en rapport avec le bénéfice d'entreprise qui, dans notre terminologie, est la «survaleur» (5). C'est-à-dire en rapport non pas avec la valeur des installations dont l'entreprise est propriétaire, mais précisément avec la valeur de marché des produits, le volume des ventes, ce qu'on nomme en Italie, comme nous l'avons dit si souvent, fatturato (6).

Le tableau des 500 monstres contient en effet les données suivantes: nom et siège de la société; «sales» (7), soit ventes ou chiffre d'affaires; «assets»7, autrement dit avoirs patrimoniaux, donc valeur des locaux et machines; classement en fonction de ce dernier chiffre, tandis que le classement de base se fait en fonction des sales; profits nets; capital-actions (au taux boursier); nombre d'actionnaires; nombre d'employés; taux de profit en pourcentage des ventes; taux de profit en pourcentage du capital-actions.

Le taux de profit en pourcentage des assets, c'est-à-dire de la valeur patrimoniale des installations, n'apparaît même pas.

Disons, pour fixer les idées, que le chef de file est la General Motors de Detroit, la plus grande entreprise d'automobiles que, dans le Dialogue (8), nous comparons à notre Fiat. En 1956, les ventes ont été de 10 796 millions de dollars, soit presque 11 milliards, ou environ 6 750 milliards de lires italiennes. Toujours pour 1956, l'équivalent de 20 Fiat!

Les effectifs se sont élevés à 600 000 - environ 75 000 à la Fiat - soit l'équivalent de 8 Fiat. Répétons que la productivité se maintient, en temps de travail, sinon en frais salariaux (nous n'avons pas cette donnée) à deux fois et demi celle de notre plus grande entreprise.

Le profit net a été de 847 millions de dollars, soit, par rapport au chiffre des ventes, de 7,9%. Le capital-actions étant seulement de 4 581 millions de dollars, le taux de profit, par rapport à lui, s'élève à 18,5%.

La valeur des installations, ou assets, est de 7 400 millions, soit plus que le capital-actions, mais bien moins que les sales, ou ventes.

L'absence des frais en salaires et traitements nous empêche de calculer, comme pour la Fiat, le capital variable et le taux de survaleur. La gêne serait plus grande si manquait le chiffre des investissements en capital additionnel prélevés avant distribution du profit net indiqué, mais assurément importants, y compris pour l'année 1957. Nous voyons une fois de plus que le taux de survaleur peut très bien être élevé et le taux de profit tendre à baisser.

Il est remarquable que les organes capitalistes eux-mêmes ne prennent pas en compte le capital fixe, mais seulement celui qui circule et est transféré à la masse du produit; ce qui contraste étrangement avec la thèse des différentes écoles de l'économie moderne (Keynes, école du bien-être ou welfare) qui veulent introduire, à titre de facteur de production de survaleur (pour les dits organes, croissance du revenu national), à côté du facteur humain - le travail vivant de Marx - celui de la richesse déjà créée, ou capital fixe - le travail mort de Marx. Et c'est une autre capitulation idéologique lorsque, dans le calcul du revenu national, somme fallacieuse des gains capitalistes et des rémunérations du travail, on parle de «valeur ajoutée durant l'année de travail», obtenue en soustrayant de la valeur de la production (capital final chez Marx) celle des matières premières et auxiliaires ainsi que celle du renouvellement des installations pour cause d'usure annuelle (le capital constant de Marx). Dans ce cas, il ne reste plus que la somme du capital variable et de la survaleur-profit; or, admettre que tout cela a été «ajouté par le travail», c'est admettre avec Marx que la richesse morte, qu'elle soit personnelle ou nationale, n'engendre aucun accroissement, incrément ou différentielle de valeur, mais tout au plus conserve celle qui s'y trouvait sous forme congelée; tandis que c'est du cycle qu'accomplit le seul travail humain que résultent les accroissements de capital, de valeur et de richesse.

Claires positions de Marx
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Eclairons d'une seule citation de Marx le fait que lui et nous n'inscrivons, ni dans les comptes ni au bilan, le capital-installations, la richesse morte, posant par là déjà que celle-ci doit être à disposition de la société active et non monopole de la classe privilégiée qui en use afin de jouir du travail d'autrui. Il y a déjà, dans ce passage élémentaire sur le plan arithmétique, la critique intégrale de la société bourgeoise et la prévision de sa disparition.

Livre I, chapitre 7, 1er paragraphe. Après avoir donné un exemple où 410 livres de capital constant s'ajoutent à 90 livres de salaire et 90 de survaleur, totalisant 590 livres de produit, Marx poursuit:

«Ce qui est comparé à la valeur du produit est la valeur des facteurs de production consommés au cours de sa formation. Or nous avons vu que la part du capital constant utilisé, consistant en moyens de travail, ne cède au produit qu'une portion de sa valeur, tandis qu'une autre continue d'exister sous son ancienne forme. Puisque cette dernière ne joue aucun rôle dans la formation de valeur, on en fera abstraction ici. L'intégrer dans le calcul ne changerait rien. Supposons que c = 410 consiste en 312 de matières premières, 44 de matières auxiliaires et 54 d'outillage s'usant au cours du procès, mais que la valeur de l'outillage effectivement utilisé s'élève à 1054 . Nous ne comptons comme avance génératrice de la valeur du produit que la valeur de 54 que perd l'outillage du fait de son fonctionnement et qu'il transmet donc au produit. Si nous prenions aussi en compte les 1000 qui continuent d'exister sous leur forme première, en tant que machine à vapeur etc., nous devrions les prendre en compte des deux côtés, du côté de la valeur avancée et du côté de la valeur du produit, obtenant ainsi respectivement 1500 et 1590 . La différence, la survaleur, serait après comme avant de 90 . Par capital constant avancé pour la production de valeur, nous ne comprenons donc jamais, à moins que le contexte n'indique clairement le contraire, que la valeur des moyens de production consommés dans la production (9)

Et ici Marx fait remarquer que Malthus lui-même a admis ce point lorsqu'il dit dans ses «Principes d'économie politique»: «Si nous comptons la valeur du capital fixe utilisé comme part du capital avancé, c'est, à la fin de l'année, la valeur restante de ce capital qu'il nous faut compter comme part du revenu annuel.» (10)

Il importe que ce point soit entré dans la tête de «Fortune Directory» et dans celle … des communistes marxistes, puisque Keynes, Spengler et consorts prétendent que même la propriété fixe et le capital-argent «auraient droit» à des fractions de l'actif de la production sociale. C'est aussi ce que soutenait déjà Malthus en ce qui concerne la propriété foncière. Depuis près de 150 ans, les choses en sont restées là.

Le lien entre travail et valeur
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A ce passage de l'édition universellement connue et «officielle», nous en joignons un autre qui suffit à faire comprendre un autre point sur lequel on se méprend implicitement et souvent sans s'en apercevoir.

Le point final de l'anatomie que fait Marx de la production bourgeoise étant la théorie de la survaleur, beaucoup pensent que pour tout régler, il suffirait de dire: tout le revenu social est de la survaleur; si maintenant nous la distribuons entre les seuls travailleurs, le communisme intégral est bel et bien construit.

Une autre formulation de la même bévue peut être la suivante: Marx a démontré la validité de la loi de la valeur, à savoir que la valeur à laquelle, en moyenne, une marchandise est échangée, dépend du travail social requis pour la produire. Mais il a aussi démontré que, malgré tous ces contrats équitables, le vendeur de force de travail, le prolétaire, reçoit beaucoup moins qu'il n'a fourni. Alors, le socialisme serait là lorsqu'on paierait la force de travail à sa véritable valeur, et ainsi se trouverait «abolie» l'extorsion de survaleur que subit l'ouvrier.

Marx a montré bien des fois que ceci n'est que stupide immédiatisme, et dernièrement nous l'avons développé à propos de la «Critique du Programme de Gotha». Cette thèse insipide en vaut une autre formulée par Staline: la loi de la valeur est en vigueur sous le socialisme.

La thèse correcte est que, sous le socialisme, le travail n'a pas de valeur et qu'on ne le paie pas. Pour aucune «marchandise», la valeur n'est déduite du travail, et à plus forte raison pour la force de travail humaine. Ce qui subsiste, en un paradoxe apparent, c'est la survaleur, autrement dit le don du travail; le paiement du travail disparaît, expression millénaire de servitude et d'abjection.

Laissons à nouveau parler le texte officiel et reconnu de Marx.

Livre II, chapitre 1, Le cycle du capital-argent: «Argent - Travail: ce moment est généralement considéré comme caractéristique du mode de production capitaliste. Non toutefois pour la raison que nous avons indiquée, à savoir que l'achat de la force de travail est un contrat d'achat dans lequel on stipule la livraison d'un quantum de travail supérieur à ce qui est nécessaire au remplacement du prix de la force de travail, soit du salaire du travail; dans lequel on stipule donc la livraison de surtravail, condition fondamentale pour capitaliser la valeur avancée, ou, ce qui revient au même, pour produire de la survaleur. [Non, la raison n'est pas du tout celle-ci, mais…] … au contraire en vertu de sa forme, parce que, sous la forme du salaire, on achète du travail contre de l'argent et que ceci passe pour la caractéristique de l'économie monétaire.»

«Ce qui est caractéristique, ce n'est pas que la marchandise force de travail soit vénale, mais que la force de travail se manifeste comme marchandise.» (11)

Le socialisme ne consiste pas à substituer un contrat «juste» à l'actuel contrat salarial «injuste». Il consiste à abolir le rapport travail-monnaie. Le salaire ne doit pas être augmenté mais supprimé. Et ceci ne sera possible que lorsque la transaction monétaire aura disparu non seulement entre monnaie et force de travail, mais surtout - et même avant tout (voir le rapport de Pentecôte sur la «Critique de Gotha» de Marx) (12) entre une marchandise et une autre, quelles qu'elles soient.

Lorsque règne l'échange entre équivalents et que la valeur se mesure au travail, on patauge en plein marais capitaliste. Le marxisme admet ces lois puisqu'il explique et décrit la société bourgeoise, et à chaque pas il met en avant le programme de la société qui suivra son démantèlement et dans laquelle l'échange mercantile et monétaire, la forme salariale, la loi de la valeur-travail, seront rangés, comme Engels l'a dit de l'Etat, au musée des vieilleries.

Toute la puissance de la dialectique révolutionnaire jaillit toute entière à la lecture du texte plus ancien de Marx parce que l'Homme social, esclave sous le Capital, s'y redresse en rompant le cercle de la loi de la valeur; et la richesse morte - l'actuel capital fixe - emplie d'une vie nouvelle dont les racines puisent dans les générations passées et dans la malédiction même pesant sur les esclaves et serfs d'alors, cette richesse morte qui, dans la société de classe, ne crée pas de valeur mais donne capacité d'en extorquer, sera à disposition de l'espèce humaine, source inépuisable de bien-être et de joie profonde.

Les lois scientifiques de la nouvelle société s'opposent à celles de l'actuelle en un contraste irréductible et en sont la négation terme à terme: nous revendiquons la compréhension des lois véritables et non fictives de la dynamique productive du Capital, non parce que ces lois devraient survivre, mais parce que cette claire compréhension est l'arme suprême pour détruire l'infâme machine sociale bourgeoise. Il faut étudier à fond la structure et le mouvement d'une machine qu'on veut faire sauter, au moment choisi par l'Histoire, et dont on veut déblayer les sinistres débris.

Le mythe de l'automatisation
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Ces dernières années, du fait surtout des progrès techniques de l'industrie américaine qui tolère plus aisément un renouvellement rapide des installations fixes, même non encore obsolètes sur le plan productif et donc coûteuses, on s'est mis à parler de plus en plus d'automatisme dans la production sous le joli nom d'automatisation. Il a semblé qu'une des grandes nouveautés de notre second après-guerre a été le remplacement à un rythme irrésistible du travail de l'homme par l'action d'automates mécaniques privés de vie et de pensée, se dirigeant, se réglant et se guidant eux-mêmes. Un problème social a surgi comme s'il était nouveau et original: la réduction drastique des effectifs industriels et le chômage élevé et prévisible qui en naîtrait, interdisant à de grandes masses humaines de gagner de l'argent et donc de le dépenser, y compris pour acheter l'énorme quantité de produits déversés par les équipements inanimés d'usines presque désertes, mais tournant sans arrêt et vomissant leurs produits sur le marché.

Un même désarroi a saisi les économistes du capitalisme comme ceux de la bande adverse, du faux socialisme russe. A égale distance de la science révolutionnaire marxiste, ils ignoraient qu'il s'agissait avant tout d'un problème déjà posé, et donc déjà résolu, de manière magistrale et bien différente des méthodes insipides de l' «entendement» bourgeois. Dans le jargon de la société décadente, un problème est un ennui quelconque, une nouvelle «tuile» dans le train-train quotidien, qu'il faut esquiver et écarter avec un tas de lieux communs, de sorte qu'après s'en être libéré sans troubler ses petites affaires, on puisse le prétendre «résolu».

Cette fois, les capitalistes s'en sont mieux tirés en mettant en avant la sacro-sainte «diminution des coûts de production», qui serait le salut de la société mécanico-scientifique, apte, selon leurs formules mensongères, à élever le niveau de vie moyen, rêvant d'apaiser ainsi tout conflit de classes.

Il sera facile de les faire taire, eux et leur stupide émulation-poursuite du «plein emploi» à la soviétique, et de pousser à l'absurde leur doctrine de démocratisation du capital. Depuis des siècles, une démocratie économico-juridique est une absurdité historique: la seule forme qui pourrait abstraitement y correspondre est celle de la micro-entreprise productive avec la répartition des instruments de production entre les travailleurs individuels. Canaillerie entre toutes.

Mais ceux qui ont éprouvé le plus d'embarras face à la perspective d'une production totalitairement automatisée sont les innombrables marxistes de petite envergure qui abondent même parmi les troupes peu fournies de ceux qui ne sont liés ni au stalinisme ni au post-stalinisme. Comment ferons-nous, se sont dit ces braves gens, pour affirmer que toute la valeur ajoutée par la société, à chaque cycle de ses équipements, provient du travail des salariés quand la production n'exigera plus ni travail ni effort non seulement musculaire mais même intellectuel, vu que les machines seront pourvues d'appareils qui se débrouilleront seuls pour tout calculer et prévoir? C'en sera fini, alors, de la loi du travail créateur de valeur, de la doctrine de la survaleur et de toute notre critique de l'économie et de la forme de production capitalistes.

Or, le fait est que nous attendions ce phénomène depuis un siècle, bien que les immédiatistes - ceux qui font coïncider prosaïquement l'extraction quotidienne de survaleur subie par l'ouvrier individuel, antagonisme comptable enfermé dans une enveloppe de paye, avec le heurt entre deux époques, deux formes de production, deux mondes, heurt ayant bien, avec cet épisode pécuniaire, un lien logique, mais dialectiquement médiatisé par des transitions révolutionnaires portant sur des antithèses de tout autre ampleur, sur des arcs immenses de temps, d'espace et de modes de production - que les immédiatistes, donc, se soient condamnés à n'y rien comprendre et à se mettre à la traîne des philosophies de l'exploitation et de l'autonomie de l'exécutant par rapport au dirigeant.

Au pilon les lois de la valeur, de l'échange d'équivalents et de la survaleur: en même temps qu'elles, c'est la forme bourgeoise de production elle-même qui sombre dans le néant. Les premières seront en vigueur tant que durera la seconde; lorsque science et technologie, pourtant monopole de classe séculaire, les enfreindront, ce ne sera que le suprême exemple de la révolte des forces productives contre des formes condamnées à s'effondrer.

Cette doctrine de l'automatisation de la production se ramène à toute notre déduction de la nécessité du communisme, fondée sur les phénomènes du capitalisme. Nous l'extrairons du texte original de Marx, déjà cité, mais en elle-même, elle est claire depuis longtemps.

Procès de travail et machinisme
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Nous pourrions tirer toute notre démonstration du texte «officiel» du «Capital» en citant les chapitres sur Le travailleur parcellaire et son outillage et sur La manufacture et la grande industrie mécanique (thème traité à la réunion de Rome (13) du 5 juillet 1952), mais le texte dont nous disposons maintenant est particulièrement expressif et sans souci de retenue dans la démonstration du lien étroit entre la dynamique interne du capitalisme existant et son renversement révolutionnaire provoqué non par le fait qu'il serait «trop exploiteur», mais par la nécessaire et violente genèse d'une forme qui le nie frontalement et en inverse toutes les caractéristiques.

Afin d'éviter des malentendus liés à l'insanité habituelle selon laquelle le marxisme serait une doctrine «en constante évolution» et les textes d'époques différentes des élaborations promises au démenti (!) ou au remplacement par d'autres, il est bon de montrer que, dans les mille pages en question, l'ébauche suit la même ligne que celle du «Capital» et que les mêmes théories, tant du point de vue de la substance que de la forme, y sont exposées avec la même terminologie rigoureuse, les mêmes expressions mathématiques et les mêmes développements figurant dans les livres II et III du «Capital» rassemblés par Engels. Il serait facile de citer de nombreuses pages tirées du chapitre Du Capital (qui a les mêmes sections que l'œuvre publiée par la suite: Procès de production du Capital, Procès de circulation du Capital, Le Capital porteur de fruits, Transformation de la survaleur en profit, appendice sur l'Histoire des doctrines économiques), où la même expression concernant les trois composantes du capital circulant (constant + variable + survaleur = produit total) est donnée successivement sous forme verbale, arithmétique et algébrique.

L'extrait portant sur la production automatique est donc «valide» non seulement pour la pensée marxiste de 1857, mais aussi pour celle de Marx jusqu'à sa mort et pour celle des marxistes jusqu'en 1957 et au-delà.

Nous commençons à la page 584 de l'édition en langue allemande de Moscou (14):

«Une fois intégré dans le procès de production du Capital, le moyen de travail passe […] par différentes métamorphoses, dont la dernière est la Machine, ou plutôt un Système de Machinerie automatique […]».

(Accordons-nous avec le lecteur: nous nous réservons le droit de faire nos commentaires, mais les soulignements sont toujours ceux du texte original (15) et nous préférons souvent adopter l'usage allemand des majuscules pour les substantifs).

Le texte poursuit: «[…] (Système de Machinerie; l'automatisme n'est que la Forme la plus achevée et la plus adéquate de celle-ci et lui seul la transforme en un Système), Système actionné par un Automate, Force motrice qui se meut d'elle-même; Automate composé de multiples organes, tant mécaniques qu'intelligents, de sorte que les Ouvriers eux-mêmes ne sont plus déterminés que comme étant ses Membres doués de conscience. Dans la Machine, et plus encore dans la Machinerie en tant que Système automatique, le Moyen de Travail est transformé quant à sa Valeur d'usage, c'est-à-dire quant à son Existence matérielle, en un Etre adéquat au Capital fixe (16) et au Capital en général, et la Forme sous laquelle il a été intégré comme Moyen de Travail immédiat dans le Procès de Production du Capital est surmontée en une Forme posée par le Capital lui-même et lui étant conforme.»

L'auteur établit ici que l'instrument de travail devenu capital fixe a totalement perdu le caractère qu'il avait dans la production immédiate (ou parcellaire, à laquelle prétendraient revenir ceux que nous appelons de ce fait immédiatistes et réactionnaires).

«La differentia specifica (17) de la machine n'est nullement, comme dans le cas du moyen de travail, de servir de médiation à l'activité de l'ouvrier portant sur l'objet; au contraire, cette activité est ainsi posée qu'elle ne sert plus que de médiation au travail de la machine, à son action sur le matériau brut, les surveillant et les préservant de tout incident.»

Nous ne pouvons nous priver de l'éloquence de ce passage, signalant à cette occasion la peine que nous inspirent tous ceux qui répandent des balivernes du genre: En raison du phénomène moderne de l'automatisme, toutes les positions marxistes sont «à revoir»!

«Ce n'est pas comme pour l'Instrument auquel l'Ouvrier-Organe insuffle vie par sa Dextérité et son activité et dont le maniement dépend, par conséquent, de sa virtuosité. La Machine, qui possède dextérité et force à la place de l'Ouvrier, est elle-même, au contraire, le Virtuose qui possède, dans les lois mécaniques à l'œuvre en son sein, une âme en propre et consomme, pour l'entretien de son incessant mouvement autonome, du charbon, de l'huile, etc. (Matières instrumentales (18)), de même que l'ouvrier consomme des aliments. C'est l'activité de l'Ouvrier, réduite à une simple abstraction d'activité, qui est déterminée et réglée sous tous ses aspects par le mouvement de la machinerie, et non l'inverse.»

Et ici attention: «La Science, qui contraint les membres sans vie de la machine, de par son agencement, à agir, en tant qu'Automate, de la manière voulue, n'existe pas dans la conscience de l'Ouvrier, mais agit sur lui, par l'entremise de la Machine, comme une Puissance qui lui est étrangère, Puissance de la Machine elle-même.»

Ces lignes ont été écrites il y a maintenant un siècle, c'est-à-dire à un moment où les «idées du XVIIIème siècle» dont parle Marx dans l'introduction exerçaient sur le monde un immense pouvoir de suggestion et constituaient, en tout état de cause, une étape historique indéniable, menacée encore par les restaurations; qu'ils méditent sur elles, ceux qui aujourd'hui se prosternent en adoration devant la Science en général, y convient les ouvriers et instillent en eux une crainte révérencielle à son égard, oubliant qu'elle est avant tout Science et suprématie technologique, monopole d'une minorité spoliatrice; oubliant en outre que, tant que les rapports de production demeurent mercantiles, monétaires et salariaux, tout le Système de la «machinerie automatique» est un monstre qui écrase sous son poids une humanité esclave et malheureuse, un monstre qui domine tout le tableau de la société actuelle dressé par Marx: le Capital lui-même, dépersonnalisé, voire «déclassé», comme nous l'avons fréquemment conclu en réponse au délire suivant lequel la Classe ennemie, la Bourgeoisie, se serait évanouie sur un tiers de la planète.

L'alliance Ricardo - Marx
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L'antithèse représentée par le marxisme est ici évidente. Toute valeur disponible dans la société capitaliste est le résultat de travail humain. En supposant que nous sommes dans une économie totalement capitaliste, toute valeur est capital, et sous cette dénomination historique nous désignons l'ensemble de la «richesse» d'une société bourgeoise, catégorie autour de laquelle commencèrent à travailler les économistes classiques du nouveau régime. Toute richesse, dirent-ils, n'en est une qu'en tant qu'elle est capital et n'a de valeur qu'en tant qu'accumulation de travail humain.

A l'aube de la société bourgeoise moderne, une alliance «scientifique» (ou, si l'on veut, idéologique) temporaire eut lieu entre la science économique bourgeoise alors nouvelle, vierge, révolutionnaire, et l'économie théorique embryonnaire liée à la nouvelle classe prolétarienne qui faisait son entrée dans l'histoire sur les pas de la bourgeoisie. A ce tournant de l'histoire, les deux idéologies avaient un ennemi commun, à savoir l'idéologie sociale des «anciens régimes» (19) issus des stades de production qui précédèrent la manufacture capitaliste et sa forme suprême, l'industrie mécanisée. Les descriptions pré-industrielles des physiocrates comme le fameux Tableau de Quesnay (cf. notre série sur «La question agraire» (20)), situent la source de la richesse dans la seule nature (physis en grec) ou tout au plus dans la rencontre entre travail humain et puissance naturelle: la culture de la terre.

D'après le Tableau, on ne peut attendre d'accroissement de richesse que du développement de l'agriculture: propriétaires fonciers et travailleurs de la glèbe sont désignés comme classes productives. Quesnay réunit en une seule classe, dite des improductifs, ceux qui, alors, étaient en effet, socialement et politiquement, les alliés de la Grande Révolution: industriels et ouvriers. Lors de toute production de marchandises inorganiques, la valeur et la richesse circulaient sans fournir d'incrément ni de rente; à la fin du cycle, on retrouvait autant de richesse monétaire qu'on y en avait injecté.

Bourgeois et prolétaires, avant de s'affronter sur la provenance des incréments de richesse, attaquèrent ensemble la conception physiocratique et, à juste raison, firent naître valeur, richesse et, pour l'époque moderne, capital, de la seule manufacture ou, à la campagne, de l'entreprise agro-industrielle comprenant le fermier bourgeois et le salarié rural. Ils accusèrent le rentier du sol de ne faire que prélever arbitrairement une partie du surtravail engendré dans l'entreprise bourgeoise.

L'école de Ricardo et celle de Marx ont une position identique à l'égard des mercantilistes qui, à l'aube des formes capitalistes, théorisèrent que la croissance de la richesse générale trouvait sa source non pas dans la production rurale ou manufacturière, mais bien dans l'échange des marchandises sur le marché intérieur et surtout international où de gros profits étaient engendrés, comme cela semblait avoir été le cas aux siècles du colonialisme et des guerres commerciales. C'est également en s'opposant à eux que la riposte de Ricardo et des siens rencontre la ligne de Marx: contre les mercantilistes, il faut déclarer improductifs l'échange et la circulation, de même que la propriété foncière contre les physiocrates.

Comme dans l'histoire des luttes de classes, la guerre doctrinale entre l'économie classique bourgeoise et l'économie marxiste surgit dialectiquement sous forme d'alliance: du côté capitaliste, on pensait perpétuer la solidarité des salariés avec le capital d'entreprise; du côté marxiste, on savait au début que la solidarité n'était qu'occasionnelle et l'antagonisme défini, dès lors, pour toute la durée de son cours historique inéluctable. Marx défendit les thèses et les lois de Ricardo: valeur naissant du seul travail, augmentation de valeur, de richesse et de capital naissant de la survaleur, équivalence de toutes les marchandises dans l'échange général. Mais Ricardo, en homme des Lumières du XVIIIème siècle, soutenait que ces lois étaient l'«ordre naturel de la société humaine» enfin trouvé, tandis que Marx savait et démontra une fois pour toutes qu'il s'agissait des lois d'une grande phase historique de transition, celle du mode de production capitaliste qui, de même qu'il avait eu un commencement, aurait une fin, et que les lois de l'économie future seraient bien différentes. Marx affirmait les caractères réels de la société capitaliste industrielle dans ses «différences spécifiques» par rapport aux prises de parti réactionnaires. Ricardo soutenait qu'ils étaient l'idéal humain immuable de l'ordre économique; il ne pouvait se rendre compte que s'y dessinait un second alignement de forces antagonistes, celui qui allait suivre, entre bourgeois et prolétaires, entre capitalistes et communistes.

Il est vain de se dire marxiste si l'on ne comprend pas cette thèse double suivant laquelle l'exacte conformité des lois de l'échange, de la valeur et de la survaleur aux phénomènes de l'époque et du monde bourgeois signifie la coïncidence immédiate de la victoire du programme prolétarien et communiste et de l'effondrement des lois spécifiques d'une production et d'une économie transitoires.

Travail objectivé et travail vivant
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Une fois que toute la richesse de la société a revêtu la forme-capital, les économistes de l'école classique de Ricardo admettent que le capital peut s'accroître, phénomène qui est à la base de toutes les sociétés modernes, par un apport de travail qui n'a été qu'en partie consommé, allant jusqu'à affirmer qu'une telle renonciation à consommer, ou abstinence, pouvait aussi être pratiquée par des représentants de la classe des entrepreneurs.

On trouve déjà chez eux la nette distinction entre capital fixe et capital circulant, et, sur ce point, Marx a étudié en profondeur toutes les idées du XIXème siècle et d'avant. On peut bien affirmer avec les dits économistes que, dans la production, entrent en jeu aussi bien le Capital Fixe que le Capital Circulant, dans la mesure où il s'agit de production de marchandises. Mais à partir du moment où il est question d'augmenter celle-ci, ne fût-ce que du fait de l'augmentation de population, on entre dans le procès de production du capital, entièrement élucidé, pour la première fois, dans la construction théorique de Marx. Marx dit à ce moment que le capital fixe ne produit pas de capital (ou valeur) additionnel, celui-ci résultant du seul capital circulant et plus précisément de la partie variable de ce dernier, celle réservée, à chaque cycle, à l'acquisition de force de travail.

Du point de vue de leur origine, tout le capital et la valeur sont du travail humain. Mais seule la partie du capital circulant que nous définissons comme variable est travail en acte, travail vivant.

Nous savons que le capital constant circule en prenant, en alternance, la forme monétaire au cours du cycle d'acquisition des matières premières ou auxiliaires et de renouvellement de la partie usée des installations fixes, puis à nouveau lors du prélèvement sur le prix de vente des produits. Mais seul le capital-travail, la dépense en salaires, entre dans la circulation contre une somme d'argent et en sort grossi de la survaleur. Cette partie du capital est le travail actif, fécond, vif ou vivant, tant parce qu'il est l'œuvre du facteur vivant de la production, l'homme, que parce que se multiplier et engendrer caractérise ce qui vit.

Le capital constant qui circule et le capital fixe qui lui aussi est constant d'un point de vue quantitatif, mais ne circule pas en cycles successifs (il le fait plutôt en une seule fois lors de la mise en place des installations et des machines), ne cessent pas tous deux d'être valeur, laquelle, sans pouvoir engendrer de valeur nouvelle, provient et naît aussi d'un travail des cycles antérieurs. C'est pourquoi Marx le nomme habituellement travail mort, gelé, et, dans le passage en question, travail objectivé (ailleurs: matérialisé), vergegenständlichte Arbeit. En allemand, Gegenstand signifie Objet, ce qui fait face au (gegen) sujet. (21)

Nous lisons, chez Marx, le roman du travail objectivé.

En accord avec Ricardo et en dépit des économistes de son temps, que lui et Marx mettent mal en point, et de ceux du nôtre qui, à nouveau, défendent vainement des causes perdues et jugées, le Capital fixe et, au premier chef, la Machine sont ravalés au rang de valeur stérile, impuissante, inapte à procréer, privée de vie, inanimée, comme Marx le dit ailleurs.

Nous imputerons tout progrès de l'accumulation continue de valeur à l'œuvre du travail vivant, partie variable du capital circulant, source inépuisable de fécondité, générateur de vie nouvelle et toujours plus abondante.

Déniant tout droit aux contre-révolutionnaires contemporains de Ricardo qui s'étaient entichés du Moyen Age féodal et aux nôtres qui s'entichent de la société désormais surannée du Capital, de prêter vie au travail objectivé, à l'Automate mécanique, nous flétrissons ces derniers pour la même raison que Ricardo; mais la grandeur dialectique de notre construction apparaît en ce qu'une fois achevé par un nouveau cataclysme révolutionnaire le cycle que Ricardo pensait éternel, le monstre froid du travail matérialisé change de physionomie, de tâche et de destin; il retrouve (osons-nous dire en écho à une superbe formulation dont Marx, par la suite, crut devoir atténuer l'éblouissante lumière) une âme nouvelle et humaine, renaît des larmes et du deuil des générations écrasées par les systèmes de classes, rompt la malédiction qui associait Science et oppression sociale et permet que se noue le lien entre le savoir de l'espèce, conquis à travers une série indescriptible de luttes, et le bien-être assuré de l'homme social, de l'homme-espèce libéré de la misère, des infamies individualistes, privatistes et subjectivistes. Il est possible aussi qu'en faisant du travail vivant un objet mort, puis en le rédimant avec des paroles de prophète pour qu'il devienne un don de félicité et de vie, Karl Marx ait dû payer pour nous un tribut au romantisme. Mais il ne s'agit pas là de coquetterie hégélienne, comme il l'écrivit plus tard sans s'en repentir, mais bien de puissante science expérimentale; la preuve en est qu'aujourd'hui nous nous servons de ces pages pour répliquer aux déficiences et aux folies d'une forme sociale en putréfaction. Elles sont vibrantes de vérité et, bien que séculaires, émettent encore aujourd'hui une lumière étrangère aux élucubrations de notre époque.

Qu'il soit bien entendu pour nous et ceux qui nous lisent que, dans le cours de notre exposé, capital fixe, machine, machinerie automatique, installation productive, instrument de production sous la forme-capital, travail objectivé ou mort sont des termes équivalents.

Méfaits du travail mort
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Le texte de Marx devra être intégralement publié en temps voulu, ce qui n'est pas possible pour le moment; nous nous bornerons à en extraire quelques passages dans un ordre qui, s'il rend la dialectique plus aisée, enlève de la clarté et de la puissance à cet exposé exceptionnel. Mais dans notre tâche de simples élèves et divulgateurs, nous ne voyons pas d'autre voie pour contourner l'éternel écueil: Marx est trop difficile; on ne comprend pas ses textes; l'auteur aborde des thèses différentes d'une page à l'autre, le développement abonde en contradictions embarrassantes (!!). Le jeu de la dialectique y est en effet si rigoureux et à si haut potentiel que le personnage que, pour simplifier, nous avons appelé travail objectivé ou encore capital fixe apparaît presque à chaque phrase comme protagoniste blanc et noir, exterminateur et rédempteur.

Humbles annonceurs, nous l'amènerons sur le devant de la scène, d'abord sous le vêtement sinistre qu'il porte à l'époque et sous le régime capitalistes. Puis nous le ferons réapparaître au milieu des fanfares de la Révolution Communiste, impossibles désormais à faire taire.

«L'Appropriation du Travail vivant par le Travail objectivé […] est inscrite dans le concept du Capital […]».(22)

«[…] le Travail objectivé fait face, dans le procès même du Travail, au Travail vivant en tant que Puissance le dominant […]». (23)

«L'intégration du procès de travail comme simple moment du Procès de valorisation du Capital est posée, sous l'aspect matériel également, par la transformation du moyen de travail en machinerie et du Travail vivant en simple accessoire vivant de la machinerie: en moyen d'action de celle-ci».

«[…] la puissance [du capital fixe] […], que le Capital est, par sa forme, […] en tant qu'appropriation du Travail vivant». (24)

Ces propositions dont nous avons seulement modifié l'ordre sont aisées à comprendre si on les lit en se référant à la transition historique que l'auteur a en vue - celle, dans notre exemple, du travail artisanal au travail associé de l'industrie mécanique. Quel est, dans le premier cas, la «forme d'appropriation»? (Le lecteur peut ici consulter le texte «Propriété et Capital» paru dans la revue «Prometeo», 1ère série (25)). L'artisan est propriétaire de son instrument de travail: ce qui veut dire qu'il l'est aussi de l'atelier et de la matière première qu'il transforme (à chaque cycle, il a l'argent pour l'acheter). La conséquence en est que le travailleur parcellaire détient le produit ouvré, qu'il le vend à sa guise et empoche tout le prix de la marchandise-produit. Il s'agit là d'un véritable procès de travail, un procès de production de marchandises.

Mais bien vite, les forces productives ne peuvent plus se développer au sein de cette forme; vient alors le temps de la grande machinerie. Le producteur n'est propriétaire ni de la machine, ni de la fabrique, ni de la matière première; il échange son unique bien, sa force de travail, contre un salaire apte à le faire vivre et à lui permettre de procréer (prolétaire). Conséquence: qui s'approprie le produit? L'ouvrier peut-être? Non, il n'en a pas une miette. La réponse, facile, du propagandiste s'impose: il va tout entier au capitaliste, au patron, au bourgeois. Marx lui-même y aura souvent recours. Mais chez lui, la construction s'élève à des sommets où toute concession au succès imbécile par la voie du moindre effort est dédaignée. La formule juridique est méprisée. Celui qui s'approprie le Capital produit par le Travail Vivant (survaleur) n'est pas présenté sous les traits d'une personne humaine ni d'une classe d'êtres humains: c'est le Monstre, le Travail Objectivé, le Capital Fixe, monopole et forteresse de la Forme-Capital en soi, bête sans âme et même sans vie, mais qui dévore et massacre le Travail Vivant, le travail des vivants et les vivants eux-mêmes.

Pourquoi mesurons-nous ce Capital par excellence par le «produit» cyclique (le chiffre d'affaires des comptables)? Parce que c'est ce produit intégral que s'approprient homme, cadavre, bête ou Chose (l'Entreprise!) qui détiennent la propriété et le monopole du Capital fixe.

Ici, celui dont l'échine dialectique est fragile courra le risque de se laisser asphyxier par l'immédiatisme. La revendication ne sera-t-elle pas alors de transformer à rebours le Procès de Production du Capital en Procès de Travail? Le Travail Immédiat est en effet ce qui contrôle, domine la Matière Première, l'Outil, le Produit Ouvré (au lieu d'être dominé par la machine et, pour finir, par l'effrayant automate).

Mais en revenir là, quand bien même des astuces monétaires viendraient remplacer la manière dont on dispose actuellement du Capital Constant et du Produit, c'est faire tourner à l'envers la roue de l'histoire, condamner le travailleur «libre» à sacrifier davantage d'heures pour un niveau de vie inchangé.

Aujourd'hui, le problème historique et humain est de réduire les heures de travail, le Travail Nécessaire. Dans le système artisanal, il n'existe pas de surtravail visible (c'est précisément pourquoi la société est confinée dans d'étroites limites) mais le Travail Nécessaire y est très important - la journée de travail dans son entier -, plus que dans le système de l'industrie mécanisée.

Travail mort et science morte
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Il y a eu transition de la forme artisanale à la forme industrielle; personne ne peut le contester et transformer les révoltes luddistes contre les machines en programme de développement de la Science et de la Technologie. Quel est donc, dans le marxisme, le rapport entre Science Théorique et Science Appliquée ou Travail Objectivé, entre Science et Capital?

Sur ce point, Marx a une expression magnifique: le «cerveau social». La technologie d'abord, puis la science, se transmettent de génération en génération comme dotation de l'Homme Social, de l'Espèce qui y a travaillé et collaboré en la personne des individus qui la composent. Suivant notre construction, le Prophète, le Prêtre, le Découvreur, l'Inventeur marchent vers leur commune liquidation. Dans ces pages, l'Homme Social est dit aussi Individu Social, non pas au sens de «personne humaine», cellule de la Société, mais au contraire au sens de société humaine traitée comme organisme unique, vivant d'une seule vie (sous cette forme, c'est le mythe naïf et sublime de l'Immortalité qui fait son entrée dans la science; le penseur humain encore dans l'enfance l'attribuait à l'individu singulier, tout comme aujourd'hui Droit et Economie - qui marchent vers leur effondrement commun - prétendent se fonder sur lui). Cet organisme dont la Vie est l'Histoire a son cerveau, organe qui est le produit de sa fonction millénaire et non pas l'héritage d'une Tête ou d'un Crâne. Plus encore que l'Or, le Savoir de l'Espèce, la Science, ne sauraient être pour nous des héritages privés; en Puissance, ils appartiennent entièrement à l'Homme Social.

Quoi qu'il en soit, notre texte se réfère au sort de la Science humaine sous le misérable régime mercantile qui l'opprime sur la Terre entière:

«L'accumulation du Savoir et de l'habileté, des Forces Productives universelles du Cerveau Social, se trouve ainsi, face au Travail, absorbée dans le Capital et se manifeste donc comme Propriété du Capital, et plus précisément du Capital fixe (26) dans la mesure où celui-ci entre véritablement dans le Procès de Production comme Moyen de Production.»

Marx insiste ici sur le fait que le Capital Fixe apparaît comme la forme la plus adéquate du Capital en général «pour autant que le Capital est considéré dans son rapport à soi-même». Mais «quant au rapport du Capital à l'extérieur, c'est le Capital circulant qui apparaît, face au Capital fixe, comme la Forme la plus adéquate du Capital en général» (27). Socialement, politiquement, historiquement, en tant que Puissance dominante, le Capital revêt la forme de la Machinerie, du Capital Fixe. Economiquement, en tant que mesure du procès de production de Capital par le Capital (id est par le Travail Vivant), sa forme principale (adéquate) est celle du Capital Circulant, à savoir le produit social global d'un cycle.

Après avoir, une fois encore, confirmé cette position dialectique par les mots mêmes de Marx, revenons au personnage du Capital Fixe.

«[…] dans le Capital fixe, le moyen de travail, sous sa face matérielle, perd sa forme immédiate et se présente matériellement, vis-à-vis de l'Ouvrier, comme Capital. Le Savoir se manifeste dans la machinerie comme quelque chose d'étranger, d'extérieur à l'ouvrier; et le Travail vivant apparaît subordonné au Travail objectivé agissant de façon autonome. Quant à l'Ouvrier, il apparaît comme superflu dans la mesure où les besoins [du Capital] ne requièrent pas son action.» (28)

Le capitalisme est encore en scène, mais toute la honte ne lui en revient pas.

«[…] l'ensemble du procès de production se définit non pas comme subordonné à l'habileté immédiate de l'ouvrier, mais comme application technologique de la Science. La tendance du Capital est donc de conférer à la production un caractère scientifique, le travail immédiat étant rabaissé au rang de simple moment de ce procès.» Le Capital «d'un côté présuppose un développement déterminé, historiquement donné, des forces productives - et, parmi ces forces productives, figure également la Science - et, d'un autre côté, leur donne une impulsion et force leur développement.» (29)

Achevons cette partie qui se limite historiquement au capitalisme par une ultime description du lien entre Science et Capital:

«En la Machinerie, l'appropriation du Travail vivant par le Capital acquiert sous cet angle aussi une réalité immédiate: […] ce sont, résultats directs de la Science, l'analyse et l'application de lois mécaniques et chimiques qui rendent la machine capable d'exécuter le travail qui, auparavant, était celui de l'ouvrier. Cependant, le développement de la Machinerie ne prend cette voie qu'à partir du moment où la grande industrie a déjà atteint un niveau supérieur et où les Sciences, dans leur ensemble, ont été enrôlées au service du Capital. […] L'invention devient alors une Affaire, et l'application de la Science à la production immédiate devient une nécessité et une incitation pour la Science elle-même [1857 ou 1957?]. […] Donc, ici, le mode déterminé de travail apparaît directement transféré de l'Ouvrier au Capital sous la forme de Machine, et la puissance de travail de l'Ouvrier, dévalorisée par ce Transfert. D'où la lutte de l'Ouvrier contre les machines. Ce qui était Activité du Travailleur vivant devient Activité de la Machine. L'Ouvrier voit ainsi lui faire face, de manière crûment tangible, l'Appropriation du Travail par le Capital - le Capital en tant qu'il absorbe en lui le Travail vivant, «comme s'il avait l'amour au ventre (30)».» (31)

Palingénésie du travail objectivé
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Après celle de l'Etreinte Monstrueuse, nous ne chercherons pas d'autre image du rapport capitaliste entre Travail Mort et Travail Vivant.

C'est tout d'abord par un titre lapidaire que Marx nous introduit au renversement révolutionnaire de cette obscène fonction du Monstre-Automate; il réduit objectivement à néant la démence théorique du Divin Staline (éditeurs soviétiques de 1953, votre surdité doctrinale s'étendait-elle au sifflement des projectiles du peloton d'exécution?); le voici: Contradiction entre la base de la production bourgeoise (la mesure de la valeur) et son développement même (32).

Il ne s'agira donc pas, dans la société post-bourgeoise, de «mesurer avec justesse la valeur conformément au temps de travail», comme le croient les esprits simples, mais d'en finir avec la mesure de la valeur (Wertmass). Le paragraphe qui suit le répète non moins crûment:

«L'échange de Travail vivant contre du Travail objectivé, c'est-à-dire le fait de poser le Travail social sous la forme de l'Opposition entre Capital et Travail salarié - est l'ultime développement du Rapport de Valeur et de la production reposant sur celle-ci.» (33)

Au vu de ce développement, non seulement la mesure de la valeur d'échange par le temps de travail n'est pertinente que pour une économie salariale et antagonique, mais son déclin à terme existe en puissance dès l'apparition de l'industrie mécanique elle-même, d'autant plus quand celle-ci se hausse au niveau du système mécanisé automatique. Et aujourd'hui, il nous faudrait avoir peur de l'automatisation comme d'une bataille doctrinale perdue? Nous serions alors vraiment ignorants des premiers objectifs de notre guerre de classe!

Aux débuts du capitalisme, il est possible d'affirmer que la «richesse réelle» se mesure à la quantité de travail immédiat, de temps de travail moyen: «Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du Temps de Travail et du quantum de Travail employé que de la puissance des Agents mis en mouvement durant le travail, laquelle powerfull effectiveness [puissance efficace] est, elle aussi, sans commune mesure avec le temps de travail immédiat dépensé à sa production, mais dépend bien plus du niveau général de la Science et du progrès de la Technologie, autrement dit de l'application de cette Science à la Production.» (34)

Un tel propos inséré dans nos textes il y a exactement un siècle nous met en mesure, bien que le caractère antagonique (de classe, salarial, mercantile) du procès de production ne soit pas encore surmonté, d'affirmer que les possibilités qu'il le soit atteignent un maximum lorsque est mise en œuvre, à une échelle grandiose, l'automatisation de l'industrie; et lorsque, en vertu des mêmes déductions, s'ajoute aux puissants agents mécaniques l'ultime, réellement gigantesque et disproportionné par rapport à la force musculaire de l'homme, l'énergie nucléaire.

Le moment de mettre à mort la loi de la valeur et la mesure de la valeur est vraiment venu, et bien davantage en Amérique que dans la Russie des échangistes Staline et Khrouchtchev qui lancèrent l'express de la révolution sur une voie de garage.

Nous savons depuis plus d'un siècle comment les choses vont se passer. Et aujourd'hui nous avons sous les yeux une version améliorée où nous voyons succomber en même temps: loi du temps de travail comme valeur d'échange, antagonisme de classe, division sociale du travail, production mercantile, travail salarié-nécessaire, autrement dit salarié-forcé. Le changement de scénario se fait à une vitesse digne de l'Epilogue.

«Ce n'est plus l'Ouvrier qui interpose un Objet naturel modifié comme moyen terme entre l'Objet et lui; c'est le Procès naturel ainsi transformé en Procès industriel qu'il interpose comme moyen entre lui et la Nature inorganique dont il se rend maître. Il prend place à côté du Procès de production au lieu d'en être l'Agent principal.» (35)

Le texte présente une triple transition qui est la Négation du final archi-connu du Livre premier du «Capital». Sautant par-dessus l'odieuse parenthèse capitaliste et salariale, le travailleur est devenu «libre», c'est-à-dire «maître» du procès de travail et de production. A nouveau, il «manie» l'outil et appose le sceau de ses aptitudes et de son intelligence sur le «produit ouvré». Cependant la main et le travail ne sont plus ceux de l'individu singulier, mais bien ceux de l'espèce qui applique à la nature, au moyen de sa main-cerveau, un procès «mécanique» issu de la maîtrise des lois naturelles. Nous osons espérer que les gloses que nous «insérons» n'apparaîtront pas comme des variations gratuites, mais prépareront à la lecture ardue de ce qui suit.

La transformation est explosive
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«Dans cette Transformation, ce n'est ni le Travail immédiat qu'accomplit l'Etre Humain lui-même, ni son Temps de travail, mais l'Appropriation de sa propre Force productive universelle, sa Compréhension de la Nature et la Domination qu'il exerce sur elle par le truchement de son existence en tant que Corps social, en un mot le développement de l'Individu social, qui apparaissent comme le grand pilier fondamental de la Production et de la Richesse.» (36)

Marx parle ici, en un sens général, de la richesse comme d'une disposition tant de la société bourgeoise que de la société socialiste, tout en montrant leurs aspects opposés avant et après la transformation. Mais il définit sans ménagement la richesse capitaliste: «Le vol du temps de travail d'autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable au regard de celle nouvellement édifiée et créée par la grande industrie elle-même.» (37)

Dans notre réunion fut émise la proposition purement terminologique de réserver le mot «richesse», dérivé de «riche», à la manière actuelle d'extorquer à autrui valeur et temps. Propriété et richesse ont un sens pour l'individu en ce qu'il peut interdire à autrui l'accès à son bien. L'individu, le difforme homo economicus d'aujourd'hui, s'étant élevé à la dignité de Corps Social, il n'existe ni mesure-temps ni valeur, ni donc extorsion, et il n'y a ni riches ni richesse; quant à la richesse de la Société, de l'Espèce, du Corps Social immortel sculpté pour la première fois sous des traits à faire pâlir les Pères Eternels de Michel-Ange, nous ne l'appellerons pas Richesse mais Savoir, Efficience et Puissance, s'imposant non aux hommes mais à la Réalité et à la Nature.

Le passage se poursuit par ce que nous nous permettrons de définir comme le Jugement Universel de la Société Mercantile. Dans la guerre doctrinale, même si ce n'est pas encore celle des armes, nous l'avons déjà renvoyée à son sinistre passé.

«Dès lors que le Travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la grande Source de la Richesse, le Temps de travail cesse et doit cesser d'être sa Mesure et, par suite, la Valeur d'échange [Staline! Staline!] d'être la Mesure de la Valeur d'usage. Le Surtravail de la Masse a cessé d'être la Condition du Développement de la richesse universelle, de même que le non-travail de quelques-uns, celle du développement des Pouvoirs universels du Cerveau humain.» (38)

Que les foudres du Jugement Dernier s'abattent sur leurs cibles!

«Cela signifie l'écroulement de la Production reposant sur la Valeur d'échange, et le Procès immédiat de la production matérielle se voit lui-même dépouillé des Formes de la nécessité et de la conflictualité. C'est le libre développement des individualités et, partant, non pas la réduction du Temps de travail nécessaire dans le but de dégager du Surtravail, mais la réduction à un minimum du Travail nécessaire de la Société, avec pour corrélat la formation artistique, scientifique, etc. des Individus grâce au Travail rendu libre et aux moyens créés à l'avantage de tous.» (39)

Le texte brosse ici, à grands traits, la contradiction à laquelle est condamné le Capital. D'une part, ayant fait du temps de travail la mesure de la richesse et sa source unique (du pur Ricardo), Il doit accroître le temps de travail global, et lorsqu'Il diminue le temps nécessaire (payé), Il augmente le temps superflu, ce dernier étant pour Lui condition de vie et de mort (procès de production graduel de nouveau Capital). D'autre part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de l'organisation et de la circulation sociales, et jette malgré lui les bases pour une réduction de la création de richesse, laquelle s'est rendue indépendante du temps de travail qui lui est consacré.

La domination de classe du Capital une fois brisée, notre Personnage, le Travail Mort et Objectivé, le Capital Fixe d'antan, se hausse, d'instrument d'asservissement du Travail Vivant qu'il était, à la fonction opposée; nous en écrivons le triomphe:

«La Nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni electric telegraphs, ni selfacting mules (40), etc. Ce sont là des produits de l'industrie humaine: matériau naturel transformé en organes de la volonté humaine s'exerçant sur la Nature, en organes de son activité au sein de cette dernière. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l'homme: Force objectivée du savoir. Le Développement du Capital fixe indique à quel point le Savoir Social Universel, knowledge (41), est devenu Force productive immédiate, et, par suite, à quel point les conditions du procès de la vie sociale sont elles-mêmes passées sous le contrôle du general intellect, et sont réorganisées conformément à lui. [Le Capital fixe, nous permettons-nous d'ajouter, n'indique plus la brutale sujétion du Travail vivant, mais] à quel point les Forces productives sociales sont produites, non seulement sous la Forme du Savoir, mais comme Organes immédiats de la Praxis sociale; du Procès de la vie réelle. (42)»

Nous savons que Marx, une fois de plus, décrit la Société Future de telle sorte qu'il ne subsiste plus aucun doute sur ses différences spécifiques par rapport à celle où nous vivons aujourd'hui, sur les caractères limitatifs de celle-ci, qui, au cours de la Transformation Révolutionnaire, devront sombrer dans le Néant.

Un siècle de conflit théorique
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Nous pensons avoir établi le binôme dialectique suivant: les doctrines ricardiennes fondées sur la mesure du travail sont bien adaptées à la description scientifique de toute économie capitaliste tant que le mécanisme de l'échange mercantile, quel que soit le niveau de développement des forces productives et du capital, lie ensemble production, distribution et consommation. Par conséquent, Marx rejette tout système de description des bases du capitalisme qui chercherait ailleurs que dans le travail humain la source de la valeur et de la richesse, c'est-à-dire de la valorisation du capital. Lorsque Marx dépasse d'un vol d'aigle la loi de la valeur-travail, il n'expose pas le moins du monde une théorie différente du capitalisme ni ne déplace un engrenage de sa puissante et harmonieuse construction scientifique; il ne fait qu'indiquer l'issue historique du mode bourgeois de production, le dernier théoriquement concevable des modes mercantiles et monétaires, odieux mesureurs de temps-travail.

Le caractère limité de ce premier rapport nous empêche d'extraire de la partie finale, ébauche du Livre IV du «Capital», édité aujourd'hui sous le titre d' «Histoire des doctrines économiques», la réfutation de toutes les écoles non-classiques qui, à la suite de Ricardo et des siens, enserrées dans l'étau dialectique de la contradiction découverte et démontrée par Marx, se débattent pour y échapper et mettent à mal le théorème suivant lequel, dans les limites imposées par la mesure des échanges de marchandises, il n'est pas possible de tirer d'autres sources que le travail une explication causale de la formation de richesse, id est de l'accumulation de capital. Oui, depuis que s'est formé le gigantesque organe du machinisme, la Science est en mesure de faire cadeau à l'espèce humaine de masses de valeurs d'usage qui ne coûtent aucun travail; pourtant la Forme mercantile-capitaliste, tant qu'elle n'est pas brisée, fait en sorte que ce don n'atteigne pas l'espèce, mais se transforme inéluctablement - par le maintien d'une longue journée de travail - en facteur supplémentaire d'extorsion de surtravail.

Telle que nous la comprenons, la loi de Ricardo, que Marx a faite sienne, est caduque, mais elle ne peut succomber dans la guerre théorique; elle ne le peut que dans la guerre civile et sociale, et après avoir été placée sous le Talon de la Dictature Révolutionnaire.

Pour introduire la thèse finale du rapport à cette réunion - à savoir que les écoles post-marxistes qui s'essaient à une construction théorique nouvelle, en exhibant un autre «modèle» de la machine capitaliste, sont réfutées par des déductions que Marx fit déjà en son temps -, nous nous limiterons donc à quelques aperçus tirés de la merveilleuse brassée de pages sur lesquelles nous avons travaillé:

«Dans sa détermination de moyen de production, dont la forme la plus adéquate est la machinerie, le Capital fixe ne produit de valeur, c'est-à-dire n'augmente la valeur du produit, que sous deux aspects: 1) pour autant que lui-même a de la valeur; c'est-à-dire pour autant qu'il est lui-même produit du travail, quantum de travail sous forme objectivée; 2) dans la mesure où il augmente la proportion de surtravail par rapport au travail nécessaire en rendant le travail capable de créer en un temps plus court, grâce à l'augmentation de sa force productive, une quantité plus grande de produits nécessaires à l'entretien de la puissance de travail.» (43)

Ce qui signifie en pratique qu'une nouvelle machine met les ouvriers en mesure d'engendrer une quantité double de produit dans un laps de temps inchangé. Mais alors le système moderne fait en sorte qu'à salaire inchangé, on ne réduise pas la journée de travail de moitié, mais qu'on la laisse telle quelle, si bien qu'après réduction du temps nécessaire mesuré par le salaire vital, le reste se transforme intégralement en survaleur et nouveau capital. Il en est de même si, sur les quatre heures dont nous fait cadeau la machine, trois seulement allaient au produit-marchandise - que le salarié ne peut se procurer qu'en payant -, une demi-heure allant à la diminution de la journée de travail et l'autre à une augmentation de salaire d'un seizième, en réalité d'un huitième.

Tout paraît clair. Le texte poursuit:

«C'est donc une formule bourgeoise parfaitement absurde de prétendre que l'ouvrier partagerait avec le capitaliste parce que celui-ci, grâce au capital fixe (lequel est d'ailleurs lui-même produit du Travail, travail d'autrui que le Capital n'a fait que s'approprier), allègerait son travail (au contraire, grâce à la machine, il lui ravit toute autonomie et tout caractère attrayant) ou l'abrègerait.» (44)

Un de ces économistes était Lauderdale, autre précurseur des keynésiens modernes et du welfare (bien-être):

«Lauderdale croit avoir fait cette grande découverte que la machinerie n'accroît pas la force productive du travail, puisqu'au contraire elle se substitue à lui, ou qu'elle fait ce que le travail ne peut faire par sa propre force. Il entre dans le concept du Capital que l'accroissement de la Force productive du Travail soit posée au contraire comme accroissement d'une force qui lui est extérieure et comme épuisement de la sienne propre.» Et plus loin: «Pour ceux qui, tel Lauderdale, etc., voudraient que le Capital en tant que tel, séparé du Travail, crée de la Valeur, et donc aussi de la Survaleur (ou du profit), le Capital fixe - notamment celui dont l'existence matérielle, la valeur d'usage consiste en machinerie - est la forme offrant encore le plus de consistance apparente à leurs fallacies (45) superficielles.» (46)

Le capital fixe en tant qu'outillage est ce qu'on nomme aujourd'hui, à l'Est comme à l'Ouest, complexe de Biens instrumentaux, avec une même tendance à l'exalter en vue d'accroître la quantité de forces productives; c'est le nouveau nom du Monstre qui étouffe aujourd'hui l'humanité et constitue une marque authentique du mode de production capitaliste:

«[…] c'est dans la Production de Capital fixe que le Capital se pose comme étant sa propre fin à une Puissance plus élevée que dans la Production de Capital circulant et se manifeste dans toute son efficacité de Capital (47)

Bien-être keynésien
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Keynes est sans doute le plus important des économistes du capital qui, dans l'entre-deux-guerres, ait tenté d'élaborer un modèle perfectionné de l'économie actuelle dont on puisse déduire qu'elle évoluerait sans contradictions explosives. Parmi les grandeurs de base qu'il adopte, nous ne chercherons ni capital constant, ni capital variable, ni survaleur. Pour lui, ce sont d'autres grandeurs qui sont le moteur de la production sociale, parmi lesquelles certaines sont expérimentalement intelligibles, comme la population et le taux d'emploi de sa fraction «active»; parallèlement, il introduit d'autres données de base entièrement impondérables et de nature «psychologique», dans lesquelles il voit le moteur de l'histoire et de l'économie: la «propension à consommer», la «propension à s'équiper» ou quelque chose d'équivalent (biens de consommation de longue durée) et la «propension à thésauriser». Ce n'est pas le lieu d'exposer ni de critiquer ce système. Mais à quelle science peuvent bien conduire ces données qu'on prétend calculer pour y trouver une causa causarum analogue à la gravitation universelle, alors qu'on n'introduit même pas le comme si newtonien? Keynes et consorts (cf. le rapport à la réunion d'Asti (48)) disent: l'homme consomme parce qu'il a désiré et ce qu'il a désiré. Nous, marxistes, disons que l'homme désire suivant ce qu'il a pu consommer; c'est ainsi que le système moderne de pouvoir et de fausse science bourgeoise l'éduque avec ses drogues alimentaires et idéologiques.

Au seuil de la palingénésie du Travail Objectivé et du renversement de la Praxis du Capital Fixe, la Dictature sera nécessaire non tant pour maîtriser la production qu'il suffira de laisser décroître à des niveaux inférieurs, libérant ainsi de leurs milliards d'heures les asservis du travail et des bagnes d'entreprise, mais surtout pour renverser la praxis consommatrice, éradiquer les formes pathologiques de la consommation héritées des formes d'oppression de classe. L'homme singulier, le citoyen, l'individu, de même qu'il perdra, sous la Terreur révolutionnaire, la possibilité de posséder richesse et valeur, tuant en lui la bestiale propension, perdra, en devenant une cellule du Corps Social éternel - nous préfèrerions écrire «sacré» - tout droit à se léser lui-même, à ruiner son propre organisme animal, à s'intoxiquer. Ce faisant, il ne léserait pas seulement son propre corps, mais la société. Le révolutionnaire ne peut être qu'un désintoxiqué et c'est une des raisons pour lesquelles, au cours des Révolutions, davantage que la masse qui ne sera désintoxiquée qu'après disparition de la marque de servitude, c'est la minorité-parti qui agit, nourrie dans sa chair et son sang de la Doctrine intégrale, prophétique et militante.

Lors de notre réunion, la théorie de la monnaie que Keynes déduit de sa théorie de la propension humaine à en disposer pour y fonder un droit du détenteur d'argent comptant à prélever une part du produit social, fut tournée en dérision au moyen d'une observation expérimentale. Sa conclusion (avec, à l'appui, l'exemple de la politique financière anglaise) était que le taux d'intérêt ou d'escompte tendait historiquement à baisser, ôtant ainsi son caractère usuraire à l'étrange grandeur algébrique qu'est la «propension». Après avoir lu l'extrait de ce faux prophète, nous l'avons confronté à une nouvelle datée du jour même de cette réunion: pour la première fois de son histoire, la Banque d'Angleterre venait de donner un coup de pouce au taux d'escompte, l'augmentant de 2% et le portant ainsi au taux record de 7%!

A ceux qui invoquent les mânes de Malthus, Lauderdale et autres, nous répondons par le magnifique passage d'Engels critiquant Rodbertus, autre champion de l'Immédiatisme, dans l'introduction au Livre Deux du «Capital». Ceux-là tentent de redonner vie à des théories mortes, à l'exemple de la chimie du «phlogistique» renversée par la découverte de Lavoisier (sur la combustion comme combinaison avec l'oxygène et non comme perte du mystérieux «phlogistique»). De nouvelles théories pourront surgir après celle de la chimie atomique, et l'atome indivisible du révolutionnaire Lavoisier être divisé à son tour, comme cela s'est produit au 20ème siècle, mais jamais la bataille menée contre le phlogistique, pas plus que celle menée par Marx contre le Capitalisme, ne sera réfutable.

La putride formule trinitaire
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A la réunion de Milan (49), en septembre 1952, nous avons utilisé de manière approfondie les chapitres dans lesquels Marx démolit la théorie trinitaire des revenus et de leurs sources: partie du Revenu proviendrait du Travail - elle est versée en salaire -, partie, de la Nature - c'est la Rente -, partie, de l'Argent - l'Intérêt. Même le profit du Capital se trouve masqué dans cette formule à laquelle s'en tiennent, en substance, nos très modernes professeurs en cette Science nouvelle, l'Economie du phlogistique.

Dans ces pages de Marx flamboie l'idée communiste de Temps Disponible pour l'Espèce, pour son développement matériel et mental et son heureuse harmonie, en opposition à la bourgeoise Liberté de la Personne.

L'humanité, dit Marx, ne sortira pas de la nécessité, mais celle-ci ne revêtira plus la forme d'une partie d'elle-même en lutte contre l'autre, mais seulement d'un environnement naturel toujours mieux maîtrisé et soumis à une Science sans phlogistiques ni trinités (Livre III, chapitre 48, La formule trinitaire):

«Ce règne de la nécessité naturelle s'étend au fur et à mesure que se développe celui de la liberté, du fait que les besoins eux aussi se développent; mais en même temps grandissent les forces productives [naturelles, disciplinées par le mécanisme automatique dont il est question dans les «Grundrisse»] qui y pourvoient [avec un minimum de travail nécessaire et, à la limite, grâce au seul «travail-jouissance» volontaire]. Dans cet état de choses [le communisme], la liberté ne peut consister qu'en ceci: l'homme socialisé, les producteurs associés, règlent de façon rationnelle le métabolisme de leurs échanges avec la nature, le placent sous leur contrôle collectif au lieu d'être dominés par lui comme par une puissance aveugle, et accomplissent cette tâche pour une dépense minimale d'énergie et dans des conditions qui sont les plus conformes à leur nature humaine et les plus dignes d'elle.» (50)

Monument et joyau surgi du Cerveau Social, la théorie de la valeur d'échange de Karl Marx, élaborée au long des décennies de rédaction de l'œuvre, est un tout achevé; elle suit son cours sans palinodies, indifférente aux améliorations et enrichissements scélérats de nos modernes divagateurs foncièrement impuissants à fixer la lumière qui se fit d'un seul coup.

La valeur d'échange régit l'époque capitaliste et, pour toute la durée de celle-ci, la valeur est mesurée par le temps de travail.

Sous le socialisme, il n'existe plus de travail-mesure ni de valeur. Il n'existe plus d'échanges entre les hommes. Un seul échange subsiste: entre la Société Humaine et la Nature.

Notes:
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  1. La première partie, intitulée «Développement historique du capitalisme» et précédée d'une «Introduction», traite essentiellement, tableaux statistiques à l'appui, de l'identité des lois de développement de l'économie russe et des économies capitalistes classiques. [back]
  2. C'est-à-dire. En latin dans le texte. [back]
  3. Œuvre connue en français comme en italien sous le titre de Fondements…, qui ne traduit pas Grundrisse (qui signifie «ébauches»). Une traduction française plus récente a été publiée sous le titre de Manuscrits de 1857-58. [back]
  4. En français dans le texte. [back]
  5. Mehrwert [back]
  6. Chiffre d'affaires. [back]
  7. En anglais dans le texte. [back]
  8. «Dialogue avec les morts »: texte issu de la réunion de Turin de mai 1956. [back]
  9. Marx-Engels-Werke, Dietz Verlag , Berlin, 1972, t. 23, p. 226-227. Les soulignements sont de Bordiga. [back]
  10. Op. cit., p. 227, note 26a. [back]
  11. Marx-Engels-Werke, tome 24, Dietz Verlag, Berlin 1973, p.35 et 36. [back]
  12. Réunion de Paris, juin 1957 : «Les fondements du communisme révolutionnaire marxiste dans la doctrine et dans l'histoire de la lutte prolétarienne internationale». [back]
  13. Réunion de Rome, juillet 1952 : «La division du travail dans la société et dans l'entreprise». [back]
  14. Dietz Verlag, Berlin 1953. [back]
  15. Dans le cas contraire, nous le signalons en note. [back]
  16. Capital fixe, capital constant sont toujours en français dans le texte de Marx. Les majuscules, comme indiqué précédemment, sont de Bordiga. (Note des traducteurs.) [back]
  17. En latin dans le texte. Nous pensons mieux respecter le caractère plurilingue du texte original en évitant de marquer typographiquement les très nombreux termes et expressions, voire les phrases entières en langue étrangère qui se trouvent mêlés au texte allemand. (Note des traducteurs.) [back]
  18. En français dans le texte. [back]
  19. En français dans le texte. [back]
  20. Il s'agit d'une série d'articles publiés dans la rubrique « Sul filo del tempo » de la revue «Il programma comunista», nos. 21 à 23 de 1953 et 1 à 12 de 1954. [back]
  21. Notons toutefois que le terme allemand Gegenstand, au contraire du français, n'a pas d'antonyme au sens de sujet. (Note des traducteurs.) [back]
  22. Op . cit., p. 584. [back]
  23. Op. cit., p.585. [back]
  24. Op. cit., p. 585. [back]
  25. Cf. les nos.10 (juin - juillet 1948) à 14 (février 1950). [back]
  26. En français dans le texte. [back]
  27. Op. cit., p.586. [back]
  28. Op. cit., p. 586. Dans une édition plus récente du même texte, la phrase est modifiée par l'adjonction de « nur » : « dans la mesure seulement où… »( (Marx-Engels-Werke, Dietz Verlag, Berlin 1983, t. 42, p. 595). [back]
  29. Op. cit., p. 587. [back]
  30. Als hätt'er Lieb im Leibe : citation du Faust de Goethe (1ère partie, acte III). [back]
  31. Op. cit., p.591-592. [back]
  32. «Grundrisse», p.592. [back]
  33. Op. cit., p. 592. [back]
  34. Id. [back]
  35. Op. cit., p. 592-593. [back]
  36. Op. cit., p. 593. [back]
  37. Id. [back]
  38. Id. [back]
  39. Op. cit., p. 593. [back]
  40. En anglais dans le texte : ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques. [back]
  41. Id. : la connaissance. [back]
  42. Op. cit., p. 594. [back]
  43. Op. cit., p. 588-589. [back]
  44. Op. cit., p. 589. [back]
  45. Sophismes. En anglais dans le texte. [back]
  46. Op. cit., p. 589-590. [back]
  47. Op. cit., p. 597-598. [back]
  48. Réunion d'Asti, juin 1954 : «Volcan de la production ou marais du marché ? (Economie marxiste et économie contre-révolutionnaire).» [back]
  49. Réunion de Milan : «Invariance du marxisme dans le cours révolutionnaire». [back]
  50. Marx-Engels-Werke (MEW), Dietz Verlag, Berlin 1972, t. 25, p.828. [back]

Source: «Il Programma Comunista» n°19-20 1957

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