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LA QUESTION DE L'AUTODÉTERMINATION DANS LES CLASSIQUES DU MARXISME (II)
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Content:

La question de l'autodétermination dans les classiques du marxisme (II)
Lénine et l'Etat national démocratique
Expansion impérialiste et aires sous-développées
Marché national et «marché national indépendant»
Indépendance politique et indépendance économique
Les tâches du prolétariat révolutionnaire face à la question nationale dans les aires sous-développées
Notes
Source


La question de l'autodétermination dans les classiques du marxisme (II)
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Après le reflux du mouvement de 1905 et la contre-épreuve de la révolution bourgeoise de février 1917, la perspective de conquête du pouvoir par le prolétariat se réalisa avec la révolution d'Octobre dont Lénine espérait abréger la phase d'alliance avec la paysannerie grâce à l'éveil révolutionnaire du prolétariat occidental, allié naturel du prolétariat russe.

Cette perspective fit croire à ceux qui n'avaient pas bien assimilé l'enseignement marxiste de Lénine que les tâches démocratiques bourgeoises d'Octobre pouvaient être reléguées au second plan, et, en particulier, que la reconnaissance du droit des nations opprimées à l'autodétermination devenait superflue, sinon inopportune. On raisonnait pratiquement de la façon suivante: une dictature démocratique-bourgeoise même dirigée par le prolétariat doit reconnaître le droit à l'auto-détermination, mais la révolution prolétarienne mondiale ne le doit pas.

Lénine fut donc contraint à défendre une fois encore le principe de l'autodétermination et à souligner que la victoire de la révolution prolétarienne en Russie et même dans le pays le plus développé du monde ne changeait rien au fait que la reconnaissance du droit des nations et des peuples opprimés à la séparation restait indispensable pour que la classe ouvrière de ces pays éprouve l'oppression de sa propre bourgeoisie et engage la lutte contre elle, s'unissant au prolétariat victorieux, d'autant plus que la dictature n'est pas encore le communisme, que même au pouvoir, le prolétariat doit encore conduire une dure lutte de classe et que pour parvenir à la victoire définitive, il lui faut isoler sa propre bourgeoisie de celle des nations opprimées.

Lénine et l'Etat national démocratique
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En juillet 1916 («Résultats de la discussion sur l'autodétermination»), Lénine écrivait:
«
«Entre la société capitaliste et la société communiste se place une période de transformation révolutionnaire de l'une en l'autre. A celle-ci correspond une période politique de transition pendant laquelle l'Etat ne peut être que la dictature révolutionnaire du prolétariat». Cette vérité, jusqu'ici incontestable pour les socialistes, implique la reconnaissance de l'Etat jusqu'à ce que le socialisme victorieux se soit transformé en communisme intégral. Ce qu'Engels a dit sur l'extinction de l'Etat est bien connu. Nous avons souligné expressément... que la démocratie est une forme d'Etat qui s'éteindra elle aussi en même temps que l'Etat lui-même. Et tant que nos contradicteurs n'auront pas remplacé le marxisme par un nouveau point de vue «a-étatique», leurs raisonnements seront complètement erronés.
Au lieu de parler de l'Etat (et donc de la détermination de ses frontières), ils parlent d'un «groupe culturel socialiste», c'est-à-dire choisissent volontairement une expression vague qui peut être comprise dans ce sens que toutes les questions étatiques disparaissent! Il en résulte une tautologie ridicule: naturellement, s'il n'y a pas d'Etat, la question de ses frontières ne peut se poser. Dans ce cas, tout le programme politique démocratique est lui-même inutile. Quand l'Etat s'éteindra, il n'y aura même pas la république
».

Dans l'impostation de Lénine, la question se pose donc ainsi le prolétariat victorieux reconnaît le droit de la nation opprimée à l'autodétermination; le prolétariat de cette dernière lutte pour maintenir l'union avec l'Etat de la dictature ouvrière, lutte révolutionnaire contre sa propre bourgeoisie. Cela n'exclut évidemment pas que la dictature communiste puisse elle-même conduire une guerre révolutionnaire contre les Etats des nationalités anciennement opprimées, perspective parfaitement conforme au marxisme, mais une telle action militaire n'infirme pas le moins du monde le fait que le prolétariat de la nation opprimée doit être mis en mesure de conduire sa lutte de classe sur ses bases propres.

Comme nous l'avons vu en résumant la position bolchevique, la théorie marxiste démêle tout l'écheveau de la problématique compliquée des révolutions nationales. Répétons que les bolcheviks ont repris la question nationale au point crucial sur lequel avait porté la polémique de Marx et d'Engels contre les anarchistes, c'est-à-dire la nécessité de l'Etat de la dictature prolétarienne, avec tout ce qu'il implique en tant qu'Etat, pour conduire à son terme la lutte de classe contre la bourgeoisie, et la nécessité de créer les conditions les meilleures pour que cet Etat et cette lutte se développent dans l'arène internationale qui leur est propre.

La revendication marxiste de l'auto-décision nationale se résume donc dans le postulat suivant l'Etat national démocratique, c'est-à-dire n'exerçant ni ne subissant aucune oppression nationale, est la meilleure enveloppe pour la révolution communiste, aussi bien avant que pendant son développement jusqu'au communisme intégral. Il faut naturellement comprendre les termes «national» et «démocratique» non dans le sens idéaliste que leur donne la bourgeoisie, mais dans leur signification réelle, historiquement déterminée.

A l'appui de cette thèse, nous citerons un passage de «L'Etat et la Révolution» (paragraphe 4, ch. IV) dans lequel Lénine commente la critique du programme d'Erfurt:
«
Engels répète... avec une clarté particulière l'idée fondamentale qui se trouve dans toutes les œuvres de Marx, à savoir que la république démocratique est la voie la plus brève vers la dictature du prolétariat. Sans supprimer en rien la dictature du capital et donc l'oppression des masses et la lutte de classe, la république démocratique conduit en effet inéluctablement à l'extension et au développement de cette lutte, qu'elle met à nu et rend à ce point aiguë que quand apparaît la possibilité de satisfaire les intérêts fondamentaux des masses opprimées, cette possibilité se réalise nécessairement et uniquement par la dictature du prolétariat, dans la direction de ces masses par le prolétariat. Pour toute la Seconde Internationale, ce sont là aussi des «paroles oubliées» du marxisme, comme l'histoire du parti menchévique pendant les six premiers mois de la Révolution russe de 1917 l'a démontré de façon particulièrement évidente...
Non seulement Engels ne montre aucune indifférence au problème des formes de l'Etat, mais il se préoccupe au contraire d'analyser avec le plus grand soin justement les formes transitoires, pour déterminer, selon les particularités historico-concrètes de chaque cas, la genèse et le développement futur de chacune de ces formes.
Tout comme Marx, Engels défend le centralisme démocratique, la république une et indivisible du point de vue du prolétariat et de la révolution prolétarienne. Il considère la république fédérale soit comme une exception et une entrave au développement, soit comme un stade intermédiaire sur la voie de la monarchie à la république centraliste, comme un «pas en avant» dans certaines conditions historiques particulières. Et parmi ces conditions particulières, il place le problème national.
Chez Engels, comme chez Marx, et malgré la critique impitoyable qu'ils font tous deux du caractère réactionnaire des petits Etats et du fait que dans certains cas concrets, le problème national servait à dissimuler ce caractère réactionnaire, il n'y a pas l'ombre d'une tendance à éluder le problème national, tendance dont les marxistes hollandais et polonais se rendent souvent coupables, sur le terrain de la lutte plus que légitime contre le nationalisme étroitement petit-bourgeois de «leurs» petits Etats.
Même en Angleterre, où les conditions géographiques, la communauté de langues et plusieurs siècles d'histoire ont, du moins à ce qu'il pourrait sembler, «mis un point final» au problème national des différentes subdivisions du pays, Engels tient compte du fait évident que le problème national n'est pas encore dépassé et voit donc dans la république fédérale «un pas en avant». Naturellement, il n'y a pas là la moindre ombre de refus de critiquer les insuffisances de la république fédérale et de faire de la propagande pour la république unitaire, démocratico-centraliste et de lutter pour elle de la façon la plus décidée
».

Cette citation nous permettra de montrer plus loin que Lénine emploie le terme «démocratique» dans l'acception que lui donne le langage diplomatique, c'est-à-dire comme le contraire de «fédéral»; mais nous l'avons surtout rapportée pour montrer que la façon dont le mouvement ouvrier formule, par la bouche de Lénine, la question nationale est l'exemple le plus typique des conquêtes que permet l'invariance politique. Le parti révolutionnaire est parti de la conception marxiste de la lutte de classes; il s'y est tenu fermement pendant tout le processus complexe d'organisation anti-féodale de l'aire occidentale; et c'est pourquoi au moment où, avec l'écroulement irrémédiable du tsarisme, la lutte pour l'indépendance nationale prend définitivement, toujours du point de vue de la lutte de classes, le caractère d'une lutte pour se séparer d'Etats à régime capitaliste, le Parti révolutionnaire parvient à donner un développement systématique aux principes de la révolution nationale et de l'auto-décision. Et ce n'est pas par hasard que l'on retrouve le condensé théorique des principes marxistes sur la question nationale dans une œuvre comme «L'Etat et la Révolution» qui est en même temps une polémique contre tous les ennemis historiques du prolétariat, anarchistes, bernsteiniens, kautskyens, «radicaux de gauche» etc.

Expansion impérialiste et aires sous-développées
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Nous avons déjà noté que l'effondrement du tsarisme a marqué aussi pour l'Europe la chute du dernier grand Etat non-bourgeois renfermant des nationalités opprimées. Depuis 1917, en gros, les grands Etats qui oppriment des nationalités et des peuples sont tous des Etats capitalistes où le seul problème qui se pose est celui d'une révolution prolétarienne «pure».

Sauf cas particuliers comme celui de l'Irlande, la domination politique sur les pays opprimés est non un héritage des conquêtes territoriales de l'époque féodale, mais un produit de la conquête impérialiste moderne. Sous la féodalité, l'expansion territoriale se faisait au début grâce à la soumission de libres communautés villageoises au pouvoir des «seigneurs» conquérants, ou encore grâce au remplacement d'anciens dominateurs par ces derniers; de toute façon, la société qui se formait ainsi dans les zones opprimées ne différait nullement de celle qui existait dans les Etats oppresseurs. Sous l'impérialisme, la domination des métropoles transforme en apparence la structure sociale des aires colonisées en une structure nouvelle qui n'a plus les caractéristiques de celle qui existait avant la conquête, mais ne possède pas davantage la physionomie des capitalismes métropolitains.

Le capitalisme métropolitain est né de l'accumulation primitive qui, du point de vue de la circulation générale des marchandises, a les caractères d'une reproduction élargie. Un trait fondamental de cette dernière est qu'elle ne peut revenir à la reproduction simple. Pour que le surproduit social ne puisse être convoité par le prolétariat, il faut que sa forme même soit étrangère à ce dernier: c'est pourquoi il est formé de biens de production, ce qui implique des investissements productifs qui, en vertu de la loi générale de la reproduction même, se font dans la branche des moyens de production, si bien que le nouveau surproduit revêtira la forme physique de moyens de production dans des proportions toujours plus larges.

Dans sa «Note sur le problème de la théorie des marchés» et dans «Encore sur la théorie de la réalisation» (1898-1899), Lénine montre que, dans la reproduction élargie, le cycle de la circulation du capital peut s'effectuer dans l'hypothèse d'un marché fermé. Cela ne signifie absolument pas que le capital métropolitain n'ait pas besoin d'une expansion hors de ses propres frontières mais que ce besoin ne résulte pas des problèmes de la circulation et est le produit de rapports qui se nouent au cours du cycle productif lui-même; par exemple, l'augmentation de l'accumulation en fin de cycle entraîne une chute du taux de profit lors du cycle suivant, manifestation, au niveau économique, du conflit entre développement des forces productives et rapports capitalistes de production. C'est pour pallier cette chute (et non pas pour réaliser telle ou telle partie du produit social) que le capitalisme exporte dans les zones «arriérées» des moyens de production ou de l'argent à convertir sous cette forme. Par conséquent, l'impérialisme résulte des contrastes de classe, même latents, dans les métropoles et non pas d'une insuffisante réalisation du produit sur le marché intérieur.

Cette expansion impérialiste favorise l'implantation de rapports capitalistes de production dans les colonies en fonction des exigences des métropoles et dans les proportions déterminées par leur rythme de développement, et c'est elle qui empêche du même coup la formation en leur sein d'un marché de libre petite production individuelle comme celui qui s'est par exemple instauré au XVIIIème siècle en Europe et, bien plus, qui détruit les germes déjà existants d'un tel marché. Cela se manifeste pratiquement par la ruine de la production liée à l'agriculture sans que cette production fasse place à un processus relativement «équilibré» de développement des échanges et de concentration des moyens de production. C'est ainsi qu'à côté d'usines et de plantations du type capitaliste le plus avancé utilisant une main-d'œuvre à bas prix et produisant de la plus-value sous le contrôle du capital financier international, végète la grande masse des ex-producteurs paupérisés qui, sous l'ancien despotisme, étaient encore employés dans une production de type naturel et qui sont désormais voués sans espoir par l'impérialisme à un niveau de vie encore inférieur même aux stricts besoins physiologiques. En dernier lieu, les «seigneurs» qui régnaient sur les communautés agricoles et qui, bien ou mal, y remplissaient une fonction matérielle positive, deviennent des détenteurs purs et simples de la rente foncière dont la fonction est subordonnée aux intérêts des grandes puissances, certains d'entre eux assumant le rôle d'agents directs du capital international en s'engageant dans des entreprises commerciales représentant simplement les faux-frais de ce dernier.

Ces contradictions objectives de la formation d'un marché national dans les colonies constituent les «particularités» dont l'opportunisme avait besoin pour jeter aux orties l'impostation marxiste de la question nationale.

L'opportunisme a entraîné dans la défaite tout le prolétariat des métropoles impérialistes en le liant à la domination capitaliste idéologiquement, politiquement et même, par l'intermédiaire des aristocraties ouvrières, matériellement; la conséquence naturelle en est qu'il a aussi engendré une fausse idéologie et une fausse ligne politique dans la question nationale et, parallèlement, de faux rapports entre le prolétariat métropolitain et les forces révolutionnaires des peuples opprimés.

Toutes les impostations opportunistes de la question nationale au cours des cinquante dernières années peuvent être ramenées aux formulations suivantes (nous faisons volontairement abstraction de la continuelle multiplication de «nouvelles» théorisations insensées):
1) Si dans les zones sous-développées, la formation d'un marché national est impossible, ni la question nationale ni par conséquent le problème d'une révolution démocratico-bourgeoise ne se posent pour elles. Les masses exploitées sont poussées à lutter immédiatement pour le socialisme qui est l'unique voie pour se débarrasser de la question nationale. Il en résulte que, dans la phase historique actuelle, la perspective socialiste se déplace des métropoles, où la domination du capitalisme est trop forte, à la périphérie.
2) Si dans les zones sous-développées, la formation d'un marché national est impossible, les masses opprimées ne peuvent obtenir l'indépendance politique si elles ne conquièrent pas auparavant l'indépendance économique dont seul peut leur faire cadeau le socialisme actuellement victorieux en Russie, en Chine, etc. et qui demain remportera une victoire internationale au moyen d'une lutte pacifique. En effet, étant donné le pouvoir presque surnaturel acquis par les grands monopoles internationaux, il est évident que le socialisme ne pourra triompher dans les Etats métropolitains qu'en fusionnant dans un unique bloc inter-classiste les prolétaires, les petits-bourgeois, les capitalistes de bonne volonté, les intellectuels «avancés», etc., qui s'abstiendraient naturellement de tout contact avec le mouvement ouvrier si celui-ci menaçait de recourir à des solutions violentes et dictatoriales.

Le caractère contre-révolutionnaire de ces deux conceptions est évident. La première condamne le prolétariat occidental à attendre comme le Messie un socialisme qui devrait naître de la plus anachronique confusion pseudorévolutionnaire dans le Tiers-Monde: dans le meilleur des cas, elle lui propose des actions aventuristes dans lesquelles les ouvriers les plus combatifs seraient moralement et physiquement saignés à blanc, dans l'isolement le plus complet par rapport au mouvement réel de leur classe. La seconde efface purement et simplement toute question nationale et de droit à l'autodétermination à l'aide de phrases générales sur l'égalité, etc., pour mettre toutes les forces révolutionnaires à genoux devant l'idole de la progression sans douleur vers le socialisme. Cela suffirait déjà pour montrer l'abîme qui sépare ces conceptions de la question nationale de la conception marxiste de Lénine, dont la base et la raison d'être se trouvent dans le programme de la révolution mondiale et de la dictature du prolétariat.

Il suffit de pousser les théorisations opportunistes jusqu'à leurs conséquences réelles, en dehors des formalismes logiques, pour les démasquer. Mais cela ne suffit pas. Il faut en outre restaurer la conception marxiste de la question nationale en la dégageant du brouillard dont les différentes pseudo-analyses l'enveloppent.

Marché national et «marché national indépendant»
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La première déformation de l'analyse marxiste consiste à affirmer qu'un marché intérieur ne peut se former dans les pays sous-développés.

Notre conception du marché national a, avant tout, un caractère de classe; il y a formation d'un marché national chaque fois que l'ensemble des classes d'une aire géo-historique donnée est entraîné dans le tourbillon des échanges. Cela ne signifie pas que ce processus doive se matérialiser dans une situation capitaliste «pure» (hypothèse logique que Marx fait en déclarant qu'elle est pratiquement irréalisable), mais que ces classes doivent finir par se trouver devant l'impossibilité d'un retour en arrière vers les rapports sociaux typiques des sociétés pré-capitalistes. En outre, pour Marx, la création d'un marché national traverse deux phases bien distinctes: la première se déroule sous la domination des anciennes classes et consiste dans la désagrégation irrémédiable de leur mode de production (désagrégation qui, dans les colonies, correspond à l'implantation de l'impérialisme); la seconde, que nous pourrons appeler positive, et qui est celle du passage de l'économie individuelle à la concentration, se situe après la prise du pouvoir par le capitalisme et après sa constitution en Etat national, puisqu'elle présuppose justement l'existence de l'Etat.

Dans «Le Capital» (Livre 1, ch. XXVI, par. I. «Le secret de l'accumulation primitive») Marx écrit:
«
Nous avons vu comment l'argent devient capital, le capital source de plus-value, et la plus-value source de capital additionnel. Mais l'accumulation capitaliste présuppose la présence de la plus-value et celle-ci la production capitaliste qui, à son tour, n'entre en scène qu'au moment où des masses de capitaux et de forces ouvrières assez considérables se trouvent déjà accumulées entre les mains de producteurs marchands. Tout ce mouvement semble donc tourner dans un cercle vicieux, dont on ne saurait sortir sans admettre une accumulation primitive (previous accumulation, dit Adam Smith) antérieure à l'accumulation capitaliste et servant de point de départ à la production capitaliste, au lieu de venir d'elle.
Cette accumulation primitive joue dans l'économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la théologie. Adam mordit la pomme, et voilà le péché qui fait son entrée dans le monde. On nous en explique l'origine par une aventure qui se serait passée quelques jours après la création du monde.
De même, il y avait autrefois, mais il y a bien longtemps de cela, un temps où la société se divisait en deux camps: là, des gens d'élite, laborieux, intelligents, et surtout doués d'habitudes ménagères; ici, un tas de coquins faisant gogaille du matin au soir et du soir au matin. Il va sans dire que les uns entassèrent trésor sur trésor, tandis que les autres se trouvèrent bientôt dénués de tout. De là la pauvreté de la grande masse qui, en dépit d'un travail sans fin ni trêve, doit toujours payer de sa propre personne, et la richesse du petit nombre, qui récolte tous les fruits du travail sans avoir à faire œuvre de ses dix doigts.
L'histoire du péché théologal nous fait bien voir, il est vrai, comme quoi l'homme a été condamné par le Seigneur à gagner son pain à la sueur de son front; mais celle du péché économique comble une lacune regrettable en nous révélant comme quoi il y a des hommes qui échappent à cette ordonnance du Seigneur.
Dans l'histoire réelle, c'est la conquête, l'asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale, qui l'a toujours emporté. Dans les manuels béats de l'économie politique, c'est l'idylle au contraire qui a de tout temps régné. A leur dire il n'y eut jamais, l'année courante exceptée, d'autres moyens d'enrichissement que le travail et le droit. En fait, les méthodes de l'accumulation primitive sont tout ce qu'on voudra, hormis matière à idylle.
Le rapport officiel entre le capitaliste et le salarié est d'un caractère purement mercantile. Si le premier joue le rôle de maître et le dernier le rôle de serviteur, c'est grâce à un contrat par lequel celui-ci s'est non seulement mis au service, et partant sous la dépendance de celui-là, mais par lequel il a renoncé à tout titre de propriété sur son propre produit. Mais pourquoi le salarié fait-il ce marché? Parce qu'il ne possède rien que sa force personnelle, le travail à l'état de puissance, tandis que toutes les conditions extérieures requises pour donner corps à cette puissance, la matière et les instruments nécessaires à l'exercice utile du travail, le pouvoir de disposer des subsistances indispensables au maintien de la force ouvrière et à sa conversion est mouvement productif, tout cela se trouve de l'autre côté.
Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d'avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit à une échelle élargie dès que le système capitaliste s'est une fois établi; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il ne saurait s'établir sans elle. Pour qu'il vienne au monde, il faut donc que, partiellement au moins, les moyens de production aient déjà été arrachés sans phrase aux producteurs, qui les employaient à réaliser leur propre travail, et qu'ils se trouvent déjà détenus par des producteurs marchands, qui eux les emploient à spéculer sur le travail d'autrui. Le mouvement historique qui fait divorcer le travail d'avec ses conditions extérieures, voilà donc le fin mot de l'accumulation appelée «primitive» parce qu'elle appartient à l'âge préhistorique du monde bourgeois.
L'ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l'ordre économique féodal. La dissolution de l'un a dégagé les éléments constitutifs de l'autre.
Quant au travailleur, au producteur immédiat, pour pouvoir disposer de sa propre personne, il lui a d'abord fallu cesser d'être attaché à la glèbe ou d'être inféodé à une autre personne; il ne pouvait non plus devenir libre vendeur de travail, apportant sa marchandise partout où elle trouve un marché, sans avoir échappé au régime des corporations, avec leurs maîtrises, leurs jurandes, leurs lois d'apprentissage, etc. Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie industrielle. De l'autre côté, ces affranchis ne deviennent vendeurs d'eux-mêmes qu'après avoir été dépouillé de tous leurs moyens de production et de toutes les garanties d'existence offertes par l'ancien ordre des choses. L'histoire de leur expropriation n'est pas matière à conjecture: elle est écrite dans les annales de l'humanité en lettres de sang et de feu indélébiles.
Quant aux capitalistes entrepreneurs, ces nouveaux potentats avaient non seulement à déplacer les maîtres des métiers, mais aussi les détenteurs féodaux des sources de la richesse. Leur avènement se présente de ce côté-là comme le résultat d'une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes, et contre le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l'homme par l'homme. Mais les chevaliers d'industrie n'ont supplanté les chevaliers d'épée qu'en exploitant des événements qui n'étaient pas de leur propre fait. Ils sont arrivés par des moyens aussi vils que ceux dont se servit l'affranchi romain pour devenir le maître de son patron
».

Au ch. XXVIII, «La législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XVème siècle. Les lois sur les salaires», Marx écrit:
«
Dès que le mode de production capitaliste a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance; la présence constante d'une surpopulation relative maintient la loi de l'offre et la demande du travail et, partant, le salaire dans des limites conformes aux besoins du capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur. Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l'emploi de la force brutale, mais ce n'est que par exception. Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l'action des «lois naturelles»de la société, c'est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'Etat; elle s'en sert pour «régler» le salaire, c'est-à-dire pour l'abaisser au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulue. C'est là un moment essentiel de l'accumulation primitive».

On lit de même au ch. XXX «Contre-coup de la révolution agricole sur l'industrie. Etablissement du marché intérieur pour le capital industriel»:
«
Les divers moments de l'accumulation primitive (...) se combinent systématiquement (...) dans le système colonial, système moderne de tribut et de protectionnisme. Les méthodes s'appuient en partie sur la violence la plus brutale, comme par exemple le système colonial. Mais toutes se servent du pouvoir de l'Etat, violence concentrée et organisée de la société, pour susciter artificiellement le processus de transformation du mode de production féodal en mode de production capitaliste et pour accélérer les transitions. La violence est l'accoucheuse de toute vieille société enceinte d'une société nouvelle. Elle constitue par elle-même une puissance économique».

Si l'on applique ces passages à la situation des marchés sous-développés, il est clair qu'il y existe toutes les conditions «négatives» de la création d'un marché national proprement dit. Quant au «marché national indépendant», c'est une conception qui n'a rien à faire avec le marxisme: dans toute l'analyse de Marx et d'Engels, on trouve en effet cette considération fondamentale que plus les caractéristiques spécifiques du marché apparaissent nettement, plus aussi toute l'économie de ce dernier s'insère dans la division internationale du travail et plus donc augmente de ce fait sa «dépendance» de l'étranger.

Indépendance politique et indépendance économique
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De ce qui précède, il résulte de façon tout aussi évidente que l'indépendance politique, c'est-à-dire la constitution en Etat national centralisé, est la condition fondamentale du développement ultérieur des forces productives. Prétendre que la réalisation de cette condition exige l'indépendance économique préalable à l'égard des métropoles signifie condamner toutes les aires sous-développées à se résigner à l'oppression des grandes puissances, car, sous le capitalisme, une telle indépendance ne peut exister pour aucune partie du monde, tandis que le triomphe du socialisme remplacera le système mercantile international non pas par l'autarchie de ses différents composants, mais par le «plan mondial».

Mais écoutons Lénine dans «Sur le droit d'autodétermination des nations» (février-mai 1914):
«
Peut-on parler sérieusement, s'écrie R. Luxembourg, de la «libre disposition» des Monténégrins, des Bulgares, des Roumains, des Serbes, des Grecs, formellement indépendants, en partie même des Suisses, dont l'indépendance est elle-même le produit de la lutte politique et du jeu diplomatique du «concert européen»! (p. 500). Ce qui correspond le mieux aux conditions, «ce n'est pas l'Etat national, comme le pense Kautsky, mais l'Etat de proie». Et de citer quelques dizaines de chiffres sur la grandeur des colonies appartenant à l'Angleterre, à la France, etc.
Lorsqu'on lit de semblables raisonnements, on ne peut que s'étonner de la capacité de l'auteur à ne pas comprendre le pourquoi de la chose. Enseigner à Kautsky d'un air sentencieux que les petits Etats dépendent économiquement des grands; qu'entre les Etats bourgeois la lutte se poursuit pour écraser et spolier les autres nations; qu'il existe un impérialisme et des colonies, c'est raffiner ridiculement et d'une façon puérile, car tout cela n'a pas le moindre rapport avec la question. Non seulement les petits Etats, mais aussi la Russie par exemple, dépendent entièrement, au point de vue économique, de la puissance du capital financier impérialiste des «riches» pays bourgeois. Non seulement les Etats-miniatures des Balkans, mais aussi l'Amérique du XIXème siècle était économiquement une colonie de l'Europe, ainsi que Marx le disait déjà dans le «Capital»
(1). Tout cela, bien entendu, Kautsky et chaque marxiste le savent parfaitement, mais cela est décidément hors de propos dans la question des mouvements nationaux et de l'Etat national.
Au problème de la libre disposition politique des nations dans la société bourgeoise, de leur indépendance en tant qu'Etat, Rosa Luxembourg a substitué la question de leur autonomie et de leur indépendance économiques. Cela est aussi intelligent que si, lors de la discussion de la revendication-programme sur la suprématie du Parlement, c'est-à-dire de l'Assemblée des représentants du peuple dans l'Etat bourgeois, on entreprenait d'exposer sa conviction absolument juste de la suprématie du gros capital, quel que soit le régime, dans un pays bourgeois.
Nul doute qu'une portion considérable de l'Asie, la partie du monde la plus peuplée, ne se trouve dans la situation soit de colonies des «grandes puissances», soit d'Etats extrêmement dépendants et nationalement opprimés. Cette circonstance universellement connue infirme-t-elle en quoi que ce soit ce fait incontestable qu'en Asie même, les conditions du développement le plus complet de la production marchande, de l'essor le plus libre, le plus large et le plus rapide du capitalisme n'existent qu'au Japon, c'est-à-dire uniquement dans un Etat national indépendant? Cet Etat est bourgeois, aussi a-t-il lui-même commencé à opprimer d'antres nations et à asservir des colonies; nous ignorons si l'Asie parviendra, avant la faillite du capitalisme, à constituer un système d'Etats nationaux indépendants, à l'instar de l'Europe. Mais une chose est incontestable, c'est qu'en éveillant l'Asie, le capitalisme a suscité, là aussi, partout des mouvements nationaux; que ces mouvements tendent à constituer des Etats nationaux en Asie; que précisément de tels Etats assurent au capitalisme les meilleures conditions de développement. L'exemple de l'Asie témoigne en faveur de Kautsky, contre Rosa Luxembourg.
L'exemple des Etats balkaniques, lui aussi, témoigne contre elle, car chacun voit aujourd'hui que les meilleures conditions de développement du capitalisme dans les Balkans se créent précisément dans la mesure où des Etats nationaux indépendants se constituent dans cette péninsule.
Ainsi l'exemple de toute l'humanité civilisée la plus avancée, celui des Balkans et celui de l'Asie démontrent, en dépit de Rosa Luxembourg, l'absolue justesse de la thèse de Kautsky: l'Etat national est la règle et la «norme» du capitalisme; l'Etat à composition nationale hétérogène n'est qu'un stade arriéré ou une exception. Du point de vue des rapports entre nationalités, l'Etat national offre incontestablement les meilleures conditions pour le développement du capitalisme. Cela ne signifie évidemment pas qu'un tel Etat, sur le terrain des rapports bourgeois, exclut l'exploitation et l'oppression de nations. Cela veut dire seulement que des marxistes ne peuvent perdre de vue les puissants facteurs économiques qui engendrent les tendances à la création d'Etats nationaux. Cela veut dire que dans le programme des marxistes, la «libre disposition des nations» ne peut avoir, du point de vue historico-économique, d'autre signification que la libre disposition politique, l'indépendance en tant qu'Etat, la formation d'un Etat national
».

Les tâches du prolétariat révolutionnaire face à la question nationale dans les aires sous-développées
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Comme nous l'avons vu chiez Lénine, même pour un Etat de dictature prolétarienne, la reconnaissance du droit des peuples opprimés à l'autodétermination est une nécessité imprescriptible, afin de priver la bourgeoisie de l'intérieur de ses multiples liens politiques avec les forces conservatrices des aires opprimées et pour en détruire le potentiel contre-révolutionnaire. Il est donc évident que le prolétariat métropolitain ne pourra mener aucune lutte révolutionnaire cohérente pour ses objectifs de classe sans intégrer à son programme le principe de l'autodétermination et sans combattre avec décision pour qu'il soit respecté.

Mais puisque la nécessité de cette lutte découle directement des buts ultimes du mouvement ouvrier, et non pas de l'appréciation de la situation contingente, il est tout aussi évident que le mouvement révolutionnaire ne doit ni ne peut faire dépendre la revendication du droit à la séparation politique de l'existence réelle d'un mouvement indépendantiste dans les aires opprimées. Cette revendication doit être défendue même si dans les zones sous-développées et en général opprimées n'existe qu'un mouvement national inconséquent, ce qui ne veut pas dire qu'il faille pour autant singer les attitudes de ce dernier ou lui subordonner la ligne révolutionnaire indépendante.

On peut résumer tout ce point en disant que la question de l'autodétermination n'est pas un problème tactique d'alliances, mais de réalisation dialectique de l'unité prolétarienne internationale dans la lutte.

Toujours dans «Sur le droit d'autodétermination des nations», Lénine expose ainsi le problème au par. 4, «Le praticisme dans la question nationale»:
«
La bourgeoisie qui, au début de tout mouvement national, joue naturellement un rôle d'hégémonie (de direction), qualifie d'action pratique le soutien de toutes les aspirations nationales. La politique du prolétariat dans la question nationale (de même que dans les autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une direction déterminée, mais ne coïncide jamais avec sa politique. La classe ouvrière soutient la bourgeoisie uniquement dans l'intérêt de la paix nationale (que la bourgeoisie ne peut donner entièrement et qui n'est réalisable que dans la mesure d'une entière démocratisation), dans l'intérêt de l'égalité en droits, afin d'assurer à la lutte de classes l'ambiance la plus favorable. Aussi les prolétaires opposent-ils précisément au praticisme de la bourgeoisie une politique de principe dans la question nationale ne soutenant jamais la bourgeoisie que conditionnellement. Dans la cause nationale, toute bourgeoisie veut soit des privilèges soit des avantages exceptionnels pour sa nation; c'est ce qu'on entend par «pratique». Le prolétariat est contre tout privilège, contre tout exclusivisme. Exiger qu'il soit «pratique», c'est marcher sous la houlette de la bourgeoisie, c'est verser dans l'opportunisme.
Répondre par «oui ou non» à la question de la séparation de chaque nation? C'est là, semble-t-il, une revendication très «pratique». Or, en fait elle est absurde, elle est métaphysique théoriquement et elle conduit dans la pratique à subordonner le prolétariat à la politique de la bourgeoisie. La bourgeoisie met toujours au premier plan ses revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classes. Théoriquement, on ne saurait affirmer par avance si c'est la séparation d'une nation ou son égalité en droits avec une autre nation qui achèvera la révolution démocratique bourgeoise pour le prolétariat, il importe dans les deux cas d'assurer le développement de sa propre classe; ce qui importe pour la bourgeoisie, c'est d'entraver ce développement, en en reléguant les tâches derrière celles de «sa» nation. Aussi le prolétariat se borne-t-il à revendiquer de façon toute négative, pour ainsi dire, la reconnaissance du droit de libre disposition, sans rien garantir à aucune nation, ni s'engager à rien donner aux dépens d'une autre nation.
Cela n'est pas «pratique»? Soit. Mais en fait, cela garantit le mieux la plus démocratique des solutions possibles; ce qu'il faut au prolétariat, ce sont uniquement ces garanties; ce qu'il faut à la bourgeoisie de chaque nation, c'est que soient garantis ses avantages, sans égard à la situation (aux désavantages possibles) des autres nations.
Ce qui intéresse surtout la bourgeoisie, c'est la «possibilité» de faire aboutir une revendication donnée; d'où la perpétuelle politique de transactions avec la bourgeoisie des autres nations au détriment du prolétariat. Au prolétariat, par contre, il importe de renforcer sa propre classe contre la bourgeoisie, d'éduquer les masses dans l'esprit d'une démocratie conséquente et du socialisme.
Les intérêts de la classe ouvrière et de sa lutte contre le capitalisme exigent la solidarité complète et la plus étroite unité des ouvriers de toutes les nations; ils exigent qu'une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie de quelque nationalité que ce soit. Aussi, ce serait pour les social-démocrates se soustraire aux tâches de la politique prolétarienne et subordonner les ouvriers à la politique bourgeoise, que de dénier aux nations le droit de disposer d'elles-mêmes (c'est-à-dire le droit des nations opprimées de se séparer), aussi bien que d'appuyer toutes les revendications nationales de la bourgeoisie des nations opprimées. Il est indifférent à l'ouvrier salarié que son principal exploiteur soit la bourgeoisie grand-russe, de préférence à l'allogène, ou à la polonaise de préférence à la juive, etc. L'ouvrier salarié conscient des intérêts de sa classe est indifférent aux privilèges d'Etat des capitalistes grand-russes comme aux promesses des capitalistes polonais ou ukrainiens d'instaurer le paradis sur terre lorsqu'ils détiendront des privilèges dans l'Etat. De toute façon, le développement du capitalisme se poursuit et se poursuivra dans un Etat hétérogène unique aussi bien que dans des Etats nationaux distincts.
Dans tous les cas, l'ouvrier salarié subira l'exploitation, et pour lutter contre elle avec succès, il faut que le prolétariat soit affranchi de tout nationalisme; que les prolétaires soient, pour ainsi dire, entièrement neutres dans la lutte de la bourgeoisie des différentes nations pour la suprématie. Le moindre appui accordé par le prolétariat d'une nation quelconque aux privilèges de «sa» bourgeoisie nationale provoquera inévitablement la défiance du prolétariat de l'autre nation, affaiblira la solidarité internationale de classe des ouvriers, les désunira pour la plus grande joie de la bourgeoisie. Or nier le droit de libre disposition ou de séparation signifie nécessairement, dans la pratique, soutenir les privilèges de la nation dominante
».

Même du point de vue de la nation opprimée, la question ne peut être posée qu'en termes de classe.

La bourgeoisie lutte contre l'oppression politique des grandes puissances uniquement pour défendre ses intérêts immédiats qui ne dégagent en aucune façon cette odeur de sainteté que certains voudraient leur attribuer. Elle ne peut poser la question du pouvoir que quand les avantages qu'elle tirerait de sa conquête sont supérieurs à ceux qu'elle tire de la persistance du statu quo; mais elle est disposée à renoncer immédiatement à la lutte si elle se voit menacée de perdre un des privilèges déjà obtenus ou d'être submergée par le mouvement révolutionnaire du prolétariat et du peuple en général, retournant, comme l'histoire en a donné des exemples qui sont pour elle un terrible avertissement, les fusils contre elle.

Le mouvement ouvrier révolutionnaire des pays opprimés voit au contraire dans l'Etat national centralisé un puissant levier de développement des forces productives, et non pas le moyen d'obtenir des avantages matériels immédiats, et sa lutte pour l'instauration de cet Etat est la manifestation naturelle de sa lutte pour le pouvoir. La question ne se pose pas de façon différente que pour la Russie de Lénine, malgré un apparent renversement de termes: là nous avions un Etat oppresseur qui aurait pris une physionomie d'Etat démocratique (c'est-à-dire national et centralisé) en libérant les nations opprimées: ici, nous avons affaire à des aires sous-développées, qui ne peuvent se constituer en Etat national qu'en conquérant leur indépendance politique. Pourtant, même pour les pays sous-développés, la seule perspective pour un éventuel mouvement prolétarien révolutionnaire est celle de la dictature démocratique des ouvriers et des paysans et de sa transcroissance en dictature accomplissant des tâches socialistes dans le cadre de la révolution mondiale.

Jusqu'à quel point sommes-nous condamnés dans l'avenir immédiat à assister à des mouvements nationalistes inconséquents mêlant succès et insuccès et jusqu'à quel point des révolutions du type sus-mentionné sont-elles au contraire possibles, cela ne dépendra pas immédiatement du degré de l'oppression impérialiste, mais plutôt de la persistance ou non de la domination jusqu'ici incontestée de l'opportunisme qui non seulement a fait perdre la boussole révolutionnaire à la classe ouvrière métropolitaine, mais a dévié de sa voie celle de la périphérie sous-développée.

En tout cas, le principe fondamental reste que la confluence des divers mouvements réels du prolétariat en une force révolutionnaire unique ne pourra se faire sans que ce dernier se réapproprie son programme communiste intégral au feu de multiples conflits de classe. Le déclenchement d'un processus révolutionnaire aussi bien au centre qu'à la périphérie, la résolution des problèmes complexes de l'un et de l'autre ne peuvent résulter de mains chrétiennement tendues, ni d'embrassades entre ouvriers ivres de démocratisme et politiciens de couleur déjà rompus à tous les stratagèmes diplomatiques, et encore moins des aventures guerrières d'une jeunesse dorée dans les savanes et les jungles. Ils exigent au contraire un Parti capable de dépasser les particularités des situations pour suivre la voie d'un programme unique et immuable, celui du marxisme révolutionnaire.

Notes:
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  1. Voir K. Marx, «Le Capital», t. III, p. 206, Editions sociales, 1950. [back]

Source: «Programme Communiste» Nr. 62, Mars-Mai 1974.

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