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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE
1912 - 1919

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Première Partie
Introduction |
1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie
1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56


Content:

Première partie
La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie
Introduction
1 - Origines du mouvement prolétarien international
2 - Origines du mouvement prolétarien italien
3 - Crise de la Première Internationale: la déviation libertaire
4 - Premiers marxistes en Italie
5 - Gênes 1892: le Parti socialiste
Notes
Source


Première partie
La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

Introduction
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Cette étude a pour but de suivre la formation, et l'influence sur les événements, du parti politique de la classe prolétarienne, au cours d'une période assez longue pour qu'on puisse opérer des confrontations utiles entre l'orientation du Parti et le développement des événements, en tirant les leçons de ses vicissitudes et même de ses crises, dans ses rapports avec l'ensemble de la société dans laquelle il agit.

Une telle étude, de même qu'elle tend à être la plus étendue possible dans le temps, doit se situer dans une vaste étendue d'espace, et considérer le jeu des forces internationales. On ne pourrait tirer de conclusions utiles du mouvement italien si on ne le considérait comme une partie inséparable du mouvement européen et même mondial au cours de ses diverses étapes.

Il existe d'autres histoires et chroniques du socialisme italien, également récentes, et utilisant d'autres méthodes. Il nous suffit d'y renvoyer le lecteur sans les citer, et de l'avertir que notre récit ne vise pas à être analytique et original, ni à aboutir à une chronique d'événements de détails concernant le parti et la société.

Il entend suivre une ligne ébauchée à grands traits, et parvenir à une synthèse générale sans faire référence à tout le matériel utilisé et compulsé, ou directement acquis, par le groupe qui a mené à bien ce travail.

Dans la première période de vie d'un mouvement socialiste en Italie, nous suivrons les vicissitudes du conflit entre deux formes qui se proposent de fixer des objectifs à ce mouvement. L'une est celle du parti politique déclaré, ouvert à tous ceux qui décident d'agir sur la ligne de son programme; l'autre est la forme ouvriériste (dans le sens où cette forme, selon des formules diverses, adhère strictement à la qualité ouvrière de ses membres) et même exclusiviste - pour secondaire que soit un tel caractère - en ce sens qu'elle n'admet pas l'adhésion de ceux qui ne possèdent pas exactement cette caractéristique sociale.

Puisque nous devons nous occuper de cette opposition, il est nécessaire d'établir - pour prendre tout de suite la voie qui nous conduira jusqu'au terme - que ce phénomène est propre à tous les pays et domine l'histoire de tous les Partis socialistes d'Europe au cours de plus d'un siècle d'histoire; ce ne sera donc jamais à partir de l'expérience concrète d'un seul pays qu'on pourra en faire un bilan aboutissant à des conclusions générales. Pour nous, il est évident, à priori, que la forme historique propre à l'organisation prolétarienne révolutionnaire est la forme déclarée, dans laquelle un lien unique et uniforme relie au parti chacun de ses adhérents, sans stratification ni discrimination. Tout marxiste et dialecticien commence son exposé par des données de fait au moyen desquelles il doit convaincre, en ayant établi à l'avance sa propre conclusion formulée avec netteté et précision.

Il est banal d'observer que la forme d'association politique fondée sur la conviction et sur le militantisme dérive de la grande révolution bourgeoise avec ses fameux clubs, et que l'originalité du nouveau mouvement socialiste réside dans le fait qu'il s'adresse non à la société humaine en général, mais aux membres d'une classe donnée. Ce serait là une version froide et non dialectique de la fonction des classes dans l'histoire, sur laquelle se fonde notre doctrine.

1 - Origines du mouvement prolétarien international
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Si nous reprenons l'histoire de l'Internationale ouvrière, telle qu'elle se prépara dans la première moitié du XIXe Siècle, nous voyons que la première forme qui se dessine est précisément celle des Sociétés de propagande. En général secrètes, à l'imitation des Carbonara, celles-ci naquirent dans différents pays. Elles étaient reliées entre elles. Elles avaient comme programme celui de pousser à leurs limites extrêmes les principes idéologiques de la révolution libérale: égalité, justice, fraternité. Avant d'en arriver à la Ligue des Communistes, fondée vers 1847 à Paris par des militants de divers pays, en grande partie ouvriers, mais aussi intellectuels, et à laquelle adhérèrent Marx et Engels, nous rencontrons des formes bâtardes dont les deux fondateurs du socialisme scientifique se détachèrent bien vite, comme les Ligues des Proscrits, des Justes, des Droits de l'homme, et ainsi de suite. Très vite on vit se creuser un abîme entre ces idéologies humanitaires, philanthropiques, rationalistes et aussi christianisantes, et la nouvelle théorie qui allait s'emparer du mouvement prolétarien anti-capitaliste. On eut le premier exemple de parti prolétarien non pas en Angleterre, première nation capitaliste développée (le chartisme, malgré ses liens indiscutables avec un prolétariat déjà nombreux, avait encore des caractères a-classistes), mais en France, avec le concours de réfugiés de divers pays. Ce fut précisément la Ligue des Communistes qui, la première, se pénétra du principe qu'il ne peut y avoir de mouvement social révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire autonome. Elle tint son premier Congrès à Londres, où «s'était déplacé le centre de gravité», au cours de l'été 1847, puis en tint un second en novembre-décembre. Différents projets de manifestes y furent présentés. Après dix jours de débats, celui de Marx et Engels (qui devint le «Manifeste du parti communiste») fut adopté à l'unanimité, et c'est à lui que nous nous rattachons encore aujourd'hui, même si nous ne faisons pas ici l'histoire d'œuvres littéraires, mais de mouvements collectifs et sociaux, pour embryonnaire qu'en fût la première organisation.

Ce document contient une théorie complète de l'histoire sociale de l'humanité, et un programme défini de lutte pour la transformation de la société, dont il indique de manière positive les moyens et les voies. Il ne suppose pas un auteur ou un penseur destiné à éclairer les hommes de l'avenir, mais déclare déjà émaner d'une collectivité, le parti politique, né des faits et des possibilités historiques. Il ne se rattache ni à l'histoire ni à l'œuvre d'une seule nationalité et d'une seule langue, mais se situe explicitement sur une base internationale de luttes et de conquêtes.

Nous aussi nous tenons à affirmer que nous savons à l'avance où nous conduira la voie sur laquelle nous posons aujourd'hui les pieds, et que le résultat de la vaste démonstration que nous entreprenons n'est ni un produit original ni le fruit de spéculations sans limites, mais qu'il existait intégralement dès le début dans les notions propres à notre école internationale. Nous prendrons comme exemple de cette synthèse et de cette concomitance internationale du mouvement révolutionnaire anti-bourgeois le chapitre de la classique «Histoire de la social-démocratie allemande» de Franz Mehring, en la traduisant ici et là, pour plus de sécurité, d'après l'édition originale allemande de 1897 [NdT: en français, traduit de l'italien].

L'«Histoire» de Mehring a toujours été considérée comme un texte orthodoxe du marxisme. Elle a été élaborée durant la vie de Marx et suivie par Engels de son vivant comme l'œuvre d'un proche disciple. Dans les dernières années de sa vie, son auteur lutta contre la dégénérescence du Parti allemand lors de la Première Guerre mondiale.

Cette œuvre contient entre autres un brillant résumé du premier livre du «Capital» de Marx, où se conjuguent, ce qui n'est pas facile, une présentation concentrée et suggestive, et une rigoureuse fidélité théorique: le chapitre VII de la section III, intitulé L'œuvre fondamentale du communisme scientifique (1).

Pour l'instant, cependant, nous ne recourrons à Mehring que pour ce qu'il dit dans l'introduction à son «Histoire». Il prévient, tout de suite, que le mouvement allemand eut dès le début un caractère international, et montre que les premiers socialistes allemands proviennent des luttes de l'Europe occidentale et de la littérature socialiste anglaise et française. Marx et Engels, quand ils écrivirent le «Manifeste», firent appel aux prolétaires du monde entier. Ils étaient passés à travers l'école «de la philosophie allemande, de la révolution française et de l'industrie anglaise», formule cardinale pour les marxistes.

Le communisme scientifique moderne qu'ils avaient fondé «fut cependant emporté par la croissance économique et par la décadence politique des années 50». Nous parlons, c'est bien clair, du XIXe Siècle, mais cela ne vaut-il pas aussi pour le XXe?

Il s'y substitua alors l'agitation «concrète», dirions-nous, de Lassalle, qui ne put lui-même que copier le socialisme français contemporain. Les bourgeois ergotaient sur les différences entre socialisme et communisme. Dans la langue de 1840-50, le socialisme était un mouvement bourgeois, le communisme un mouvement prolétarien. Mehring dit aussi que la Parti conservait une trace de tout cela dans son nom de «social-démocrate». Mais en France il s'agissait d'un socialisme réalisé avec l'aide des classes possédantes et d'une alliance avec la gauche démocratique bourgeoise; en Allemagne, dans la mesure où le Parti s'inspira de Marx et non de Lassalle, on fit appel à la force du prolétariat, indépendant de toutes les autres classes, sur la base doctrinale du «Manifeste».

À l'époque du «Manifeste des communistes» et de la révolution européenne générale, qui devait consolider et de fait consolida l'avènement de la société bourgeoise, de grandes luttes des prolétaires contre la bourgeoisie industrielle ne s'étaient développées qu'en Angleterre et en France, mêlées à la lutte entre fabricants et propriétaires terriens, et elles culminèrent dans la gigantesque grève de 1842. Le prolétariat entrevit alors pour un moment la conquête autonome du pouvoir politique, mais fut ensuite emporté par l'alliance de toutes les classes possédantes et de leur État. En France, en 1830, le prolétariat de Paris fit ses preuves dans la révolution de juillet qui renversa les Bourbons mais fut exploitée par la seule bourgeoisie; on se souvient de la lutte des canuts lyonnais, qui pendant des jours tinrent la ville conquise par leurs formations, avec leur drapeau noir sur lequel était écrit «Vivre en travaillant ou mourir en combattant». Leur mouvement laissait de côté croyances politiques ou religieuses.

En Italie (nous ne nous occupons pas ici de penseurs qui méritent le nom de précurseurs, comme le grand Filippo Buonarroti, héros de la conjuration de Babeuf, et de Carlo Pisacane), de 1848 jusqu'à l'accomplissement de l'unité nationale en 1861, on ne peut reconnaître de mouvement ouvrier autonome. Mais d'abord revenons-en à l'analyse de l'Allemagne, et rapportons la description que fait Mehring de la société allemande après 1860.

Cette brève description se trouve dans le chapitre I de la section III intitulé: Le prolétariat allemand autour de 1863.

Les événements de 1848-49 avaient été suivis d'un grand progrès de l'industrie allemande, mais en 1863 le prolétariat rural était toujours majoritaire. En Prusse, face à 3,5 millions de personnes employées dans l'agriculture, il n'y en avait qu'environ 750 000 dans l'industrie. Cependant ces chiffres ne rendent pas bien compte de la distinction entre salariés et paysans de l'agriculture ainsi qu'entre salariés et artisans de l'industrie. Au total, en additionnant aux chiffres de la Prusse ceux de la Hesse, de la Saxe, de la Bavière, du Bade et du Wurtemberg, on peut arriver pour l'Allemagne à plus de 2 millions d'artisans contre moins d'1,5 million d'ouvriers «purs» d'usine. L'auteur lui-même prévient qu'il ne s'agit pas de chiffres sûrs et que beaucoup d'«artisans» étaient en réalité des travailleurs à domicile exploités par un patron capitaliste; toutefois, il est certain que dans l'Allemagne de 1863 les artisans dépassaient en nombre les ouvriers industriels, et que les deux classes réunies étaient moins nombreuses que les travailleurs de la terre. Dans seulement deux régions il existait déjà une économie industrielle prépondérante: la Saxe et le district de Düsseldorf, complètement urbanisés et possédant une plus petite partie du territoire consacrée à l'agriculture.

Bref, l'Allemagne de 1863 ne peut encore être définie comme un pays industriel. Dans ce cadre, où les prolétaires industriels sont moins nombreux que les artisans, l'agitation de Lassalle n'aboutit pas encore à un véritable parti politique de classe, mais à la grande Association générale ouvrière allemande, qui ne deviendra que par la suite un authentique parti et fera sienne, à travers de nombreuses crises, la doctrine du marxisme.

2 - Origines du mouvement prolétarien italien
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Le mouvement italien ne suivra pas une autre voie, malgré de notables différences dans la situation intérieure et extérieure.

L'Italie avait, par rapport à l'Allemagne, l'avantage d'avoir effectué de manière plus complète la grande révolution libérale, même si on se trouvait toujours en monarchie et non en république. Sur le plan étatique et légal, toute forme de pouvoir des vieilles classes avait disparu. En outre, la violente revendication de l'autonomie de Rome par les papes jouait contre l'influence du clergé catholique. L'Allemagne, elle, était encore dominée par des formes étatiques de type féodal, que même les effets de la guerre franco-prussienne et de la révolution nationale par en haut à travers la lutte contre l'Autriche ne devaient éliminer radicalement.

En 1861 la situation économique italienne était en revanche plus arriérée que celle de l'Allemagne. La production de fonte, d'acier et de fer ne dépassait pas 125 000 tonnes, alors que la production du seul acier sera en 1914 de 846 000 tonnes, et en 1957 de 6,8 millions. En 1870 il y avait 9 000 entreprises industrielles avec moins de 400.000 ouvriers (alors que le chiffre de ces derniers s'élèvera à 1 275 000 en 1900, à 2 300 000 en 1914 et à 4 257 000 en 1951) contre environ 864 000 artisans. Il est évident qu'en 1860 et 1870 non seulement la proportion de la population paysanne sur le total était plus forte qu'en Allemagne, mais aussi celle des artisans par rapport aux prolétaires industriels.

Sans nous engager ici dans la confrontation des chiffres, nous nous rapportons au cadre social allemand décrit par Mehring pour 1863 et les années suivantes, qui servit de base à l'organisation et à l'agitation de Lassalle, mi-économique et mi-politique, et où la forme du Parti socialiste de classe n'était pas encore bien délimitée.

À l'époque où se forma la première Association Internationale des Travailleurs (1864) - dans laquelle pourtant les éléments ouvriers proprement dit, sauf pour l'Angleterre et en partie pour la France, n'étaient pas encore des prolétaires d'industrie mais tout au plus de petits artisans - la composition de la société italienne était beaucoup plus arriérée que le «schéma» des classes dans le «Manifeste» de 1848. L'unité nationale s'était formée par l'assemblage de micro-États qui, politiquement, ne pouvaient être définis comme totalement féodaux, ayant été centralisé depuis des siècles et ne subissant qu'une influence limitée de l'aristocratie terrienne. Par contre, sur le plan économique, en raison même de leur petite étendue, ils avaient une structure hybride et ne jouissaient pas d'un véritable marché national. Dans les campagnes, une grande partie de la population vivait en économie fermée à peine sortie de l'économie directe et naturelle. Quant aux villes - très peuplées depuis de longs siècles (spécialement dans les régions que l'on considère généralement comme féodales, telles les Pouilles, la Sicile, etc.) - ce n'était pas le libre commerce bourgeois, mais une économie interventionniste d'État qui leur fournissait la nourriture.

L'imposition par en haut d'une législation copiée sur les législations bourgeoises, et qui n'était peut-être adaptée qu'au Piémont, à la Ligurie et aux provinces autrefois autrichiennes, fut à l'origine d'un surcroît de misère pour les classes inférieures, non prolétariennes mais petite-bourgeoises. Ceci provoqua des réactions de caractère informe - et non pas socialistes - en Romagne, en Toscane, puis dans le Sud.

Telle était la situation, sur laquelle nous ne pouvons nous étendre, de la société italienne, au moment où elle était représentée à Londres, parmi les prolétaires du monde entier, par Louis Wolff, secrétaire de Mazzini, dont la motion fut refusée au profit de celle de Marx. Les partisans de Mazzini avaient été les premiers à aller vers les paysans et les ouvriers, mais leur idéologie était piétiste et associationniste - au sens économique du terme - et l'opposition entre le système de Mazzini et celui de Marx était tout à fait criante, même si l'on tarda à en prendre conscience en Italie.

Dans les dix premières années de vie de l'Internationale, toutefois, ce ne furent pas les marxistes qui conduisirent la lutte contre les mazziniens, mais les partisans de l'anarchiste Michel Bakounine, qui vécut en Italie et y eut de nombreux disciples. Quand on fait l'histoire du mouvement italien, on ne peut parler, pour les premières décennies, que de bakouniniens. En revanche, le marxisme n'est pratiquement pas représenté, ou l'est seulement par quelques spécialistes et non par des mouvements de masse. Au contraire les bakouniniens conduisirent ceux-ci avec vigueur, dans la mesure même où leur idéologie reflétait mieux le caractère primitif du milieu social.

Après la Commune de Paris, une crise non moins grave que celle de 1848 succéda aux glorieuses manifestations révolutionnaires de l'Internationale de Londres, que l'on retrouve condensée dans les fameuses «Adresses» écrites par Marx pour le Conseil Général. Après des luttes violentes, ce fut la scission entre marxistes et bakouniniens. Les forces italiennes furent toutes du côté de ces derniers. La Fédération italienne qui, des années auparavant, avait expulsé les mazziniens de l'Internationale, décida à l'unanimité, au Congrès de Rimini d'août 1872, de boycotter le Congrès de La Haye convoqué par le Conseil Général pour le 2 septembre.

Ce qui nous intéresse ici n'est pas la réalisation d'une chronique faite de noms, de personnes et d'accusations personnelles et scandaleuses, c'est la portée du désaccord de l'époque (si mal compris par la suite) qui montre que les marxistes, appelés autoritaires (et plus tendancieusement légalistes), étaient à gauche et représentaient le potentiel de la révolution prolétarienne, tandis que les libertaires étaient à droite et représentaient un mouvement petit-bourgeois confus, non classiste et non révolutionnaire, mais seulement parfois insurrectionnel et terroriste, au sens individuel du terme et non au sens historique qui est celui du marxisme.

Puisque nous entendons montrer que nous ne tenons pas à une version posthume des luttes d'alors, mais que notre appréciation est celle, classique, de la grande école marxiste dans sa continuité, nous aurons encore recours à une page de Mehring sur les luttes au Congrès de La Haye (chapitre XII de la IIIe section).

3 - Crise de la Première Internationale: la déviation libertaire
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La Première Internationale, fondée par Marx en 1864, était en 1872, quand se réunit à La Hayes son cinquième Congrès, en pleine crise. La section française avait été brisée par la réaction qui suivit la Commune de 1871. En Angleterre, les pesantes Trade-Unions sortaient de l'Association parce que le Conseil Général, à travers ses «Adresses» historiques rédigées par Marx, avait soutenu les héroïques communards parisiens. En même temps une opposition se formait dans des pays qui, comme l'Espagne, l'Italie, la Belgique, la Hollande et une partie de la Suisse, étaient alors aussi peu évolués socialement que la France et l'Angleterre d'avant 1848. C'est dans cette situation que se trouvaient les racines d'un socialisme «qui ne veut pas entendre parler de politique, parce que dans les luttes politiques des classes possédantes les ouvriers ont toujours été trompés». Ce socialisme-là était une forme arriérée par rapport à la position dialectique qui indique au prolétariat que sa voie, au sein du développement historique de la société capitaliste, est une lutte politique ayant pour enjeu le pouvoir politique révolutionnaire.

Lors de la formation de l'Internationale, on avait pu admettre ce socialisme naïf pour l'amener à dépasser sa position insuffisante. Mais il devint un danger mortel quand Bakounine se mit à sa tête et le reprit sous le nom d'anarchisme.

Le texte de Mehring, en accord avec beaucoup d'autres textes du marxisme, indiquait que le mouvement anarchiste avait acquis une fausse considération de mouvement activiste et insurrectionnel, en séduisant les éléments «blanquistes» du mouvement socialiste, alors que les anarchistes refusaient tout pouvoir politique, et que les partisans du français Blanqui, quoique donnant une importance erronée à la méthode des coups de main d'une minorité conspiratrice, étaient pour l'instauration d'une véritable dictature révolutionnaire.

Cependant ce texte explique que Marx, prévoyant une longue période de stagnation après la défaite de la Commune, voulut éviter que l'Internationale ne se transforme en un réseau de cénacles de style petit-bourgeois, et en fit décider le transfert en Amérique, bien qu'il pût encore disposer de la majorité à La Hayes. La situation européenne de l'époque exigeait que l'on transférât les énergies sur le terrain du travail théorique, pour pouvoir conduire la lutte, ininterrompue et assidue, que le marxisme engageait contre les déformations dues à ce que nous avons appelé plus tard l'opportunisme, et dont l'anarchisme était l'une des premières versions.

En substance, nous donnons avec ces textes une preuve que la ligne de la gauche marxiste reprend à son compte les vigoureux désaveux de Marx et d'Engels à l'encontre des bakouninistes et des libertaires de 1872.

Le 15 septembre, les bakouninistes se réunirent en Congrès séparé à Saint-Imier, refusant explicitement de reconnaître l'autorité du Conseil Général qui, de son côté, les expulsa. À partir de ce moment, nous aurons deux Internationales: celle influencée par Marx et celle d'orientation «anti-autoritaire». Cette dernière représentait sous une forme modifiée, et avec l'apport de forces nouvelles, la poursuite de l'Alliance de la démocratie socialiste fondée des années auparavant par Bakounine, et que celui-ci avait feint de dissoudre (favorisé en cela par son caractère de type maçonnique, secret ou presque), pour pouvoir entrer dans l'Internationale contrôlée par Marx. Les congressistes de Saint-Imier proclamèrent de manière caractéristique: «1) La destruction de tout pouvoir politique est la première tâche du prolétariat; 2) L'organisation d'un pouvoir politique, même se prétendant temporaire et révolutionnaire, dans le but de promouvoir une telle destruction, ne pourrait être qu'une tromperie de plus.»

Avant d'en revenir au mouvement italien, qui, à Saint-Imier, était unanimement contre Marx et le Conseil Général, arrêtons-nous brièvement sur le contenu du désaccord. Avant de rappeler sa profondeur du point de vue doctrinal - ce qui nous autorise à classer ce premier (historiquement) de nos adversaires dans la très longue série des opportunismes et immédiatismes, phénomènes pathologiques de la lutte de classe prolétarienne -, rappelons que, comme cela se produira chaque fois, il prit d'abord un caractère de désaccord organisatif. On voit ici que les marxistes orthodoxes, de même qu'ils n'ont rien de commun avec les libertaires (ou avec les libéraux dont ceux-ci sont une variante), ne peuvent que combattre tout fédéralisme et tout autonomisme. Nous verrons, sur une longue période, la corruption et la décomposition opportunistes avancer toujours sous la forme des autonomies locales, régionales ou nationales et des règles d'organisation «centrifuges»; tandis que sous tous les cieux et de tous les temps nous, marxistes radicaux, nous nous en tenons au centralisme et aux organisations «centripètes», également sur le plan international.

Quelle était la position des dissidents? Que le Conseil Général de Londres ne devait pas avoir la faculté de diriger l'action des fédérations nationales: celles-ci devaient se gouverner elles-mêmes, et ne devaient pas même prétendre diriger toutes leurs sections provinciales ou urbaines, qui étaient autonomes même dans l'action insurrectionnelle. Le Conseil Général ne devait être, comme le dit Marx avec sa terrible vigueur sarcastique, qu'une «boîte aux lettres», appelé «bureau de correspondance». Qui ne voit pas que l'histoire de l'opportunisme se répète elle-même sans cesse, et que le terrible révolutionnarisme des libertaires ne fait que devancer les Russes - qu'ils détestaient - dans leur formule actuelle des voies plurielles au socialisme? De même, sur cette longue voie, nous trouvons le crétinisme parlementaire quand il demandera que, dans chaque «collège», l'organisation locale soit autonome pour la constitution d'alliances avec les partis bourgeois, et qu'ensuite la fraction ou groupe parlementaire soit autonome dans sa conduite au Parlement.

Le Conseil Général - qui par les grands actes historiques des «Adresses» à la Commune de Paris avait déjà montré l'importance primordiale d'un centre unique de la stratégie révolutionnaire mondiale, conquête qui survécut de beaucoup à la défaite, de même que, pour la IIIe Internationale, elle a survécu à ses honteux liquidateurs kominformistes - repoussa les prétentions des autonomistes et revendiqua le principe irrévocable du centralisme de l'organisation, point cardinal qui reste valide malgré la longue action destructrice des libertaires.

En ce qui concerne l'inconciliabilité de notre doctrine avec celle des anarchistes, qu'ils se disent individualistes ou communistes, qu'ils admettent l'association économique des travailleurs et les grèves, ou qu'ils aillent jusqu'à les nier comme dans le bakouninisme du début, il suffit de se reporter, entre autres, aux notes lumineuses de Marx sur le livre de Bakounine État et Anarchie. Bakounine proteste parce que les marxistes disent que le prolétariat aura besoin d'un État «nouveau» qui naîtra de la révolution. Il veut que celle-ci mette fin à toute forme d'Etat. Marx, qui écrira plus tard que l'expression libre État populaire n'est qu'«une fadaise» de son disciple W. Liebknecht, explique que le prolétariat, une fois le pouvoir bourgeois abattu, «doit utiliser des moyens violents, c'est-à-dire gouvernementaux». En effet, il reste lui-même encore une classe (dominante, comme il est écrit dans le «Manifeste», après le premier stade de son organisation en parti: qui gouverne, gouverne avec un parti); et, pour qu'on puisse supprimer toutes les classes, les classes non-prolétariennes doivent être «violemment éliminées ou transformées, et le processus de leur transformation violemment accéléré». On voit ici que la bourgeoisie et les propriétaires fonciers s'éliminent par la violence, et que les petit-bourgeois se transforment également par la violence et non par la seule persuasion. Les anarchistes ont toujours été profondément éducationnistes, et on voit ici comment ils furent de faux bergers en prétendant que Marx avait été répudié par Bakounine parce qu'il ne croyait pas à la violence et à la terreur: lui, le red terror doctor des anglais!

Il ne serait pas utile de poursuivre davantage; qu'il suffise de dire que Marx fait justice de la formule, propre aux populistes et aux communistes russophiles modernes, de la transmission de la grande propriété aux familles paysannes, idée fixe de Bakounine.

Tandis que Marx est déterministe, Bakounine est volontariste: il voit dans l'État le mal suprême, le principe métaphysique du mal auquel non seulement les idéalistes bourgeois mais aussi les fidéistes réduisent tout. La polémique de Marx au sein de la Première Internationale est un acte de la même lutte contre l'opportunisme contre-révolutionnaire que mènera dans la Troisième Internationale, à un demi-siècle de distance, le Lénine de «L'État et la Révolution». L'anti-dialectique de Bakounine est celle-là même de tous les diffamateurs du bolchevisme russe, qui ne manqueront pas de s'en servir. Marx et Engels lui disent: tu vois dans l'État, base éternelle de tous les maux, la cause du capital et du patronat capitaliste; tu ne comprendras donc jamais que c'est le capital qui est la cause de l'Etat moderne; par conséquent, tu te tiens historiquement en deçà du vrai mouvement révolutionnaire, et avec toi, qui viens de Proudhon et de Stirner, tous les immédiatistes.

4 - Premiers marxistes en Italie
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Pour en revenir à l'Italie, nous utiliserons une lettre d'Engels sur Le principe d'autorité, qu'il adressa à un des premiers marxistes italiens, Bignami, qui la publia dans l'«Almanacco Repubblicano per l'anno 1874» (et nous le rapportons d'après les «Ecrits italiens» de Marx et Engels, éditions Avanti!, 1955). Elle contient le fameux passage: «Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit; c'est l'acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l'autre partie au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en fut; et le parti [NdR: nota bene!] victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit assurer cette domination par la terreur que ses armes [NdR: les armes du parti] inspirent aux réactionnaires.» Et la lettre conclut en accusant les anti-autoritaires ou bien de semer la confusion ou bien de trahir le prolétariat, dans les deux cas à l'avantage de la réaction.

Ces documents et cent autres établissent que cela a toujours été une erreur de considérer l'aversion de Marx, d'Engels et du mouvement socialiste international à l'égard des anarchistes comme une renonciation aux moyens insurrectionnels et révolutionnaires; longue et dure illusion, surtout en Italie, que seule une autre situation historique, celle d'après la révolution russe, changera triomphalement.

Bignami est le premier nom que l'on trouve dans l'histoire du type chronique des hommes célèbres. Son périodique, «La Plèbe», commença à paraître en 1868. En vérité le sous-titre de «La Plèbe» était «périodique républicain, rationaliste, socialiste», mais on ne peut considérer comme justes les appréciations dérivées d'accusations anarchistes selon lesquelles son orientation était celle d'un socialisme «malonien», c'est-à-dire humanitaire et hostile aux moyens violents. La correspondance avec Engels en est une preuve suffisante. Le qualificatif de républicain est utile face à la tendance (qui naîtra peu après) selon laquelle les socialistes doivent être «agnostiques» en matière institutionnelle, c'est-à-dire indifférents face à l'alternative monarchie ou république, grave maladie opportuniste qui fut toujours combattue par tout marxiste radical. L'adjectif rationaliste suffit pour indiquer qu'il ne s'agit pas d'une république à la Mazzini, laquelle est, avec sa formule «Dieu et le Peuple», nettement théiste. Populisme et théisme vont toujours bien ensemble.

D'autres journaux de l'époque sont clairement dominés par l'orientation libertaire; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de détailler leurs positions.

Le 1er septembre 1873 se réunirent, à Genève, deux congrès distincts: celui des marxistes et celui des bakouniniens. Au premier n'adhérèrent que deux sections italiennes: Lodi et Aquila, qui avaient scissionnées de la «Fédération italienne de l'Association internationale des travailleurs». C'est lors de ce Congrès que s'établirent les liens entre Marx-Engels et la section de Bignami, liens qui eurent pour conséquence fondamentale l'article de l'«Almanacco 1874», qui se situe à une place d'honneur dans les archives théoriques de la Gauche.

Les années suivantes sont remplies de vigoureuses tentatives insurrectionnelles des internationalistes italiens. Il n'est pas facile de vérifier l'affirmation selon laquelle les premiers socialistes non libertaires condamnèrent ces mouvements; ils défendirent les victimes de la persécution policière et judiciaire de la bourgeoisie comme étant de valeureux camarades prolétaires. En 1874 ce furent d'abord les travailleurs de Romagne qui s'insurgèrent. À la suite de la défaite, Bakounine s'enfuit de Bologne, où il attendait l'issue du mouvement qui était parti d'Imola, vieille citadelle rouge. Ensuite, ces mouvements, qui se ressentaient évidemment de l'absence d'un centre dirigeant national, eurent lieu aussi ailleurs, mais surtout dans la région du Bénévent (1877). La leçon historique de cette période est que l'autonomisme local est toujours un facteur de défaite pour tout mouvement révolutionnaire: l'unité étatique bourgeoise doit être frappée dans ses centre vitaux, comme lors de la Commune de Paris.

Nous pouvons signaler à Bologne, en mars 1880, non pas un congrès mais une première réunion qui se proposait de fonder un parti socialiste; l'initiative, toutefois, n'eut pas de suite immédiate.

Entre 1873 et 1880, le mouvement de l'Internationale bakouniniste, objet de violentes persécutions policières et judiciaires de la part du régime monarchiste italien, tint d'autres congrès, mais à la fin de la décennie il s'éteignit et se transforma en mouvement anarchiste, qui préféra fonctionner par groupes locaux et admettait seulement un vague fédéralisme, au point que les congrès nationaux et internationaux apparaissaient à ses partisans, encore nombreux, comme inutiles.

La Fédération italienne de l'Internationale bakouniniste, après le Congrès de Rimini en 1872, en tint un second à Bologne en 1873, un troisième à Florence en 1876 et un quatrième à Pise en 1878. Après ceux-ci, la Fédération de la Haute-Italie se réunit à Chiasso en 1880 et ne vota pas d'orientations, en raison de la position anarchiste refusant la souveraineté des congrès. Ensuite, à la veille de la scission définitive entre anarchistes et socialistes, mais sous la pression de la tendance générale qui poussait à la formation d'un parti politique national, les anarchistes se réunirent à Capolago en 1891 en tant que Fédération italienne du Parti socialiste anarchiste révolutionnaire. Parmi les tendances qui s'opposèrent, le seul organe central élu fût une commission de correspondance.

Pour pouvoir suivre dans les années 1880-1890, et jusqu'à 1892, la formation du parti politique socialiste, il faut suivre non plus les libertaires, mais la longue série des organisations ouvrières qui se constituèrent après la réalisation de l'unité nationale, avec des objectifs au début plus que limités.

Dès avant 1860, il y avait eu, dans le Piémont, différents congrès des Sociétés ouvrières. De telles sociétés étaient nées depuis longtemps sous la tutelle paternaliste des divers gouvernements en vue de la réalisation d'une assistance mutuelle. À l'époque, celle-ci était réalisée par les fonds des modestes versements des associés, dont on tirait des subsides pour les cas de maladie et d'accident, parfois avec de vagues buts éducatifs que l'Église faisait en sorte de s'approprier. Après la Constitution de 1848, la tendance de droite, se rattachant aux libéraux, soutenait que les ouvriers étaient appelés en tant que citoyens à obtenir le droit au suffrage universel, mais qu'en tant que catégorie sociale ils ne devaient pas traiter, durant leurs congrès, de questions politiques. Une tendance de gauche, dans laquelle se situaient les libéraux radicaux, les mazziniens et les quelques premiers socialistes, accomplissait des efforts en sens opposé, et en 1859, à Novi, elle réussit à faire voter une souscription ouvrière pour l'achat d'un million de fusils à Garibaldi.

En octobre 1860 se réunit à Milan le huitième Congrès des Sociétés ouvrières italiennes. Une première tendance à passer du terrain de la «mutualité» à celui de la «résistance» se manifesta dans la proposition voulant une organisation par secteurs de métiers, contre les Piémontais qui étaient pour une organisation indistincte ou, comme on disait, «cumulative», apte seulement à des fins d'assistance et non à celles qu'on devait appeler ensuite syndicales.

Au Congrès de Florence, en 1861, les mazziniens s'emparèrent du mouvement des Sociétés ouvrières, dont se séparèrent celles de tendance modérée. À Rome, en 1871, le Congrès des Sociétés ouvrières adhéra par un ordre du jour aux principes sociaux et politiques de Mazzini, provoquant la sortie de quelques délégués adhérents à l'Internationale libertaire comme Cafiero. Les Sociétés ouvrières de type mazzinien se réunirent encore en 1874, à Rome, où elles se prononcèrent contre les grèves, jugées «en général dangereuses», et invitèrent les associations régionales à les prévenir «de toutes leurs forces […] en opposant comme remède aux injustes exigences du propriétaire, l'association du capital avec le travail», et la constitution d'«arbitrages mixtes d'ouvriers et de propriétaires»! À Gènes, en 1876, toujours sous l'influence républicaine, un congrès vota contre la participation aux élections politiques tant qu'il n'y aurait pas de suffrage universel (il ne faut pas oublier que les purs mazziniens étaient et furent toujours abstentionnistes sous la monarchie).

À Bologne, en 1880, un Congrès national des Sociétés de secours mutuel, qui vit intervenir des républicains et des socialistes, s'opposa au projet gouvernemental (qui annonçait la tendance à intégrer le syndicat ouvrier dans la machine étatique) de reconnaissance par l'État des mutuelles, et du contrôle par celui-ci de leurs caisses, et tint une conférence pour le suffrage universel.

L'exigence de réunir les associations ouvrières en un parti politique national s'était désormais dessinée, mais les programmes ne pouvaient être clairs dans un pays comme l'Italie ayant une stratification sociale ambiguë, et pris entre les influences de type petit-bourgeois des libertaires d'une part, des libéraux ou des semi-radicaux constitutionnels de l'autre. Nous sommes à la veille de la constitution d'un Parti ouvrier, qui aura lieu à Milan.

Par ailleurs, la réunion, à Rimini, en août 1881, du Ie Congrès du Parti socialiste révolutionnaire de Romagne, est d'un grand intérêt. L'âme de cette initiative fut Andrea Costa. En 1879, le grand agitateur s'était détaché des libertaires, dont il avait été l'un des plus grands représentants en Italie, et en 1881 il avait fondé à Cesena le glorieux «Avanti!». Notre propos n'est pas de développer de tels détails historiques, c'est un travail que pourraient faire des chercheurs qui ne s'arrêteraient pas aux polémiques et aux vicissitudes personnelles, faites de persécutions et d'exils, des agitateurs de l'époque, mais examineraient à fond leur apport à la précision des programmes de parti. Costa fut un propagandiste et un agitateur magnifique et aussi un excellent organisateur; mais son œuvre de théoricien est restée peu connue alors qu'elle fut indubitablement remarquable. À la fin de cette décennie, le marxisme s'introduisit en Italie, il démolit à grand peine, et non totalement, les déformations polémiques des Mazzini et des Bakounine. Il ne nous semble pas très important qu'un grand anarchiste, Carlo Cafiero, avant de mourir, en 1882, ait envoyé à Bignami de «La Plèbe» une lettre où il approuvait la participation aux élections politiques. Il est très important en revanche que le même Cafiero ait publié en Italie le fameux résumé du «Capital», quand il était intellectuellement en pleine vigueur.

Pour Andrea Costa, il était bien clair que l'adoption de la tactique électorale, si elle distinguait les socialistes des anarchistes (et même pas de tous ceux-ci), ne signifiait pas, comme tous l'ont cru pendant vingt ou trente années, qu'on admettait que le pouvoir politique pût être conquis par le prolétariat à travers la voie légale et sans révolution armée.

Le préambule du programme du Parti socialiste révolutionnaire de Romagne (Rimini, 1881) est à cet égard d'une extraordinaire clarté et d'une formulation irréprochable (3bis) (en appendice au livre de G. Manacorda, «Il movimento operaio italiano attraverso i suoi congressi», Rome, Editions Rinascita, 1953):

«Considérant:
que la condition primordiale de l'émancipation humaine des classes travailleuses, et donc de tous les êtres humains, est l'émancipation économique;

que celle-ci n'est pas possible tant que les classes travailleuses des villes et des campagnes ne s'emparent pas, pour le bien de tous, de la terre et des capitaux et, par conséquent, de tout le pouvoir politique, militaire et social, que donne leur possession;
que l'expérience historique démontrant qu'une classe privilégiée ne cède jamais pacifiquement ses privilèges séculaires, l'appropriation de la terre, des capitaux et de tout le pouvoir social ne peut se faire que par la révolution, si bien que la révolution n'est pas seulement la meilleure manière, que nous proposons, de résoudre efficacement la question sociale et d'émanciper les masses, mais une fatalité historique inévitable, que nous ne faisons que formuler, rendre consciente et accélérer de toutes nos forces;
pour toutes ces raisons: le Parti Socialiste de Romagne est et ne peut être que révolutionnaire.

La révolution est, avant tout, une insurrection matérielle violente des multitudes contre les obstacles que les institutions existantes opposent à l'affirmation et à la réalisation de la volonté populaire.

La révolution est, de ce fait, avant tout, une dictature temporaire des classes travailleuses, c'est-à-dire une accumulation de tout le pouvoir social (économique, politique, militaire) dans les mains des travailleurs insurgés, dans le but de démolir les obstacles que l'ancien ordre des choses oppose à l'instauration du nouveau, de défendre, de provoquer, de propager la révolution, de réaliser l'expropriation des personnes privées, et d'établir la propriété collective et l'organisation sociale du travail

Le programme observe ensuite que la «transformation radicale de tout l'ordre social» à laquelle le socialisme aspire ne peut résulter «de conspirations, de ruses diplomatiques et de décrets», ni de «tentatives de révoltes de minorités audacieuses» (tentatives qu'il ne désavoue pas, mais laisse à «l'initiative individuelle»); elle réclame «non seulement la coopération des individus consciemment socialistes et révolutionnaires, qui ne sont généralement jamais qu'une petite minorité, mais […] la coopération efficace et énergique des grandes masses de salariés agricoles et industriels.»

Il ne repousse pas les réformes et les revendications immédiates et contingentes, mais proclame que «pour nous [elles] ne sont qu'une occasion, un moyen de propagande et de lutte - moyen passager qui n'empêche pas que nous réalisions d'autres manifestations de l'activité populaire et révolutionnaire et que nous les utilisions, particulièrement quand toute manifestation légale nous est rendue impossible.»

Il déclare que la révolution doit:
«
Etre précédée d'une ample propagation des idées socialistes-révolutionnaires et avoir pour organe un parti fortement organisé [NdR: voilà un bond en avant très net par rapport à la conception anarchiste du parti comme réseau élastique de groupes autonomes, ou à plus forte raison de la négation du parti], capable de la provoquer, quand existent les conditions nécessaires à sa réussite, de l'inspirer et aussi de la diriger, quand elle a éclaté.

Par conséquent notre Parti a un double objectif: celui d'éveiller par la parole, les écrits, les exemples, et au besoin par d'autres moyens, les grandes masses assoupies des villes et des campagnes, en les préparant à la révolution qui s'accomplit inexorablement dans la société du fait de ces mêmes facteurs sociaux qui aujourd'hui nous tiennent opprimés; et celui de profiter de l'occasion favorable pour dresser ces mêmes masses contre l'ordre existant, les inspirer et les diriger dans la lutte et faire tous les efforts pour que la révolution donne les fruits que les masses en attendent.»

Ce que nous savons de l'Andrea Costa des meilleurs moments, entre autres qu'il fut le précurseur de l'anticolonialisme le plus tranché, nous permet de l'inscrire dans le chemin de l'authentique gauche italienne.

Nous avons ici l'affirmation programmatique de la dictature marxiste du prolétariat, que les socialistes allemands tenaient cachée, comme Lénine le révéla. Elle n'était pas ignorée en Italie, quoique étouffée par le mensonge disant que les anarchistes étaient pour la violence et que les socialistes s'en étaient détachés par pacifisme social.

L'histoire d'Alfredo Angiolini («Cinquant'anni di socialismo in Italia»), réformiste connu, et droitier solide, éditée à Florence en 1900, présente à toutes les pages les anti-anarchistes non seulement comme des autoritaires, ce qui est un terme acceptable et que nous revendiquons, mais aussi comme des légalistes, des «modérés» et des «évolutionnistes». Ceci est une grosse bévue programmatique, du moins quand on ne prend pas en compte la tendance socialiste de droite qui, comme nous le verrons, naquit non pas en 1890 mais en 1900, pour dominer jusqu'en 1910 (et déborder honteusement jusqu'à aujourd'hui, depuis 1925).

Pourtant, Angiolini, qui revendique à sa manière le marxisme théorique, ne peut pas ne pas écrire: «Marx voulait comme but final l'association des producteurs basée sur la propriété collective du sol et des instruments de travail, et comme moyen la dictature politique et transitoire de la classe ouvrière.» (p.61) C'est le passage où il s'oppose justement à Bakounine, qui voulait que l'Internationale «fût tout à fait indifférente à la question de la forme de gouvernement.»

S'il est donc vrai, comme nous l'avons cent fois dénoncé, que dans le second volume de l'édition de l'«Avanti!» des œuvres de Marx, Engels et Lassalle, de 1914 (lettre de Marx sur le programme de Gotha) le mot dictature (le Wörtchen du renégat Kautsky) fut falsifié et transformé en «critique révolutionnaire du prolétariat», il n'en est pas moins vrai qu'à partir de 1900 il circulait sous une forme imprimée (comme il circule en Europe depuis 1848 dans «Les luttes de classe en France») dans toute l'Italie.

Les philistins indigènes feignirent de le découvrir en 1917. Les philistins staliniens l'ont enseveli!

À partir de ce moment nous avons deux mouvements qui conflueront pour former le parti prolétarien de classe: l'un est celui du Parti socialiste révolutionnaire de Romagne, qui, à partir de son troisième Congrès, à Forli, en 1884, et après que les anarchistes s'en soient définitivement détachés, prendra le nom de Parti socialiste révolutionnaire italien; l'autre est celui du Parti Ouvrier, dont la première section naquit à Milan en 1882, et à l'activité duquel contribuera le jeune avocat Filippo Turati. Il est à noter que le Parti Ouvrier fut à ses débuts «ouvriériste» ou, pour le dire à l'anglaise, «labouriste»: il ne voulait pas avoir d'idéologie politique, il ne voulait organiser que des travailleurs salariés et manuels, et il était - comme les anarchistes - abstentionniste par horreur des intrigues corruptrices de la politique bourgeoise. Par rapport à de telles positions, ce sera un pas en avant que d'admettre dans le parti tous les militants ayant des convictions théoriques socialistes, de se donner un clair programme politique et de participer aux luttes électorales en opposition à tous les partis bourgeois. En 1885 se tint à Milan le Ie Congrès du Parti Ouvrier italien. On repoussa encore la lutte politique quoiqu'en saluant le Parti socialiste révolutionnaire et en souhaitant se fondre avec lui, et on définit le parti comme «économique». Au parti adhérèrent des associations ouvrières et de métier; son instrument principal de lutte était la grève. À Mantoue, en décembre 1885, le parti s'unifia avec la Confédération ouvrière lombarde, influencée par des radicaux démocrates, mais qui se développa ensuite dans un sens socialiste. À ce Congrès pris part Costantino Lazzari, authentique prolétaire marxiste. Sa solution agnostique du problème électoral était originale: le parti «n'ayant aucun programme de gouvernement», laisse les sections libres de participer ou non aux luttes électorales. Qui connaît la pensée du brave Lazzari sait qu'il ne voulait pas dire par là que la bourgeoisie devait gouverner comme elle le voulait, mais, au contraire, que les socialistes ne devaient pas entrer dans les gouvernements bourgeois démocratiques, résultat de la tactique parlementaire que l'avenir démontra être quasi inévitable en Europe. Cette position fut reprise à Mantoue en 1886. Mais dans les élections de cette année-là le Parti Ouvrier, quoique réaffirmant sa propre «indépendance face à tous les partis politiques en tant qu'ils représentent les intérêts des capitalistes», entra en lice à Milan, sans succès, tandis que le Parti socialiste révolutionnaire faisait élire Costa à Imola et Moneta à Mantoue. Le Parti Ouvrier, objet de procès et de persécutions, tint son IIIe Congrès à Pavie en 1887, son IVe à Bologne en 1888, son Ve (qui fut le dernier) à Milan en 1890. Ce qui nous intéresse ici, c'est le remplacement des vieilles sociétés ouvrières de secours mutuel par les ligues de résistance et l'adoption ouverte de la méthode de la grève. Tandis que les congrès des Fraternités de mutuelles, autrefois dominées par les mazziniens, se vidaient de tout caractère de classe, les conditions mûrissaient pour un congrès d'unification de toutes les forces socialistes en un parti politique unique.

5 - Gênes 1892: le Parti socialiste
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Le célèbre Congrès de Gênes des 14 et 15 août 1892, qui donna le jour au Parti socialiste italien, est connu non comme un congrès d'unification mais comme le congrès de la division entre anarchistes et socialistes. En effet les différents courants, romagnole du Parti socialiste révolutionnaire et lombard du Parti Ouvrier, trouvèrent un terrain commun de nature pratique dans la participation aux élections, à laquelle s'opposaient les anarchistes et les ouvriéristes purs, quoique non sans quelques concessions (accord pour les élections municipales, candidatures agitatrices de condamnés, et autres). Le congrès fut dramatique et tumultueux: ceux qui l'emportèrent furent les socialistes politiques qui s'étaient formés au marxisme et qui étaient pour la fondation d'un parti solidement uni et discipliné qui conduisit toute l'action du prolétariat italien. Du choc naquirent deux partis du même nom: Parti des Travailleurs italiens; mais l'un avait des principes anarchistes, l'autre des principes marxistes. Dans le camp marxiste, comme cela se produit toujours à de telles occasions, on ne clarifia pas les différences entre la vision révolutionnaire et la vision, déjà apparue en Europe, du réformisme ou du révisionnisme. Il en sortit le fameux programme de Gênes de 1892 que le parti conserva jusqu'en 1921, quand les communistes en sortirent au Congrès de Livourne. Il faut rapporter ce programme dans son intégralité, parce qu'il justifia la critique que les révolutionnaires en firent après la guerre de 1914-1918, bien qu'ils n'aient pas demandé auparavant qu'il fût modifié.

Dans ce programme, la tactique de la participation électorale prend une formulation de principe, qui ne se concilie pas avec la théorie marxiste de l'État et du pouvoir, très claire déjà dans le «Manifeste» de 1848 et dans les «Statuts» de la Première Internationale de 1864, auxquels pourtant le parti proclama toujours sa fidélité. Il n'est pas dit en effet qu'on n'entrera au parlement et dans les administrations locales qu'à des fins de propagande et d'agitation, et on en arrive au contraire à dire que de tels organes, et l'État lui-même, sont à conquérir pour les «transformer» en instruments d'expropriation de la bourgeoisie capitaliste.

Voilà le texte de ce programme qui dura trente ans:

«Considérant:
que dans l'organisation actuelle de la société humaine les hommes sont contraints de vivre séparés en deux classes: d'un côté les travailleurs exploités, de l'autre les capitalistes détenteurs et monopolisateurs des richesses sociales;
que les salariés des deux sexes, de toute catégorie et condition, forment en raison de leur dépendance économique le prolétariat, contraint à un état de misère, d'infériorité et d'oppression;
que tous les hommes, pourvu qu'ils concourent selon leurs forces à créer et à maintenir les bienfaits de la vie sociale, ont le même droit à jouir de ces bienfaits, et en premier lieu celui de la sécurité de l'existence;

considérant:
que les actuels organismes économico-sociaux, défendus par le présent système politique, représentent la domination des monopolisateurs des richesses sociales et naturelles sur la classe travailleuse;
que les travailleurs ne pourront réaliser leur émancipation que grâce à la socialisation des moyens de travail (terre, mines, usines, moyens de transport, etc.) et à la gestion de la production:

estimant:
que le but final ne pourra être atteint qu'au moyen de l'action du prolétariat organisé en Parti de Classe, indépendamment de tous les autres partis, action se manifestant sous le double aspect:
1) de la lutte des métiers pour les améliorations immédiates de la vie ouvrière (horaires, salaires, règlements d'usine, etc.) lutte dévolue aux Bourses du Travail et aux autres associations de catégorie et de métier;
2) d'une lutte plus ample visant à conquérir les pouvoirs publics (Etat, Communes, Administrations publiques, etc.) pour les transformer, d'instruments d'oppression et d'exploitation qu'ils sont aujourd'hui, en un instrument pour l'expropriation économique et politique de la classe dominante;

les travailleurs italiens, qui se proposent l'émancipation de leur propre classe, décident:
de se constituer en Parti, inspiré des principes exposés ci-dessus.
»

Selon la tradition, les «principes» établis par le programme de Gênes étaient la lutte de classe, la socialisation des moyens de production, l'organisation du prolétariat en parti politique, l'indépendance par rapport à tous les autres partis. Il n'y a pas besoin de rappeler ici que de telles formules ne contiennent pas tout le marxisme révolutionnaire: depuis sa naissance celui-ci avait clairement parlé de conquête du pouvoir politique au moyen de la violence révolutionnaire, de destruction de l'État parlementaire bourgeois, de dictature du parti prolétarien pour la démolition du capitalisme. L'expression finale d'expropriation économique et politique de la classe dominante était particulièrement vague, et fut la cause d'une longue confusion. Peu claire également était la revendication de la «gestion de la production», où il manquait le sujet: le syndicat? l'État? Et alors, l'État devrait donc durer éternellement?

Ce n'étaient pas des doutes sur des formules littéraires: c'était le contenu réel d'une lutte longue et sanglante qui dura des dizaines d'années en Italie et en Europe.

Dans les cinq premiers Congrès du nouveau parti, jusqu'à celui de Bologne en 1897, il fut clair pour tous que la lutte de classe et l'indépendance par rapport à tous les autres partis signifiaient le refus des alliances électorales et parlementaires avec tous les autres partis, même radicaux.

Après les luttes de 1898, quand la monarchie italienne s'appuya sur des gouvernements de droite, ce principe fut ébranlé, et la sanction arriva à Rome en 1900 (VIe Congrès) avec la victoire du courant réformiste et de ses brillants représentants (Turati, Bissolati, Prampolini, Treves, Modigliani, etc.).

À Reggio Emilia en 1893 tous furent pour l'intransigeance et contre toute alliance. Dans les signatures de l'ordre du jour qui prévalut sur l'autre, également intransigeant, nous trouvons les noms de Lazzari, Serrati, Agnini, qui par la suite, et jusqu'à la crise de l'après-guerre, représentèrent avec d'autres le marxisme de gauche.

- IIIe Congrès, Parme 1895. La majorité adopte en matière d'organisation un clair ordre du jour centraliste contre un autre de type fédéraliste. C'est à partir de ce moment qu'on parle de Parti socialiste italien. Sur la tactique, la majorité est pour l'intransigeance contre un ordre du jour qui admet de timides exceptions locales.

- IVe Congrès, Florence 1896. Il fait suite à la chute de Crispi qui avait réprimé les «fasci» siciliens, et à l'amnistie accordée aux condamnés par le nouveau gouvernement. On peut noter qu'on vota contre l'admission au parti d'associations économiques et pis électorales, et pour la seule forme de l'adhésion personnelle. Sur la tactique électorale, à un ordre du jour d'absolue intransigeance, on en préféra un qui prévoyait quelques exceptions pour les ballottages.

- Ve Congrès, Bologne 1897. Une tentative contre l'organisation centralisée du parti fut repoussée. Sur la question agraire, il fut voté un ordre du jour Agnini qui mettait en avant l'organisation des salariés et la constatation que la petite propriété tendait à disparaître. À ce Congrès, Turati mit en avant l'idée de l'autonomie de l'organisation locale dans les accords électoraux. Ferri - qui alors passait pour un marxiste de gauche - proposa la confirmation de la tactique de Parme. Les votes donnèrent: Ferri 97, Turati 90. L'intransigeance absolue, dans un ordre du jour Ciotti, avait été repoussée par 123 voix contre 66: on allait vers la victoire des réformistes au Congrès de Rome.

Ce n'est pas seulement dans les congrès, toutefois, que nous pouvons trouver trace de la lutte de la gauche radicale et marxiste, mais aussi dans d'autres manifestations de la lutte socialiste. L'une des plus ardues fut celle de la défense des militants traînés en justice à la suite de répressions policières, et qui - ne serait-ce qu'aux fins de leur défense, et sous la pression des défenseurs envoyés par le parti - auraient eu toutes raisons d'émousser la formulation de leurs principes.

Après avoir cité Andrea Costa, nous évoquerons donc un autre authentique représentant de la gauche révolutionnaire: Nicola Barbato, médecin, jugé à Palerme après le mouvement des Fasci de 1894. Il avait 43 ans et fut condamné à 14 ans de prison. L'extrait de son discours - que nous tirons du petit volume des éditions Avanti!, «Autodifese di militanti operai […] davanti ai tribunali» [autodéfense des militants ouvriers […] face aux tribunaux], Milan 1958 - est admirable non seulement par le courage mais par la clarté théorique, qui caractérisa toute sa vie ce camarade modeste autant que valeureux, véritable exemple de marxiste authentique.

Barbato déplora avant tout que le socialiste de droite Montalto, son co-inculpé, ait désavoué les anarchistes enfermés dans le même box. Barbato ne nia pas les différences théoriques, mais avec des paroles éloquentes il salua ces généreux combattants de la révolution qui s'étaient mis à la tête des infortunés prolétaires et ouvriers agricoles de Sicile.

Il entra ensuite dans la partie de son discours qui répondait aux accusations du tribunal militaire. Nous rapportons ce texte admirable:

«Moi, militant obscur du socialisme, je m'honore d'appartenir à la phalange des révolutionnaires; c'est-à-dire que je ne crois pas que le phénomène des insurrections à main armée puisse être évité lors de la plus grande et la plus humaine des révolutions de mon espèce. Ceci est le point crucial qui me sépare de Montalto, Bosco, Petrina et Verro: ils croient que la révolution s'accomplira sans insurrection armée. Selon moi les destructions violentes disparaîtront quand l'humanité commencera à exister.
L'humanité n'a jamais existé et n'existe pas encore: il y a eu des individus humains, c'est-à-dire des hommes qui dans la totalité ou dans la plus grande partie de leur vie, ont montré des sentiments altruistes solidement établis; mais l'humanité, comme entité collective, commencera à exister le jour où l'homme ne sera plus contraint, pour les besoins de sa propre conservation, de mener une lutte à couteaux tirés avec son propre voisin.
Même en admettant que la plus grande partie des individus des nations civilisées soit aujourd'hui disposée par hérédité et par éducation à vivre humainement, il faut pourtant qu'elle s'adapte à vivre bestialement, ni plus ni moins que celle qui n'y est pas disposée, si elle ne veut pas s'exposer au danger de tomber parmi les vaincus et les affamés; il faut donc que chacun d'entre nous s'adapte à enlever le pain de la bouche d'autrui sans pitié. Dans la société actuelle, les nations et les individus qui ne s'efforcent pas, avec la permission des lois, de voler quelque chose aux autres nations et aux autres individus, sont destinés à périr. Cette vieille vérité a déjà été reconnue par de nombreux conservateurs; mais confondant la biologie avec la sociologie et appliquant mal les lois darwiniennes, ils finissent toujours par conclure que la lutte pour la vie est une loi naturelle, qui a dominé et dominera éternellement les rapports entre nations et entre individus de la même nation.
Nous, révolutionnaires, nous, socialistes, au contraire, nous fondant sur l'histoire et la sociologie, nous croyons que viendra le jour où l'homme ne sera plus contraint, pour les besoins de sa propre existence, de s'armer de fusils, de canons et de codes, pour voler de prétendus étrangers, ses propres concitoyens, et souvent ses parents, ses frères et ses sœurs. Nous sommes peut-être des utopistes: mais n'oubliez pas que la bête humaine s'est détachée des bêtes et en est arrivée au point où elle en est aujourd'hui en vertu d'utopies, qui, avant de se réaliser, excitèrent mépris, colères, haines et persécutions contre les pauvres rêveurs.
Depuis un certain temps c'est l'histoire qui prépare la réalisation de la plus belle des utopies du cerveau humain: le jour où, dans les codes, on affirma que, dans l'intérêt public, on pouvait enlever la propriété privée au citoyen, moyennant indemnisation, on fit un véritable acte de socialisme inconscient; on peut considérer comme un autre acte de socialisme inconscient le service militaire obligatoire pour tous les hommes robustes, tandis que les faibles et les femmes en sont exemptés […], et on pourrait citer beaucoup d'autres exemples. La répétition d'actes semblables et un ensemble complexe de facteurs, qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici, ont produit la conscience socialiste. Aujourd'hui celle-ci n'est plus un rêve, mais la nette vision d'une tendance née depuis longtemps dans les sociétés humaines et arrivée à un degré de développement tel que nous pouvons espérer avoir bientôt les premières organisations consciemment socialistes.
Je répète ici ce que j'ai déclaré dans mon interrogatoire: en tant que socialiste, j'ai tenté de contribuer à la plus humaine, vraiment humaine, des révolutions, avec tous les moyens que j'ai crû nécessaires et que le code de la bourgeoisie permet à tous les citoyens italiens.
Les moyens que le code appelle délits, je ne les ai pas utilisés, non que je les rejette à priori, en eux-mêmes, mais parce que j'estime simplement que le temps où de tels moyens seront utiles et douloureusement nécessaires n'est pas encore arrivé […]. La révolution nécessaire à l'obtention de nos idéaux n'est pas celle dont s'épouvantent les magistrats. Vous avez entendu ce qu'elle devait être et ce qu'elle sera.
Personne ne pourra la provoquer: l'insurrection armée est fatale. Je regrette que cette heure de l'insurrection armée n'ait pas encore sonné.
Je crois au contraire qu'elle est encore très éloignée.
»

[suite]

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. C'est un texte qui devra être reproduit, et nous ne résistons pas à citer un passage qui justifie l'assertion de nos jeunes collaborateurs disant que Mehring réduit en bouillie cent ans à l'avance les programmes russes!
    «
    Le travail salarié se distingue des divers types précédents de travail non payé en ce que le mouvement du capital est démesuré et son appétit de surtravail insatiable. Dans l'organisation économique des sociétés dans lesquelles prédomine non la valeur d'échange mais la valeur d'usage des produits, le surtravail est limité par le cercle plus ou moins étroit des besoins, mais du caractère de la production ne provient pas un besoin illimité de surtravail. Les choses sont tout autres là où domine la valeur d'échange. Comme producteur de moyens de travail pour les autres, pressureur de surtravail et exploiteur de la force de travail, le capital dépasse en énergie, absence de mesure et efficacité, tous les processus de production précédents, fondés directement sur le travail forcé. Le capital s'intéresse non au processus de travail et à la production de valeur d'usage, mais au processus de valorisation, à la production de valeurs d'échange desquelles on peut tirer une valeur supérieure à celle qui y a été investie. L'avidité de plus-value ne connaît pas la satiété; la production de valeurs d'échange ne connaît pas les limites de la satisfaction des besoins par la production de valeurs d'usage.» [back]

Source: Traduction à partir de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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