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LA CRISE DE 1926 DANS LE P.C. RUSSE ET L'INTERNATIONALE - I
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Content:

La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'Internationale
Introduction
Lettre d'A. Bordiga à K. Korsch (octobre 1926)
La Gauche communiste d'Italie face au débat dans le parti russe
Qui vaincra?
Notes
Source


La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'Internationale
Introduction
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Pour qui bénéficie de près d'un demi-siècle de recul, pour qui connaît le déroulement des faits sur une longue période, il est évidemment très facile de juger que fin 1926 le stalinisme avait désormais partie gagnée; il est encore plus facile de décréter avec la suffisance académique de ces «professeurs de marxisme» que l'Occident européen produit (et produisait déjà à l'époque) à jet continu, qu'il aurait fallu faire ceci et ne pas faire cela - et tout d'abord qu'il aurait fallu créer un nouveau parti et une nouvelle Internationale (1).
«
La sagesse après coup, écrivait Trotsky un an plus tôt, est la sagesse la moins valable» (2).
Aux militants communistes d'alors, à ceux-là même qui comme la Gauche italienne dénonçaient depuis longtemps «le danger opportuniste dans le Komintern», la situation dans le parti russe et dans l'Internationale paraissait certes dramatique, mais non désespérée. Au cœur d'une bataille qui avait vu, après tant d'années, reprendre les grandes questions de principe, et toute la partie saine de la Vieille Garde renouer le fil brisé de la tradition bolchévique, il n'était pas permis de considérer la victoire de l'adversaire comme un fait acquis: la plus grande fermeté dans la défense des principes s'imposait au contraire, et elle devait s'accompagner du plus haut sens des responsabilités face à des décisions qui concernaient le sort de l'ensemble du mouvement communiste et qui mettaient à l'épreuve sa capacité de se reprendre, voire à la limite de livrer une bataille ouverte.

En réalité, si le débat sur la politique étatique du parti communiste russe et, dans un second temps, sur la théorie et la pratique du «socialisme dans un seul pays», avec toutes leurs implications sur le plan intérieur et sur le plan international, avait semblé s'éteindre à Moscou après la flambée de 1923 et des premiers mois de 1924, ce n'avait été que pour se rallumer dans la deuxième moitié de 1925; à la stupéfaction de Trotsky lui-même, il avait fait irruption en décembre au XIV, Congrès du parti russe, quand «la force des choses» avait parlé avec une vigueur inattendue par la bouche même de ceux qui - pour autant que pèsent les individus et les noms de personne - «portaient la responsabilité» d'une grande partie des erreurs passées. Ce débat s'était prolongé au cours des séances plénières du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du PCR d'avril et de juillet 1926, quand l'opposition enfin unie avait apposé les signatures de Zinoviev, Trotsky, Kamenev, Piatakov, Kroupskaia (pour ne citer que les premières) au bas de la «plate-forme des 13». C'était en vain que la direction stalinisée avait extorqué la déclaration du 16 octobre, dans laquelle les opposants s'engageaient à «défendre leurs conceptions uniquement dans les formes fixées par les statuts et les décisions du Congrès et du Comité central» (mais en ajoutant: «car nous sommes convaincus que tout ce qui est juste dans ces conceptions sera adopté par le Parti au cours de son travail ultérieur») (3); la XIVe Conférence du PCR (26 octobre - 3 novembre) avait vu en effet le débat se rallumer avec une extrême violence, préludant au nouvel incendie, malheureusement vain désormais, de 1927.

Parallèlement, la «question russe» était devenue objet de discussions dans l'Internationale. Au VIème Exécutif élargi de l'IC (17 février - 13 mars 1926) la Gauche italienne avait été seule à demander (par la bouche d'Amadeo Bordiga) son inscription à l'ordre du jour d'un congrès mondial convoqué à cet effet, après que les sections nationales aient été préalablement mises en mesure de l'examiner sous tous ses aspects:
«
La révolution russe est en effet la première grande étape de la révolution mondiale, elle est aussi notre révolution, ses problèmes sont nos problèmes, et chaque membre de l'Internationale a non seulement le droit mais le devoir de collaborer à leur solution» (4).
Cette demande n'avait pas été entendue, mais la question avait rebondi dans toutes les sections nationales du Komintern, contraignant l'Exécutif à la mettre à l'ordre du jour du VIIème Exécutif élargi (22 novembre - 13 décembre 1926); là, un parterre sélectionné de caporaux hargneux et épais, prêts à suivre le chef d'orchestre à la baguette, empêchera Trotsky de terminer son discours en défense de l'internationalisme prolétarien
(5) sans toutefois oser en faire autant lors des vigoureuses interventions de Zinoviev et de Kamenev. Et, de même que la discussion interne dans le parti russe avait reflété, par-delà les hommes et leurs alignements occasionnels, la rude réalité des oppositions de classe surgissant derrière la façade de la «paix civile» et du «bloc ouvrier-paysan» idéalisés par la majorité, de même la discussion internationale avait été imposée et rendue brûlante par la pression de grands événements dans la guerre mondiale entre les classes, depuis la grève générale en Angleterre jusqu'à la révolution en Chine. Qui donc pouvait dire si dans l'Internationale elle-même le sens du gigantesque enjeu qui se décidait n'allait pas provoquer un réveil salutaire au sein des forces encore saines du communisme et du prolétariat rassemblé autour de son drapeau? Qui était capable de dire si, malgré tout, le rempart péniblement construit par le stalinisme contre la renaissance du spectre de la révolution d'Octobre n'allait pas voler en éclats, et si la «pression disciplinaire», mi-policière mi-terroriste, exercée sur ceux qui manifestaient leur désaccord ou ne fût-ce que leurs inquiétudes, n'allait pas être obligée de se relâcher? Le danger était double: d'une part 1 c'était qu'au nom des oppositions passées on refusât son entière solidarité aux combattants de la dernière bataille menée en Russie pour la défense des principes mêmes du «léninisme»; de l'autre, c'était - comme le firent la plupart des oppositions «occidentales de gauche» - qu'on prît prétexte des difficultés du moment pour renier ces principes au nom de la démocratie, ou du moins de l'anticentralisme, et pour soumettre à révision l'idée durement acquise de la dictature du prolétariat, ou celle du caractère socialiste de la révolution d'Octobre.

Comprendre le fond des questions ardues et terriblement complexes qui se posèrent alors aux rares détachements révolutionnaires marxistes subsistant encore, cela signifie comprendre pourquoi ce qui paraît si évident aux «professeurs de marxisme» n'a pas pu se produire; pourquoi, en particulier, la solidarité de notre courant avec l'opposition russe sur les problèmes de la politique étatique du parti - solidarité qui fut ouverte et totale, bien qu'elle provînt d'un courant qui, à l'aune étroite et mesquine des oppositions allemandes ou françaises, aurait eu toutes les raisons de prendre ses distances - n'a jamais pu se traduire, abstraction faite même de l'adversité des circonstances (6), par une action commune sur la base d'une «plate-forme» commune, pourquoi d'autre part, comme A. Bordiga l'avait dit un an plus tôt, il n'était pas possible de proposer «une orientation parallèle d'extrême-gauche dans les divers partis» («je considère que ce serait une chose utile et peut-être nécessaire dans l'avenir, mais sa réalisation ne dépend pas du tout de ma décision d'entreprendre des rapports épistolaires ou de celle de qui que ce soit, elle dépend de causes plus profondes, dont l'échange éventuel de lettres ne pourrait être qu'un des nombreux effets extérieurs») (7); pourquoi enfin notre chemin fut à partir de ce moment en opposition avec l'Internationale (si on peut parler d'Internationale à partir de 1927-1928), sans converger toutefois ni avec la voie du soi-disant «communisme occidental», ni avec celle de Trotsky, ni à plus forte raison avec celle de ses épigones, mais en s'en séparant au contraire toujours davantage.

Ce n'est donc pas par luxe intellectuel, culturel ou historiographique que nous publions la lettre envoyée par Amadeo Bordiga - pas en son seul nom personnel, évidemment - à Karl Korsch le 28 octobre 1926 (8), en réponse à la sollicitation (adressée sous forme soit de lettre, soit d'envoi des numéros publiés depuis le mois de mars du bulletin «Kommunistische Politik») de prendre l'initiative de jeter les bases d'une opposition internationale de gauche. Cette lettre contient déjà en germe non seulement les motifs des futures divergences insurmontables, mais aussi les raisons d'un itinéraire dans lequel nous vîmes dès ce moment-là les prémisses d'une reprise sans aucun doute difficile et tourmentée, mais sûre, du mouvement communiste, un chemin que nous n'avons pas hésité à suivre, contre tous, jusqu'au bout.

Le débat n'était pas seulement russe, et il ne pouvait s'épuiser dans le cadre limité de la recherche de la meilleure solution pour sortir de l'étau angoissant de la «situation économique et sociale en URSS» ou dans la controverse sur les délais, le rythme et la portée (comme on disait et comme on dit encore) de «l'industrialisation». Et comme il ne s'agit pas d'une question mineure ni d'un débat de chapelle, nous essaierons d'en reconstituer les termes exacts de la manière la plus scrupuleuse possible.

Lettre d'A. Bordiga à K. Korsch (octobre 1926)
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Naples, le 28 octobre 1926

Cher camarade Korsch,

Les questions sont aujourd'hui si graves qu'il serait vraiment nécessaire de pouvoir en discuter de vive voix et très longuement: mais malheureusement, cela ne nous est pas possible pour l'instant. Il ne m'est pas non plus possible de vous écrire en détail sur tous les points de votre plate-forme, dont quelques-uns pourraient donner lieu à une discussion utile entre nous.

Par exemple, votre «façon de vous exprimer» au sujet de la Russie me semble ne pas convenir. On ne peut pas dire que «la révolution russe est une révolution bourgeoise». La révolution de 1917 a été une révolution prolétarienne, bien que ce soit une erreur de généraliser ses leçons «tactiques». La question qui se pose est de savoir ce qui arrive à une dictature prolétarienne dans un pays si la révolution ne suit pas dans les autres pays. Il peut y avoir une contre-révolution; il peut y avoir une intervention extérieure; il peut y avoir un processus de dégénérescence dont il s'agit de découvrir et de définir les symptômes et les répercussions dans le parti communiste.

On ne peut pas dire tout simplement que la Russie est un pays dans lequel le capitalisme est en expansion. La chose est beaucoup plus complexe: il s'agit de nouvelles formes de la lutte de classe qui n'ont pas de précédents dans l'histoire. Il s'agit de montrer que toute la conception qu'ont les staliniens des rapports avec les classes moyennes constitue un renoncement au programme communiste. On dirait que vous excluez que le parti communiste russe puisse mener une politique qui n'aboutirait pas à la restauration du capitalisme. Cela reviendrait à donner une justification à Staline, ou à soutenir la position inadmissible selon laquelle il faudrait «quitter le pouvoir». Il faut dire au contraire qu'une juste politique de classe aurait été possible en Russie sans la série de graves erreurs de politique internationale commises par toute la «vieille garde léniniste».

J'ai aussi l'impression - je me limite à de vagues impressions - que dans vos formulations tactiques, même quand elles sont acceptables, vous accordez une valeur trop importante à ce que suggère la situation objective, qui aujourd'hui peut sembler aller à gauche. Vous savez qu'on nous accuse, nous gauche italienne, de refuser l'examen des situations: cela n'est pas vrai. Mais notre objectif est de construire une ligne de gauche qui soit vraiment générale et non occasionnelle, qui se relie à elle-même à travers les phases et les développements de situations éloignées dans le temps et différentes les unes des autres, en les affrontant toutes sur le terrain révolutionnaire adéquat, mais sans ignorer en rien leurs caractères distinctifs objectifs.

J'en viens maintenant à votre tactique. Pour m'exprimer avec des formules expéditives et non... officielles, je dirai qu'elle me paraît encore, dans les rapports internationaux de parti, trop élastique et trop... bolchevique. Tout le raisonnement par lequel vous justifiez votre attitude vis-à-vis du groupe Fischer, à savoir que vous comptiez le pousser à gauche ou bien au cas où il refuserait, le discréditer aux yeux des ouvriers, ne me convainc pas, et il ne me semble pas que dans les faits non plus il ait donné de bons résultats. D'une façon générale, je pense que ce qui doit être mis aujourd'hui au premier plan, c'est, plus que l'organisation et la manœuvre, un travail préalable d'élaboration d'une idéologie politique de gauche internationale basée sur les expériences éloquentes qu'a connues le Komintern. Comme ce point est loin d'être réalisé, toute initiative internationale apparaît difficile.

J'ajoute quelques remarques sur notre position vis-à-vis des problèmes de la gauche russe. Il est significatif que nous ayons vu les choses différemment. Vous qui étiez très méfiants à l'égard de Trotsky, vous êtes arrivés tout de suite au programme de solidarisation inconditionnelle avec l'Opposition russe en prenant appui plus sur Trotsky que sur Zinoviev (je partage votre préférence).

Aujourd'hui que l'Opposition russe a dû «se soumettre», vous parlez de faire une déclaration dans laquelle on devrait l'attaquer parce qu'elle a laissé tomber le drapeau: c'est une chose sur laquelle je ne serais pas d'accord, alors que nous-mêmes n'avons pas cru devoir nous «fondre» sous ce drapeau international tenu par l'opposition russe.

Zinoviev et surtout Trotsky sont des hommes qui ont un grand sens de la réalité; ils ont compris qu'il faut encore encaisser des coups sans passer à l'offensive ouverte. Nous ne sommes pas au moment de la clarification définitive, ni en ce qui concerne la situation extérieure ni en ce qui concerne la situation intérieure.

1. Nous partageons les positions de la gauche russe sur les directives de la politique étatique du parti communiste russe. Nous combattons la politique soutenue par la majorité du Comité Central comme un acheminement vers la dégénérescence du parti russe et de la dictature prolétarienne qui conduit hors du programme du marxisme révolutionnaire et du léninisme. Dans le passé nous n'avons pas combattu la politique d'Etat du parti communiste russe tant qu'elle est restée sur le terrain défini par le discours de Lénine sur l'impôt en nature et le rapport de Trotsky au IVème Congrès mondial. Nous acceptons les thèses de Lénine au IIIème Congrès.

2. Les positions de la gauche russe sur la tactique et sur la politique du Komintern, indépendamment de la question des responsabilités passées de nombre de ses membres, sont insuffisantes. Elles ne sont pas proches des positions que nous avons affirmées dès le début de l'Internationale Communiste sur les rapports entre partis et masses, entre tactique et situation, entre partis communistes et autres partis soi-disant ouvriers, ainsi que sur l'appréciation de l'alternative de la politique bourgeoise. Elles se rapprochent davantage, mais non complètement, sur la question de la méthode de travail de l'Internationale et sur celle de l'interprétation et du fonctionnement de la discipline interne et du fractionnisme. Les positions de Trotsky sur la question allemande de 1923 sont satisfaisantes, de même que son jugement sur la situation mondiale actuelle. On ne peut pas en dire autant des rectifications de Zinoviev sur la question du front unique et de l'Internationale Syndicale Rouge ainsi que sur d'autres points qui ont une valeur occasionnelle et contingente, rectifications qui ne donnent pas l'assurance d'une tactique évitant les erreurs du passé.

3. Etant donné la politique de pression et de provocation des dirigeants de l'Internationale et de ses sections, toute organisation de groupes nationaux et internationaux contre la déviation à droite présente des dangers de scission. Il ne faut pas vouloir la scission des partis et de l'Internationale. Il faut laisser s'accomplir l'expérience de la discipline artificielle et mécanique en respectant cette discipline jusque dans ses absurdités de procédure tant que cela sera possible, sans jamais renoncer aux positions de critique idéologique et politique et sans jamais se solidariser avec l'orientation dominante. Les groupes idéologiques ayant une position de gauche traditionnelle et complète ne pouvaient pas se solidariser de façon inconditionnelle avec l'opposition russe, mais ils ne peuvent pas condamner sa récente soumission, qui n'est pas une conciliation de sa part: elle a subi des conditions qui n'offraient pas d'autre alternative que la scission. La situation objective et externe est encore telle qu'être chassé du Komintern signifie - et pas seulement en Russie - avoir encore moins de possibilités de modifier le cours de la lutte de classe ouvrière qu'on ne peut en avoir au sein des partis.

4. En aucun cas il ne serait possible d'admettre une solidarité et une communauté de déclarations politiques avec des éléments comme Fischer et Cie qui auraient récemment assumé dans d'autres partis ainsi que dans le parti allemand des responsabilités de direction dans un sens droitier et centriste, et dont le passage à l'opposition coïnciderait avec l'impossibilité de conserver la direction d'un parti avec l'assentiment du centre international et avec des critiques de leur action par l'Internationale. Ceci serait incompatible avec la défense de la nouvelle méthode et du cours nouveau du travail communiste international qui doit succéder à la méthode de la manœuvre de type parlementaire-fonctionnariste.

5. Avec tous les moyens n'excluant pas le droit de vivre dans le parti, il faut dénoncer le mot d'ordre prédominant comme conduisant à l'opportunisme et contrastant avec la fidélité aux principes programmatiques de l'Internationale, principes que d'autres groupes que nous peuvent eux aussi avoir le droit de défendre, à condition qu'ils se posent la question de rechercher les déficiences initiales - non pas sur le plan théorique, mais sur le plan de la tactique, de l'organisation, de la discipline - qui ont fait que la IIIème Internationale est elle aussi susceptible de connaître des dangers de dégénérescence.

Je crois que l'un des défauts de l'Internationale actuelle a été d'être un «bloc d'oppositions» locales et nationales. Il faut réfléchir sur ce point, bien entendu sans se laisser aller à des exagérations, mais pour mettre à profit ces enseignements. Lénine a arrêté beaucoup de travail d'élaboration «spontané» en comptant rassembler matériellement les différents groupes, et ensuite seulement les fondre de façon homogène à la chaleur de la révolution russe. En grande partie il n'a pas réussi.

Je comprends bien que le travail que je propose n'est pas facile en l'absence de liens organisatifs, de possibilités de publier, de faire de la propagande, etc. Malgré cela je crois qu'on peut encore attendre. De nouveaux événements extérieurs se produiront et en tous cas j'espère que le système de l'état de siège disparaîtra par épuisement avant de nous avoir obligés à relever les provocations.

Je crois que nous ne devons pas cette fois-ci nous laisser entraîner par le fait que l'opposition russe a dû signer des phrases contre nous, peut-être pour ne pas devoir céder sur d'autres points dans la préparation tourmentée du document. Ces répercussions entrent elles aussi dans les calculs des «bolchévisateurs».

Je tâcherai de vous envoyer des éléments sur les affaires italiennes. Nous n'avons pas accepté la déclaration de guerre que constituaient les mesures de suspension de certains dirigeants de gauche et l'affaire n'a pas eu de suite de caractère fractionniste. Jusqu'à présent les batteries de la discipline ont tiré dans du coton. Ce n'est pas une ligne très belle et qui nous contente tous, mais c'est la moins mauvaise possible. Nous vous enverrons copie de notre recours à l'Internationale.

En conclusion, je ne crois pas qu'il faille faire une déclaration internationale comme vous le proposez, et je ne pense même pas que la chose serait réalisable en pratique. Je crois toutefois utile d'effectuer dans les divers pays des manifestations et des déclarations idéologiquement et politiquement parallèles dans leur contenu sur les problèmes de la Russie et du Komintern, sans aller pour autant jusqu'à donner le prétexte du «complot» fractionniste, et chacun élaborant librement sa pensée et ses expériences.

Dans cette question interne, j'estime qu'il est plus souvent préférable d'employer la tactique qui consiste à se laisser pousser par les événements, et qui est certainement dans les questions «externes» très nocive et opportuniste. A plus forte raison si l'on tient compte du fonctionnement spécial du mécanisme du pouvoir interne et de la discipline mécanique dont je persiste à croire qu'elle se brisera d'elle-même.

Je sais avoir été insuffisant et peu clair. Veuillez m'excuser et, pour l'instant, recevez mes cordiales salutations.

A. Bordiga.

La Gauche communiste d'Italie face au débat dans le parti russe
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A supposer même que les circonstances extérieures ne l'aient pas interrompu, l'échange de correspondance entre la Gauche italienne et le groupe Korsch n'aurait pas eu de suite étant donné les positions bientôt prises par ce dernier (sans parler, comme nous le verrons, d'autres courants d'opposition en Allemagne). En dépit de sa brièveté, la lettre de Bordiga à Korsch établit toutefois certains points qui méritent d'être soulignés afin d'éclairer, avant d'aller plus loin, la portée des désaccords et des points d'accord entre nous et les autres oppositions au stalinisme rampant.

1) Indépendamment de toute considération de sa part sur la tactique et la méthode de travail de l'Internationale à partir du IVème Congrès (et, sur certaines questions particulières, encore plus tôt) la Gauche italienne avait été la seule à lancer depuis longtemps un cri d'alarme à propos de la situation du parti russe:
«
Je voudrais dire sincèrement»,
avait proclamé Bordiga au Vème Congrès (juillet 1924), c'est-à-dire à l'époque de la «première» opposition en Russie,
«
que dans la situation présente c'est l'Internationale du prolétariat révolutionnaire mondial qui doit rendre au Parti communiste russe une partie des nombreux services qu'elle a reçus de lui. La situation la plus dangereuse du point de vue du danger révisionniste de droite, c'est la situation du parti russe, et les autres partis doivent le soutenir contre ce danger» (9).
Dans les thèses présentées par la Gauche au congrès de Lyon du P.C. d'Italie (janvier 1926), l'orientation qui prévalait dans le PCR (et qu'on appellera plus tard le stalinisme) était dénoncée, sans que sa victoire soit tenue pour acquise, comme faisant partie
«
des plans contre-révolutionnaires qui tablent sur des facteurs internes - paysans riches, nouvelle bourgeoisie et petite-bourgeoisie - et externes - puissance impérialistes - [...] que ces plans prennent la forme d'une agression intérieure et extérieure ou d'un sabotage et d'un infléchissement progressifs de la vie sociale et de l'État russe, qui les contraignent à une lente involution au terme de laquelle ils auraient perdu leurs caractères prolétariens» (10).

C'est précisément parce que l'opposition russe se rebellait contre cet infléchissement et cette déprolétarisation, et donc contre un processus de dégénérescence en cours et «ses conséquences dans le parti», et qu'elle voulait que celui-ci revienne à la saine orientation marxiste des bases, des perspectives et des buts de la NEP (indiquée par Lénine dans sa brochure sur «L'impôt en nature», ses thèses et son discours sur la tactique du PCR au IIIème Congrès mondial, et par le discours de Trotsky sur le même sujet au IVème Congrès), qu'aux yeux de la Gauche «italienne» cette opposition défendait dans les débats des années 1925-1926 le grand héritage de la révolution d'Octobre et de Lénine. Quelles qu'aient pu être ses erreurs de politique internationale (et elles étaient graves!), quelles qu'aient été les responsabilités d'au moins une partie de ses dirigeants, y compris dans les déviations de politique intérieure, la «vieille garde léniniste» qui s'était regroupée contre Staline-Boukharine représentait à ce moment les intérêts immédiats et ultimes de la classe ouvrière. Non seulement on lui. devait une solidarité pleine et entière pour ce qu'elle défendait dans un combat inégal, mais on ne devait pas l'accabler si, dans sa lutte désespérée face à un ennemi prêt à exploiter le moindre prétexte pour étouffer sa voix (au besoin en la chassant du parti sous prétexte de «scissionnisme»), elle se résignait à «encaisser de nouveaux coups» en attendant de pouvoir passer à l'offensive ouverte dans des conditions moins défavorables (du moins elle l'espérait, et on ne pouvait pas exclure qu'elles finiraient par le devenir, même si lorsque l'opposition engagea effectivement cette offensive peu de temps après, elle ne put que constater que les jeux étaient faits - mais ceci est une autre histoire). Des coups, du reste, les militants révolutionnaires des autres partis de l'Internationale étaient eux aussi contraints d'en encaisser. A eux aussi, de la même manière et pour les mêmes raisons, il incombait de se battre jusqu'au dernier, à l'intérieur de l'Internationale, en sachant que compte tenu de la situation objective et externe,
«
être chassé du Komintern signifiait, et pas seulement en Russie, avoir encore moins de possibilités de modifier le cours de la lutte de la classe ouvrière qu'on ne peut en avoir au sein des partis».
Ce n'était pas une situation «idéale»: c'était accepter un état de fait dans l'intérêt de la cause.

2) La solidarité envers les camarades russes ne signifiait pas et ne pouvait pas signifier pour notre courant une adhésion entière à leurs thèses sans distinction. Le talon d'Achille de l'opposition russe en 1926 restait son incapacité à passer de la dénonciation correcte des facteurs objectifs et subjectifs qui poussaient le parti «hors du marxisme et du léninisme», et du rappel vigoureux des fondements de la politique étatique fixés par Lénine, à la mise en évidence des causes qui avaient déterminé l'isolement ou le quasi-isolement de son courant sur le plan international. En d'autres termes, l'opposition russe ne voyait pas les «déficiences initiales - non pas sur le plan théorique, mais sur le plan de la tactique, de l'organisation, de la discipline», qui avaient fait, indépendamment même des causes qui avaient provoqué la dégénérescence du parti russe, que la IIIème Internationale était «elle aussi susceptible de connaître des dangers de dégénérescence», et qui l'avaient donc rendue non seulement incapable de faire bloc autour des derniers défenseurs de l'internationalisme prolétarien, mais prête à s'attaquer à eux ou à renier des principes que les sections nationales avaient déjà trop souvent bafoués (ou laissé bafouer). La même incapacité se reflétait dans le caractère incomplet des positions de l'opposition russe sur la tactique et la politique du Komintern en 1925-1926. Nous partagions entièrement le jugement qu'elle portait sur la situation internationale d'alors, ainsi que sur les manœuvres désastreuses vis-à-vis du Comité anglo-russe ou de l'Internationale syndicale d'Amsterdam: mais ce jugement ne suffisait pas pour résoudre correctement les problèmes des rapports entre parti et masse, entre tactique et situation, entre partis communistes et autres partis dits ouvriers, ni ceux de l'appréciation des alternatives de la politique bourgeoise, et aussi longtemps que tous ces problèmes n'étaient pas résolus, il ne pouvait avoir qu'une valeur de circonstance. Sur tous ces problèmes, la Gauche «italienne» n'avait cessé de se battre depuis la fin de 1921. Les décisions des Congrès de l'Internationale et des Exécutifs élargis successifs les avaient rendus encore plus compliqués et confus, et tous les hommes de la Vieille Garde y avaient leur part de responsabilité. C'est ainsi que les déviations et les défaites survenues dans tous les pays avaient été, sinon déterminées mécaniquement en bloc, du moins rendues possibles (11).

Sur ce terrain, à la différence de la question de la politique étatique du PCR et de la bataille contre la théorie et la pratique du «socialisme dans un seul pays», un alignement entre notre opposition et l'opposition russe était de fait impossible. Il est à peine utile d'ajouter qu'il ne sera jamais plus possible par la suite, ne serait-ce qu'à cause de ce «vice d'origine».

3) Si en 1926 (nous rappelons qu'il ne s'agit pas ici d'aller plus loin - nous analysons les racines des divergences ultérieures, nous n'en suivons pas les développements) nous convergeons sur un certain plan avec l'opposition russe en même temps que nous en divergeons sur un autre plan sans que cela remette en cause notre solidarité dans la bataille gigantesque qui est livrée, avec les «oppositions» occidentales, par contre, les divergences portent sur l'ensemble des questions en jeu. Et nous devons dire tout de suite qu'indépendamment des noms de personnes, les origines du désaccord remontent loin dans le temps, c'est-à-dire aux premières manifestations (Kaapédistes ou autres) du soi-disant «communisme occidental».

Rien n'a jamais été plus étranger à notre courant que les théorisations improvisées de type impressionniste, comme celle qui tirait de la crise de 1926 la conclusion que la révolution russe avait été une révolution «bourgeoise». Pour nous, l'opposition au stalinisme devait au contraire se baser sur la revendication intégrale de la conquête politiquement socialiste de la révolution d'Octobre (même si, comme la doctrine l'avait prévu, le prolétariat russe et son parti avaient dû et devaient remplir des tâches économiques bourgeoises) et de son prolongement nécessaire la NEP («Etant donné les conditions de l'économie russe et le fait que la bourgeoisie reste au pouvoir dans les autres pays, peut-on lire dans les «Thèses de Lyon» à propos de la justification léniniste de la NEP, des marxistes ne pouvaient pas poser autrement la question de la perspective de développement de la révolution mondiale et de la construction de l'économie socialiste») (12). La question que devaient se poser les révolutionnaires marxistes, une question bien plus complexe et riche de leçons pour l'avenir, était de savoir quel pouvait être le sort d'une dictature indiscutablement prolétarienne et socialiste dans un pays si des révolutions victorieuses ne se produisaient pas dans les autres pays: contre-révolution? agression extérieure? ou bien comme dans le cas de la Russie, «processus de dégénérescence dont il s'agit de découvrir et de définir les symptômes et les répercussions dans le parti»? Pour répondre à cette question, on ne pouvait se borner à une analyse purement et simplement économique portant sur le degré «d'expansion du capitalisme» en Russie (cette «expansion», contrôlée et «tenue en bride» par le pouvoir d'Etat, était le fondement même, inattaquable sur le plan marxiste, de la NEP!) Il fallait étudier les modifications intervenues dans les rapports des forces entre les classes et, comme l'avait mille fois rappelé Lénine, il fallait voir quelle était la politique menée par le parti au pouvoir pour faire face à ces modifications dans l'intérêt et en direction de la révolution internationale (ou le cas échéant en sens contraire). Toute autre position revenait à exclure que le parti bolchevik puisse avoir une politique qui ne mène pas à la «restauration du capitalisme» et donc soit à justifier «Staline» soit à soutenir «la position inadmissible selon laquelle il faudrait quitter le pouvoir». Il n'y avait donc de notre part aucune remise en question des «enseignements d'Octobre» à la manière de la Gauche allemande (ou de certaines «oppositions» russes), mais un effort pour tirer de la situation ce que trente ans plus tard la Gauche organisée en parti appellera les «leçons des contre-révolutions». C'était là, soit dit en passant, la seule manière de sortir du dilemme en forme de cul-de-sac «pour ou contre Staline» ou, pour éviter de personnaliser exagérément les phénomènes historiques, «pour ou contre la bureaucratie».

La Gauche «italienne» avait horreur des condamnations sommaires qui avaient malheureusement fini par devenir un usage établi dans la période de déclin de la IIIème Internationale: il s'agissait avant tout, avait répété Bordiga au VIème Exécutif élargi en se référant aussi à Korsch, de comprendre les racines des déviations, même de droite. Mais elle accueillait surtout avec la plus grande méfiance les passages brusques ou précipités de l'acceptation enthousiaste de telle ou telle solution tactique ou organisationnelle au refus dédaigneux et global, sur la base non pas de considérations de principes mais des suggestions immédiates des situations contingentes. Ainsi l'opposition allemande, qui avait pris position sans réserves pour le front unique dans son interprétation la plus large et la plus équivoque, et pour le gouvernement ouvrier et paysan en bloc, les condamnait maintenant de façon sommaire en fonction de son appréciation - par ailleurs discutable - des potentialités révolutionnaires de la situation économique et sociale de 1926; de la même façon le KPD dans son ensemble était passé tour à tour du légalisme accommodant et manœuvrier à l'extrémisme offensif (et inversement) en fonction des flux et des reflux réels ou supposés de la situation en Allemagne. Là encore, la seule façon positive - et donc féconde de résultats durables - de réagir sur le plan international à la catastrophe du stalinisme, c'était de dégager des méandres de la situation du moment les questions programmatiques qui y étaient impliquées en visant, comme le dit la lettre à Korsch, à «construire une ligne de gauche qui soit vraiment générale et non occasionnelle, qui se relie à elle-même à travers les phases et les développements de situations éloignées dans le temps et différentes les unes des autres», mais sans ignorer en rien leurs caractères distinctifs, pour pouvoir les affronter toutes sur le terrain révolutionnaire adéquat. De la même manière, il fallait sortir pour toujours des manœuvres soi-disant «élastiques» qui consistaient à se rapprocher de groupes et de formations de nature équivoque dans l'espoir illusoire de les «pousser à gauche» ou de les «discréditer aux yeux des ouvriers». Vieille leçon que celle-là, leçon inséparable de toute la polémique soutenue par la Gauche italienne au sein du Komintern, mais leçon toujours difficile à apprendre. Que cela imposât d'affronter sérieusement un problème plus vaste, celui de la possibilité ou non de généraliser aux pays capitalistes avancés dotés d'une longue et funeste tradition démocratique les «leçons tactiques» de la révolution socialiste en Russie (13), c'était pour nous une évidence: nous n'avions pas attendu 1926 pour le demander.

4) La formation d'une «opposition internationale de gauche» pouvait, comme cela avait déjà été dit au Vème Congrès mondial deux ans plus tôt, se révéler nécessaire à la longue; mais la condition de sa constitution, et a fortiori de la construction d'une nouvelle Internationale (dans une hypothèse encore éloignée, et dans des délais qu'on ne pouvait écourter sous peine de grave légèreté) était que celle-ci naisse comme un corps homogène sur le plan de la, doctrine, du programme, de la tactique, et donc aussi de l'organisation, et non comme un agrégat d'oppositions locales et nationales discordantes unies par le seul lien négatif du refus du stalinisme (comme la IIIème Internationale avait fini par le devenir à l'égard de la social-démocratie de droite et du centre, contre les intentions de ses fondateurs). Mais cela n'était possible que si on avait la force de tirer le bilan complet et radical du passé. En 1926, ce bilan - en tant que bilan global - était certainement prématuré. Mais il n'était pas trop tôt pour en jeter les bases à travers un travail d'élaboration mettant au centre du problème les «expériences éloquentes qu'a connues le Komintern», mais sans oublier - quelle que fût l'issue finale de l'affrontement des années 1926-1927 - la question plus complexe du cours subi par la révolution d'Octobre en liaison avec le mouvement communiste mondial, et des oscillations de ses orientations: on pouvait revenir ainsi aux fondements mêmes de la doctrine marxiste des «révolutions doubles» et déblayer le terrain non seulement des déformations intéressées de l'adversaire, mais aussi des carences, des incertitudes et des incompréhensions dont avaient souffert toutes les parties en cause - à droite comme à gauche - dans le débat de 1926.

Aussi généreux qu'ils aient été - et celui de Trotsky au cours des années qui suivirent immédiatement le fut indiscutablement - tous les efforts pour faire passer «l'organisation et la manœuvre» avant ce travail préalable étaient condamnés d'avance à l'échec. Pire, ils ne pouvaient aboutir qu'à la démoralisation et pour finir à la corruption de la théorie et du programme. Les opposants de gauche en Allemagne et en Russie en 1926 n'étaient pas sensibles à cette exigence préalable, et rétrospectivement il n'est pas difficile d'établir que dans ces conditions tout ce que l'on craignait allait inévitablement se produire, sans même la compensation à court terme d'avoir opposé un rempart efficace à la contre-révolution qui s'étendait.

Aussi tragique que fût la situation des militants révolutionnaires en 1926, il fallait, sans se rendre, obéir aux durs commandements de l'histoire et «ne pas être pressé». Dans les phases de reflux - c'est Trotsky qui l'avait dit le premier, et magistralement - l'impatience est la pire conseillère des révolutionnaires. Il fallait comprendre qu'au-delà de toute volonté humaine et à l'encontre de tous nos désirs, il y a de longs cycles historiques au cours desquels il faut savoir accepter la réalité de la défaite pour construire sur ses leçons la voie de la remontée sur un plan plus élevé: c'est ce que nous enseigne l'attitude de Marx et Engels après 1848.

Mais pour comprendre cette autre face d'un même drame, il faut se situer à un niveau bien au-dessus des petites polémiques, de l'orgueil partisan, et bien sûr de la suffisance académique. Il faut, en bons matérialistes dialectiques, reconnaÎtre que si notre courant a pu, seul, faire ce bilan et renouer le fil brisé de la ligne qui avait relié par-delà presque un siècle Marx à Lénine, c'est parce qu'il avait l'avantage sur les «gauches» du centre de l'Europe d'une continuité ininterrompue dans son orientation, sans déviations, sans remises en cause et sans retours en arrière, depuis avant 1914 jusqu'à l'après-guerre. D'autre part, il avait sur la gauche en URSS l'avantage - qu'il n'avait ni recherché ni voulu - de ne pas subir matériellement la pression fantastique que les forces jaillies du sous-sol économique et social russe exerçaient sur un petit groupe de combattants que l'histoire avait condamnés à combattre seuls, de la même façon qu'ils avaient combattu seuls pendant les années de feu, au cœur de l'ouragan. Ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre historiquement - comme nous l'avons développé dans de nombreux textes de parti - le destin d'un Trotsky qui se débat en s'efforçant de dépasser les limites de la «discussion russe» de 1926-1927 et qui, malgré des éclairs puissants d'intuition, ne cesse d'y retomber, que ce soit dans l'interprétation des caractère fondamentaux de la «structure économique et sociale de la Russie d'aujourd'hui» (pour reprendre le titre d'un de nos travaux de parti), ou dans sa tentative de définir une «ligne politique de gauche vraiment générale». Ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre comment, par une féroce ironie de l'histoire, tant d'opposants russes se plièrent à la loi d'un ennemi beaucoup trop fort (et sans scrupules), ou bien crurent reconnaître en lui, lors du prétendu «tournant» de 1928, celui qui allait mettre en pratique, fût-ce involontairement, les thèses qu'ils avaient longtemps soutenues, alors que les adversaires de «droite» des années précédentes se levaient contre la direction stalinienne de l'Internationale et du Parti. Ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre et en même temps récupérer, grâce à l'application tenace de la méthode marxiste et sans aucune «camaraderie charitable», ces grands militants révolutionnaires que le stalinisme a couverts de boue avant de les faire passer devant le peloton d'exécution, c'est-à-dire sauver des misères de la contingence un patrimoine qu'ils ont défendu avec des armes inégales et insuffisantes certes, mais avec un dévouement suprême (14).

Cela devait, nous semble-t-il, être dit avant de passer à la suite de cette étude, qui n'est ni facile ni brève, et qui ne peut prendre comme point de départ que la manière dont fut posée par Lénine la grandiose question de la dynamique des forces sociales et des rapports entre les classes en Russie, sur le fond de la perspective révolutionnaire internationale.

Qui vaincra?
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Qui vaincra? La question se fait de plus en plus lancinante dans les derniers écrits de Lénine: «Saurons-nous tenir avec notre petite et très petite production paysanne, avec l'état de délabrement de notre pays, jusqu'au jour où les pays capitalistes d'Europe auront achevé leur développement vers le socialisme?» (15); «la masse paysanne, fidèle à son alliance avec la classe ouvrière, marchera-t-elle avec cette dernière, ou bien laissera-t-elle les «nepmans», c'est-à-dire la nouvelle bourgeoisie, la désunir, la séparer des ouvriers?» (16). En fait, la question court à travers toute son oeuvre, non seulement à partir d'Octobre ou de la veille d'Octobre, mais à partir des Deux tactiques et, d'une façon générale, à travers toute sa lutte pour défendre la conception théorique marxiste, et en tant que telle éminemment dialectique, des révolutions doubles. En réalité, la question renferme les deux aspects inséparables du dilemme pour le véritable protagoniste historique de ces révolutions, le prolétariat: d'une part, celui-ci doit inévitablement remplir des tâches économiques - et en partie sociales - bourgeoises, qui ne sont donc pas les siennes; d'autre part, c'est de la victoire de la révolution prolétarienne au moins dans quelques pays capitalistes hautement développés que dépend, après la conquête du pouvoir politique (une conquête faite par le prolétariat seul, si nécessaire, comme cela avait été le cas dans la révolution d'Octobre), la possibilité de ne pas être emporté au cours de la réalisation de ces tâches par la reprise armée de la lutte de classe interne. Le pouvoir politique est lui-même une gigantesque force économique, et un parti qui s'était préparé pendant des décennies aux tâches de la «révolution ininterrompue», qui avait l'appui d'un prolétariat prêt à tous les sacrifices, et qui tenait fermement en mains le levier de la grande industrie, disposait des facteurs essentiels pour contrôler et diriger les poussées sociales inévitables d'une économie qui en était encore restée en grande partie à un stade pré-bourgeois, voire patriarcal, et qui était donc condamnée à parcourir un cycle encore plus long et plus complexe que le cycle capitaliste. Seule manquait une condition, et une condition cruciale: la certitude que la révolution mondiale, dont le parti russe se savait à la fois partie et avant-garde, éclaterait plus ou moins rapidement. Le parti pourrait-il résister sans se briser ou se déformer à la tension surhumaine imposée par une situation de ce genre?

Ce dilemme ne justifiait ni la panique ni même le découragement, mais n'autorisait pas non plus l'optimisme béat: tout dépendait des délais, du rythme, de la durée de ce processus d'assemblage des «deux moitiés dépareillées de socialisme», la moitié politique en Russie et la moitié économique (et technique et scientifique) en Allemagne, seul processus qui pouvait permettre, sinon de sauter par-dessus le stade intermédiaire du capitalisme sous ses formes les plus modernes, du moins d'en raccourcir la durée dans l'immense aire bourgeoise et pré-bourgeoise où avait éclaté la première révolution prolétarienne du monde. Mais cela dépendait aussi de la clarté de vision du parti qui devait poursuivre sa route en tant qu'avant-garde de l'armée prolétarienne mondiale à l'aide de la boussole sûre du marxisme.

Cette question se retrouve, ouvertement formulée ou sous-entendue, à chaque moment et à chaque pas de l'épopée de la guerre civile et de sa réédition sous une autre forme qu'avait été pour Lénine la NEP (17). Elle est inséparable de la lutte incessante contre l'impatience, la hâte, la «vantardise» et les «fanfaronnades» de tous ceux qui au sommet du parti croyaient qu'on pouvait éluder ou passer sous silence l'énorme complexité des tâches imposées par l'histoire à la dictature rouge, et qu'on pouvait - en pensée, c'était évidemment facile - sauter par-dessus les «maillons intermédiaires» sur le plan économique, et donc aussi sur le plan des rapports de classe. Ces maillons, auxquels il fallait au contraire désespérément s'accrocher - et sans avoir peur de le dire - étaient ceux d'une
«
période de lente édification et d'énergiques stimulations», d'une «longue lutte acharnée livrée par le rigoureux esprit de discipline prolétarien à l'élément menaçant de l'anarchie et du laisser-aller petits-bourgeois», en attendant de pouvoir «passer au maillon suivant, qui nous attire par son éclat particulier, l'éclat des victoires de la révolution prolétarienne internationale» (18).

Ces maillons intermédiaires, Lénine les prévoyait aussi bien à la veille d'Octobre 1917 (19) qu'au lendemain de la paix de Brest-Litovsk (époque à laquelle remontent les phrases citées ci-dessus dirigées contre l'«infantilisme de gauche» et Boukharine en particulier), ou au VIIIème Congrès du parti russe en mars 1919. Certes, comme il le disait alors, il aurait été «infiniment agréable» d'avoir affaire à un capitalisme qui aurait fait au pouvoir dictatorial bolchévik la grâce d'adopter à l'échelle générale la «superstructure» impérialiste-monopoliste du capitalisme d'Etat (comme Boukharine aurait voulu le mettre dans le programme du parti); mais la dure réalité était celle du capitalisme privé, dispersé, libre et concurrentiel, le même qu'en… 1903, un capitalisme sans cesse renaissant (ou seulement naissant), et grandissant au-dessous de ce «sommet» (20) sous la forme de la petite et surtout de la moyenne économie paysanne et accessoirement urbaine avec son environnement inévitablement mercantile. Non seulement cette économie et cet environnement n'avaient pas cessé d'exister, mais il fallait, ne fût-ce que pour survivre, les encourager à refleurir à l'échelle de l'immense étendue du pays. Ces maillons étaient prévus alors, quand l'étau féroce de la guerre civile imposait de façon urgente une série de concessions au «paysan moyen» pour l'isoler du koulak et le rapprocher du paysan pauvre et très pauvre, sachant qu'en Russie (il faut s'en souvenir pour les discussions ultérieures dans le parti) «le paysan moyen est celui qui n'exploite pas le travail d'autrui, ne vit pas du travail des autres, ne profite nullement et dans aucune mesure des fruits du travail d'autrui, mais qui travaille lui-même et vit de son propre labeur» et qui possède au maximum «deux chevaux et une vache, deux vaches et un cheval, etc.» (21). Mais ils étaient prévus aussi au moment même où l'on saluait les «samedis communistes» comme les rares «germes», les «embryons encore très faibles de socialisme», c'est-à-dire d'un régime économique et social dans lequel, le temps de travail socialement nécessaire étant réduit au minimum on travaille gratuitement et sans aucune contrainte au service de la collectivité: l'orgueil et l'enthousiasme qui avaient accueilli cette initiative étaient légitimes, mais ils n'autorisaient pas à oublier que l'on ne faisait que les «premiers pas» en direction de cet objectif (ou plutôt «vers la transition» dans cette direction) et que, à la question de savoir ce que représente le régime économique actuel de la Russie soviétique» on avait pour devoir de répondre qu'il ne pose que «les fondements du socialisme dans la grande production» («il n'existe encore rien de communiste dans notre régime économique») (22).

Ces maillons, Lénine les avait prévus en décembre 1918 quand il avait déclaré sans fard devant une assemblée rurale: «Il va de soi qu'une révolution de ce genre, le passage des petites exploitations paysannes individuelles à l'exploitation collective de la terre, exige une longue période, qu'elle ne peut en aucun cas être accomplie d'emblée. Nous savons fort bien que dans les pays de petite exploitation paysanne, la transition au socialisme est impossible sans une série d'étapes préliminaires et graduelles» (23). Mais il les avait prévus aussi en avril 1920, alors que la guerre civile touchait péniblement à sa fin et qu'apparaissaient les problèmes de la reconstruction économique. Après avoir précisé que «les paysans sont restés propriétaires de leur production et [que] cela a engendré et continue d'engendrer, depuis le renversement de la bourgeoisie, de nouveaux rapports capitalistes», Lénine avait élargi le problème en l'étendant au domaine plus vaste et plus difficile des rapports matériels et des rapports de force entre les classes: «Nous soutenons une lutte de classes, et l'abolition des classes est notre but. Tant qu'il y aura des ouvriers et des paysans, le socialisme ne sera pas réalisé. Dans la pratique une lutte inconciliable se livre à chaque pas. Il faut se demander comment et dans quelles conditions le prolétariat, disposant d'un appareil de contrainte aussi puissant que l'Etat, peut rallier le paysan en qualité de travailleur et le briser ou le neutraliser, le mettre hors d'état de nuire, en qualité de propriétaire» (24). Telle était la clef de la nouvelle politique économique, une politique qui n'avait rien d'idyllique, d'harmonieux ni de... boukharinien.

Une fois achevé dans son ensemble le cycle de la guerre civile avec ses mesures de «forteresse assiégée», les tâches économiques bourgeoises de la révolution - de toute révolution - en Russie étaient revenues peser de leur poids gigantesque, aggravé par les énormes destructions et la désorganisation de la période de guerre, et par le nouveau retard des échéances révolutionnaires en Europe et dans le monde. Sous l'angle des rapports de classe, les deux faces du dilemme avaient reparu sous la forme - 1) d'«un prolétariat industriel qui, chez nous, en raison de la guerre, de la ruine et des destructions terribles, est déclassé, c'est-à-dire qu'il a été détourné de son chemin de classe et a cessé d'exister en tant que prolétariat» (25), d'où l'absence de la condition sine qua non, du fondement matériel et social du passage au socialisme, la grande industrie, qui est «la base de l'organisation économique socialiste puisqu'elle groupe les ouvriers industriels d'avant-garde, la classe qui exerce la dictature du prolétariat» (26); 2) d'une classe paysanne constituant l'énorme majorité de la population russe, et qui
«
grâce à l'énergie prolétarienne et à l'abnégation de la dictature prolétarienne [...] a pu triompher à une vitesse inégalée de ses ennemis de droite, de la classe des grands propriétaires fonciers; elle les a balayés de haut en bas, elle a aboli leur domination avec une rapidité inouïe. Mais plus vite elle abolissait cette domination, plus vite elle étendait son exploitation sur les terres remises au peuple, plus résolument elle faisait justice d'une petite minorité de koulaks, et plus rapidement elle se transformait elle-même en petits patrons. Nos campagnes sont devenues [ainsi] pendant cette période plus petites-bourgeoises. C'est une classe à part, la seule classe qui, une fois les grands propriétaires fonciers et les capitalistes éliminés, chassés, est susceptible de s'opposer au prolétariat» (27).

Dans ces conditions, il fallait d'une part réanimer et développer la grande industrie, ce qui ne pouvait se faire que sous les trois formes suivantes - affermage aux capitalistes russes d'usines existantes ou à construire, concession aux capitalistes étrangers, ou gestion étatique directe, en tendant naturellement à canaliser les deux premières formes dans la troisième, et en les tenant de toute façon sous contrôle politique grâce à la possession des équipements industriels, du réseau des transports, du monopole du commerce extérieur (28). Il fallait d'autre part redonner une impulsion à l'économie agraire en réadmettant la liberté d'échange et donc de commerce, mais en la dirigeant progressivement vers ces «coopératives [qui] sont également une forme du capitalisme d'État» (29) avec des méthodes qui, sans être «sanglantes» comme celles de la guerre civile, n'en étaient pas moins coercitives dans le sens de l'encadrement organisationnel, de l'éducation politique, de la formation technique des grandes masses. Il fallait accepter courageusement avec Lénine comme une donnée matérielle le fait qu'on ne peut «renforcer la grande production, les fabriques, et les usines, le prolétariat», bref les pivots de la dictature prolétarienne et socialiste, «sans redonner vie jusqu'à un certain point à la petite bourgeoisie et à son commerce» (30); mais il fallait savoir en même temps tirer des seconds l'oxygène nécessaire aux premiers. Il fallait s'appuyer sur «l'intérêt personnel» qui est inséparable du «capital anarchique et du commerce anarchique», mais en le soumettant, grâce aux deux leviers du pouvoir politique solidement tenu en mains et de la rapide croissance des forces productives fermement contrôlées, à ce grand dessein: faire construire le communisme «par des mains non communistes». Il fallait payer un tribut aux paysans et s'assurer leur alliance, mais en sachant que c'était pour que «le prolétariat puisse garder son rôle dirigeant et le pouvoir d'Etat» (31). Et cela s'appliquait à plus forte raison au petit et au grand capitalisme rural et urbain destiné à réapparaître dans le sillage de la liberté du commerce: à utiliser comme arme contre la petite économie dispersée et moléculaire, à combattre en tant qu'ennemi potentiel sur le terrain des rapports de classe.

Dans cet écheveau dynamique d'exigences contradictoires mais dialectiquement liées qu'il fallait dominer et concilier - alliance avec le capitalisme d'Etat contre la petite production paysanne; alliance avec la paysannerie pauvre et, en partie, moyenne contre la bourgeoisie rurale et urbaine renaissante à laquelle s'ouvraient mille portes secrètes non seulement dans le commerce et dans l'industrie donnés en concession à des particuliers, mais aussi dans l'appareil industriel étatisé et dans l'administration publique, pour ne pas dire dans le parti (32); domination sur tout cela de l'organe central de la dictature et, plus encore, de l'instance suprême du mouvement communiste mondial - le sort de la révolution d'Octobre était en équilibre dangereux et instable. La grande force de Lénine fut sa détermination à ne pas perdre cela de vue, à ne pas le faire perdre de vue par le parti, à ne pas se faire d'illusions, et à ne pas donner au prolétariat et à sa direction politique l'illusion d'une espèce d'harmonie préétablie dans l'évolution sociale interne. Le problème était, et de loin, beaucoup plus politique qu'administratif. Il fallait «canaliser» sans se les aliéner, si possible même en conquérant une partie d'entre elles, des forces économiques et sociales hostiles ne serait-ce que potentiellement, ce qui impliquait la plus grande prudence; mais il fallait en même temps la plus grande fermeté dans la poursuite de son objectif propre, le cap sur la révolution mondiale ou au moins européenne. Pour Lénine l'«élasticité» pédagogique envers les paysans, qui ne pouvait aller sans la concession d'avantages matériels concrets (ce qui était une raison de plus pour accélérer le processus de réorganisation et de renforcement de l'industrie), avait pour condition l'inflexibilité absolue en ce qui concernait le maintien de l'hégémonie du prolétariat. Et l'une et l'autre dépendaient de la claire vision des voies obligatoires de l'histoire, dont la doctrine indiquait le cours inexorable.

«Situation extraordinairement pénible, difficile et périlleuse au point de vue international; nécessité de louvoyer et de reculer; période d'attente des nouvelles explosions de la révolution qui mûrit laborieusement en Occident»,
avait écrit Lénine au début de l'extrait cité plus haut de sa brochure du printemps 1918 Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets. La situation, maintenant, n'était pas moins dure, difficile et dangereuse: mais la force du grand dirigeant avait été d'avoir le courage de le reconnaître, de le dire ouvertement, de le rappeler sans cesse au parti. Dans ses textes entre 1921 et 1923 Lénine met constamment en garde ses camarades, à commencer par les meilleurs, pour qu'ils regardent lucidement en face la réalité contradictoire provoquée par l'isolement prolongé de la Russie sans céder ni à la rhétorique révolutionnaire ni au pessimisme défaitiste. Il fallait savoir reconnaître qu'en détenant le pouvoir on travaille pour le socialisme même quand on construit le capitalisme
(33), sans pour autant croire ni faire croire aux prolétaires qu'on était sorti économiquement et donc aussi socialement de ce dernier:
«
Nous ne devons pas compter sur un passage direct au communisme» (34).
Il n'était pas facile de faire avaler à un Boukharine l'idée que le capitalisme d'Etat est bien «l'antichambre du socialisme» mais que du point de vue du mode de production il reste du capitalisme
Le terme de «capitalisme d'État»»,peut-on lire dans un message de Lénine à Trotsky de janvier 1922, «est à mon avis (j'en ai débattu à maintes reprises avec Boukharine) le seul qui soit théoriquement juste, et il est indispensable pour faire comprendre aux communistes routiniers que la nouvelle politique est suivie sérieusement») (35).
Il n'était pas moins difficile de faire admettre à un Préobrajensky l'idée que le capitalisme d'État, que le prolétariat victorieux «ferait participer... à son oeuvre»
(36) en le tenant «en bride», représente pour le prolétariat et sa dictature une conquête politique, pourvu qu'on le prenne pour ce qu'il est et non pour ce qu'il n'est pas, à savoir un pas vers le socialisme économique et non un pas dans le socialisme économique. Mais si on ne comprenait pas cela, on perdait la tête, et dans les deux cas fatalement.

En abordant la mission consistant à «achever la grandiose révolution politique par un travail économique lent, dur, difficile, dont les délais sont très longs» (37) (ou bien, peut-on lire ailleurs (38), nous n'aurions remporte qu'une demi-victoire, sinon moins), il ne fallait pas se dissimuler que si
«
aujourd'hui on ne nous attaque pas les armes à la main [...] néanmoins la lutte contre la société capitaliste est devenue cent fois plus acharnée et périlleuse» (39),
en s'articulant, entre autres, en une lutte entre la petite économie paysanne et urbaine et l'industrie privée, ainsi qu'entre l'industrie privée et l'industrie d'Etat
(40), et en posant à chaque instant, non sur le plan de l'économie au sens strict mais sur celui des rapports sociaux et de classe, la question: «Qui vaincra? Qui profitera le premier? Le capitaliste, à qui nous laissons nous-mêmes la porte ouverte, ou même plusieurs portes (ainsi que beaucoup de portes que nous ne connaissons pas nous-mêmes, et qui s'ouvrent à notre insu et contre nous), ou bien le pouvoir d'Etat prolétarien?» (41). C'était en cela que consistait «la guerre actuelle»: malheur à qui l'ignorait! Mais cela imposait que l'on considère tout aussi froidement (bien que de manière dynamique) l'enjeu sur le terrain politique. En parlant des «conquêtes qu'aucune force ne pourra nous reprendre», Lénine écrivait à la fin de 1921:
«
Nous avons «achevé» la révolution démocratique bourgeoise d'une façon plus «soignée» que personne avant nous [...] Nous sommes sortis de la guerre impérialiste la plus réactionnaire par la voie révolutionnaire [...] Nous avons créé le type soviétique de l'Etat, inaugurant ainsi une époque nouvelle de l'histoire mondiale, celle de la domination politique du prolétariat, qui a pris la relève de l'époque de la domination de la bourgeoisie».
On avait le droit et le devoir de s'enorgueillir de la première conquête, de s'en féliciter; les deux autres, auxquelles on ajoute ailleurs «l'édification des bases économiques du socialisme» (une édification que l'on commençait à peine), caractérisaient de façon indéniable comme socialistes la révolution d'Octobre et son couronnement, la dictature bolchévique. Mais
«
nous n'avons même pas achevé les fondements de l'économie socialiste [et] cela les forces hostiles du capitalisme agonisant peuvent encore nous le reprendre. Il faut s'en rendre compte nettement, et le reconnaître ouvertement, car rien n'est plus dangereux que les illusions (et le vertige, surtout à grande altitude). Et il n'y a absolument rien d'«effrayant», rien qui puisse fournir un motif légitime au moindre abattement, à reconnaître cette amère vérité, car nous avons toujours professé et répété cette vérité élémentaire du marxisme, que la victoire du socialisme nécessite les efforts conjugués des ouvriers de plusieurs pays avancés» (42).

Aucune illusion, aucun vertige non plus en ce qui concerne la nature complexe de l'Etat de la dictature prolétarienne en Russie. Il est vrai que, ayant utilisé de façon polémique au cours de l'hiver 1921 l'expression brute d' «Etat ouvrier-paysan», provoquant l'interruption stupéfaite de Boukharine («Comment, ouvrier-paysan?»), Lénine avait corrigé en disant:
«
Un Etat ouvrier [aujourd'hui et ici chez nous] est une abstraction. En réalité, nous avons un Etat ouvrier, premièrement avec cette particularité que c'est la population paysanne et non ouvrière qui prédomine dans le pays et, deuxièmement, c'est un Etat ouvrier avec une déformation bureaucratique» (43).
Mais que signifiait cette définition sinon la reconnaissance ouverte de l'existence d'une structure sociale articulée en deux classes, et de la nécessité pour l'Etat révolutionnaire prolétarien de concilier dans certaines limites ces intérêts hétérogènes jusqu'au moment du «saut au socialisme» en liaison avec la révolution européenne (les fameux «vingt ans»), de les assembler dans un rapport de «soudure» qui ne faisait que donner une forme différente à la lutte de classe? Qu'est-ce que cela signifiait d'autre sinon précisément que la réalité de la «mosaïque» d'une multitude d'entreprises privées, paysannes surtout, avec la myriade d'échanges privés centrifuges qui en découlaient, provoquait la persistance d'un appareil d'Etat éléphantesque, bureaucratiquement déformé, opposant son inertie à toute direction prolétarienne et communiste énergique
(44), et que le développement d'une telle situation exigeait une forte dose de «prudence», mais aussi «la plus extrême fermeté» dans la direction politique?

Pour la même raison, contre les Trotsky ou les Boukharine pour qui
«
dans un État ouvrier le rôle des syndicats n'est pas de défendre les intérêts matériels et moraux de la classe ouvrière» (45)
il fallait déclarer sans ambages que c'était précisément ce rôle que les syndicats continuaient et continueraient au contraire longtemps à avoir. En effet,
«
dans la période de transition du capitalisme au socialisme, l'existence des classes est inévitable, et le programme du PCR précise avec la plus grande netteté que nous faisons à peine les premiers pas dans la transition du capitalisme au socialisme [...] Le parti communiste et le pouvoir des soviets [...] doivent reconnaître ouvertement que la lutte économique existe, et qu'elle est inéluctable aussi longtemps que [...] n'ont pas été coupées [...] toutes les racines de la petite production et de la prédominance du marché»; les «conflits, les désaccords, les tiraillements, etc
entraînés par les contradictions entre «les vestiges» du capitalisme et les «jeunes pousses du socialisme» en Russie rendaient encore nécessaire l'existence de syndicats qui - comme Lénine lui-même l'avait écrit un an auparavant - d'un côté unissent les ouvriers à l'Etat de la dictature prolétarienne en tant que représentant de leurs intérêts historiques, de l'autre les défendent si nécessaire contre ce même Etat tel qu'il était à ce moment-là, un Etat basé sur deux classes et alourdi de déformations bureaucratiques. Et comme «instance supérieure» pour résoudre ces conflits, même le Parti ne suffisait pas: il fallait
«
l'union internationale des partis communistes de tous les pays - l'Internationale Communiste» (46).
Ce qui prouve à quel point le sort et de l'Etat ouvrier et du Parti étaient pour Lénine inséparables de celui de leur base mondiale!

Au fait, le parti? Pouvait-il s'estimer à l'abri des répercussions du milieu social interne et externe, pouvait-il se reposer sur la fiction commode d'une immunité absolue et méta-historique? C'était trop facile... Pour Lénine,
«
lorsque nous chantons «C'est la lutte finale», c'est malheureusement une petite contre-vérité» (47) car «permettez-moi de vous le dire sans aucune exagération [...] la «lutte finale» [n'est pas] avec le capitalisme international - sur ce terrain nous aurons encore à livrer plus d'une «lutte finale» - mais avec le capitalisme russe, avec celui qu'engendre et alimente la petite économie paysanne» (48); c'est la lutte «contre les influences dissolvantes que l'élément petit-bourgeois et petit-bourgeois anarchiste exerce sur le prolétariat et sur le Parti»
en servant de véhicule, avec ses oscillations inévitables, à l'influence grande bourgeoise - menchévique qui se dissimule en changeant de couleur «comme le lièvre qui devient blanc en hiver»
(49). Dans la «Lettre au congrès» connue désormais sous le nom de «Testament de Lénine», le chef bolchévik avait exprimé l'espoir que l'instabilité dont le parti ne pouvait pas ne pas souffrir étant donné qu'il «s'appuie sur deux classes» ne rendrait pas «sa chute inévitable» (50). Mais les racines matérielles de cette instabilité subsistaient, et s'ajoutaient à celles qui retardaient et rendaient si pénible, ne fût-ce que le passage de
«
la haridelle du paysan, du moujik... [au] cheval que recherche et ne peut manquer de rechercher le prolétariat, à savoir la grande industrie mécanisée, l'électrification, etc.» (51).
Ces racines s'exprimaient, du vivant même de Lénine, dans la revendication de l'abandon du monopole du commerce extérieur, qui provoquait la violente réaction de Trotsky et de Lénine lui-même car cela revenait à prendre
«
la défense du spéculateur, du petit-bourgeois et des couches supérieures de la paysannerie contre le prolétariat industriel» (52);
elles s'exprimaient également dans les réticences à étendre les compétences et les attributions du Gosplan, ainsi que dans ces manifestations de «chauvinisme de grande puissance» qui tourmentaient Lénine malade et alité. La conscience de la menace pesant sur le parti qui apparaît «dans Mieux vaut moins, mais mieux» et «dans Comment réorganiser l'inspection ouvrière et paysanne?», se manifeste aussi dans les nombreuses lettres à Molotov sur l'épuration du parti et sur la nécessité de la mener à bien «sans égards aux personnes», en fermant la porte à ceux qui font la cour au parti qui gouverne, aux petits-bourgeois arrivistes, aux paysans en quête de faveurs, et surtout aux menchéviks qui se sont infiltrés dans ses rangs grâce à leur «faculté d'adaptation au courant qui domine» (faut-il rappeler que c'est de cette pâte que seront faits les fourriers et les sergents de Staline?), et en sélectionnant soigneusement le reste
on espère éliminer de notre parti une centaine de milliers d'individus. Certains disent deux centaines, et ceux-là me plaisent davantage» (53). On est loin de la «promotion Lénine»!).
Pour celui qui n'avait cessé de voir derrière le jeu des faits économiques bruts le jeu des forces de classe, de chercher derrière la phrase révolutionnaire «bien tournée» la réalité des rapports sociaux, la situation imposait une extrême vigilance, une sélection sévère, une rigueur toujours plus grande sur le plan idéologique. La «chute» du parti, qu'il avait espérée «un avenir trop éloigné et un événement trop invraisemblable pour qu'il faille en parler», la «scission» du parti qu'il avait cru pouvoir exclure, à condition de garder les yeux bien ouverts, au moins dans l'immédiat, s'approchaient en réalité à vive allure.

On ne fait pas l'histoire avec des si. Mais on peut se demander si en déclarant la guerre à mort au chauvinisme grand-russe du stalinisme ascendant, Lénine ne se préparait pas à la dernière grande bataille contre tout ce qu'annonçait l'influence dissolvante sur le parti de l'«élément» petit-bourgeois et grand-bourgeois et de son idéologie, et s'il ne l'aurait pas lancée avec
«
l'inflexibilité, l'intransigeance, la décision, si nécessaire, de rester seul dans l'œuvre entreprise, et de ne pas dévier du chemin entrepris»
qui, comme l'écrivait Joffé dans sa lettre d'adieu à Trotsky en 1927, avaient été les siennes, en n'appartenant qu'à lui, jusqu'au bout.

Mais, pour lui aussi, pour le combattant incomparable, l'histoire en avait décidé autrement.

[partie seconde]

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. Selon les bonnes habitudes des fausses gauches européennes, le pas suivant n'était autre que la révision du marxisme restauré dans son intégralité par Lénine et le reniement de la victoire d'Octobre et de la conquête fondamentale qu'a constitué la fondation de la IIIème Internationale. C'est cette trajectoire qu'ont suivi, plus ou moins, tous ces «critiques de la dernière heure» qui se sont ensuite improvisés «prophètes». [back]
  2. L. Trotsky, «Vers le capitalisme ou vers le socialisme», in: Boukharine, L. Kamenev, E. Preobrajensky, L. Trotsky, «La question paysanne en URSS (1924-1929)», Paris, 1973, p. 92. [back]
  3. «Déclaration de l'Opposition», «La Correspondance internationale», année VI, n° 114, 23 octobre 1926, p. 1279. [back]
  4. «Protokoll der Erweiterte Exekutive der Kommunistischen Internationale», Moskau 17. Februar bis 15. März 1926, Hamburg, 1926, p. 611. La motion présentée par Bordiga dans ce sens se trouve à la page 651. La même demande avait été formulée par la Gauche au IIIème Congrès du P.C.I. en février 1926 (voir le «Projet de Thèses présenté par la Gauche au IIIème Congrès du Parti Communiste d'Italie», dans notre recueil «Défense de la continuité du programme communiste», Editions Programme Communiste, pp. 129-132). [back]
  5. Dans les débats de cette année-là en Russie les interruptions des congressistes sont peut-être encore plus significatives que les discours de Staline ou, «que Dieu lui pardonne» (comme aurait dit «le père des peuples»), de Boukharine. Qu'on pense à l'«hilarité» qui accueillit, à la XIVème conférence du parti russe, le passage du discours de Trotsky où celui-ci disait que le socialisme en Russie serait construit «la main dans la main avec le prolétariat mondial», hilarité qui provoqua de sa part la réplique suivante: «Je crois qu'il n'y a pas lieu de rire quand on parle dans une Conférence du Parti Communiste d'édifier le socialisme la main dans la main avec le prolétariat mondial» (Nouvelles interruptions: «Pas de démagogie surtout! Ce n'est pas avec cela que tu nous prendras»!) Cf. «Cahiers du bolchevisme», numéro spécial, 20 décembre 1926, p. 2265. [back]
  6. Il y a une coïncidence, non délibérée certes mais objective, entre les phases les plus délicates des rapports entre la Gauche «italienne» et Moscou, et la répression fasciste: en février 1923, l'arrestation et la mise en jugement de la majorité de l'exécutif du PC d'Italie facilitèrent le remplacement de la direction «bordiguiste» par une direction centriste qui, avant de céder, fut d'ailleurs elle aussi longtemps réticente devant les «cours nouveaux» et les manŒuvres tactiques équivoques de la période 1923-1925. En novembre 1926 les lois d'exception du régime fasciste balayèrent les dernières forces d'opposition qui se situaient hors de Russie sur un terrain authentiquement marxiste (Bordiga fut, peu de temps après la lettre que nous publions plus loin, un des premiers à être envoyé en résidence surveillée). [back]
  7. «Per finirla con le rettifiche »(Pour en finir avec les rectifications), «L'Unità», 22 juin 1925. [back]
  8. Publiée pour la première fois en 1928 dans «Prometeo», organe de notre fraction à l'étranger. [back]
  9. Discours à la 13ème séance, 25 juin 1924, cité ici d'après le texte italien publié par «Lo Stato operaio» du 7 août de la même année. [back]
  10. «Projet de thèses présenté par la gauche au IIIème Congrès du PC d'Italie», op. cit., p. 132. C'est justement à cause de cette grave menace qu'à Lyon, et peu après à Moscou, la Gauche avait insisté sur le fait que «la question russe doit être posée devant l'Internationale pour une étude complète», nonobstant le fait que le Parti communiste soviétique se soit déjà prononcé, et «même si l'opposition russe battue a renoncé à l'exiger [elle avait déjà renoncé au XIVème Congrès en décembre 1925], ce qui ne change absolument rien au problème» (ibid.). [back]
  11. La «méthode de travail» dévoyée de l'Internationale décadente, la pratique manœuvrière et fractionniste-parlementaire adoptée pour résoudre les questions les plus délicates d'orientation politique des sections nationales, le «terrorisme idéologique», etc., toutes ces pratiques que notre courant avait tant de fois dénoncées au cours des années précédentes, se retourneront en 1926 contre ces militants qui malheureusement les avaient mises en pratique ou cautionnées: comme dans le cas de l'éclectisme tactique, l'histoire se vengera là encore cruellement de ceux qui avaient cru pouvoir la forcer par des moyens «impropres» d'un point de vue marxiste. [back]
  12. «Projet de thèses présenté par la Gauche au IIIème Congrès du PC d'Italie», op. cit., p. 129. [back]
  13. Nous avions toujours soutenu qu'une tactique «plus directe» était nécessaire dans cette aire, non pas parce que, comme disait le «communisme occidental», le prolétariat y aurait été plus «conscient» ou «préparé», mais au contraire parce qu'il était, pour des raisons objectives ou subjectives, plus vulnérable à l'influence des idéologies ennemies face à un adversaire mille fois plus expérimenté et puissant que celui auquel les bolchéviks avaient dû se mesurer! Ce point est largement développé dans le second volume de notre «Storia della Sinistra Comunista » («Histoire de la Gauche Communiste») 1919-1920, chapitres VIII et IX (traduits en français dans «Programme communiste » n° 58, 59 et 60). [back]
  14. D'ailleurs, le bilan dont il est question ci-dessus n'a pu être complété par notre Parti que dans les années 1952-1962, au cours d'un cheminement accidenté et assez long; c'est là une preuve qui montre a contrario qu'on ne pouvait pas, même dans une situation moins défavorable, forcer le temps. [back]
  15. «Mieux vaut moins mais mieux», 4 mars 1923. Traduction française: «Œuvres», tome 33, p. 514. [back]
  16. «Comment réorganiser l'inspection ouvrière et paysanne», 23 janvier 1923. «Œuvres», tome 33 p. 500. [back]
  17. «La lutte sera encore plus acharnée, encore plus cruelle, que la lutte contre Koltchak et Dénikine» («La nouvelle politique économique et les tâches des services d'éducation politique», 19 octobre 1921. «Œuvres», tome 33, p. 60). [back]
  18. «Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets», 28 avril 1918. «Œuvres», tome 27, pp. 285-286. [back]
  19. Voir «La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer», 10-14 septembre 1917, «Œuvres», tome 25, pp. 388-390 en particulier. Il convient de souligner que même dans le cas d'une révolution socialement prolétarienne, la série d'«interventions despotiques» du pouvoir dictatorial dans l'économie ainsi que dans les rapports de propriété forme une chaîne unique de «maillons intermédiaires» (qu'on pense aux mesures concernant les petites exploitations paysannes et, en partie, industrielles, ainsi que le réseau de distribution qui leur est lié, qui ne peuvent être supprimés d'un seul coup); ces mesures méritent de plein droit le titre de «mesures socialistes» en tant qu'elles sont mises en oeuvre par la dictature prolétarienne dans la direction du socialisme. C'est pourquoi l'emploi de l'adjectif «socialiste», dans sa signification éminemment politique, pour les révolutions doubles, ne doit pas scandaliser à condition qu'il soit bien clair que dans ce cas les «maillons intermédiaires» constituent dans leur enchaînement un processus moins d'«administration de formes économiques capitalistes» que d'accélération du passage à ces formes à partir de stades historiquement bien antérieurs, et de constitution organique d'un marché intérieur, avec tout ce qu'un tel processus implique pour les rapports matériels de force entre les classes naissant ou se reproduisant sur un terrain aussi complexe. [back]
  20. «Si nous avions affaire à un impérialisme intégral qui eût profondément transformé le capitalisme, notre tâche serait cent mille fois plus facile. Nous aurions un système où tout serait soumis au seul capital financier. Nous n'aurions plus qu'à supprimer le sommet et à remettre le reste au prolétariat. Ce serait infiniment agréable, mais la réalité est tout autre.» («Rapport sur le programme du parti au VIIIème Congrès du PC(b)R», 19 mars 1919. «Œuvres», tome 29, p. 166). [back]
  21. «Rapport sur le travail à la campagne» au VIIème Congrès du PC(b)R, 23 mars 1919, «Œuvres», tome 29, p. 208; pour la phrase précédente, «A propos des paysans moyens», discours enregistré sur disque, mars 1919, ibid., p. 249. [back]
  22. «La grande initiative», 28 juin 1919, «Œuvres», tome 29, p. 431, «et Rapport sur les samedis communistes», 21 décembre 1919, «Œuvres», tome 30, p. 294. Dans ce texte Lénine dit même, après avoir expliqué pour quelles raisons de principe le parti avait pris le nom de parti communiste, que
    «
    le mot de «communiste» doit être traité avec une grande circonspection» car «si l'on interprète le nom de «parti communiste» en disant que le régime communiste est réalisé en ce moment, il en résultera une immense déformation et un préjudice pratique qui équivaudraient à la plus vaine des vantardises» (p. 293).
    Ce qui rappelle la phrase de 1918:
    «
    Aucun communiste n'a nié, semble-t-il, que l'expression de «République socialiste des Soviets» traduit la volonté du pouvoir des Soviets d'assurer la transition au socialisme, mais n'entend nullement signifier que le nouvel ordre économique soit socialiste» (cité dans «L'impôt en nature», «Œuvres», tome 32, p. 350). [back]
  23. «Discours prononcé au Ier Congrès des sections agraires des Comités des paysans pauvres et des Communes de Russie», 11 décembre 1918. «Œuvres», tome 28, p. 354. [back]
  24. «Discours au IIIème Congrès des Syndicats de Russie», 7 avril 1920. «Œuvres», tome 30, pp. 519-520. [back]
  25. «La nouvelle politique économique et les tâches des services d'éducation politique», op. cit., p. 59. [back]
  26. «Conclusion du rapport sur la substitution de l'impôt en nature aux réquisitions» au Xème Congrès du PC (b) R, 15 mars 1921. «Œuvres», tome 32, p. 246. [back]
  27. «Discours au Congrès des ouvriers des Transports de Russie», 27 mars 1921, «Œuvres», tome 32, pp. 292-293. Et Lénine poursuit malicieusement:
    «
    Voilà pourquoi il est absurde d'écrire sur des panneaux que «le règne des ouvriers et des paysans sera infini». il faudra bien qu'il finisse au contraire!». [back]
  28. En somme, en les canalisant dans ce capitalisme d'Etat qui est
    «
    un capitalisme que nous saurons limiter, dont nous saurons fixer les bornes... [qui] est rattaché à l'Etat, mais l'Etat, ce sont les ouvriers, c'est la partie avancée des ouvriers, c'est l'avant-garde, c'est nous.» («Rapport politique du Comité central »au XIIème Congrès du PC (b) R, 27 mars 1922. «Œuvres», tome 33, p. 283).
    Comme le rappelait Kroupskaia au XIVème Congrès du parti russe, c'est précisément dans ce sens d'un pouvoir politique exerçant un contrôle économique global que Lénine avait synthétisé le régime de la NEP dans la formule:
    «
    C'est du capitalisme [sous-entendu: en économie] + du socialisme [en politique]»
    - formule brutale s'il en est aux yeux d'un Boukharine, pour qui on n'aurait dû parler que de dictature du prolétariat, un point c'est tout (voir «Note à N.I. Boukharine», mars-avril 1921. «Œuvres», tome 36, p. 556).
    [back]
  29. «L'impôt en nature», op. cit., p. 369. Ceci est aussi un point dont il faut se souvenir à propos des discussions de 1926. [back]
  30. «Plan du discours au XIème Congrès du PC (b) R sur le remplacement de la réquisition des excédents par l'impôt», mars 1921. «Œuvres», tome 36, p. 553. [back]
  31. «Rapport sur la tactique du parti communiste de Russie »au IIIème Congrès de l'Internationale Communiste, 5 juillet 1921. «Œuvres», tome 32, p. 521. [back]
  32. On voit dans le rapport et dans les thèses sur la tactique du PCR présentés par Lénine au IIIème Congrès de l'IC à quel point il était conscient du fait que la bourgeoisie russe battue chez elle s'était solidement organisée à l'étranger et tissait des liens avec celle de l'intérieur. (Voir «Œuvres», tome 32, pp. 483-491 et 509-527.) [back]
  33. Ou pour employer une métaphore tirée de notre texte «Struttura economica e sociale della Russia d'oggi»:
    «
    On cultive le raisin même quand on coupe les pampres et on veut faire du vin même quand on arrose avec de l'eau».
    Nous renvoyons à ce texte pour un exposé complet de ces questions. Ce qui nous intéresse ici, ce sont quelques points de la polémique en rapport avec le débat de 1926.
    [back]
  34. «La nouvelle politique économique et les tâches des services d'éducation politique», op. cit., p. 63. Nous avons été obligés de modifier la traduction de cette phrase d'après le texte russe («Œuvres complètes», 5ème édition, tome 44, Moscou 1970, p. 164). Celui-ci dit en effet:
    «
    Moui nie rasstchistuivat na niepocpedctvienno kommounisctitcheskii pieriexod».
    Ce qui signifie:
    «
    Nous ne devons pas compter sur un passage (une transition) direct au communisme»
    alors que la traduction française (Editions Sociales - Paris / Editions en langues étrangères - Moscou) lui fait dire allégrement:
    «
    Nous ne devons pas compter sur une application immédiate des principes communistes»,
    phrase qui a évidemment l'avantage de faire disparaître la notion de période de transition contenue dans la première. De même, un passage que nous citons plus loin (note 38) dit dans le texte russe (tome 44, p. 343):
    «
    programma RKP gavarit c polnieichiei opriedielienioctiou, chto moui dielaiem lich piervie chagi b pieriexode ot kapitalizma k sotsialismou».
    Ce qui signifie:
    «
    le programme du PCR dit avec la plus grande netteté que nous faisons à peine les premiers pas dans la transition du capitalisme au socialisme»,
    alors que le texte français («Œuvres», tome 33, p. 187) lui fait dire:
    «...
    que nous ne faisons que les premiers pas pour passer du capitalisme au socialisme».
    Là encore, la notion de transition est escamotée à la traduction. Le lecteur conviendra que lorsque de pareilles «erreurs» s'accumulent sur des notions aussi précises et capitales (c'est pourquoi nous avons tenu à citer le texte russe) il ne s'agit pas d'une querelle de traducteurs mais bien d'une déformation politique des textes de Lénine.
    [back]
  35. «Œuvres», tome 45, p. 446. [back]
  36. «Conclusions sur le rapport politique du Comité central »au XIIème Congrès du PC (b) R, 28 mars 1922. «Œuvres», tome 33, p. 316. [back]
  37. «La politique extérieure et intérieure de la République», 23 décembre 1921. «Œuvres», tome 33, p. 175 (traduction corrigée d'après l'original - souligné par nous). [back]
  38. «Discours à la séance solennelle [...] consacrée au troisième anniversaire de la révolution d'Octobre», 6 novembre 1920. «Œuvres», tome 31, p. 414. [back]
  39. «Rapport politique du Comité central »au XIème Congrès du PC (b) R, 27 mars 1922. «Œuvres», tome 33, p. 293. [back]
  40. Parlant des entreprises de type socialiste proprement dit, Lénine prend bien soin de préciser qu'il faut entendre par là que
    «
    les moyens de production appartiennent à l'Etat, de même que la terre où se trouve l'entreprise et toute l'entreprise dans son ensemble».
    Fallait-il expliquer à des marxistes qu'une forme différente de «propriété» des moyens de production ne signifie pas en soi un changement dans le mode de production et d'échange, comme on le prétendra par la suite? (Cf. «De la coopération», 6 janvier 1923. «Œuvres», tome 33, p. 486.)
    [back]
  41. «La nouvelle politique économique et les tâches des services d'éducation politique», op. cit., pp. 58-59 (traduction corrigée d'après l'original - souligné par nous). [back]
  42. «Notes d'un publiciste», fin février 1922. «Œuvres», tome 33, pp. 207-208 (souligné par nous). C'est dans ce sens également qu'il faut comprendre la phrase de l'article «Pour le quatrième anniversaire de la révolution d'Octobre», 18 octobre 1921, (ibid., p. 44):
    «
    Nous avons, comme personne, mené jusqu'au bout la révolution démocratique bourgeoise. C'est en toute conscience, d'un pas ferme et sans dévier que nous marchons vers la révolution socialiste»
    - la révolution économique évidemment, possible seulement la main dans la main avec les ouvriers des autres pays. Voir également «Sur le rôle de l'or aujourd'hui et après la victoire complète du socialisme», 5 novembre 1921, «Œuvres», tome 33, p. 107 s.
    [back]
  43. «La crise du parti», 19 janvier 1921. «Œuvres», tome 33, p. 41. [back]
  44. «La voiture [l'Etat] n'obéit pas: un homme est bien assis au volant, qui semble la diriger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue; elle va où la pousse une autre force - force illégale, force illicite, force venant d'on ne sait où - où la poussent les spéculateurs, ou peut-être les capitalistes privés, ou peut-être les uns et les autres.» («Rapport politique du Comité central »au XIIème Congrès du PC (b)R, op. cit., p. 284). [back]
  45. «Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotsky», 30 décembre 1920. «Œuvres», tome 32, p. 16. [back]
  46. «Le rôle et les tâches des syndicats dans la nouvelle politique économique», résolution du 12 janvier 1922. «Œuvres», tome 33, pp. 187-188 et 194-195 (traduction corrigée d'après l'original). Comme on le sait, la polémique sur les syndicats date de l'année précédente. [back]
  47. «La nouvelle politique économique et les tâches des services d'éducation politique», op. cit., p. 62. [back]
  48. «Rapport politique du Comité central »au XIème Congrès du PC (b) R, op. cit., pp. 281-282. [back]
  49. «Sur l'épuration du Parti», 20 septembre 1921. «Œuvres», tome 33, pp. 31-33. [back]
  50. «Œuvres», tome 36, p. 606. [back]
  51. «Mieux vaut moins mais mieux», op. cit., p. 516. [back]
  52. «Le monopole du commerce extérieur», 13 décembre 1922. «Œuvres», tome 33, p. 471. [back]
  53. «La nouvelle politique économique et les tâches des services d'éducation politique», op. cit., p. 70. Pour les phrases citées plus haut, cf. «Sur l'épuration du Parti», op. cit., pp. 31-33. [back]

[partie seconde]

Source: «Programme communiste» n° 68, Octobre 1975.

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