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LA TRAGÉDIE DU PROLÉTARIAT ALLEMAND DANS LE PREMIER APRÈS-GUERRE (VIII)
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La tragédie du prolétariat allemand dans le premier après-guerre (VIII)
Organisations liées au prétendu «communisme de gauche»
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La tragédie du prolétariat allemand dans le premier après-guerre

Organisations liées au prétendu «communisme de gauche»
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Rapport a la réunion générale du parti

(Nous publions ci-dessous la fin de ce rapport dont le reste a été publié dans nos numéros 131, 133, 135, 136, 137 et 138).

Comme nous l'avons noté plus haut, la frontière entre le syndicalisme (voire l'anarchisme) et le prétendu «communisme de gauche» (Linkskommunismus) allemand a toujours été très floue. En ce qui concerne l'adhésion de nombreux militants de «base», on peut parler d'une pure et simple «maladie de croissance du communisme», pour reprendre l'expression de Lénine; mais en ce qui concerne les théoriciens et leurs déclarations programmatiques, il faut parler d'amarxisme et d'extra-marxisme.

L'horreur du pouvoir, de l'Etat, du parti, des chefs, de la centralisation, est, en effet, un patrimoine commun aux deux courants, et c'est un patrimoine qui n'a rien à voir avec le matérialisme dialectique, c'est-à-dire avec le marxisme. D'autre part, de même que sur le plan strictement politique le prétendu «communisme de gauche» allemand n'eut jamais des principes et un programme cohérents et s'émietta en courants locaux, provisoirement unis par leur commune aversion pour les thèses marxistes fondamentales sur le rôle du parti dans la révolution prolétarienne, par leur antipartisme foncièrement anarchisant et par leur aversion pour les syndicats traditionnels, de même sur le plan syndical l'hétérogénéité des conceptions théoriques - qui variaient du groupe de Brême à celui de Berlin, ou du groupe de Hambourg à celui de Dresde - eut pour conséquence une manière différente de concevoir les associations économiques nées plus ou moins sur l'initiative ou avec la contribution des «communistes de gauche».

C'est ainsi que dans le statut de l'Allgemeine Arbeiter - Union (A.A.U., Union générale des travailleurs), rédigé en août 1919 à Essen et qui devait servir de base à la reconstitution des syndicats durement touchés par la répression, en particulier chez les mineurs, on peut remarquer l'influence aussi bien de l'unionisme américain (la «Big Union», organisation à la fois politique et économique) que du conseillisme allemand encore en partie avalisé par le K.P.D. «La victoire du socialisme et du communisme - y déclare-t-on - n'est réalisable que par l'union des travailleurs dans une organisation unitaire de lutte». Son objectif est de «préparer et, au moment de la révolution sociale, réaliser, le passage du mode de production capitaliste au mode socialiste», dont le premier stade sera «l'introduction du système des conseils» qui deviendra «l'organisation économique de la nouvelle société». La base de l'Union est donc l'usine; ses délégués constituent le premier chaînon d'une structure organisationnelle élastique qui aboutit au Comité Central. Ce dernier «doit demeurer en contact permanent avec toutes les organisations révolutionnaires existantes, en visant à les unir sur la base du pur système des conseils».

En février 1920 à Hanovre, à la première conférence nationale de ce que désormais on appellera A.A.U.D. (Allgemeine Arbeiter -Union Deutschlands), c'est encore la ligne générale du groupe de Hambourg qui l'emporte. Les thèses constitutives reflètent les idées de l'unionisme américain, proclamant qu'il s'agit d'«organiser les salariés pour la lutte finale contre le capitalisme et pour l'instauration de la République des Conseils» et les invitant pour cela à«constituer une seule grande union». On peut adhérer à celle-ci à condition d'accepter un programme qui se démarque à la fois de celui des organisations réformistes et de celui des organisations syndicalistes ou anarcho-syndicalistes. En effet «ne peuvent appartenir à l'A.A.U.D. les organisations qui 1) participent à l'application de la loi sur les conseils d'usine [loi qui les insérait dans la constitution de Weimar et en faisait un des rouages administratifs de la République allemande] 2) repoussent la dictature du prolétariat 3) ne reconnaissent pas comme base organisationnelle l'organisation d'usine». D'une part, on repousse l'organisation d'industrie, et on la remplace par une organisation fondée sur l'usine au stade initial d'autre part, on ne parle plus d'accords possibles avec les partis politiques «révolutionnaires»: la nouvelle organisation est, en effet, par elle-même, un mélange de syndicat et de parti politique, ou plutôt, elle est un succédané du parti dont on veut totalement ignorer le rôle dans la révolution prolétarienne et surtout dans la «dictature du prolétariat». Les ponts sont donc coupés non seulement avec les organisations économiques réformistes ou syndicalistes, mais aussi avec le K.P.D. et avec tout parti, même «ouvrier».

En quelques mois, cependant, et parallèlement à la formation du K.A.P.D., la nouvelle organisation se remplit d'un nouveau contenu programmatique, reflétant en grande partie les idées de Pannekœk et surtout de Gorter; le siège central est transféré à Berlin; et l'A.A.U.D. tout en réaffirmant ses positions générales anti-parti, se pose en organisation économique collatérale du Parti communiste ouvrier allemand, leur rapport étant aussi contradictoire que mal défini, et donc gros de nouvelles divisions. Les «directives» (Richtlinien) de la nouvelle organisation reprennent telles quelles les positions caractéristiques de l'immédiatisme ouvriériste à la Pannekœk - Gorter: «La formation de partis politiques est liée au parlementarisme: c'est pourquoi les partis [tous les partis!] ont le caractère d'une organisation capitaliste; ils sont constitués sur la base du principe: chefs et masse; les chefs au dessus des masses... Les chefs commandent, les masses obéissent... Le chef est l'employeur (!!!), le parti est sa propriété»; quant aux syndicats, ils «sont une organisation bureaucratique née du monde de l'économie privée, à laquelle ses dirigeants sont attachés en tant que fonctionnaires permanents».

Aux partis et aux syndicats s'oppose «l'organisation des conseils, qui naît du processus révolutionnaire et incarne la conscience de classe, la conscience sociale, la conscience de la solidarité»; «ennemie mortelle de tout bureaucratisme», elle est l'expression d'une part de la «libération croissante [du prolétariat] des chaînes du capitalisme et surtout du monde intellectuel bourgeois», d'autre part du «développement croissant de la conscience de soi du prolétariat; de la volonté de traduire par des actes la conscience de classe prolétarienne, de lui donner une expression visible». Sur cette base doivent naître les nouvelles organisations économiques qui, réunies dans l'A.A.U.D. «ne sont ni un parti politique, ni un syndicat», mais expriment la tendance du prolétariat «à s'organiser consciemment en vue du renversement de fond en comble de l'ancienne société» et à «s'unifier comme classe».

L'A.A.UD. repousse le centralisme «qui asservit et discipline les masses au profit de quelques-uns» et qui est «le diable qu'il faut détruire». Elle repousse également son frère-jumeau, le fédéralisme. Elle veut par contre (comprenne qui pourra!) «l'union la plus étroite des travailleurs pour le dépassement du capital, union qui ne se réalise qu'au travers du «développement continu du système des conseils» car dans ce système, «avec son contrôle d'en bas, avec son déchaînement de toutes les capacités et de toutes les énergies prolétariennes, avec son lien entre les chefs et les masses, toutes les contradictions sont résolues..., d'abord sur le plan intellectuel, puis, dans la communauté sociale, également sur le plan économique». L'antithèse chefs-masse est ici dépassée (sur le papier, hélas!) parce que «la masse n'est plus un agrégat informe d'égoïstes confondus, mais le prolétariat en ce sens que, doué d'une conscience de classe, il devient indissolublement uni dans la pensée et dans la volonté sociale» et que, d'autre part, «le chef devient un membre de la masse consciente, uni à elle par des liens étroits» et constamment animé et contrôlé par elle. Enfin, la réalisation de la dictature du prolétariat présuppose «l'autodétermination exclusive de la volonté des prolétaires, par-dessus toutes les institutions politiques et économiques de la société, par l'intermédiaire de l'organisation des conseils». Mais tout cela n'empêche pas l'A.A.U.D. de collaborer avec... le K.A.P.D.!

Dans le programme voté à la conférence de Leipzig en décembre 1920, ces mêmes idées sont exprimées de façon plus synthétique:
«1) L'A.A.U.D. lutte pour l'union du prolétariat comme classe.
2) Son but est la société sans classes, la première étape vers celle-ci étant la dictature du prolétariat, c'est-à-dire l'autodétermination exclusive de la volonté du prolétariat, par-dessus toutes les institutions politiques et économiques de la société, par l'intermédiaire de l'organisation des conseils.
3) L'affirmation graduelle de l'idée des conseils coïncide avec le développement croissant de la conscience de soi de la classe ouvrière. Les véritables dictateurs sont les délégués des conseils, qui doivent exécuter les décisions de ces derniers et sont révocables à tout moment. Les «chefs» ne sont admis qu'en qualité de conseillers.
4-8) L'A.A.U.D. repousse toute participation au parlement, parce que ce serait saboter l'idée des conseils; toute participation à des conseils d'usine légaux, car ils sont une forme dangereuse de communauté d'intérêts avec les employeurs; le syndicalisme, car il s'oppose à l'idée des conseils». Mais elle se dresse avec une âpreté particulière contre les syndicats, considérés comme «le principal obstacle au développement de la révolution en Allemagne et à l'unification du prolétariat comme classe».
9) ... Sans reconnaître que l'existence des partis politiques soit justifiée, l'A.A.U.D. ne lutte pas contre l'organisation politique du K.A.P.D., qui a le même but et la même méthode de lutte qu'elle, et elle s'efforce de procéder dans la lutte révolutionnaire en accord avec lui.
10) La tâche de l'A.A.U.D. est la révolution dans les usines [!!], et sa mission spécifique est l'éducation politique et économique des ouvriers.
11) Dans la phase de la conquête du pouvoir politique, l'organisation d'usine devient un rouage de la dictature prolétarienne, qui est exercée dans les usines par les conseils d'usine qui se sont constitués sur sa base. L'organisation d'usine lutte pour que le pouvoir politique soit toujours exercé par l'exécutif des conseils».

Cependant, comme nous l'avons déjà noté plus haut, le groupe d'Otto Rühle (Dresde) n'accepta pas la position intermédiaire de l'A.A.U.D. Non seulement il se détacha du K.A.P.D. dans la seconde moitié de 1920, mais il constitua une organisation «syndicale» propre l'A.A.U. (E.), Allgemeine Arbeiter - Union (Einheits-organisation) qui se proposait «la destruction des syndicats et des partis politiques, qui sont les obstacles principaux sur la voie de l'unification de la classe prolétarienne et du développement de la révolution sociale, qui n'est la tâche ni des partis, ni des syndicats».

Quant aux autres organisations qui, bien que d'origine anarcho-syndicaliste, adhérèrent quelque temps à l'Internationale Syndicale Rouge, nous en parlerons lorsque nous étudierons la période suivante de l'histoire tourmentée du prolétariat allemand. Nous nous contenterons cette fois de conclure que la combativité certaine de ces organisations scissionnistes n'enlève rien à leur tare d'origine: d'une part leur base programmatique, immédiatiste, ouvriériste, localiste, d'autre part le fait que tout en prétendant «unir», «unifier» la classe, elles s'isolent en réalité de la grande masse des salariés. Fondées sur des programmes fumeux de «démocratie directe», de «conscience de soi du prolétariat», de négation du parti (ce qui, bien entendu, veut dire, comme toujours, qu'elles sont affiliées à des courants politiques bien précis, à des idéologies petites-bourgeoises clairement reconnaissables, idéalistes et mêmes individualistes), ces organisations d'élite en sont réduites à osciller entre la négation du parti, le remplacement du parti par des organisations politico-économiques aux contours mal définis et l'appui à tel ou tel parti.

Reflet de la fragmentation du prolétariat allemand, elles n'ont fait que l'aggraver davantage. Toutes, elles ont fini à la longue par s'aligner sur des positions ouvertement démocratiques, ou se sont dissoutes à mesure que la poussée révolutionnaire provoquée par la crise économique perdait de sa force. Facteur de confusion et de dispersion, non de clarté et d'union entre les exploités, elles ne peuvent même pas se vanter - contrairement aux I.W.W. ou aux Shop stewards - d'avoir été des organisations de masse ouvertes à tous les exploités au-delà des divisions de catégorie et des différences d'appartenance politique. Elles ont donc été à la fois un aspect et un facteur de la tragédie du prolétariat d'Europe centrale, en particulier d'Allemagne et, au-delà, du prolétariat mondial.

Source: ««Le Prolétaire», Nr 140, du 18 au 31 décembre 1972.

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