BIGC - Bibliothèque Internationale de la Gauche Communiste
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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE
1912 - 1919

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Première Partie
Introduction | 1 - 5 |
6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie
1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56


Content:

La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie
6 - Le socialisme italien vers le réformisme
7 - Rome 1900, date de naissance officielle du réformisme
8 - Début de la lutte contre le réformisme: apparition de la fausse gauche syndicaliste
9 - La gauche marxiste se dessine
10 - 1910: première réaction des marxistes révolutionnaires
Source


La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

6 - Le socialisme italien vers le réformisme
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Entre le Congrès de Bologne de 1897 et celui de Rome de 1900 s'insère une période cruciale pour l'Italie bourgeoise, que les renégats d'aujourd'hui appelleraient un tournant. Le cours nouveau ne pouvait pas ne pas arriver, même s'il fut indubitablement moins répugnant que ce qu'on donne en pâture aux naïfs travailleurs en l'an de grâce 1963, qui voit le succès du plan contre révolutionnaire d'«ouverture à gauche», plan qui faisait rêver dès cette époque le capitalisme italien. Les chefs démocrates-chrétiens ne disent-ils pas la vérité, lorsqu'ils expliquent qu'on «ouvre à gauche» pour couper définitivement les jarrets à tout éventuel «danger» révolutionnaire?

Mais reprenons le fil de notre histoire.

Dès avant les Congrès de Florence (1896) et Bologne (1897), la société italienne avait été troublée par les violentes répercussions de la crise économique de la fin du siècle, aiguisée par les conséquences de la politique d'expansion africaine de l'État italien, qui, quoique l'un des plus faibles sur le plan productif, voulut s'engager sur la voie de l'impérialisme. Le 1er mars 1896, la terrible défaite d'Adoua provoqua la chute du ministère Crispi, qui avait précédemment conduit la féroce réaction contre les mouvements siciliens de 1894. Ce fut alors qu'Andrea Costa lança à la Chambre son cri historique: Hors d'Afrique!, cri qui n'était pas un simple effet parlementaire mais un véritable camouflet à la face de la sordide bourgeoisie italienne. Costa affirma que le colonialisme était contraire à la liberté des peuples de couleur autant qu'aux intérêts du peuple métropolitain: thèse vraiment avancée, à cette date, si on pense à tous les événements ultérieurs qui ont conduit l'impérialisme italien à la fin la plus ignominieuse. Pendant ces défaites de la bourgeoisie nationale, le Parti socialiste, que Crispi en était venu à dissoudre, remportait de brillants succès parmi les masses, même si l'on s'en tient à l'aune électorale. Dès le Congrès de Bologne, il enregistrait une puissante reprise.

Dans le courant de 1897 se développa, comme conséquence des défaites militaires, une grave crise économique, qui sévissait surtout dans les misérables régions méridionales. Le prix du pain avait beaucoup monté, et le prolétariat fut soumis à un régime de famine. De la fin 1897 au printemps 1898 se succédèrent de violentes révoltes, auxquelles le gouvernement Di Rudini répondit par de violentes mesures policières et même par des appels à la troupe. En mai 1898 les mouvements gagnèrent l'industrielle Milan et prirent de tragiques proportions: on parla officiellement de 80 morts, mais on a toujours estimé que le chiffre était supérieur, spécialement lors des heurts furieux qui eurent lieu dans le centre ville entre les ouvriers grévistes et les policiers armés. Comme en 1894, il y eut l'institution de l'état de siège et l'établissement de tribunaux militaires. Les condamnations tombèrent: Turati, qui avait pourtant cherché à éviter les émeutes, fut condamné à 12 ans de prison. Le roi Umberto appela au gouvernement le fameux général Pelloux (lors de la répression de Milan ce fut le général Bava Becaris qui s'illustra).

À cette vague de réaction répondit la formation d'une opposition populaire de gauche, dont les socialistes étaient la pointe extrême. La réaction sur le terrain électoral fut énergique: à Milan fut élu pour la première fois un conseil municipal hostile aux clérico-modérés, droite de l'époque. Aux élections nationales de juin, Pelloux fut renversé par 800 000 voix contre seulement 600 000 pour le gouvernement. Les pères de la génération qui était alors dans les langes, de dignes hommes, de vieilles convictions libérales démocratiques, se réjouirent de cette nouvelle: Quel coup pour le ministère! Mais pendant ce temps l'habile bourgeoisie italienne montrait sa finesse politique, et un danger nouveau naissait pour le prolétariat: le réformisme. Le 29 juillet 1900, un anarchiste aux convictions solides, et qu'on dépeignit en vain par la suite comme un délinquant de droit commun, Gaetano Bresci, de Prato, tira les conclusions de sa propre idéologie, et, à Monza, tua à coup de revolver Umberto de Savoie. La réaction contre les socialistes, qui évidemment n'avaient rien de commun avec le régicide, recommença à se déchaîner. Mais cela ne pouvait empêcher le tournant à gauche de la bourgeoisie italienne, avec la participation de Giolitti et du jeune roi, tous deux non dépourvus de flair politique.

Le Congrès de septembre 1900 se trouva face à cet éternel problème non encore résolu: comment le parti prolétarien doit-il agir quand deux politiques de la bourgeoisie sont possibles, et quand le «choix» peut dépendre du fait qu'il jette ou non son propre poids sur le plateau de la balance.

Plus de soixante années sont passées et on soulève encore le problème des fameux choix. Il est clair qu'on ne peut poser ce problème que de deux manières: celle des armes et celle de la dispute constitutionnelle.

En 1898, les masses avaient lutté dans la rue avec courage, défiant non seulement les fusils mais aussi les canons mis en place à tous les carrefours de Naples et de Milan. C'est alors que la droite bourgeoise la plus réactionnaire (qu'il ne faut pas confondre avec la droite libérale classique, socialement conservatrice mais orthodoxe dans son légalisme constitutionnel) menaça de suspendre les garanties constitutionnelles, et même les enleva sans autre forme de procès. Mais elle ne parvint pas, comme devait le faire plus tard le fascisme, à passer outre le verdict parlementaire et électoral. La différence historique n'est, cependant, pas totale, 1898 étant plutôt absolutiste et 1922 plutôt constitutionnel; la différence de jugement de l'opinion n'a pas d'autre origine qu'une appréciation non marxiste (dans laquelle est tombé le parti prolétarien dans les deux cas). Par contre l'argument des socialistes de droite est bien connu: il importe à la classe ouvrière que le pouvoir exécutif n'utilise pas la manière forte, et il est utile de faire pression dans ce sens par le moyen pacifique d'un vote des électeurs et des députés. La question une fois réduite à ce problème numérique, il serait logique de ne pas compromettre un résultat si utile (ou du moins si commode et si facile), par lubie de ne pas additionner nos voix avec celles des bourgeois bien-pensants, proches de la gauche… Dans ce cas, le parti prolétarien défend la liberté et la constitution, parce que les violer fait le jeu de la classe dominante.

Depuis lors et depuis toujours, nous, la gauche, nous répondons: cette ligne tactique serait convaincante si nous étions certains que les objectifs de notre classe pourraient se réaliser un jour sans briser la «liberté de tous», l'ordre légal et la structure constitutionnelle. Mais si cette possibilité est exclue, c'est une erreur de préparer les masses à sauver (mais quoi donc? quelles prétendues conquêtes? des conquêtes faites avec la bourgeoisie contre des formes plus anciennes, ou des conquêtes déjà faites contre la bourgeoisie?) ou plutôt à se sauver elles-mêmes de l'agression de l'ennemi de classe, en se réfugiant derrière des remparts historiques qu'il sera précisément nécessaire d'abattre, car c'est la seule voie pour libérer le prolétariat de l'oppression capitaliste.

Il est possible que la bourgeoisie et son État prennent l'offensive, et l'histoire nous en donne des exemples continuels. Mais on ne peut réduire la réponse de la classe travailleuse à une défensive derrière des bastions qui sont ceux de la conservation des formes bourgeoises: la démocratie et le pacifisme. La riposte historique, pour laquelle notre parti est fait, est une future contre-offensive qui ne brandira pas, comme on le fait aujourd'hui sans vergogne, les drapeaux historiques tombés des mains de l'ennemi de classe, mais brisera les principes et les institutions qui se tiennent depuis des siècles derrière ces drapeaux.

7 - Rome 1900, date de naissance officielle du réformisme
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Le VIe Congrès socialiste s'ouvrit le 8 septembre 1900. Le rapport du Groupe parlementaire, qui, au cours des années suivantes, finira par devenir le point central des congrès, reçut dans cette situation un accueil chaleureux. Il est facile de l'expliquer: les députés venaient, bien plus que du Parlement, des rues, où ils avaient lutté avec les ouvriers, et des prisons bourgeoises. Leur rapporteur fut Andrea Costa. Il rappela les batailles du fameux obstructionnisme (un véritable illégalisme au sein du Parlement: il suffit de rappeler que des droitiers du calibre de Bissolati en vinrent à briser les urnes!), le cri «Ni un homme, ni un sou!» lancé non seulement contre les expéditions en Afrique mais aussi contre l'expédition en Chine (révolte des boxers), quand les femmes prolétaires se couchaient sur les rails devant les trains militaires, et la courageuse conduite tenue après l'attentat contre le roi Umberto (De Marinis, qui était allé au Quirinal en habits de deuil, avait été mis à la porte: le Congrès, unanime, ratifia l'expulsion de celui-ci, décidée par la section de Naples).

Le Congrès discuta donc de la tactique électorale, qui était en ce temps-là le vrai sujet politique. Nous ne nous étendrons pas sur l'intéressant débat concernant les campagnes des municipales. Il donna lieu à des remarques intéressantes, parmi lesquelles l'idée de ne participer à la gestion des communes qu'avec des majorités constituées du seul Parti socialiste, et dans le cas d'alliances lors d'élections victorieuses, de rester dans une opposition qui contrôle l'activité des conseils municipaux formés par les alliés non socialistes. Nous en parlons seulement pour montrer que le réformisme classique était plus sain que l'opportunisme effronté d'aujourd'hui.

Au sujet de la tactique dans les élections parlementaires, la droite triompha par 109 voix contre 69 et 2 abstentions. L'ordre du jour de Treves, Modigliani et Prampolini, après avoir réaffirmé que dans la bataille électorale on devait faire la propagande pour les principes du Parti, ceux-ci étant réduits à «la lutte de classe et [à la] socialisation des moyens de production et d'échange», proclamait nettement «la pleine autonomie des organisations collégiales pour contracter des alliances avec les partis de l'extrême gauche» en considération de la grande variété des conditions sociales et locales en Italie.

Nous commençons à tirer de ces données historiques deux caractères inséparables de tout révisionnisme. L'un est la fameuse autonomie des sections locales par rapport à l'ensemble du parti - autonomie qui anéantit le fondamental centralisme marxiste -; l'autre est la grande variété des situations locales qui, à l'échelle nationale, servait à justifier la méthode des alliances électorales et qui, à l'échelle mondiale, servira en 1914 puis en 1939 à briser l'unité révolutionnaire internationale.

Mais quel est le contenu de l'ordre du jour repoussé, œuvre du tranchant révolutionnaire Ciotti soutenu par diverses délégations de toute l'Italie? Pas bien grand. On n'y trouve aucune question de principe, mais seulement la timide affirmation qu'à la base des décisions des précédents Congrès il y a «l'intransigeances dans les batailles municipales et législatives», en admettant toutefois des exceptions, en cas de ballottage, dans les luttes électorales, pour des républicains ou des radicaux, pourvu qu'ils soient inscrits régulièrement dans leur propre parti. On doit reconnaître que l'aile gauche ne sut rien dire de mieux par rapport aux maigres thèses de principe admises par les réformistes victorieux, portés au sommet du triomphe de la démocratie électorale et parlementaire.

La lutte de classe? Le réformiste la conçoit comme un conflit d'intérêts entre les patrons capitalistes et le personnel ouvrier, entre lesquels l'État intervient selon l'influence réciproque des partis bourgeois et ouvriers en lutte dans le parlement. Nous ne trouvons pas un seul congressiste qui rappelle la thèse marxiste selon laquelle l'État démocratique et parlementaire défend par nature les intérêts du capital. Quand ensuite on admet la fameuse «socialisation», les réformistes n'excluent pas qu'elle soit réalisée par l'État actuel (nationalisation); tout au plus conçoivent-ils le passage futur comme accompli par les soins d'un État à majorité parlementaire socialiste, faisant écho à la formule de Gênes de 1892 sur la transformation des pouvoirs publics de moyens pour l'exploitation du prolétariat en moyens pour son émancipation.

Le problème historique fut abordé de plus près dans la délicate discussion sur le programme minimum du parti. Ce sujet scabreux s'était traîné de congrès en congrès, et à Rome encore le texte rédigé grâce à l'œuvre tout à fait appréciable de Turati, Treves et Sambucco ne fut approuvé qu'en tant que schéma provisoire à renvoyer à une commission. Le préambule est écrit d'une main non étrangère à la bonne doctrine marxiste. Il admet que le programme ne peut être une plate-forme d'accord avec d'autres partis et que le programme maximum a la valeur d'une fin, tandis que le programme minimum n'est qu'un moyen. À noter dans la partie générale cette thèse: «préparer le prolétariat à assumer et à conserver la gestion de la société collectivisée» en accueillant «toutes les réformes et toutes les institutions qui, mettant un frein à l'exploitation capitaliste, améliorent les conditions économiques et politiques du prolétariat et l'initient à l'administration et au gouvernement de la chose publique, selon des lois qui soient l'émanation de sa classe.» On peut trouver ici un écho du «prolétariat classe dominante» de Marx et du «Manifeste», et si on veut de sa dictature. Comment, sinon, les lois de la future société seraient-elles «l'émanation de sa classe»?

Mais la partie spécifique, bien qu'elle ne prétende être qu'une énumération incomplète, vient contredire la partie générale et le programme maximum.

«Un État démocratique où le prolétaire se sente réellement l'égal, politiquement et juridiquement, du capitaliste.» On dira que cet État est un État de transition, c'est-à-dire qu'il précède la victoire du prolétariat, mais précisément, en présentant cette hypothèse, le Parti utilise un moyen qui détruit ses fins et ses principes (qu'on se rappelle Lénine au IIIe Congrès de l'Internationale et notre commentaire).

Pour le marxisme, il y a un État où le prolétaire est inférieur au capitaliste; et on en prévoit un où le capitaliste est inférieur au prolétaire, et même où le premier n'est rien et le second tout. L'absurdité est d'estimer qu'on y arrive en passant par une forme d'État historique où le prolétaire et le capitaliste sont «juridiquement et politiquement égaux». Là est le cœur de la démolition de la démocratie par la doctrine marxiste. Là est la découverte centrale de Marx: la dictature du prolétariat.

À Rome, la gauche n'avance aucun contre-projet. L'atmosphère lui est trop défavorable (comme après la victoire de l'anti fascisme mille fois maudit sur le fascisme, maudit lui aussi dans la mesure où il engendra le premier, comme nous l'avions vu dès 1922).

Le court texte dont nous disposons contient quelques renseignements incomplets mais non négligeables. Soldi se prononça pour un programme unique et contre le dédoublement entre programme maximum et minimum, claire intuition de la thèse dialectique marxiste et léniniste. Le seul programme est le programme maximum: conquête violente du pouvoir, destruction de l'appareil d'État actuel et dictature de classe. Après, dans un sens économique et social, on peut et on doit formuler un programme minimum et concret. Labriola vit dans la revendication de la nationalisation le danger d'un socialisme d'État «se traduisant sous une forme de socialisme capitaliste».

Lors de l'élection de la Direction il n'y eut pas d'affrontements de tendances. Furent élus cinq éléments de la gauche et six députés (parmi lesquels le directeur de l'«Avanti!», Bissolati) en majorité de droite.

Sous le ministère Saracco, qui se situait à mi-chemin entre les réactionnaires de l'ancienne majorité et la nouvelle majorité parlementaire, il y eut de vigoureuses luttes pour la reconnaissance des syndicats (les glorieuses «Bourses du Travail» étaient déjà nées) et pour le droit de grève, et le gouvernement dut céder sur ce front bien plus à cause de la force des masses que des manœuvres parlementaires. En effet, en 1901, Saracco fut renversé par une majorité formée de l'extrême gauche (socialistes inclus), du centre et de la droite (l'histoire ne se répète-t-elle pas?), et le nouveau roi appela au gouvernement le démocrate constitutionnel Zanardelli (Giolitti au ministère de l'Intérieur).

Dans le parti la discussion commença pour savoir si on pouvait appuyer le cabinet Zanardelli-Giolitti, et pour éviter qu'en votant contre (comme on l'avait toujours fait par principe jusqu'alors) la droite ne revienne au pouvoir.

Le VIIe Congrès (Imola, 1902) se trouva face à ce problème. C'était déjà une bonne chose de reconnaître qu'il ne revenait pas au groupe parlementaire mais au Parti de le résoudre. Les opinions y étaient très discordantes. Il ne s'agissait pas encore du problème d'accepter des postes dans un cabinet bourgeois (méthode funeste du «millerandisme» français, désigné sous le vilain mot de ministériabilisme), mais du ministérialisme entendu comme participation à une majorité ministérielle. À cette époque, même un Turati faisait la grimace. Aujourd'hui, l'une et l'autre méthode constituent l'innocence même.

Il est de fait que, dès avant le Congrès, qui s'ouvrit à Imola le 16 septembre 1902, les voix du groupe parlementaire, allant au ministère Zanardelli-Giolitti, en avaient plusieurs fois assuré la victoire contre la droite. Les critiques n'avaient pas manqué. Toutefois elles ne se manifestèrent pas sur la question du rapport entre le groupe parlementaire et la direction du parti, dans la mesure où personne ne se sentait à même de proposer de blâme. La proposition du révolutionnaire Soldi de discuter - comme cela figurait à l'ordre du jour - tout d'abord de ces rapports, et ensuite de la tactique du parti, fut repoussée. Les révolutionnaires n'étaient pas très résolus, à tel point que Rigola, qui le premier parla en leur nom (il fut ensuite un réformiste syndical notoire), admit que dans des cas exceptionnels on pouvait voter pour le gouvernement. Dans sa première intervention on peut noter qu'il défend les révolutionnaires de l'accusation d'être opposés à l'action au sein des syndicats, ce qui montre bien que les mêmes questions de tactique se présentent de manière cyclique dans l'histoire prolétarienne.

Les réformistes furent solidement représentés par Chiesa, Turati et Treves. Mais l'avenir devait montrer que, des trois représentants révolutionnaires, aucun n'était de trempe authentique: Rigola (Turati lui-même s'exclama: c'est un des nôtres!), Arturo Labriola et Enrico Ferri. Treves théorisa élégamment, non sans manier correctement la dialectique (une dialectique hégélienne plus que marxiste; mais lui dire cela le faisait toujours sursauter, car on ne pouvait lui dénier une ample connaissance du marxisme), que le socialisme, selon ses principes, avance des hypothèses solidement scientifiques sur l'avenir, et qu'il les teste ensuite par la méthode expérimentale, grâce à l'action réformiste, pour les confirmer. Treves était un champion de la méthode qui était déjà celle de Bernstein et qui sera plus tard celle de Gramsci, et de la fausse acceptation courante du léninisme, celle d'une philosophie de la praxis non marxiste mais pragmatique.

Labriola reprit la vieille critique du réformisme, qui demande des concessions pour le prolétariat mais ne le conduit pas à les arracher et à les conquérir «en luttant contre l'État». Turati réfuta mal les positions de Labriola en les résumant par la formule suivante: le parti doit être politique et anti-légaliste, plutôt qu'économique et légaliste. Le très versatile Labriola évoluera vite vers le syndicalisme-révolutionnaire, qui sera anti-légaliste, certes, mais économiste. Dans ces formules d'il y a si longtemps on voit la parenté entre les deux opportunismes, réformiste et syndicaliste, qu'on définit improprement comme de droite et de gauche.

L'intervention de Ferri fut, comme toujours, vide de contenu. L'ordre du jour réformiste obtint 456 voix contre 279 à l'ordre du jour intransigeant. Celui-ci n'était pas solide: il affirmait le principe disant que «le but vers lequel tend le Parti doit être une conquête directe de la masse travailleuse, et doit se coordonner et se subordonner au but général de la transformation de la société politique et économique actuelle, à accomplir par l'œuvre du prolétariat organisé en parti de classe», formules valables mais qui n'arrivent pas au stade du «Manifeste»: «organisation du prolétariat en classe dominante», ce qui veut dire prise du pouvoir en dehors du parlement. Il demandait en conclusion de suivre sur tous les terrains (sans nommer le parlement) une orientation autonome par rapport à celle de tout autre classe et parti.

L'autre ordre du jour refuse les tendances (vieille obsession de la droite), affirme comme seuls principes «absolus» la propriété collective et la lutte de classe, conclut ensuite en faveur de l'«action autonome du groupe parlementaire», en approuvant le vote pour les ministères bourgeois de gauche et en justifiant les coalitions dans la mesure où elles sont transitoires (il y a des renégats qui traitent de cette manière l'admission des compromis chez Lénine!).

Mais il y a un passage de cet ordre du jour, sommet de l'opportunisme en Italie, qu'il est significatif de citer à soixante années de distance: pour développer ses actions autonomes (collaborationnistes) le groupe parlementaire doit, par l'intermédiaire du parti (auquel on ne laisse qu'une fonction de stimulant), «se tenir continuellement à l'écoute de la conscience et de la volonté de la grande masse prolétarienne.»

Quand, vingt ans après, à Moscou, croyant le réformisme vaincu pour toujours, nous avons vu qu'on élevait cette espèce de consultation de la conscience et de la volonté des grandes masses au rang de clef des questions de tactique du parti de classe, nous avons eu raison de sentir une odeur de soufre! Ceux qui nous dirent que c'était du léninisme ne purent nous convaincre. Lénine avait appris chez Marx, et nous avait enseigné, à nous qui étions jeunes alors, que la conscience et la volonté sont le fait du parti et non des masses, et pas même de la classe prolétarienne, avant que le parti ne l'ait rendu capable de déployer non sa seule force physique, mais sa puissance révolutionnaire.

La droite mena grand tapage et n'hésita pas à abuser de sa victoire. Mais la tendance révolutionnaire reprit vite de la vigueur, et de vives critiques à l'adresse de l'«Avanti!» conduisirent Bissolati à se démettre de sa direction, qui fut reprise par Ferri. Celui-ci ne fit que des gestes démagogiques, dont une grande campagne contre Bettolo, le ministre de la Marine du gouvernement Zanardelli. Comme d'habitude, il ne s'agissait pas d'établir une norme tactique comme celle de n'appuyer aucun gouvernement, quels qu'en fussent les noms, mais de pousser de hauts cris sur des cas personnels et concrets, en accusant le ministre d'avoir favorisé des contrats nuisibles pour l'État avec les aciéries. Une histoire ancienne et toujours nouvelle…

8 - Début de la lutte contre le réformisme: apparition de la fausse gauche syndicaliste
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Le parti fut à nouveau convoqué en Congrès en avril 1904, à Bologne.

La scission entre marxistes et possibilistes était déjà survenue dans le parti français. Une grave tension entre les deux tendances existait aussi dans le parti italien, mais la tendance de l'unité à tout prix commença à s'organiser. Elle aussi est une «nouveauté» de plus d'un demi-siècle.

Ce fut un congrès très mouvementé. Lors d'un premier vote deux ordres du jour opposés s'affrontèrent, qui obtinrent un nombre de voix à peu près égal, 12 000 inscrits chacun, avec environ 7 000 abstentions. Un second vote suivit, sur deux ordres du jour dits de centre-gauche (Ferri) et de centre-droit (Rigola). Ce fut le premier qui l'emporta. Il n'y eut pas de scission. L'ordre du jour Bissolati était pour l'adoption ouverte du possibilisme parlementaire, ou vote d'appuis aux ministères. Les deux ordres du jour intermédiaires ne méritent pas un long examen. Celui de gauche affirmait des principes anti-monarchistes, soutenait l'usage de la violence et excluait que «l'abolition de la propriété capitaliste soit obtenue dans les parlements.» Quelques rares formules sont exactes, mais on ne peut pas dire que ce texte traduise la position marxiste sur la question de l'État et de la révolution.

Après 1904, la lutte de classe se développa en Italie à travers des heurts violents. Dans les campagnes, les forces de l'État réprimaient systématiquement, par de sanglants massacres, les révoltes du prolétariat rural, nombreux, disséminé, agressif et instinctivement révolutionnaire. Le prolétariat des grandes villes, toujours mieux organisé par les Bourses du Travail, expérimenta souvent avec succès la grève générale. Mais la grande Confédération Générale du Travail tomba peu après sa fondation dans les mains des réformistes. Elle en constituera la base la plus solide, désavouant et brisant les actions de portée nationale (comme une grande grève des cheminots), qui posaient naturellement au prolétariat le problème du pouvoir.

Dans cette période de grande activité ouvrière, la bourgeoisie italienne tendait à revenir à la manière forte, et face au danger socialiste, l'Église assouplit le non expedit de Pie IX (interdiction aux électeurs catholiques italiens de participer à la vie de l'État libéral). Giolitti fut au cœur de cette manœuvre. Entrèrent ainsi à la Chambre les premiers catholiques, précurseurs de la démocratie-chrétienne d'aujourd'hui avec laquelle les socialistes et communistes de 1963 flirtent, au besoin au niveau des fameuses grandes masses, toujours trompées.

Le prolétariat réagit avec héroïsme, mais la vigueur des masses fut trahie par la déviation du parti de la ligne révolutionnaire. Dans les rangs du parti, l'indignation contre la droite parlementaire prit la forme erronée du syndicalisme-révolutionnaire, qui se donna alors sa forme définitive et sa doctrine historique, et attira sous son drapeau les forces de gauche. Au Congrès de Rome de 1906 éclata le conflit entre les deux puissantes ailes des réformistes et des syndicalistes. La voix de la gauche marxiste y sera timide et très faible.

Nous commenterons seulement les ordres du jour. Le réformisme se camoufla, comme il l'a toujours fait, sous les oripeaux du nouvel intégralisme d'Oddino Morgari (le seul mérite de celui-ci fut d'organiser une protestation, à base de sifflets, contre le tsar qui avait fait massacrer les prolétaires à Petersbourg en 1905, faisant ainsi annuler la visite officielle qui, ô ironie, constituait une étape des amours italiennes avec la… démocratie européenne de l'entente franco-anglaise, et donc de l'alliance franco-russe, au nom de la haine anti-allemande qui nourrit toujours cette tendance scélérate). Le réformisme l'emporta par 26 493 voix, contre 5 278 aux syndicalistes et 1 161 à l'ordre du jour Lerda (intransigeant). Morgari avait obtenu de Turati et Treves beaucoup de concessions, en admettant une rupture de l'intransigeance seulement par exception, mais en leur faisant cadeau de la défaite des syndicalistes.

L'ordre du jour syndicaliste est cette fois plus complet. Ceux qui liront entièrement le 2e volume du «Parti socialiste italien lors de ses Congrès» (éd. Avanti!, Milan 1959) pourront y étudier une de nos observations. Il annonce la théorie propre à Gramsci, que nous, gauches, combattons comme ordinovisme, et que nous avons dénoncé dès sa naissance, en 1919.

Les buts de la révolution sont ici au nombre de deux: expropriation de la classe capitaliste, décomposition du pouvoir politique. On ne comprend donc pas que l'on ne peut décomposer ce pouvoir qu'après avoir non seulement brisé l'État bourgeois (et il tint bon) mais aussi avoir fondé historiquement sur ses ruines la dictature politique du prolétariat qui est lui-même un État. Suivons le texte: l'instrument de la révolution est la puissance de la classe ouvrière, concentrée dans son «organe syndical». On voit se dessiner le procès contre le parti et sa fonction révolutionnaire.

Les organismes de métier doivent évoluer jusqu'à représenter la totalité des intérêts ouvriers, non seulement pour l'action révolutionnaire finale, mais aussi pour obtenir «les améliorations compatibles avec l'existence de la société actuelle». Ceci n'est rien d'autre que le «contrôle ouvrier» des Turinois 15 ans plus tard.

La tâche du parti est réduite à la fonction d'«éduquer et de promouvoir la constitution en syndicats, c'est-à-dire en classe, du prolétariat.»

L'action révolutionnaire se déploie avec la grève générale (c'est une vérité historique), mais «vise à enlever aux classes capitalistes les défenses matérielles de l'État, en en transférant les fonctions aux organes syndicaux ou à l'individu.» Il est clair que des gens du calibre de Treves, Modigliani, Turati, Mondolfo et autres, qui étaient politiquement de droite, mais connaissaient bien le marxisme, avaient beau jeu de combattre ces positions qu'ils raillèrent comme de la mythologie sorélienne, et de dire qu'on retournait aux aberrations bakouninistes par crainte des mots pouvoir et parti.

Nous ajoutons aujourd'hui que ce n'était rien d'autre qu'un nouveau type de gradualisme aux poses révolutionnaires, qui avait en commun, avec ses adversaires résolus de l'époque, de rendre graduelle même la seule chose qui ne peut être graduelle, à savoir l'assaut violent à la direction de l'État, cette arme que l'humanité doit empoigner, dans une direction opposée, pour l'éliminer. La même erreur se trouve à la base du gramscisme, qui voit comme une suite pragmatique le contrôle des conseils ouvriers d'entreprise, leur gestion, et leur substitution progressive à l'État capitaliste. Cette conception a fait retomber ses épigones dans l'erreur commune aux deux adversaires de 1906, et, pour finir, dans des formes honteusement inférieures à celles de la droite d'alors.

Nous ne citerons pas l'ordre du jour des intransigeants, qui est maigre, éducationniste en ce qui concerne la tâche du parti et agnostique pour ce qui est des formes dans lesquelles se réalisera l'abolition des classes, qu'il dit ne pouvoir être définie scientifiquement, faisant ainsi le jeu des falsificateurs du marxisme. Meilleur est le bref compte rendu du discours de Giovanni Lerda, dont les mérites n'évitèrent cependant pas son élimination du parti en 1914 pour «franc-maçonnisme» obstiné. Il a toujours été malheureusement difficile de vieillir en défendant la position du marxisme révolutionnaire authentique!

Lerda eut droit aux habituelles cinq minutes des congrès fatigués, et il ne put en dire beaucoup plus que le résumé contenu dans le volume déjà cité (p.72): «Les socialistes révolutionnaires refusent le syndicalisme comme conception théorique seule capable de conduire à l'émancipation du prolétariat, mais acceptent quelques points de l'action pratique des camarades syndicalistes, notamment ceux concernant un accomplissement plus solide de l'action socialiste selon le principe de la lutte de classe. C'est pour cela qu'ils ne peuvent accepter ni l'ordre du jour syndicaliste ni celui des intégralistes, qui laissent ouverte la possibilité d'une collaboration avec les partis bourgeois.»

Cette position tout à fait claire répond pleinement à la ligne historique, que nous sommes en train de repérer, de la gauche marxiste révolutionnaire.

En substance, au Congrès de Rome, la tendance réformiste l'emporta encore, car Prampolini annonça l'adhésion de celle-ci à l'ordre du jour des intégralistes, après que sa fraction les eut combattus pendant de longues séances. Même le peu rigoureux Ferri put alors déplorer que l'intégralisme fût devenu le bercail du réformisme, et que les réformistes n'eussent pas même la sincérité de voter leur propre ordre du jour.

En juillet 1907, dans un de leurs Congrès, à Ferrare, les syndicalistes-révolutionnaires décidèrent de sortir du parti, bien que différents groupes, notamment celui de Lazzari, qui, à Rome, avait voté pour leur ordre du jour et non pour celui de Lerda, aient refusé de les suivre.

Les deux années suivantes furent marquées par de très vives agitations ouvrières, non sans conflits violents avec la force publique et non sans victimes prolétariennes, phénomène récurrent de la démocratique Italie. Les syndicalistes-révolutionnaires (Michele Blanqui, ensuite fasciste, à Bologne; Alceste de Ambris, ensuite interventionniste, à Parme) dirigèrent aussi de vigoureuses grèves des ouvriers agricoles, qui en sortirent cependant vaincus. Les refus opposés par la Confédération du travail à la grève générale, dans chacun de ces cas, aiguisèrent le heurt entre les deux courants: les syndicalistes fondèrent l'Union syndicale italienne (USI) et, à Modène, en 1908, les réformistes s'imposèrent au Congrès de la Confédération du Travail (CGL).

Mais le heurt était, plus qu'à l'extérieur, à l'intérieur du parti. Le réformisme faisait de rapides progrès, avec comme bastions principaux le groupe parlementaire et la Confédération du travail. À Rome, déjà, Rigola avait défendu l'«autonomie tempérée» du groupe et, quant à la Confédération, l'engagement de la direction, d'«écouter aussi les organisations de métier […] quand il s'agirait de choses intéressant non seulement le Parti socialiste, mais aussi et principalement le prolétariat.» On en vit le résultat en octobre 1907, quand Direction du Parti et Exécutif de la Confédération rivalisèrent dans la décision de repousser la demande du Syndicat des cheminots, qui réclamait une grève générale de protestation pour le meurtre d'un ouvrier à Milan durant l'agitation des gaziers. À l'autonomie toujours plus accentuée du groupe parlementaire correspondait, d'autre part, une tendance à l'autonomie des sections. À Milan, en contradiction avec les Statuts, il y en eut même deux, sous le patronage de Turati.

C'est dans cette situation que s'ouvrit à Florence, en septembre 1908, le Xe Congrès du Parti. La droite joua cartes sur table, forte de la victoire de Rome et de la fragilité de l'aile gauche intransigeante. Turati proclama, en défendant ouvertement la version évolutionniste du socialisme donnée par son courant contre les attaques de l'aile gauche, pour faible qu'elle fut: «Qu'on nous dise: vous devez partir; et nous partirons, sans colère et sans rancœur; autrement, qu'on nous accepte pour ce que nous sommes, pour les idées que nous représentons.» Rigola développa la thèse, ornée de pseudo-références au marxisme, disant que «les organisations économiques ne peuvent plus être sous la dépendance du Parti socialiste», et défendit en fait une claire prépondérance de la Confédération sur le parti, premier symptôme de ce qui fut justement appelé «syndicalisme réformiste». La fraction intransigeante exprima, par la bouche surtout de Lazzari et de Ratti, la saine mais confuse réaction de prolétaires et de militants non corrompus par cette vision. Le premier déclara: «Nous devons avoir un respect total pour les intérêts immédiats traités par la Confédération du travail, mais nous sommes le Parti socialiste, et la perspective que nous devons avoir pour guide dans notre action ne doit pas permettre que nos intérêts suprêmes soient subordonnés aux divers besoins transitoires, qui peuvent certes être nécessaires quotidiennement, pour la défense et la protection des intérêts immédiats des travailleurs

Face aux Milanais, il revendiqua la nécessité d'«un seul programme, un seul principe, une seule méthode, une seule discipline, qui doivent nous lier tous.» Ratti, lui, repoussa le mythe syndicaliste de la grève générale, mais en même temps le prétexte que les confédéraux en tiraient pour la rayer définitivement des méthodes de lutte du prolétariat: «Nous disons: la grève générale est une arme puissante; faisons de la propagande pour qu'elle devienne un instrument utile contre la bourgeoisie. Mais si nous commençons d'abord par détruire l'efficacité de la grève générale en disant que nous ne la ferons ni dans dix, ni dans vingt, ni dans cinquante ans, nous ne la ferons plus, et nous détruirons au sein des masses le sentiment de son utilité.» Le même Ratti devait proclamer que «le syndicalisme réformiste […] est pire que le syndicalisme révolutionnaire», et Longobardi accusa la Confédération générale du travail d'être un «mouvement d'aristocratie» ouvrière. Comme à Rome, mais sous une forme plus accentuée, on commençait à laisser entrevoir la possibilité, même lointaine, d'une participation au gouvernement. La riposte des intransigeants fut résolue, mais ne brilla pas autant par la clarté théorique.

Lors du congrès, les réformistes l'emportèrent encore par 18 000 voix environ sur un ordre du jour dit d'accord, tandis que les intégralistes en obtinrent un peu moins de 6 000, et les intransigeants presque 5 400 sur un ordre du jour portant les signatures de Lerda, Serrati, Musatti et autres. Ce dernier texte n'est pas des plus explicites, mais il revendique l'unité de l'organisation syndicale, et aussi la grève générale comme «instrument puissant de la révolution sociale, à mettre en œuvre seulement quand l'exigent de graves nécessités»; enfin il affirme la nécessité de l'intransigeance électorale, avec des exceptions dans les ballottages, et nie toute autonomie du groupe parlementaire et tout appui au gouvernement. Les révolutionnaires s'abstinrent justement de participer à l'élection de la direction, «considérant qu'il est utile que la fraction victorieuse assume exclusivement la responsabilité des fonctions directives du parti.»

9 - La gauche marxiste se dessine
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Notre revue d'histoire du parti socialiste en Italie en arrive au Congrès de Florence, en 1908, caractérisé par le fait que la tendance réformiste gagna la partie sur la «fausse gauche» des militants de l'école sorélienne parce que ceux-ci, sans attendre un autre congrès (après celui de 1906 à Rome où ils avaient été battus), avaient préféré déclarer à Ferrare qu'ils sortaient du Parti, sans toutefois en créer un autre, dans la mesure où, selon leur doctrine, le mouvement prolétarien n'avait pas besoin de parti politique, son organisation étant constituée par les syndicats, avec cependant, dans les diverses localités, des groupes syndicalistes sans organisation centralisée.

Désormais le dilemme réformisme-syndicalisme, au centre des débats du début de ce siècle, et qui ne devait pas résister à la Première Guerre mondiale, ne servira plus de toile de fond aux congrès du Parti. Cependant les réformistes, c'est-à-dire la droite, conserva le contrôle de celui-ci. À Florence, en 1908, elle obtint 26 000 voix (en comptant celles de l'intégralisme, inutile équivoque unitaire qui ne cesse jamais de resurgir, toujours plus infecte). Les révolutionnaires en eurent un nombre plus grand qu'à Rome mais encore bien faible. Absorbés par le problème de la délimitation par rapport aux syndicalistes ainsi que de leur expulsion, ils n'avaient pas élaboré une claire et solide plate-forme programmatique dans la ligne du marxisme.

La lutte pour battre les réformistes dans le Parti durera de 1906 à 1912. Mais toutefois la gauche marxiste, dont nous nous réclamons ici en en retraçant sa ligne historique, reconnaissable sur une longue période, ne se sera pas encore bien formée et délimitée. La lutte que nous sommes sur le point de décrire aura malheureusement, selon la méthode conventionnelle d'écrire l'histoire, un nom: celui de Mussolini. Comme nous suivons une méthode opposée à celle-ci, quoique sans pouvoir ignorer les noms, au moins des morts, nous tenons à montrer les dérives sociales et collectives, et nous nous permettons à ce niveau historique de 1910 une brève récapitulation du développement déjà rappelé dans ce qui précède.

Pour la clarté de l'exposition d'un processus historique, il faut en suivre les étapes ou les phases en les distinguant les unes des autres, et avec quelque chose de moins misérable et de moins banal que l'apparition, le triomphe ou la défaite d'hommes aux noms célèbres. Ceci d'autant plus qu'il nous importe de mettre en évidence non ce que les phases ont de différent, mais précisément ce qu'elles ont de commun et même de constant dans le temps, seule raison pour laquelle il est nécessaire à un mouvement politique de les connaître. Un mouvement politique est la «fabrique du futur», mais notre doctrine affirme qu'il serait vain d'implanter cette étrange fabrique en ignorant le passé, ou seulement en le maudissant, et, pour reprendre la formule des imbéciles qui pullulent en cette époque bourgeoise, en le proclamant de phase en phase et d'étape en étape «dépassé».

Il nous semble donc qu'on peut repérer les étapes ou phases avec une bonne approximation, et en modérant toute imagination inventive (quand, messieurs les bourgeois, nous ferez-vous cadeau d'une histoire imaginaire?), en suivant la longue vie du mouvement d'une classe sociale donnée (pour nous le prolétariat), les séparations, ou, pour utiliser un terme que dans le langage commun on dirait plus technique, les scissions entre ailes, courants, tendances, qui, d'abord unies, ou même confondues, deviennent ensuite distinctes et enfin ennemies, en prenant des voies différentes et opposées. On pourra décrire ce parcours quand les forces réelles de ces mouvements (ce qu'on appela maintes fois par un abus de rhétorique leurs âmes) auront été ramenées à des figures constantes dans le temps, et non pas appréciées, d'événements en événements, comme des nouveautés, des surprises ou des paroles nouvelles. Au fond notre mouvement étudie depuis presqu'un siècle et demi le processus historique du mode de production capitaliste, et nous poussons la candeur jusqu'à déclarer que dans cette période, qui enjambe les vies de personnes et de générations entières, notre école n'a trouvé à enregistrer dans les chroniques aucune surprise ou nouveauté. C'est une fois pour toutes que nous avons découvert que le mode de production bourgeois est un mode transitoire, périssable, ennemi d'une partie de l'espèce humaine, et qui doit être combattu et détruit par une autre partie de celle-ci. La chaîne des scissions doit être regardée et évaluée avec un grand soin, mais elles ne sont pas advenues parce qu'on aurait «découvert», ou pis «inventé», que l'âme du mode capitaliste et son cycle céleste et infernal était interprétée et décrite comme une forme nouvelle par rapport à celle qu'il possédait naguère.

Nous nous excusons de cette déclaration qu'on nous reprochera, comme d'habitude, en la déclarant dogmatique ou talmudique, et qui ne s'avérera exacte que si toute la chaîne historique des événements, antérieurs et postérieurs, selon nos connaissances et nos observations, se laisse insérer de manière satisfaisante dans la trame que, sans aucun doute ni incertitude, nous posons en préalable à notre travail, qui n'est pas celui d'un juge mais d'un parti dans le cours de l'histoire. Quoi qu'il en soit de cette sottise suprême que sont les auteurs, il est certain que la vérification sera d'autant plus utile qu'on aura eu plus longtemps le courage de la subordonner et de la lier au principe même de la méthode.

Depuis qu'il a été démontré, de manière plus ou moins claire, que le cadre du mouvement historique de la classe prolétarienne se place au sein et dans l'action de la classe elle-même, c'est-à-dire depuis que la critique du capitalisme est sortie de la phase utopiste, la doctrine a été dès le début révolutionnaire en déclarant que si une révolution dans la société, sous toutes ses formes, avait fait triompher les intérêts et les prétentions du tiers-état, de la classe bourgeoise, une révolution historique devait accompagner la transformation des conditions de vie de la classe prolétarienne.

La première scission à laquelle nous nous sommes référés est celle de la Ie Internationale, après la Commune de Paris de 1871. Seuls les ignorants expliquent la scission de Bakounine et des anarchistes comme le détachement des partisans de la violence et de l'insurrection d'avec un courant socialiste évolutionniste et social-pacifiste, qui (du vivant encore de Marx) aurait abandonné la doctrine du catastrophisme révolutionnaire et de la guerre civile. Les points d'opposition furent autres et montrent que la tradition de gauche est bien celle de Marx, d'Engels et du Conseil général. Sur la question du centralisme, l'erreur définitive des libertaires fut de dire que, partout où il existait un groupe de travailleurs et un patron ou un possédant, il serait possible d'attaquer par l'action violente et de vaincre localement. La vérité historique révolutionnaire est que ces heurts se développent au niveau de l'État bourgeois central et unique, qui protège de tout son poids le droit à toute exploitation locale et partielle.

Ensuite, sur la question de l'État, l'erreur fut de ne pas comprendre que pour abattre l'État bourgeois il ne fallait pas seulement une action et une organisation centralisées, donc un parti politique, mais qu'il fallait prendre et garder le pouvoir enlevé aux exploiteurs (dictature de classe).

La scission, qui, comme toujours, prit momentanément une forme qui ne semblait pas toucher le fond du désaccord, fut utile et nécessaire. Parmi les autres importantes positions, de gauche seulement en apparence, des anarchistes, il y avait la négation de la nécessité des organisations économiques pour l'amélioration des conditions de vie des salariés. Cette position dérivait du préjugé selon lequel il ne faudrait pas s'associer parce que toute association est une négation de la liberté de l'associé. Cette dernière affirmation est vraie, et c'est bien pour cela que le mouvement prolétarien n'a pas le drapeau de la liberté, mais celui de la destruction de la liberté d'oppression des bourgeois: la révolution qui triomphe ne peut donc être qu'autoritaire. Nous nous disons autoritaires.

Seconde étape. En en venant à l'Italie, nous avons vu que les forces de la Ie Internationale y suivirent presque toutes la scission de Bakounine, et donc se vidèrent de toute force historique, en dépit d'actions et de luttes sanglantes et courageuses. Nous avons donc évoqué la scission de Gênes en 1892 entre socialistes et anarchistes, en montrant combien ce serait une erreur de placer les socialistes à droite et de réduire le désaccord à la question de la tactique électorale et parlementaire, que les anarchistes refusaient. Dès 1889 la IIe Internationale s'était constituée sur la base de la doctrine marxiste et sous la direction d'Engels.

La question pratique des élections domina la scission, et nous avons donc indiqué qu'on ne pouvait définir le programme de Gênes comme un texte de la gauche marxiste. Il affirmait l'existence de la lutte de classe et en distinguait deux terrains d'application: celui des associations économiques de résistance, qui s'étaient désormais imposées historiquement dans le monde entier, en dépit des réserves stériles de quelques anarchistes dits «anti-organisateurs», et celui de la lutte pour la conquête des pouvoirs publics. Mais la position de Marx, qui demande qu'on élève la lutte économique au niveau d'une lutte politique, n'est certainement pas toute contenue ici. Notre conception est que la lutte de groupes locaux, de catégories, d'entreprise ou de métier est un fait physique incontournable et est à la base de l'action socialiste, mais que ce n'est pas encore la lutte de classe ni la preuve que le prolétariat s'est organisé en classe. Le «Manifeste» de 1848 ajoute: et donc en parti politique; nous avons vu plus haut que dans une motion syndicaliste on disait: en classe et donc en syndicats.

Une action seulement économique et seulement syndicale signifie une action qui accepte de rester dans les limites des institutions actuelles, de l'Etat parlementaire et démocratique fondé par la bourgeoisie libérale. Le marxisme enseigne que si l'on ne passe pas au plan politique (ce qui signifie rompre avec les limites de l'état démocratiques), l'action économique elle-même échoue, et que l'on ne peut alors pas parler de classe ni de classe prolétarienne. Il faut donc s'élever au niveau du parti qui pose la question du pouvoir de classe. Cette question n'est pas celle des élections et de la conquête des pouvoirs publics de 1892 ou de 1962 (voilà que la ligne mise en lumière se tient à cheval sur soixante-dix années, pour le moment! [et… 110 en 2002!]) mais la question marxiste-léniniste de la dictature et de l'«organisation du prolétariat en classe dominante».

Si cette question était historiquement immature lors des mouvements de Romagne et du Sud de l'Italie, qui tendaient vaguement à faire vaciller l'État national savoyard de 1860, elle l'était aussi lors de la formation du Parti socialiste italien. Un des facteurs qui tendaient à cette formation était la présence des sains partisans des théories de Marx et Engels (Bignami) et du Parti révolutionnaire de Romagne (Costa), mais l'autre facteur était une poussée encore impure: c'était précisément le facteur qui venait des fameuses «masses», terme par lequel on n'entendait plus les foules en révolte, mais une main-d'œuvre organisée et dans l'attente d'améliorations économiques immédiates.

En effet, dans le Piémont, en Lombardie, et dans le reste de l'Italie du nord, le Parti venait du mouvement des Mutuelles (défense de l'ouvrier face à la misère restant à la seule charge de ses camarades de travail et d'infortune). Celles-ci s'étaient développées ensuite en Ligues de résistance (défense de l'ouvrier par les revendications salariales face à un capitalisme devenu plus prospère, en général aussi à la charge d'autres ouvriers misérables, au niveau national et régional, ou de masses sous-prolétariennes et pseudo-prolétariennes). Devenues importantes, les Ligues soulevaient des problèmes que le pouvoir devait et pouvait résoudre. Etant donné que, traditionnellement, celui-ci les résolvait toujours contre le «travailleur», l'exigence vint du parti politique. Voilà comment des révolutionnaires d'instinct, comme le jeune Lazzari, parlaient avant le Congrès de Gênes: non aux élections, parce que le pouvoir ne nous intéresse pas. C'était une grosse sottise, mais Lazzari voulait dire: cela ne nous intéresse pas d'influer pour que le parti au pouvoir soit de droite ou libéral de gauche, monarchiste ou républicain, de toute façon l'État est l'État des capitalistes. Seulement il n'en déduisait pas qu'il fallait le renverser et fonder l'État des prolétaires.

Il est donc indiscutable que l'exigence d'être représenté au parlement se reliait à celle, qui toutefois n'était pas exprimée de façon tout à fait explicite, de posséder une influence sur les pouvoirs exécutifs de l'État, de sorte que, peu à peu, ceux-ci puissent favoriser au moins en partie les revendications des organisations prolétariennes. Là était l'origine du parti réformiste: en effet, il était facile d'en conclure que, pour atteindre de tels objectifs, il n'était pas indifférent d'accorder, éventuellement, son appui à un gouvernement parlementaire disposé à prendre quelques mesures en faveur du prolétariat.

On ne pouvait espérer arrêter ce développement en se basant sur la seule norme programmatique indiquant que le parti politique doit s'inspirer du principe de la lutte de classe et être indépendant de tout autre parti, tant qu'on ne déclarait pas que la véritable action politique est la lutte pour le pouvoir hors du parlement au moyen de la violence insurrectionnelle. Ceci ne fut pas clairement dit par la Gauche du Parti entre 1892 et 1914. Se vantant à juste titre d'être le seul à comprendre les masses, à les mobiliser et à en satisfaire les revendications économiques, le socialisme parlementaire s'achemina donc résolument vers la collaboration au Parlement. De 1892 à 1906, la réaction à cette orientation prit la forme du syndicalisme révolutionnaire, c'est-à-dire soutint l'action directe des prolétaires contre la bourgeoisie. Action directe voulait dire action sans intermédiaires, c'est-à-dire sans députés, et aussi sans parti politique, dans la mesure où «politique» avait pris la signification d'«action purement électorale». On en arrivait donc à l'erreur de la tactique locale, périphérique, non centrale, qui revenait à laisser un énorme avantage «stratégique» à la défense conservatrice de l'ordre bourgeois, en vouant à la défaite les efforts du prolétariat et de ses organisations syndicales qui ne se dérobaient pas devant la nécessité de l'action violente.

La situation du prolétariat italien dans la période qui précède la Première Guerre mondiale révéla une substantielle impuissance. Le Parti était dominé par la droite parlementaire, qui s'appuyait sur les organisations de la majoritaire Confédération générale du travail. La gauche du Parti ne jouissait pas d'une large audience, ayant dans le Groupe parlementaire peu de députés, qui subissaient d'ailleurs peu à peu la force d'attraction du milieu, et peu d'influence dans les syndicats, dont une aile scissionniste était dirigée par les syndicalistes libertaires, désormais en pleine rupture avec le Parti et alliée aux anarchistes. À juste titre, le mécontentement était grand parmi les ouvriers socialistes, et le retour à une bonne clarté programmatique difficile et pénible.

10 - 1910: première réaction des marxistes révolutionnaires
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En 1909 il y avait eu des élections politiques générales, avec un succès notable des socialistes et des gauches de l'époque (socialistes, républicains et radicaux d'inspiration maçonnique). Aux cabinets de Giolitti et de Sonnino succéda celui de Luzzatti, qui présenta un programme d'extension du suffrage, de réformes des impôts dans un sens progressif ainsi que de l'école dans un sens laïque, défiant la résistance des catholiques que Giolitti avait appelé à la Chambre.

Le Groupe parlementaire se laissa entraîner par Turati à accorder, pour ces motifs, son appui à Luzzatti contre la droite, et la direction du Parti justifia la chose en se fondant sur la trop fameuse autonomie du Groupe parlementaire.

Entre temps, le mécontentement montait contre les réformistes d'extrême droite, qui avaient pris courage par suite de la rupture avec les anarcho-syndicalistes, et par suite de leur victoire au Congrès de Florence. Bissolati, leur chef, en était arrivé à reprendre la thèse d'un ex-anarchiste, Comunardo Braccialarghe, qui reconnaissait la nécessité de la défense de la patrie en cas d'agression étrangère, auquel cas Bissolati avait été jusqu'à préconiser l'abandon du traditionnel vote socialiste contre les crédits militaires.

D'autre part, il se dessinait une aile de la même fraction réformiste, moins encline à des concessions de principe, représentée par Modigliani et par d'autres, qui, quoique pour des motifs non radicaux, proposait au Parti une plus grande intransigeance politique et parlementaire.

C'est dans cette situation que s'ouvrit, en octobre 1910, le Congrès de Milan, qui fut marqué par de vifs désaccords, mais qui ne parvint pas encore à battre les réformistes.

Une première bataille, remportée par ces derniers, fut le refus de discuter l'action passée du Groupe et de la Direction avant la question générale de la tactique. Ils craignaient en effet d'être battus sur le terrain de la critique, comme cela devait arriver deux ans plus tard, et pensaient avoir meilleur jeu, contre un adversaire peu sûr de lui sur le plan théorique, en se situant sur le terrain des méthodes générales.

L'inversion de l'ordre du jour fut repoussée par 12 000 voix contre 6 000. Les forces numériques du Parti étaient, ces années-là, en légère diminution. D'un maximum de plus de 40 000 inscrits, elles étaient descendues à 32 000 environ.

Durant la discussion, le toujours solide Turati se démarqua non seulement des révolutionnaires, que son ironie n'épargna jamais, mais aussi des réformistes de droite comme de gauche. En effet il se prononça contre la politique des «blocs» électoraux, qui selon lui n'était justifiable qu'en cas d'offensive de la réaction (d'où notre droit de flétrir comme turatienne, dans l'entre-deux-guerres, la politique du front anti-fasciste). Ensuite il développa un autre point important en repoussant l'accusation de soutenir une «aristocratie prolétarienne» du Nord, avide d'avancées en terme de législation sociale, contre les exigences des masses du Sud plus misérables, accusation portée par le groupe de Salvemini qui devait, par la suite, engendrer le méridionalisme (une version aggravée du réformisme envers laquelle le futur Parti communiste, après être tombé dans les mains du centrisme, aura de très lourdes responsabilités). Turati ne nia pas que le problème n'était pas un problème régional et concernait tout le Parti socialiste, mais il fit l'orthodoxe en affirmant que le prolétariat industriel était l'avant-garde naturelle du mouvement. Vaine orthodoxie, face aux positions déjà prises par Marx et Engels, et qui le seront ensuite par Lénine, vis-à-vis du gras prolétariat anglais.

Salvemini parla avec force contre le réformisme officiel, en l'accusant d'être un «socialisme d'Etat», et contre les dangers de corporatisme et de protection de groupes privilégiés. Mais il se déclara non moins vivement contre les révolutionnaires. En cela il était cohérent, dans la mesure où, nourri de solides études économiques, il exprimait la tendance, qui a une large influence sur le Parti communiste d'aujourd'hui, à dénier aux révolutionnaires, qui voient dans la chute de l'ordre capitaliste la condition de l'amélioration de la situation des travailleurs, une bonne connaissance des faits sociaux et des problèmes économiques. Ceci est la plus efficace et la plus scientifique des positions de la contre-révolution, et elle aura de longs et multiples développements en Italie (de ce point de vue on pourrait citer une longue liste de conservateurs progressistes, en unissant des noms qui semblent antithétiques à l'observateur vulgaire, comme Nitti ou Mussolini).

Restons-en à ce congrès. Lazzari développa une critique solide de l'action parlementaire et extra-parlementaire des réformistes: sur ce point le vieux révolutionnaire, qui par la suite ne manqua pas de défauts, sera toujours clair. Il se déchaîna contre la tendance à sacrifier à l'action contingente de législation sociale les objectifs finaux et programmatiques du Parti, il dénonça en elle «une espèce de soumission face au grand appareil d'État de la classe dominante», et flétrit comme scandaleux le vote pour Luzzatti comme pour tout autre ministère. Enfin il stigmatisa la thèse turatienne de la participation croissante du prolétariat aux bienfaits du processus économique moderne, dont il était au contraire «la plus grande victime»! Reina, réformiste de gauche, développa la défense des réformistes face aux différentes accusations. Et c'est à ce moment que Mussolini fit sa première apparition.

En «quelques déclarations télégraphiques», il rappela «à ceux qui ont glorifié le suffrage universel, que des nations avancées comme l'Autriche et l'Allemagne le possèdent, et qu'il n'est pas encore dit qu'on arrivera par là au socialisme.» Il rappela à ceux «qui ont glorifié la législation sociale, que dans les pays où elle est la plus forte, nous sommes encore bien loin du socialisme: à preuve l'Angleterre.» Il affirma que «si le prolétariat italien n'était plus représenté par des députés au Parlement, le mal serait léger», et enfin que «l'affaire de la patrie, ce vieux cliché de la patrie en danger, est le cliché idéologique de toutes les démocraties bourgeoises, avec lequel depuis trente ans on pompe le sang du prolétariat.»Il est clair que messieurs les hommes politiques ne songent jamais à relire leurs discours de congrès!

Parlant au nom des gauches de Romagne il condamna avec efficacité la trêve conclue entre socialistes et républicains dans cette région. La violente lutte politique qui s'y déroulait, constituant une des pages glorieuses du socialisme italien, avait une sérieuse base économique et de classe: les socialistes et les rouges étaient les généreux et héroïques journaliers, vrais et authentiques prolétaires de la terre et soldats armés du socialisme, pour lequel ils ont versé leur sang sans ménagement; les républicains, francs-maçons et jaunes, étaient les métayers gras et exploiteurs, ceux-là même auxquels les communistes actuels font la cour. «Vous n'avez rien compris, dit Mussolini, avec votre trêve; là-bas on vit en pleine révolution!» Ne pouvait-on dire la même chose en 1921 de la répugnante pacification et de son pacte entre républicains, socialistes et fascistes? Alors aussi la rugissante Romagne fut trahie et châtrée. Elle rugissait encore quand, en 1914, Mussolini passa à la cause de la guerre démocratique.

L'ultra-réformiste Cabrini défendit ensuite les syndicats confédéraux, la Ligue des coopératives, la Banque du Travail, et toutes les conquêtes du prolétariat de la vallée du Pô. Son apologie des syndicats fut sans vergogne: la Confédération du Travail fait la vraie «politique prolétarienne» (en donnant des ordres, disaient alors les révolutionnaires, aux députés du Parti, et c'était cela qui desséchait la vie des sections politiques). Il conclut - anticipant le cri des innovateurs d'aujourd'hui - en invoquant une transformation radicale de l'édifice du Parti: «Ou se rénover, ou périr!»

Bissolati fut plus audacieux encore que Cabrini pour traduire de manière précise le programme de l'extrême droite visant à se soumettre le Parti. Autonomie locale dans la tactique pour les élections. Autonomie du Groupe parlementaire face au Parti. Libre appui aux ministères si le Groupe le juge bon. Approbation de l'appui passé et futur au gouvernement Luzzatti dans le but d'obtenir le droit de suffrage pour deux autres millions d'électeurs. Enfin, dans un proche avenir, modification du Parti, qui, devenant le «parti des travailleurs» doit céder le terrain «à la représentation directe du prolétariat», c'est-à-dire «transmission du pouvoir» du parti politique à la Confédération syndicale: l'organisation du parti ne devait donc plus se faire sur la base d'adhésions personnelles. Aux dires de Bissolati, c'était là du vrai marxisme parce que le prolétariat devait interpréter ses propres besoins sans conseillers, apôtres ou interprètes auto-brevetés: il était temps que «la classe travailleuse formule elle-même les critères de sa propre tactique et trouve en elle cette conscience politique qui est en train de s'obscurcir en nous.»

Si nous prenons comme élément de jugement objectif l'évolution historique que suivra plus tard Bissolati, il nous est permis d'établir une conclusion sûre, tirée non de «dogmes» mais de la force matérielle des faits et des rapports de force historiques. Conclusion que nous tirâmes alors et dont une longue suite d'événements devait démontrer le bien-fondé. Aucune différence dans l'argumentation des deux groupes - que les naïfs et les superficiels opposent - groupes d'immédiatistes, c'est-à-dire de ceux qui ne voient pas, entre le prolétariat et la révolution, la nécessité de la médiation du Parti, organe d'opinion qui, dans un sens universel, est la superstructure de l'antagonisme d'intérêts entre les classes - et non pas dans un sens vulgaire et cancanier, ou automatique. Ces deux groupes néfastes sont ceux des syndicalistes libertaires et des réformistes possibilistes et collaborationnistes: ils font exactement la même spéculation démagogique sur la formule marxiste disant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, ce qui est une très grande vérité historique, pourvu que l'immédiatisme ne la châtre pas.

De ces vicissitudes, les révolutionnaires, quoique encore immatures, tiraient leur force. Rappelons que Angelica Balabanova, en réfutant une autre assertion banale de Maria Giudice, prenant position contre les discussions et pour un travail pratique, revendiqua la nécessité, plus que le droit, d'affronter les thèmes théoriques, et se dit solidaire des intransigeants, en leur reprochant toutefois à juste raison une insuffisante «cohésion théorique».

Cette fois aussi le réformisme l'emporta, mais sous le nom de Turati, les bissolatiens ne voulant pas se compter: 13 000 voix contre 4 577 à Modigliani (intransigeance de principe) et seulement 6 000 environ à Lazzari. Encore une fois, l'ordre du jour de la gauche fut faible, et sa seule nouveauté fut de souligner la lutte du Parti contre les institutions économiques et politiques de la société bourgeoise, indiquées comme «religieuses, laïques et militaires», avec une référence à l'Église, à la maçonnerie et au militarisme. Ce dernier passage devait avoir d'utiles développements politiques, bien qu'il ne fut pas basé sur une véritable clarté marxiste.

La direction de l'«Avanti!» passa de Bissolati à Treves, mais les révolutionnaires représentés par Musatti, député de Venise, s'abstinrent. La question de la franc-maçonnerie fut renvoyée.

Nous retiendrons encore de ce congrès que Lerda, qui devait ensuite s'excuser de son appartenance obstinée à la maçonnerie, eut un trait heureux pour réfuter Cabrini et Bissolati sur le labourisme et l'ouvriérisme de type syndical. Après s'être élevé contre ceux qui veulent «faire du vrai socialisme seulement en faisant des réformes», et soutiennent que «le socialisme est ce qui se produit jour après jour par la force des choses avec l'œuvre et l'action parlementaire», il dit que la nouvelle société socialiste ne pouvait naître que de «la force de la pensée qui coordonne et guide les énergies humaines et sociales vers de nouveaux horizons.» La formule pourrait être meilleure: il ne s'agissait pas de la force de la pensée opposée à celle du besoin à l'échelle de la personne individuelle, mais du passage de l'appétit matériel qui pousse l'individu (sans conscience) dans la juste voie, à la fonction du Parti, anticipation d'une humanité nouvelle, Parti qui lui possède doctrine, volonté et conscience. Telle est la position originale avec laquelle Marx rompit le charme des énigmes humaines millénaires, telle est notre généreuse réponse de toujours à la falsification du système grandiose du déterminisme dialectique, réduit aux basses dimensions d'un utilitarisme immédiatiste et bourgeois.

[suite]

Source: Traduction (2004) de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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