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STRATÉGIE ET TACTIQUE RÉVOLUTIONNAIRES DANS LES POLÉMIQUES LÉNINE - ROSA LUXEMBURG (I)
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Content:

Stratégie et tactique révolutionnaires dans les polémiques Lénine - Rosa Luxemburg (I)
La question de l'autodétermination
I - La question de l'autodétermination
1 Idéalisme métaphysique ou matérialisme dialectique?
2 L'incompréhension de la succession des cycles historiques et sa conséquence pour la tactique
3 La tactique des sociaux-démocrates: marxisme ou praticisme?
4 L'anti-opportunisme... opportuniste
5 Rosa Luxemburg, la social-démocratie internationale et le IIème congrès du P.O.S.D.R.
Notes
Source


Stratégie et tactique révolutionnaires dans les polémiques Lénine - Rosa Luxemburg (I)

La question de l'autodétermination
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S'il est une pierre de touche de la stratégie invariante du prolétariat international, c'est bien la position que le parti adopte face aux luttes de résistance des peuples opprimés par l'impérialisme et au combat farouche qu'ils mènent pour leur libération nationale.

Reprenant le fil rouge plusieurs fois brisé par les défaites et les assauts de l'opportunisme depuis un siècle et demi de luttes prolétariennes, notre courant se doit de repréciser constamment les positions cardinales de la doctrine marxiste concernant la question nationale et coloniale.

Des premiers grands textes de la «Nouvelle Gazette rhénane», clefs de la stratégie internationaliste de Marx et d'Engels intégrant en un même réseau la révolution démocratique en Allemagne, le soulèvement des prolétaires parisiens, la haine de l'autocratie russe et les conditions objectives du passage au socialisme de l'Angleterre, aux modernes Thèses de Lyon de la Gauche communiste italienne (1926), en passant par les Thèses du 2ème Congrès de l'Internationale Communiste (1920), une seule et unique perspective se dégage contre toutes les multiples scories du révisionnisme protéiforme, social-démocrate, menchevik, conseilliste et stalinien: celle de la nécessaire convergence unifiée et centralisée des luttes des peuples des aires arriérées avec celles des prolétaires des métropoles industrialisées.

Contre la vision social-démocrate et stalinienne qui assigne à l'humanité le terme historique de la constitution des races et des nationalités en Etats nationaux, base des voies «spécifiques» (et pacifiques) au socialisme; et peut-être plus encore contre l'indifférentisme aveugle et contre-révolutionnaire de certains groupes «extra-parlementaires» ou «gauchistes» déniant aux mouvements et aux guerres de libération nationale tout caractère progressiste, nous devons remarteler sans cesse les mêmes principes et le même programme, seuls susceptibles de permettre aujourd'hui des analyses pertinentes des mouvements et de l'alignement des forces sociales dans les aires économiquement arriérées, et demain l'organisation effective d'un parti mondial au regard constamment fixé sur ces principes, capable d'orienter les détachements prolétariens vers la prise du pouvoir.

Or l'intelligence de ces questions essentielles ne saurait avoir de meilleur appui que le rappel des luttes et des débats historiques où la doctrine du parti est née, s'est développée, s'est précisée au feu des attaques des révisionnismes et des confusions de toutes sortes. C'est ainsi qu'historiquement et pour ce qui a trait à la «question nationale», le retour à l'orthodoxie marxiste s'est réalisé au cours des deux premières décennies du siècle contre les déviations de la droite impérialiste de la IIème Internationale (Bernstein, Van Kol) et celles de la réaction «infantile de gauche» à ce courant droitier, représentée à des degrés divers par l'aile anti-réformiste hollandaise (Pannekoek), russe (Piatakov, Boukharine et d'une façon générale les tenants de l'«économisme impérialiste»), et enfin polonaise (Radek, Rosa Luxemburg).

C'est encore une fois à Lénine et au parti bolchevik que nous devons la restauration de la doctrine sur ce point, restauration inséparable d'un lent, persévérant, opiniâtre et inlassable travail de démarcation d'avec ces deux erreurs dont le succès eût été fatal à la classe et à son parti.

Ce sont quelques jalons de cette lutte que l'on se propose de rappeler ici, notamment ceux qui concernent les polémiques ayant opposé Rosa Luxembourg à Lénine sur trois points:
- la signification théorique et pratique du point de vue marxiste du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes;
- la reconnaissance du caractère révolutionnaire et progressiste des guerres de libération nationale à l'époque de l'impérialisme;
- le rôle tactique de l'octroi du droit de séparation aux peuples allogènes dans le processus de la dictature démocratique du prolétariat, en particulier en Russie.

Il n'est pas question pour nous de «comptabiliser» les «erreurs» de Rosa Luxemburg. Ce serait un souci bien mesquin et surtout une problématique anti-matérialiste. Rosa Luxemburg ne fut que le porte-parole le plus brillant en Occident et sans doute le plus conséquent d'un courant révolutionnaire international s'efforçant de retrouver, par-delà les innombrables falsifications social-démocrates, les lignes de force de la doctrine marxiste, dans une série de batailles dont l'histoire nous a laissé le vivant témoignage: son héroïque défi à l'«Union sacrée» et au régime social-démocrate qui fera office de liquidateur de faillite du Reich impérial et assurera dans le sang le passage à la république démocratique au cours des mois cruciaux d'octobre-décembre 1918 jusqu'au sacrifice suprême de janvier 1919; mais aussi la lutte sans merci contre le révisionnisme bernsteinien et vanderveldien; l'ardente défense de la révolution russe de 1905 contre la sclérose légalitaire de la bureaucratie syndicale et la suffisance académique de la social-démocratie officielle en Allemagne; la polémique incessante contre les premières tentatives d'abandon de la perspective révolutionnaire marxiste chez Kautsky et plus tard chez Hilferding et Bauer; la proclamation répétée de l'antimilitarisme et de l'internationalisme prolétariens dans les congrès de la IIème Internationale et du parti allemand.

Il se trouve toutefois que, pour des raisons que nous évoquerons par ailleurs (1), ce courant s'est trouvé dans l'incapacité de renouer le fil du programme en ce qui concerne les trois points précédemment évoqués, dont on remarquera qu'ils constituent les moments logiques de la doctrine de la «révolution en permanence».

Le malheur, c'est que réapparaissent, bien que sous une forme le plus souvent caricaturale, les mêmes déviations théoriques et les mêmes erreurs pratiques que jadis. Le marxisme, qui est aussi une science des contre-révolutions, se tourne d'ordinaire vers le passé des luttes prolétariennes afin d'éclairer le présent de son action et de mieux critiquer les bases de l'opportunisme qui, par-delà les présentations formelles, demeurent invariantes. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre ce bref travail, à savoir comme une réponse à l'indifférentisme maximaliste et liquidateur dans la question nationale, par le rappel de thèses fixées une fois pour toutes et que la classe ne fera un jour à nouveau siennes qu'après les avoir débarrassées de toutes les confusions opportunistes.

I - La question de l'autodétermination
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Il convient de replacer la polémique entre Rosa Luxemburg et Lénine sur le droit à l'autodétermination dans son contexte historique. Dans le cadre d'une Pologne qui voyait une industrialisation rapide se greffer sur les structures agraires traditionnelles, l'aile extrême du mouvement socialiste polonais s'était formée et consolidée dans les années 1890 (constitution du Parti Socialiste du Royaume de Pologne, S.D.K.P., en 1893, et du Parti Socialiste du Royaume de Pologne et Lituanie, S.D.K.P.iL., en 1899) à travers une ardente bataille contre le nationalisme enflammé du Parti Socialiste Polonais de Pilsudski; elle en avait tiré des conclusions théorico-tactiques que Rosa Luxemburg exprimait déjà dans son article de 1897 «Le socialisme en Pologne»:
«
La social-démocratie s'est rendu compte que la question polonaise avait déjà été résolue, dans un sens négatif, par le développement capitaliste de la Pologne, dans la mesure où cette dernière avait été soudée à la Russie par les rapports capitalistes de production et d'échange, et où ses classes dirigeantes, pour lesquelles l'appartenance à la Russie représente une condition vitale, étaient devenues de solides soutiens de la domination étrangère en Pologne. L'aspiration à utiliser les forces du prolétariat pour reconstituer la Pologne en Etat de classe se révèle donc, non pas tant superflue qu'irréalisable, utopique. Du même processus, la social-démocratie a également déduit le programme politique positif de la classe ouvrière polonaise. Le développement capitaliste identique qui réalise l'intégration économique de la Pologne et de la Russie, a pour seconde conséquence l'enterrement graduel du régime absolutiste russe. Et précisément, de même qu'il est impossible pour la classe ouvrière polonaise de réaliser la libération nationale de la Pologne contre la direction de son développement capitaliste, de même c'est son devoir direct de classe de faire cause commune avec les travailleurs russes pour conquérir avant tout la liberté constitutionnelle dans l'empire russe avec des libertés autonomes annexes pour la Pologne» (2).

Une telle proposition avait sans doute pour avantage de faciliter la constitution du mouvement ouvrier en mouvement politique socialiste débarrassé de tout lien de sujétion à l'égard d'une bourgeoisie lâche, alliée à la propriété foncière aristocratique locale et au tsarisme grand-russe, en concentrant ses forces dans la lutte contre son ennemi de classe, et d'imprégner ce même mouvement d'un fort esprit internationaliste. Mais elle présentait en revanche le grave défaut de sous-évaluer ou pire d'ignorer le fait que la persistance entre la Russie et la Pologne d'un rapport d'oppression nationale dont les reflets idéologiques pénétraient, outre la petite-bourgeoisie paysanne, de larges couches de la classe ouvrière, représentait un puissant obstacle à l'épanouissement libre et complet de cet internationalisme prolétarien pour la défense duquel Lénine et Rosa Luxemburg, malgré tous leurs autres désaccords, s'étaient toujours retrouvés côte à côte. Reconnaître le droit à la séparation de la Pologne, et donc à la rupture de ce lien putride, était dans le programme du Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (P.O.S.D.R.) la condition sine qua non de l'indépendance politique de classe et de l'internationalisme militant du socialisme russe en même temps que du socialisme polonais - tout comme, dans la vision de Marx et d'Engels, la rupture du lien colonial entre Dublin et Londres pour les classes ouvrières d'Angleterre et d'Irlande. Dans cette perspective éminemment dialectique, l'«autonomie» dans le cadre de la «liberté constitutionnelle» conquise à l'intérieur de l'empire russe était un faible et contradictoire succédané du «droit de séparation» défendu par Lénine et à l'origine par Plékhanov comme thèse de principe, la seule qui frappe aux racines matérielles de ce qui sépare et rend étrangères l'une à l'autre non pas deux «nations»comme dans la pensée abstraite des bourgeois, mais deux grandes ailes slaves du mouvement ouvrier et socialiste.

«Nous sommes pour le droit à la séparation, à cause du nationalisme grand-russe réactionnaire, qui a tellement souillé la cause de la cohabitation nationale que, parfois, il y aura davantage de liens après une libre séparation!!» écrivait Lénine à S. Chaoumian en décembre 1913. «Le droit à l'autodétermination est une exception à notre postulat général, le centralisme. Cette exception est absolument nécessaire, face au nationalisme grand-russe réactionnaire, et la moindre renonciation à cette exception est (...) un jeu niais qui profite au nationalisme réactionnaire grand-russe» (3).

C'est pour cela, c'est-à-dire pour débarrasser le terrain de la lutte internationale de classe des restes encombrants et des inerties historiques du rapport entre nation opprimée et nation qui opprime - donc dans l'intérêt supranational du prolétariat et non en vertu des principes éternels de l'hypocrite idéologie bourgeoise - que la social-démocratie russe devait selon Lénine inscrire ce droit sur son drapeau. Nous avons démontré dans les colonnes de cette revue qu'une telle solution, éloignée de tout formalisme constitutionnaliste et de toute abstraction métaphysique, se plaçait avec la plus rigoureuse cohérence dans la ligne des classiques du marxisme (4).

Parce qu'ils n'en avaient pas saisi la puissante dialectique, Rosa Luxemburg - qui, sur ce thème déjà s'était heurtée à une nette opposition au Congrès international de Londres en 1896 - et Léo Jogiches y verront précisément la pierre d'achoppement à l'unification avec le P.O.S.D.R. au congrès de 1903 (5); si ce premier épisode n'empêcha pas l'entrée du parti polonais dans le parti russe au congrès de Stockholm (1906), le désaccord subsista, comme le démontre la polémique rappelée dans les pages suivantes, en se mêlant à d'autres fatals motifs de désaccord. Rien ne serait cependant plus mesquin, et d'une stupidité toute stalinienne, que de voir dans la querelle entre Lénine et Rosa Luxemburg sur le droit à l'autodétermination le heurt entre deux approches opposées d'un problème purement et simplement tactique de la lutte anti-tsariste: en fait, c'étaient des questions de stratégie mondiale du mouvement prolétarien qui étaient en jeu. C'est dans cette optique que nous croyons non seulement instructif mais actuel de suivre jusque dans le détail le déroulement sinueux et souvent ardu d'une polémique en apparence lointaine.

• • •

L'analyse la plus poussée, la critique la plus serrée des positions de Rosa Luxemburg sur le problème du «droit de séparation» sont développées dans l'article de Lénine «Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes» écrit en mai 1914 (6). Il s'agit de l'étude et de la réfutation des principales thèses luxemburgiennes, précisément de celles qui ont constamment inspiré son attitude sur la question nationale depuis ses tout premiers écrits jusqu'à sa mort, et dont on trouve l'expression la plus achevée dans la série d'articles de 1908-1909 «La question nationale et l'autonomie» (7), sur lesquels Lénine base sa critique. Dans cette série d'articles, Rosa Luxemburg remet en question le bien-fondé du paragraphe 9 du programme du P.O.S.D.R. adopté au deuxième congrès de ce parti en 1903, qui revendiquait une république dotée d'une constitution démocratique garantissant, entre autres, «la reconnaissance du droit à l'autodétermination pour toutes les nations dont se compose l'Etat». Nous nous proposons ici de suivre le fil de la critique de Lénine, ce qui nous permettra d'exposer les conceptions de Rosa Luxemburg et d'en dégager toutes les faiblesses.

1 Idéalisme métaphysique ou matérialisme dialectique?
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Lénine commence en posant une question de méthode. S'agissant de la détermination du «droit des nations à disposer d'elles-mêmes», il constate que s'offrent deux possibilités d'envisager la question. Le premier mode, abstrait, métaphysique, cherche des réponses dans des définitions juridiques tirées des «notions générales» du droit. Le second au contraire, matérialiste et dialectique, renvoie à l'étude historique et économique des mouvements nationaux. C'est sur lui que prennent appui les résolutions du Congrès international de Londres de 1896 ainsi que les formulations du § 9 du programme du P.O.S.D.R.

Dans cette perspective quel est par conséquent la manière marxiste adéquate de poser le problème? On constate dans un premier temps que les mouvements nationaux en Russie et ailleurs résultent de la victoire définitive du capitalisme sur le féodalisme; c'est pourquoi il est nécessaire d'en rechercher les fondements matériels, c'est-à-dire économiques. Lénine écrit:
«
Le fondement économique de ces mouvements, c'est que la victoire complète de la production marchande exige la conquête du marché intérieur par la bourgeoisie, le rassemblement au sein d'un même Etat des territoires dont la population parle le même langage, et l'élimination de tout obstacle de nature à entraver le développement de cette langue et sa consécration par une littérature. La langue est le plus important des moyens de communication entre les hommes. L'unité de la langue et le libre développement sont parmi les conditions les plus importantes d'un commerce vraiment libre, vraiment large et correspondant au capitalisme moderne, du groupement libre et large de la population dans chaque classe prise en particulier; la condition, enfin, d'une étroite liaison du marché avec chaque patron grand ou petit, avec chaque vendeur et chaque acheteur» («Œuvres», tome 20, pp. 418-419).

En conséquence:
«
La formation d'Etat nationaux, qui satisfont le mieux à ces exigences du capitalisme moderne, est donc une tendance propre à tout mouvement national. Les facteurs économiques les plus profonds y contribuent».

D'où une première conclusion résultant de l'application à la question de la méthode matérialiste et dialectique: comprendre ce qu'est la libre détermination des nations en analysant les conditions historico-économiques des mouvements nationaux, c'est-à-dire:
«
par autodétermination des nations on entend leur séparation en tant qu'Etat d'avec les collectivités nationales étrangères; on entend la formation d'Etats nationaux indépendants» (p. 419).

Lénine remarque ensuite que cette façon de poser le problème est celle du marxisme le plus classique, en particulier celle de Kautsky. Et il passe rapidement en revue les propositions d'un article publié par ce dernier en 1908 sous la forme d'une brochure: «Nationalität und Internationalität» (8): 1er) l'Etat national est la forme d'Etat qui correspond le mieux aux conditions modernes (c'est à dire à celles du capitalisme); c'est la forme même dans laquelle il peut le plus aisément accomplir ses tâches (assurer le développement le plus large et le plus rapide du capitalisme); 2ème) les Etats à composition nationale hétérogène (les Etats dits de «nationalités» à la différence des Etats «nationaux») sont toujours des Etats dont la formation interne est restée, pour une raison ou pour une autre, anormale ou insuffisant (arriérée).

Il serait erroné de penser que la position de Kautsky est gratuite ou simplement «scientifique» au sens étroit, c'est-à-dire universitaire du mot. En fait elle a un fort contenu politique et polémique. Elle prend le contre-pied du courant opportuniste dans la social-démocratie internationale et s'oppose en particulier sur le mode le plus radical aux thèses couramment admises au sein de la social-démocratie autrichienne. Les représentants de cette dernière, Karl Renner et Otto Bauer, défendaient en effet non pas le principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, mais à l'inverse des positions platement libérales et petites-bourgeoises en préconisant le principe de l'autonomie nationale culturelle. Kautsky dénonçait la «surestimation du facteur national» et l'oubli total du facteur international par ce courant de droite.

Ce sont ces conceptions marxistes classiques défendues par Kautsky et reprises par Lénine qui sont l'objet des attaques les plus vives de Rosa Luxemburg dans son article «La question nationale et l'autonomie». Pour Rosa Luxemburg, la question de la libre détermination est un faux problème; mieux, c'est une manière foncièrement opportuniste d'aborder le problème de l'attitude des socialistes face aux nationalités et aux peuples opprimés. Ainsi, selon elle:
«
Cet Etat national «le meilleur» [dont parle Kautsky] n'est qu'une abstraction qu'il est facile de développer en théorie, de défendre en théorie, mais qui ne correspond point à la réalité» (cité par Lénine, p. 420).

En fait le développement des grandes puissances capitalistes et l'impérialisme rendent illusoire pour les petits Etats le droit à l'autodétermination:

«Peut-on parler sérieusement de l'«autodétermination» pour les Monténégrins, les Bulgares, les Roumains, les Serbes, les Grecs, formellement indépendants, et même dans un certain sens pour les Suisses, dont l'indépendance est le produit des luttes politiques et du jeu diplomatique dans le «concert européen»? (...) Compte tenu (...) de la nécessité de la lutte pour l'existence sur le marché international, de la politique universelle et des possessions coloniales pour les grands Etats capitalistes (...) ce qui correspond le mieux aux besoins de l'exploitation capitaliste, ce n'est pas «l'Etat national» comme le suppose Kautsky mais l'Etat conquérant» (cité par Lénine, p. 421) (9).

Lénine montre qu'il est facile de déceler le point faible de la position luxemburgienne: au problème de la libre détermination politique des nations dans la société bourgeoise, de leur indépendance en tant qu'Etat, Rosa Luxemburg a substitué la question de leur autonomie et de leur indépendance économiques, et elle a tout simplement oublié la... réalité, c'est-à-dire les conséquences politiques de la pénétration du mercantilisme, de l'économie de marché et de la diffusion des rapports de production bourgeois dans les aires géographiques à cycle historique pré-capitaliste. Et Lénine de rappeler: 1er) que la majeure partie de l'Asie se trouve dans la situation de colonies des grandes puissances ou d'Etats dépendants et opprimés sur le plan national; 2ème) que dans cette région du globe, les conditions du développement le plus complet de la production marchande, de l'essor le plus libre, le plus large et le plus rapide n'existent qu'au Japon, donc dans un Etat national indépendant; 3ème) que le capitalisme, en éveillant l'Asie, suscite partout, et là aussi, des mouvements nationaux qui tendent à constituer des Etats nationaux capables d'assurer au capitalisme les meilleures conditions de développement; 4ème) et enfin que le marxisme ne peut perdre de vue les puissants facteurs économiques qui engendrent les tendances à la création d'Etats nationaux. Rosa Luxemburg a donc tout simplement oublié - nous verrons plus loin pourquoi - la méthode matérialiste dans l'examen de la question nationale. Ainsi dans son article elle taxe le § 9 du programme du P.O.S.D.R. de «phraséologie métaphysique» sans s'apercevoir qu'elle quitte le terrain de la dialectique matérialiste au risque de se retrouver en compagnie des pires opportunistes petits-bourgeois et libéraux! C'est bien ce que lui montre Lénine dans un véritable cours de marxisme théorique qui demeure pour nous un modèle incomparable:

«Lorsqu'on analyse une question sociale, la théorie marxiste exige expressément qu'on la situe dans un cadre historique déterminé; puis, s'il s'agit d'un seul pays (par exemple, du programme national pour un pays donné), qu'il soit tenu compte des particularités concrètes qui distinguent ce pays des autres dans les limites d'une seule et même époque historique.
Que représente cette exigence expresse du marxisme, appliquée à la question qui nous intéresse?
Avant tout, la nécessité d'établir une stricte distinction entre deux époques du capitalisme, lesquelles diffèrent radicalement du point de vue des mouvements nationaux. D'une part, l'époque où s'effondrent le féodalisme et l'absolutisme, où se constituent une société et un Etat démocratiques bourgeois, où les mouvements nationaux deviennent pour la première fois des mouvements de masse et entraînent d'une façon ou d'une autre toutes les classes de la population dans la vie politique par le truchement de la presse, par la participation aux institutions représentatives, etc. D'autre part, l'époque où les Etats capitalistes sont pleinement constitués, avec un régime constitutionnel depuis longtemps établi, et où l'antagonisme est fortement développé entre le prolétariat et la bourgeoisie, époque que l'on peut appeler la veille de l'effondrement du capitalisme.
Ce qui est typique pour la première époque, c'est l'éveil des mouvements nationaux où se trouve entraînée la paysannerie, couche de la population la plus nombreuse et la plus «difficile à mettre en train» étant donné la lutte pour la liberté politique en général et pour les droits de la nationalité en particulier. Ce qui est typique pour la seconde époque, c'est l'absence de mouvements démocratiques bourgeois de masse, alors que le capitalisme développé, rapprochant et brassant de plus en plus les nations déjà entièrement entraînées dans le circuit commercial, met au premier plan l'antagonisme entre le capital fusionné à l'échelle internationale et le mouvement ouvrier international.
Certes, chacune de ces deux époques n'est pas séparée de l'autre par une muraille; elles sont reliées entre elles par de nombreux maillons intermédiaires, différents pays se distinguant en outre par la rapidité de leur développement national, la composition nationale de leur population, la répartition de cette dernière, etc., etc. Il ne saurait être question de procéder à l'élaboration du programme national des marxistes d'un pays donné sans tenir compte de toutes ces conditions historiques générales et des particularités concrètes de tel ou tel Etat
» (pp. 423-424).

Or c'est précisément cette question de l'époque historique traversée par la Russie que Rosa Luxemburg ignore complètement.

2 L'incompréhension de la succession des cycles historiques et sa conséquence pour la tactique
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Reprenons: Rosa Luxemburg critique dans son article le § 9 du programme de la social-démocratie russe qu'elle qualifie de «métaphysique»; mais, et c'est essentiellement ce que Lénine lui reproche, elle ne pose pas la question de savoir quelle époque historique traverse la Russie, quelles sont les particularités concrètes du problème national et des mouvements nationaux de ce pays à cette époque. Elle n'essaie même pas de déterminer quel stade historique de développement du capitalisme traverse la Russie au début du 20ème siècle, et donc ce que sont les particularités de la question nationale de ce pays. C'est pourquoi se présente sous sa plume et toujours avec la même tranquille assurance l'argument suivant:
«
En dépit de l'élasticité du principe du «droit des nations à disposer d'elles-mêmes», qui est un pur lieu commun, car il est sans doute également applicable aux peuples habitant la Russie et aux nations habitant l'Allemagne et l'Autriche, la Suisse et la Suède, l'Amérique et l'Australie, nous ne le trouvons dans aucun programme des partis socialistes d'aujourd'hui» (cité par Lénine, p. 427).

Lénine montre sans peine l'absurdité d'une telle attitude: il est évident pour des marxistes que le principe du droit à l'autodétermination concerne les nations où existent des mouvements nationaux démocratiques bourgeois et elles seules: par conséquent, tirer argument du fait qu'on ne trouve pas ce principe dans les programmes des partis socialistes de pays où il n'existe plus de mouvements nationaux démocratiques bourgeois... n'a aucun sens! En réalité, parce qu'elle ne compare pas le développement politique et économique des différents pays, ainsi que leurs programmes marxistes respectifs, Rosa Luxemburg perd de vue l'essentiel: la différence entre les pays où les transformations démocratiques bourgeoises sont depuis longtemps terminées et ceux où elles ne le sont pas encore. Comme le montre Lénine, cette différence constitue la clé de tout le problème:
«
Dans l'Europe occidentale, continentale, l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises embrasse un intervalle de temps assez précis, qui va à peu près de 1789 à 1871. Cette époque a été celle des mouvements nationaux et de la création d'Etats nationaux. Au terme de cette époque, l'Europe occidentale s'est trouvée transformée en un système d'Etats bourgeois, généralement homogènes au point de vue national. Aussi bien, chercher à l'heure actuelle le droit de libre détermination dans les programmes des socialistes d'Europe occidentale, c'est ne rien comprendre à l'a b c du marxisme.
En Europe orientale et en Asie, l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises n'a fait que commencer en 1905. Les révolutions en Russie, en Perse, en Turquie, en Chine, les guerres balkaniques, telle est la chaîne des événements mondiaux de notre époque, dans notre «Orient». Et il faut être aveugle pour ne pas voir dans cette chaîne d'événements l'éveil de toute une série de mouvements nationaux démocratiques bourgeois, de tendances à la formation d'Etats nationaux indépendants et homogènes. C'est parce que la Russie et les pays voisins traversent cette époque, et uniquement pour cela, qu'il nous faut dans notre programme un paragraphe relatif au droit des nations à disposer d'elles-mêmes
» (pp. 428-429).

Un exemple précis montrera jusqu'où va la confusion de Rosa Luxemburg sur cette question. Pour étayer sa thèse, elle renvoie le lecteur à la situation de l'Autriche-Hongrie:
«
En particulier, le programme d'un parti qui agit dans un Etat à composition nationale extrêmement hétérogène et pour lequel la question nationale joue un rôle de premier plan - je veux parler du programme de la social-démocratie autrichienne - ne renferme pas le principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes» (cité par Lénine, p. 429).

Réponse immédiate de Lénine: 1er) la révolution démocratique bourgeoise, commencée en 1848 et achevée en 1867, est une étape close pour l'Autriche, et il n'existe pas dans ce pays de facteurs susceptibles de «provoquer des bonds» qui auraient éventuellement pour corollaire la formation d'Etats nationaux indépendants; 2ème) pour le problème qui est en discussion, les rapports entre nationalités sont absolument différents en Autriche et en Russie. Comment se présentent-ils en Autriche?
«
Non seulement l'Autriche fut longtemps un Etat où prédominèrent les Allemands, mais les Allemands d'Autriche prétendaient à l'hégémonie sur l'ensemble de la nation allemande. Cette «prétention», comme daignera peut-être s'en souvenir Rosa Luxemburg (qui exècre tellement, paraît-il, les lieux communs, les clichés, les abstractions...), fut brisée par la guerre de 1866. La nation allemande qui prédominait en Autriche se trouva en dehors de l'Etat allemand indépendant, qui se constitua définitivement en 1871. D'autre part, la tentative faite par les Hongrois pour constituer un Etat national indépendant s'était effondrée, dès 1849. sous les coups portés par les troupes russes formées de serfs.
De sorte qu'il s'est créé une situation éminemment originale: une tendance des Hongrois, puis des Tchèques, non pas à se séparer de l'Autriche, mais à maintenir l'intégrité de l'Autriche dans l'intérêt, précisément, de l'indépendance nationale, qui aurait pu être complètement étouffée par des voisins plus rapaces et plus forts! L'Autriche s'est constituée, du fait de cette situation originale, en un Etat à deux centres (dualiste), et elle se transforme aujourd'hui en un Etat à trois centres («trialiste»: Allemands, Hongrois et Slaves)
» (p. 430).

En Russie par contre, les conditions particulières en ce qui concerne la question nationale sont exactement l'inverse:
«
La Russie est un Etat à centre national unique, grand-russe. Les Grands-Russes occupent un immense territoire d'un seul tenant, et leur nombre s'élève à 70 millions environ. Cet Etat national a ceci de particulier, premièrement, que les «allogènes» (qui constituent dans l'ensemble la majorité de la population: 57 %) vivent justement à la périphérie; deuxièmement, que l'oppression endurée par ces allogènes est beaucoup plus forte que dans les Etats voisins (et même pas seulement dans les Etats d'Europe); troisièmement, que dans nombre de cas, les nationalités opprimées vivant à la périphérie ont, de l'autre côté de la frontière, des compatriotes jouissant d'une indépendance nationale plus grande (il suffit d'indiquer, par exemple, à la frontière occidentale et méridionale de l'Etat, les Finnois, les Suédois, les Polonais, les Ukrainiens, les Roumains); quatrièmement, que le développement du capitalisme et le niveau général de culture sont assez souvent plus élevés dans les régions périphériques peuplées d'«allogènes» qu'au centre de l'Etat. Enfin, c'est justement dans les Etats asiatiques voisins que nous constatons le début d'une période de révolutions bourgeoises et de mouvements nationaux englobant en partie des nationalités qui leur sont apparentées et qui peuplent l'intérieur de la Russie» (pp. 430-431).

Il est donc absurde de comparer la Russie à l'Autriche à propos de la question de l'autodétermination. L'analyse des particularités historiques concrètes de la question nationale en Russie y confère une importance particulière à la reconnaissance du principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. C'est bien pourquoi les marxistes russes ont tant insisté lors du deuxième congrès du P.O.S.D.R. sur ce point.

3 La tactique des sociaux-démocrates: marxisme ou praticisme?
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Un argument sur lequel Rosa Luxemburg insiste particulièrement est que le § 9 du programme du P.O.S.D.R. n'est pas pratique, «ne fournit aucune indication pratique pour la politique quotidienne du prolétariat, aucune solution pratique des problèmes nationaux». Lénine répond en montrant que réclamer une «attitude pratique» dans la question nationale peut avoir trois sens: ou bien réclamer le soutien à toutes les aspirations nationales; ou bien réclamer qu'on réponde par oui ou par non à la question de la séparation de chaque nation; ou encore, subordonner les revendications à ce qu'il est possible d'obtenir ou de réaliser dans l'immédiat.

1) Pour la bourgeoisie, une attitude «pratique» consisterait dans le soutien de toutes les aspirations nationales. Mais, répond Lénine,
«
la politique du prolétariat dans la question nationale (de même que dans les autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une direction déterminée, sans jamais coïncider avec la politique de cette dernière. La classe ouvrière soutient la bourgeoisie uniquement dans l'intérêt… de l'égalité en droits, afin que la lutte de classe se déroule dans l'ambiance la plus favorable. Aussi les prolétaires opposent-ils au praticisme de la bourgeoisie une politique de principe dans la question nationale, n'accordant jamais à la bourgeoisie qu'un soutien conditionnel» (pp. 432-433).

2) Il peut aussi sembler très «pratique» de répondre par oui ou par non à la question de la séparation de chaque nation. Or une telle revendication tend pratiquement, comme la précédente, à subordonner le prolétariat à la politique de la bourgeoisie:
«
La bourgeoisie place toujours au premier plan ses propres revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classe. Théoriquement, on ne saurait affirmer par avance si c'est la séparation d'une nation ou son égalité en droits avec une autre qui couronnera la révolution démocratique bourgeoise; pour le prolétariat il importe dans les deux cas d'assurer le développement de sa propre classe; ce qui importe pour la bourgeoisie, c'est d'entraver ce développement, en faisant passer les objectifs du prolétariat après ceux de «sa» nation. Aussi ce dernier se borne-t-il à revendiquer de façon négative, pour ainsi dire, la reconnaissance du droit de libre détermination, sans rien garantir à aucune nation, sans prendre aucun engagement au sujet d'une autre nation» (p. 433).

3) Ce qui intéresse surtout la bourgeoisie, c'est ce qu'il est «possible»d'obtenir ou de réaliser dans l'immédiat: son attitude «pratique» l'amène donc constamment à transiger avec la bourgeoisie des autres nations au détriment du prolétariat:
«
Le prolétariat, lui, tend à renforcer sa propre classe contre la bourgeoisie, à éduquer les masses dans l'esprit d'une démocratie conséquente et du socialisme. (...) La tâche des prolétaires dans la question nationale n'est «rien moins que pratique» du point de vue de la bourgeoisie nationaliste de chaque nation, car les prolétaires, étant hostiles à tout nationalisme, exigent une égalité en droits «abstraite» et l'absence totale des moindres privilèges» (pp. 433-434).

C'est pourquoi le prolétariat doit être contre le «praticisme», qui revient à se subordonner à la politique bourgeoise:
«
Au nom du «caractère pratique» de ses revendications, la bourgeoisie des nations opprimées appellera le prolétariat à soutenir sans réserve ses aspirations. Le plus pratique, c'est de dire franchement «oui» à la séparation de telle nation, mais non point au droit de séparation de toutes les nations, quelles qu'elles soient!
Le prolétariat est contre un tel praticisme: reconnaissant l'égalité en droits et un droit égal à constituer un Etat national, il prise par-dessus tout l'alliance des prolétaires de toutes les nations et apprécie sous l'angle de la lutte de classe des ouvriers toute revendication nationale, toute séparation nationale. Le mot d'ordre du praticisme n'est en fait que le mot d'ordre de l'adhésion non critique aux aspirations bourgeoises
» (p. 434).

Un autre argument employé par Rosa Luxemburg - qui est malheureusement devenu un des refrains favoris des scolasticiens de toutes les gauches infantiles - est que la défense du droit à l'autodétermination revient en pratique à soutenir le nationalisme bourgeois des nations opprimées. Lénine répond qu'il s'agit de lutter contre l'oppression de la nation dominante, non de rechercher des privilèges pour la nation opprimée, et surtout que refuser le mot d'ordre d'autodétermination revient en fait à faire le jeu des oppresseurs:
«
Nous répondons: non, c'est à la bourgeoisie qu'il importe d'avoir ici une solution «pratique», tandis qu'aux ouvriers il importe de différencier les deux tendances sur le plan des principes. Pour autant que la bourgeoisie d'une nation opprimée lutte contre la nation qui opprime, nous sommes toujours pour, en tout état de cause et plus résolument que quiconque, car nous sommes l'ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l'oppression. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée est pour son propre nationalisme bourgeois, nous sommes contre. Lutte contre les privilèges et les violences de la nation qui opprime; aucune tolérance pour la recherche de privilèges de la part de la nation opprimée.
Si nous ne mettons pas en avant et si nous ne faisons pas passer dans notre effort d'agitation le mot d'ordre du droit de séparation, nous ferons le jeu non seulement de la bourgeoisie, mais aussi des féodaux et de l'absolutisme de la nation qui opprime. (...) Par crainte d'«aider» la bourgeoisie nationaliste de Pologne, Rosa Luxemburg, en repoussant le droit de séparation inscrit au programme des marxistes de Russie, aide en fait les Cent-Noirs grands-russes. Elle aide en fait les opportunistes qui appellent à s'accommoder des privilèges (ou pire que des privilèges) des Grands-Russes.
Entraînée par sa lutte contre le nationalisme en Pologne, Rosa Luxemburg a oublié le nationalisme des Grands-Russes, bien que ce nationalisme-là soit le plus redoutable à l'heure actuelle, bien qu'il soit moins bourgeois mais plus féodal, bien qu'il soit le principal frein à la démocratie et à la lutte prolétarienne. Dans tout nationalisme bourgeois d'une nation opprimée il existe un contenu démocratique général dirigé contre l'oppression; et c'est ce contenu que nous appuyons sans restrictions, tout en le séparant rigoureusement de la tendance à l'exclusivisme national, en luttant contre la tendance du bourgeois polonais à écraser le Juif, etc., etc.
Cela n'est pas «pratique» du point de vue du bourgeois et du philistin. C'est, dans la question nationale, la seule politique pratique, de principe, favorisant réellement la démocratie, la liberté, l'union des prolétaires
» (p. 435).

4 L'anti-opportunisme... opportuniste
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La question de la séparation de la Norvège d'avec la Suède fait, ressortir encore plus clairement l'erreur de Rosa Luxemburg sur la question de l'autodétermination. Son raisonnement est le suivant:
«
Le dernier événement dans l'histoire des rapports fédératifs, la séparation de la Norvège d'avec la Suède, - dont la presse social-patriote de Pologne (cf. le «Naprzôd» de Cracovie) s'est empressée de se saisir à l'époque comme d'une réconfortante manifestation de la force et du caractère progressif des aspirations à la création d'un Etat séparé - a fourni la preuve que le fédéralisme et la création consécutive d'un Etat séparé ne sont nullement l'expression d'un progrès ou du démocratisme. Après la soi-disant révolution norvégienne, qui consiste à détrôner et éloigner de Norvège le roi de Suède, les Norvégiens, ayant formellement repoussé par un plébiscite un projet tendant à instituer la république, se donnèrent le plus tranquillement du monde un autre roi. Ce que les admirateurs superficiels de tout mouvement national et de tout semblant d'indépendance avaient proclamé une «révolution» n'était qu'une simple manifestation de particularisme paysan et petit-bourgeois, du désir d'avoir pour son argent son roi «à soi» au lieu de celui qu'avait imposé l'aristocratie suédoise; c'était donc un mouvement n'ayant absolument rien de révolutionnaire. En même temps, l'histoire de cette rupture de l'union suédo-norvégienne a démontré une fois de plus à quel point, dans ce cas aussi, la fédération qui avait existé jusque-là n'était que l'expression d'intérêts purement dynastiques et, par conséquent, une forme de monarchisme et de réaction» (cité par Lénine, p. 449).

Pour se démarquer de la social-démocratie opportuniste polonaise (regroupée autour du «Naprzod») dont en authentique révolutionnaire elle s'est toujours efforcée de démasquer le chauvinisme étroit, Rosa Luxemburg en arrive dans la question précise de la séparation de la Norvège d'avec la Suède à contester aux sociaux-démocrates d'un Etat à composition nationale hétérogène l'exigence d'un programme reconnaissant le droit de libre séparation.

Lénine répond en analysant tout d'abord les conditions historiques concrètes de la séparation de la Norvège d'avec la Suède:
«
Les liens géographiques, économiques et linguistiques qui rapprochent la Norvège de la Suède ne sont pas moins étroits que ceux qui rattachent aux Grands-Russes de nombreuses autres nations slaves. Mais l'union de la Norvège avec la Suède n'avait pas été volontaire, de sorte que Rosa Luxemburg parle de «fédération» tout à fait sans rime ni raison et simplement parce qu'elle ne sait que dire. Ce sont les monarques qui, au temps des guerres napoléoniennes, donnèrent la Norvège à la Suède contre la volonté des Norvégiens; et les Suédois durent faire entrer leurs troupes en Norvège pour la soumettre.
Après quoi, durant des dizaines d'années, et en dépit de la très large autonomie dont jouissait la Norvège (elle avait sa propre Diète, etc.), les frictions entre la Norvège et la Suède persistèrent, les Norvégiens cherchant de toutes leurs forces à secouer le joug de l'aristocratie suédoise. Ils le secouèrent enfin en août 1905; la Diète norvégienne décida que le roi de Suède avait cessé d'être roi de Norvège; consulté ensuite par voie de référendum, le peuple norvégien se prononça à une énorme majorité (environ deux cent mille voix contre quelques centaines) en faveur de la séparation complète d'avec la Suède. Après quelques hésitations, les Suédois prirent leur parti de cette séparation
» (pp. 450-451).

Après ce rappel indispensable, Lénine aborde les tâches du prolétariat des deux pays lors de la séparation:
«
Pour ce qui est de la séparation, nous ignorons si le programme socialiste norvégien faisait un devoir aux social-démocrates de Norvège de s'en tenir à une seule opinion déterminée. Admettons que non, que les socialistes norvégiens aient laissé en suspens la question de savoir dans quelle mesure l'autonomie de la Norvège assurait une liberté suffisante à la lutte de classe et dans quelle mesure les continuels conflits et frictions avec l'aristocratie suédoise entravaient la liberté de la vie économique. Mais il est incontestable que le prolétariat norvégien devait se dresser contre cette aristocratie en défendant la démocratie paysanne norvégienne (quelles que fussent les étroitesses petites-bourgeoises de cette dernière).
Et le prolétariat suédois? On sait que les grands propriétaires fonciers de Suède, épaulés par le clergé suédois, prêchaient la guerre contre la Norvège; et comme la Norvège est bien plus faible que la Suède, comme elle avait déjà subi l'invasion suédoise, comme l'aristocratie suédoise est d'un très grand poids dans son pays, cette propagande constituait une menace très grave. On peut gager que les Kokochkine suédois se sont longuement et assidûment évertués à corrompre les masses de Suède en les appelant à «user avec prudence» des «formules élastiques de la libre détermination politique des nations», en dépeignant les dangers d'une «dislocation de l'Etat», et en affirmant que la «liberté du peuple» était compatible avec les principes fondamentaux de l'aristocratie suédoise. Il ne fait pas le moindre doute que la social-démocratie suédoise aurait trahi la cause du socialisme et celle de la démocratie si elle n'avait pas combattu de toutes ses forces l'idéologie et la politique des grands propriétaires fonciers aussi bien que des Kokochkine; si elle n'avait pas défendu, outre l'égalité en droits des nations en général (que reconnaissent aussi les Kokochkine), le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, la liberté de sécession pour la Norvège.
L'alliance étroite des ouvriers norvégiens et suédois, leur entière solidarité fraternelle de classe a gagné à cette reconnaissance - par les ouvriers suédois - du droit des Norvégiens à se séparer. Car les ouvriers de Norvège se sont convaincus que les ouvriers de Suède n'étaient pas contaminés par le nationalisme suédois, qu'ils plaçaient la fraternité avec les prolétaires norvégiens au-dessus des privilèges de la bourgeoisie et de l'aristocratie suédoise. La destruction des liens imposés à la Norvège par les monarques européens et les aristocrates suédois a renforcé le lien unissant les ouvriers norvégiens et suédois
» (pp. 452-453).

Pour conclure, Lénine montre l'origine des erreurs de Rosa Luxemburg dans la question du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes:
«
Pour les socio-démocrates polonais, le «droit de libre détermination» n'a certes pas la même importance que pour les socio-démocrates russes. Il est tout naturel que la lutte contre la petite bourgeoisie polonaise aveuglée par le nationalisme ait contraint les socio-démocrates polonais à «forcer la note» avec un zèle particulier (parfois même un peu excessif). Jamais un marxiste russe n'a songé à faire grief aux socio-démocrates polonais d'être contre la séparation de la Pologne. Ces socio-démocrates ne commettent une faute que lorsqu'ils tentent, comme le fait Rosa Luxemburg, de nier la nécessité d'inclure le droit de libre détermination dans le programme des marxistes russes.
C'est, en somme, vouloir étendre des rapports compréhensibles du point de vue de la mentalité cracovienne à tous les peuples et à toutes les nations de Russie, y compris les Grands-Russes. C'est être des «nationalistes polonais à rebours», mais non des socio-démocrates russes, des socio-démocrates internationalistes
» (p. 454).

5 Rosa Luxemburg, la social-démocratie internationale et le IIème congrès du P.O.S.D.R.
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Comme nous l'avons rappelé au début de cet article, la formulation de la position de Rosa Luxemburg sur la question de l'autodétermination est bien antérieure à ses articles de 1907-1908. Cette position s'est notamment exprimée à l'occasion de deux importants congrès du mouvement ouvrier: le Congrès international de Londres en 1896, et le Congrès de la social-démocratie russe en 1903, où elle a été repoussée les deux fois.

Le Congrès international de Londres de 1896 fut, comme le remarque Lénine, précédé de débats concernant la question de l'indépendance de la Pologne, notamment dans les colonnes de la revue théorique des marxistes allemands, la «Neue Zeit». Trois points de vue y furent défendus: 1er) celui de la droite petite-bourgeoise et nationaliste, les «fraks», qui désiraient voir l'Internationale socialiste reprendre à son compte la revendication de l'indépendance nationale en particulier pour la Pologne; 2ème) celui de Rosa Luxemburg selon lequel les socialistes polonais ne devaient pas revendiquer l'indépendance de la Pologne et qui niait le droit des nations à disposer d'elles-mêmes; 3ème) enfin celui de Kautsky, exprimant le point de vue de l'Internationale. Celle-ci, dans les conditions de l'époque, s'interdisait de préconiser l'indépendance de la Pologne, mais reconnaissait le droit des marxistes polonais à formuler cette revendication. La résolution du Congrès reprit les thèses classiques essentielles: reconnaissance du droit absolu de séparation et appel aux ouvriers pour réaliser l'unité internationale de leur lutte de classe. Voyons le commentaire de Lénine:
«
On sait que K. Marx et F. Engels considéraient comme un devoir absolu pour la démocratie d'Europe occidentale, et à plus forte raison pour la social-démocratie, de soutenir activement la revendication de l'indépendance de la Pologne. Pour les années 1840-1850 et 1860-1870, époque de la révolution bourgeoise en Autriche et en Allemagne, époque de la «réforme paysanne» en Russie, ce point de vue était parfaitement juste et représentait le seul point de vue démocratique conséquent et prolétarien. Alors que les masses populaires de Russie et de la plupart des pays slaves dormaient encore d'un sommeil profond; alors que dans ces pays il n'existait pas de mouvements démocratiques indépendants ayant un caractère de masse, le mouvement libérateur seigneurial de Pologne acquérait une importance gigantesque, de premier plan, du point de vue de la démocratie non seulement de la Russie, non seulement des pays slaves, mais encore de toute l'Europe.
Mais si ce point de vue de Marx était entièrement juste pour le deuxième tiers ou le troisième quart du XIXème siècle, il a cessé de l'être au XXème. Des mouvements démocratiques indépendants, et même un mouvement prolétarien indépendant, ont pris naissance dans la plupart des pays slaves et même dans un des pays slaves les plus arriérés, la Russie. La Pologne seigneuriale a disparu pour faire place à une Pologne capitaliste. Dans ces conditions, la Pologne ne pouvait manquer de perdre son importance révolutionnaire exceptionnelle.
Lorsque le P.S.P. (le «parti socialiste polonais», les «fraks» d'aujourd'hui) tenta en 1896 de «consacrer» le point de vue formulé par Marx à une autre époque, c'était vouloir exploiter la lettre du marxisme contre l'esprit du marxisme. Aussi les socio-démocrates polonais ont-ils eu parfaitement raison de s'élever contre les emballements nationalistes de la petite bourgeoisie polonaise, de montrer l'importance secondaire de la question nationale pour les ouvriers polonais, de créer pour la première fois un parti purement prolétarien en Pologne, de proclamer le principe éminemment important de l'alliance la plus étroite de l'ouvrier polonais et de l'ouvrier russe dans leur lutte de classe.
Cela signifiait-il cependant qu'au début du XXème siècle l'Internationale pouvait considérer comme superflu, pour l'Europe orientale et pour l'Asie, le principe de la libre détermination politique des nations, leur droit de séparation? C'eût été une absurdité monumentale qui aurait consisté (sur le plan théorique) à reconnaître pour achevée la transformation démocratique bourgeoise des Etats turc, russe, chinois, et à adopter (sur le plan pratique) une attitude opportuniste à l'égard de l'absolutisme.
Non. En Europe orientale et en Asie, à l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises déjà commencées, à l'époque de l'éveil et de l'intensification des mouvements nationaux, à l'époque de l'apparition de partis prolétariens indépendants, la tâche de ces partis en matière de politique nationale doit être double: reconnaissance du droit de libre disposition pour toutes les nations, car la transformation démocratique bourgeoise n'est pas encore achevée, car la démocratie ouvrière défend l'égalité en droits des nations avec esprit de suite, sérieusement et sincèrement, et non pas à la manière des libéraux ni des Kokochkine - et union la plus étroite, indissoluble, dans leur lutte de classe, des prolétaires de toutes les nations d'un Etat donné pendant toutes les péripéties de son histoire, et quels que soient les remaniements des frontières des différents Etats par la bourgeoisie.
Telle est la double tâche du prolétariat que formule la résolution de 1896 de l'Internationale. Tels sont les principes sur lesquels se fonde la résolution adoptée par la conférence des marxistes russes au cours de l'été 1913. D'aucuns estiment «contradictoire» le fait que, dans son point 4, cette résolution, reconnaissant le droit de libre détermination, de séparation, semble «accorder» le maximum au nationalisme (en fait, la reconnaissance du droit de toutes les nations à disposer d'elles-mêmes implique un maximum de démocratisme et un minimum de nationalisme), tandis qu'au point 5 elle met les ouvriers en garde contre les mots d'ordre nationalistes de la bourgeoisie quelle qu'elle soit, et réclame l'unité et le groupement des ouvriers de toutes les nations dans des organisations prolétariennes unies sur le plan international. Mais seuls peuvent voir ici une «contradiction» des esprits tout à fait plats, incapables, par exemple, de comprendre pourquoi l'unité et la solidarité de classe du prolétariat suédois et norvégien ont gagné à ce que les ouvriers suédois aient su défendre la liberté pour la Norvège de se séparer et de former un Etat indépendant
» (pp. 457-459).

Au Congrès de 1903 du P.O.S.D.R. fut ratifié le projet de programme défendu par Plékhanov. Celui-ci défendait des positions identiques à celles de Lénine à propos du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Lénine note tout d'abord que Plékhanov était intervenu dés 1902 dans la revue politique du P.O.S.D.R. dans le sens du maintien de la revendication du droit de séparation:
«
Si nous l'avions omise, écrivait Plékhanov, ou si nous n'avions pas osé la formuler par crainte de heurter les préjugés nationaux de nos compatriotes de la nation grand-russe, nous nous serions condamnés à proférer un vil mensonge... en lançant cet appel...: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»» (cité par Lénine, p. 468).

Les intérêts de l'union des prolétaires, les intérêts de leur solidarité de classe, exigent la reconnaissance du droit des nations à la séparation. En réfléchissant bien à ce qu'avait écrit Plékhanov, commente Lénine, on aurait pu éviter de dire bien des sottises. Notamment au congrès de 1903, les représentants de la social-démocratie polonaise à la commission du programme ont contesté la reconnaissance du droit à l'autodétermination. Que proposaient-ils à la place? La création d'«institutions garantissant la pleine liberté du développement culturel à toutes les nations qui composent l'Etat». Et Lénine de conclure:
«
Ainsi, les marxistes polonais défendaient à cette époque une position tellement vague sur la question nationale qu'au lieu de la libre détermination, ils proposaient, au fond, un simple pseudonyme de la fameuse «autonomie nationale culturelle»!» (p. 470).

• • •

À ce point, il est important de rappeler un autre article de Lénine, «Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes», où celui-ci montre les bases matérielles des erreurs commises dans la question de l'autodétermination par les sociaux-démocrates polonais - ainsi, d'ailleurs, que par les sociaux-démocrates hollandais qui convergent sur les mêmes positions:
«
Il est hors de doute que les marxistes hollandais et polonais opposés à l'autodétermination comptent parmi les meilleurs éléments révolutionnaires et internationalistes de la social-démocratie internationale. Comment peut-il donc se faire que leurs raisonnements théoriques ne soient, comme nous l'avons vu, qu'un tissu d'erreurs? Pas un seul raisonnement d'ordre général qui soit juste, qui sorte du cadre de l'«économisme impérialiste»!
Cela ne tient aucunement à de graves défauts subjectifs qui seraient propres aux camarades hollandais et polonais, mais aux conditions objectives particulières de leurs pays. Ces deux pays: 1) sont petits et impuissants dans le «système» actuel des grandes puissances; 2) tous deux sont géographiquement situés entre des rapaces impérialistes d'une force prodigieuse et qui rivalisent entre eux avec âpreté (l'Angleterre et l'Allemagne; l'Allemagne et la Russie); 3) tous deux ont des souvenirs et des traditions encore très vivaces, datant de l'époque où ils étaient eux-mêmes de «grandes puissances»; la Hollande était une grande puissance coloniale plus forte que l'Angleterre; la Pologne était une grande puissance plus cultivée et plus forte que la Russie et que la Prusse; 4) tous deux ont conservé jusqu'à maintenant le privilège d'opprimer des peuples étrangers: le bourgeois hollandais possède les richissimes Indes néerlandaises; le seigneur terrien polonais opprime les «vilains» d'Ukraine et de Biélorussie, le bourgeois opprime le Juif, etc.
Cette originalité, faite de la conjonction de quatre conditions particulières (...) fait tout le fond du problème! Quand les sociaux-démocrates hollandais et polonais se prononcent contre l'autodétermination en invoquant des arguments d'ordre général, c'est-à-dire relatifs à l'impérialisme en général, au socialisme en général, à la démocratie en général, à l'oppression nationale en général, on peut vraiment dire qu'ils entassent erreur sur erreur. Mais il suffit de rejeter cette enveloppe d'arguments généraux, manifestement erronés, et de considérer le fond du problème en partant de l'originalité des conditions particulières de la Hollande et de la Pologne pour que devienne compréhensible et parfaitement légitime leur position originale
» (10).

Ce passage est fondamental pour un jugement sur Rosa Luxemburg qui ne soit pas à son tour «infantile». Lénine se garde bien de mettre dans le même sac les opportunistes de la IIème Internationale et les révolutionnaires «extrêmes» qui les combattent, fût-ce en commettant de graves erreurs: il cherche à comprendre et à dénoncer les racines objectives et le cas échéant «subjectives» de leurs écarts et de leurs incompréhensions, en sachant bien qu'au fond de ceux-ci il y a une réaction de classe saine quoique excessive. C'est avec le même étalon que deux ans plus tard il portera un jugement sur la «Brochure de Junius» de Rosa Luxemburg, avec ses lumières et ses ombres, et qu'en 1920 il passera au crible de la critique la maladie d'enfance - qui n'est pas la pourriture sénile - du pseudo-extrémisme.

C'est un enseignement à ne pas oublier, mais qui n'épuise pas la question. La grande force de Lénine face à ses opposants soi-disant de gauche réside d'une part dans l'emploi extraordinairement assuré de la dialectique, d'autre part dans la vision globale de la stratégie et de la tactique. La première interdit d'ériger en absolus, pas même en absolus à combattre à la manière de Rosa Luxemburg, des concepts comme ceux de nation et d'autodétermination; elle impose au contraire de les envisager dans le processus historique de leur formation et de leur concrétisation, en les jugeant en même temps du seul point de vue acceptable pour un marxiste, celui de la fonction qu'ils remplissent par rapport aux intérêts généraux de la lutte de classe prolétarienne, par conséquent non pas comme des idées mais comme des faits matériels: cela implique qu'on sache en saisir même les aspects contradictoires, qui ne peuvent se réduire à un facteur unique et indifférent, positif ou négatif. La seconde permet de considérer ces faits matériels non comme des accidents isolés du processus historique, mais comme des anneaux possibles et souvent effectifs d'une seule chaîne, et, du point de vue de la stratégie et de la tactique communiste, comme des aspects possibles d'un grand dessein unique, celui que Lénine lui-même appellera le «plan mondial».

Par un paradoxe qui n'est qu'apparent, la persistance d'un certain filon idéaliste rendait d'une part Rosa Luxemburg aveugle aux «particularités historiques», et en faisait d'autre part l'esclave de ces mêmes «particularités» y compris sur le plan de la haute théorie. Lénine le montrera (comme nous le verrons par la suite) en reliant les erreurs de la «Brochure de Junius» sur les «guerres nationales à l'époque impérialiste» à la «faiblesse générale de la gauche allemande», et il le montre, à propos des écarts des «camarades hollandais et polonais»(Pannekoek et Radek) dans la question de l'autodétermination, avec les arguments contenus dans le dernier extrait cité.

Personne plus que Lénine ne pouvait apprécier chez Rosa Luxemburg la revendication du caractère international et prolétarien du mouvement socialiste; personne ne pouvait cependant mieux que lui, le marxiste et le dialecticien à la puissance supérieure, non seulement prendre en considération dans leurs aspects multiformes, mais intégrer dans la stratégie et dans la tactique du prolétariat même les «impuretés» sans lesquelles «il n'y a pas de révolution», les forces qui «se transforment en leur opposé» en servant des objectifs qui, selon la logique pure, ne sont pas les leurs, les «exceptions» qui confirment la règle - l'auto-détermination par rapport au centralisme, les mouvements nationaux et coloniaux par rapport à l'internationalisme, les couches inférieures de la paysannerie par rapport au prolétariat: pris, encore une fois, non pas en soi, mais dans le jeu changeant des rapports de force et des heurts de classe, donc avec la capacité et de comprendre et d'en exploiter les éléments positifs, et d'en reconnaître, d'en dénoncer et d'en combattre les limites.

[seconde partie]

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. Voir également, à propos de ce qu'on peut définir comme la tragédie mondiale du retard de la maturation des conditions subjectives de la révolution communiste en Occident, et des hésitations de l'avant-garde prolétarienne à rompre à temps avec le centrisme y compris sur le plan de l'organisation, notre «Storia della Sinistra Comunista (Histoire de la Gauche Communiste)», vol. II, pp. 454-483 (Editions Il Programma Comunista). Traduction française dans «Programme Communiste» Nr. 58, pp. 91-119. [back]
  2. Rosa Luxemburg, «Der Sozialismus in Polen», «Sozialistische Monatshafte» n0 10. octobre 1897. [back]
  3. Lénine, «Œuvres», tome 19, p. 537. Le spectre d'une renaissance continuelle du «chauvinisme grand-russe» dans le mouvement ouvrier et communiste obsèdera Lénine jusqu'à sa mort. Si ses forces ne l'avaient pas abandonné trop tôt, c'est même contre sa réincarnation stalinienne qu'il aurait livré la dernière et la plus vigoureuse de ses mémorables batailles, comme on peut le voir dans sa Lettre au Congrès du 30 décembre 1922 («Œuvres», tome 36, pp. 618-624), sur «la question des nationalités ou de l'autonomie», et la politique suivie en Géorgie en particulier. Il y a une continuité de fer entre les polémiques des premières années du siècle et ce dernier sursaut, hélas impuissant, de Lénine contre la renaissance du «chauvinisme» derrière l'écran des «autonomies» concédées par un appareil d'Etat «hérité du tsarisme» et «à peine recouvert d'une couche de vernis socialiste». [back]
  4. Voir «La question de l'autodétermination dans les classiques du marxisme», «Programme Communiste» n0~ 61 et 62. [back]
  5. Il est significatif que, partant de l'extrême opposé, le parti socialiste polonais de Pilsudski ait jugé peu clair, en réalité trop rigide et limitatif, le paragraphe du programme de 1903 traitant du droit à l'autodétermination. Lénine lui répondait:
    «
    La reconnaissance inconditionnelle de la lutte pour la liberté d'autodétermination ne nous oblige pas du tout à soutenir n'importe quelle revendication d'autodétermination nationale. La social-démocratie, en tant que parti du prolétariat, se donne pour tâche positive et principale de coopérer à la libre détermination non pas des peuples et des nations, mais du prolétariat de chaque nationalité. Nous devons toujours et inconditionnellement tendre à l'union la plus étroite du prolétariat de toutes les nationalités, et c'est seulement dans des cas particuliers, exceptionnels, que nous pouvons exposer et soutenir activement des revendications tendant à la création d'un nouvel Etat de classe ou au remplacement de l'unité politique totale de l'Etat par une union fédérale plus lâche, etc.». En d'autres termes, «c'est aux intérêts de cette lutte, la lutte de classe du prolétariat, que nous devons subordonner la revendication de l'autodétermination nationale», en repoussant les offres nationales vides d'une bourgeoisie qui, pour Lénine comme pour Rosa Luxemburg, a cessé d'être révolutionnaire pour devenir un des défenseurs de l'aristocratie tsariste: «Maintenant, les classes dirigeantes de Pologne, la noblesse en Allemagne et en Autriche, les gros industriels et les gros financiers en Russie agissent en qualité d'alliés des classes dirigeantes dans les pays qui oppriment la Pologne, tandis qu'à côté du prolétariat polonais, qui a repris héroïquement les grandes traditions de la vieille Pologne révolutionnaire, le prolétariat allemand et le prolétariat russe luttent pour leur propre libération» («La question nationale dans notre programme», «Iskra» Nr. 44, 15 juillet 1903, œuvres, tome 6, pp. 475-480). [back]
  6. Publié dans la revue théorique mensuelle bolchévique «Prosvéchtchénié» d'avril à juin 1914. En français: œuvres, tome 20, pp. 415-481. [back]
  7. Publié dans l'organe théorique de la social-démocratie polonaise «Przeglad Socjaldemokratyczny», 1908, Nr. 6 à 10, 1909, Nr. 12 et 14-15. Aucune traduction française complète de ce texte n'a été publiée à ce jour. Extraits dans «Partisans» Nr. 61, septembre-octobre 1971, ainsi que dans: Haupt, Lowy, Weill, «Les marxistes et la question nationale», 1848-1914, Paris (Maspéro) 1974. Sauf indication contraire, tous les extraits que nous citons dans le présent article sont ceux que reprend Lénine dans «Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes». [back]
  8. Supplément à la «Neue Zeit», n0 1, 1907-1908, 18 janvier 1908. Des extraits ont été publiés en français sous le titre «Nationalité et internationalisme» dans le recueil cité plus haut sur «Les marxistes et la question nationale», 1848-1914. [back]
  9. Pour des raisons de clarté dans la traduction, nous avons modifié ce passage à l'aide des extraits traduits dans le recueil cité plus haut sur «Les marxistes et la question nationale», 1848-1914, p. 191. [back]
  10. Recueil du «Social-Démocrate» Nr. 1, octobre 1916. En français: «Œuvres», tome 22, pp. 374-375. [back]

Source: «Programme Communiste» Nr. 65, Décembre 1974, Février 1975.

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