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LA CRISE DE 1926 DANS LE P.C. RUSSE ET L'INTERNATIONALE (V)
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La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'Internationale (V)
De la crise de 1923-24 à celle de 1925-26
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La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'Internationale (V)

De la crise de 1923-24 à celle de 1925-26
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«L'influence bourgeoise et petite-bourgeoise pousse actuellement la classe ouvrière de notre pays et notre parti à se confiner dans une étroitesse nationale et une suffisance petite-bourgeoise. Cette influence se fait sentir partout» écrivait Zinoviev en septembre 1925. Et encore:
«
La puissance économique de la bourgeoisie urbaine et rurale augmente, non pas relativement, mais absolument. La pression de la bourgeoisie sur les chaînons les plus faibles de notre appareil d'État (et même parfois du parti) est inévitable» (1).

Rien ne prouve mieux la puissance de l'interprétation matérialiste de l'histoire que ce fait: au cours de la crise qui a éclaté pendant l'été 1925 dans le parti bolchevik et qui a culminé en décembre au XIVème Congrès, certains des plus importants porte-parole de la Vieille Garde, de Zinoviev à Kamenev et de Kroupskaya à Sokolnikov, ont été obligés de reprendre point par point - bien que sous un angle différent - les thèmes développés un an et demi auparavant par Trotsky dans «Cours nouveau», qu'ils avaient alors repoussés en les taxant de «pessimisme». Le texte de Trotsky était resté un épisode pratiquement isolé, à la fois parce qu'il avait été submergé sous les clameurs de la campagne aussitôt déclenchée contre le «trotskysme», alors que parallèlement la «crise des ciseaux» était surmontée relativement rapidement, et parce que, face à la violence des attaques officielles, son auteur s'était refermé dans un silence presque complet. Mais de même que Trotsky avait exprimé un malaise diffus dans la classe ouvrière et dans le parti lui-même, une inquiétude diffuse du prolétariat, surtout celui de Leningrad (2), se cachait derrière les articles et les discours de la nouvelle opposition, qui s'étendait jusqu'aux couches dirigeantes supérieures.

Ce prolétariat était prêt à supporter le poids d'une transformation économique qui ne coïncidait pas directement avec ses propres intérêts. Il était prêt à s'échiner dans les usines d'État que rien ne distinguait de celles données en fermage ou en concession au capital privé. Mais il n'était pas disposé à entendre vanter comme socialiste cet état de fait imposé par une situation de force majeure. Du temps de Lénine, en effet, il avait gardé l'habitude d'entendre les vérités les plus désagréables et de les accepter parce que vraies, mais non de les laisser «embellir» par les chantres de la propagande. Ce prolétariat était ouvert aux grands et puissants courants du monde extérieur; il ne refusait pas la NEP en elle-même, mais ne supportait pas sa «sanctification» aux couleurs nationales, et son état d'esprit était bien exprimé par ces paroles de Zinoviev: «Les intérêts fondamentaux de millions de travailleurs exigent, maintenant plus que jamais, que toutes les questions de la révolution russe soient posées en liaison étroite avec celles de la révolution internationale» (3). Et derrière cette première ligne purement prolétarienne s'agitait la masse énorme et inarticulée des paysans pauvres et très pauvres; pris dans les serres des commerçants, des usuriers, des paysans riches, ils étaient las d'entendre répéter que le koulak n'avait plus de consistance matérielle, qu'il était «une catégorie du passé, un phantasme du vieux monde» et que «un paysan moyen (et en l'occurrence «moyen» signifiait aisé) est plus cher au parti que dix paysans pauvres» (4).

Staline avait évidemment beau jeu de dire, à propos de l'article «scandaleux» de Zinoviev «La philosophie de l'époque», que «le mot d'ordre de l'égalité dans le moment présent, c'est de la démagogie social-révolutionnaire: il ne peut pas y avoir d'égalité tant qu'il y a des classes, et tant qu'il y a du travail qualifié et du travail non qualifié» (5). C'était juste, bien sûr, et l'avant-garde prolétarienne et communiste n'avait pas besoin qu'on le lui apprenne. Ce qu'elle n'admettait pas, c'est qu'au «rêve d'égalité» on substitue la glorification de l'inégalité, qu'on cache derrière les discours triomphalistes sur la «construction du socialisme» la réalité d'une différenciation sociale croissante qui ne profitait qu'aux couches et sous-couches bourgeoises, qu'on exalte un cours qui menait vers l'aggravation des inégalités et des antagonismes de classe (6).

Staline posait comme axiome que «notre Parti ne dégénère pas et ne dégénèrera pas, car il est construit d'une manière telle qu'il ne peut pas dégénérer» (7). Il postulait ainsi la toute-puissance du Parti, lui attribuait une nature de démiurge au-dessus de l'histoire, dont il serait seulement le facteur et non le produit: c'est cet axiome qui deviendra (et demeure encore) la justification théorique de tous les tournants et changements (pas seulement tactiques) que le stalinisme connaîtra par la suite. De plus, il considérait que la question angoissée de Lénine, qui s'interrogeait sur le sort d'un parti qui s'appuyait sur une base matérielle formée par deux classes, était sans objet: il supposait qu'une espèce d'harmonie préétablie régissait les rapports entre le prolétariat, classe dominante, et les forces sociales qu'il ne pouvait pas ne pas promouvoir et accroître, mais qu'il devait «tenir en laisse». En réalité, tout montrait au contraire que la situation matérielle de ces forces s'améliorait très rapidement et qu'elles exerçaient une forte pression sur le couvercle de la «chaudière» dans laquelle l'État ouvrier, «alliance de deux classes sous la conduite du prolétariat», essayait de les tenir enfermées; pire, elles se créaient une idéologie propre en utilisant les théorisations d'Oustrialov et de la «Smenia Vekh» (8), elles arrivaient à s'infiltrer dans le parti d'Octobre (9), et elles déformaient non seulement sa vision de la NEP en tant que voie de passage transitoire, mais même sa perspective qui envisageait le socialisme comme un point d'arrivée inséparable de la révolution prolétarienne mondiale.

Dans cette époque de «praticisme» arrogant et satisfait, les faits matériels obligeaient l'avant-garde communiste à revenir aux grandes questions théoriques, à s'abstraire des problèmes au jour le jour de la politique économique pour reporter son attention sur les contrecoups de cette politique sur le tissu social russe, sur la superstructure juridique et politique et, en particulier, sur le parti. Pour la «nouvelle opposition» de la fin 1925 il ne s'agissait pas de renier la NEP - qu'à l'origine, toutefois, personne n'avait envisagée comme valable «pour toujours» (10) - ni de «sous-estimer la question paysanne». Il s'agissait de revenir à la façon léniniste d'affronter les nouvelles manifestations de la lutte de classe - mille fois plus difficiles que la guerre civile, même si dans l'immédiat elles n'étaient pas sanglantes - dans lesquelles il fallait identifier l'ennemi pour le combattre au lieu de l'ignorer ou, pis encore, de le considérer en bloc comme notre allié en vertu d'un décret supra-historique.

• • •

La récolte de 1925 avait été bonne, mais dans les villes le pain se faisait rare ou ne se trouvait qu'à des prix de marché noir. En 1923, le problème avait été d'équilibrer les prix des produits industriels (en hausse) et ceux des produits agricoles (qui s'effondraient). Maintenant, tous les plans économiques élaborés par le pouvoir central se brisaient sur la résistance des gros producteurs de céréales: ceux-ci refusaient de mettre le blé sur le marché car ils attendaient que les prix, déjà au-dessus du niveau (désormais seulement «indicatif») fixé par le gouvernement, montent encore plus. Une fois de plus, la campagne faisait chanter la ville, et cette fois à partir d'une position de force. Deux ans auparavant, la mauvaise humeur de la masse paysanne était dirigée contre une politique qu'elle croyait uniquement préoccupée des intérêts du prolétariat industriel. Maintenant, la grogne paysanne avait deux visages: d'un côté les petits et tout petits cultivateurs, qui se sentaient abandonnés par l'État et le Parti face à l'avidité et à la prédominance des grands; de l'autre les koulaks - ces «2 à 3 %» de la population rurale sur lesquels Staline ironisait en oubliant que tant que les rapports capitalistes de production restent en vigueur, ce n'est par définition «qu'une infime minorité qui exploite l'immense majorité du peuple» (11) - aux yeux desquels on n'en avait pas encore fait assez pour assurer la «liberté d'entreprise».

En réalité, il y avait eu à partir de 1923, mais surtout dans les deux années suivantes, un déplacement fondamental dans les rapports de classe à la campagne, déplacement qui avait même trouvé son expression dans le droit. Les restrictions en matière de jouissance du sol, qui concernaient en particulier la possibilité de le donner en fermage et d'employer du travail salarié, avaient été levées l'une après l'autre. Certes, les sommets du parti avaient désavoué le célèbre slogan lancé par Boukharine dans son discours du 17 avril 1925: «Aux paysans, à tous les paysans, nous disons ceci: enrichissez-vous, développez vos exploitations et ne craignez pas qu'on vous impose des limites! Pour paradoxal que cela puisse paraître, nous devons développer l'exploitation paysanne aisée dans le but d'aider les paysans pauvres et moyens». Mais lorsque Boukharine demandait que «notre politique envers les campagnes se développe dans le sens de l'allègement et de l'élimination partielle de beaucoup de restrictions qui sont un frein au développement de l'exploitation aisée et de celle du koulak» (12) et qui limitaient donc l'accumulation du capital dans les campagnes, il n'exprimait pas un souhait mais un fait accompli: la plus grande partie de ces restrictions avait déjà été levée. Et l'on assiste alors à la généralisation d'un phénomène étrange: ce ne sont pas les gros paysans qui donnent des morceaux de terre en location aux petits ou moyens, mais ce sont ces derniers qui, ne disposant pas d'assez de bêtes de trait, de machines ou d'outillage, et ne pouvant que rarement se les procurer aux prix imposés par les koulaks, louent à ceux-ci leur propre terre et deviennent prolétaires salariés tout en gardant la figure juridique du «propriétaire»; à moins qu'ils ne préfèrent mener la vie plus que misérable du producteur arriéré qui, lui, était effectivement une «figure de la Russie pré-révolutionnaire». Il faut d'ailleurs rappeler que le secteur qui dans l'agriculture pouvait absorber du travail salarié (et donc aussi la surpopulation rurale croissante) était essentiellement constitué par la riche entreprise privée. Car les entreprises d'État, les sovkhoses, vivotaient tout juste et servaient surtout de stations expérimentales, et le développement des kolkhoses avait subi un coup d'arrêt net lorsqu'on eût découvert avec Boukharine que, tout en étant des «instruments puissants», ils ne «représentaient pas la voie royale au socialisme».

Dans le même discours, Boukharine avait soutenu la thèse officielle en affirmant que «les paysans organisés en coopératives, avec à côté notre industrie étatique (socialiste) assument l'offensive contre le grand capital et le capital privé en général»; Kamenev, de son côté, avait proclamé au IIIème Congrès des Soviets en mai 1925, peu après la XIVème Conférence du parti: «Nous refusons de considérer comme un koulak le paysan qui, utilisant le pouvoir soviétique, utilisant le crédit soviétique, utilisant la coopération soviétique, améliore son exploitation, élève son niveau technique et achète à crédit de nouvelles machines à l'industrie soviétique». Mais le fait est que c'était seulement le koulak qui pouvait le faire; c'était lui seul qui pouvait «utiliser le crédit soviétique», lui seul qui était en mesure d'«acheter des machines à crédit», lui seul qui tirait avantage de la «coopération soviétique». Celle-ci, en effet, était organisée essentiellement comme un système de collecte et de commercialisation des produits agricoles, et profitait exclusivement aux grandes entreprises capitalistes (13), aux «paysans producteurs de marchandises» à grande échelle. Sans même parler du fait que la règle n'admettant dans les coopératives agricoles que «ceux qui jouissaient du droit de participer aux élections des soviets» (14) n'était plus appliquée, alors qu'on sait qu'au contraire dans la majorité des villages les soviets étaient eux-mêmes devenus les instruments réels sinon formels de la paysannerie aisée.

Sur cette base économique, la «différenciation sociale» dans les campagnes avançait à pas de géant, et Kamenev, envoyé en tournée de propagande dans les provinces pour défendre la politique économique officielle, a bien dû en recueillir l'écho, surtout dans les tumultueuses assemblées paysannes en Ukraine. Staline avait beau démentir le bruit qui courait à l'étranger et selon lequel il n'aurait pas exclu, devant une délégation de correspondants paysans, la possibilité de la «confirmation juridique de la propriété du sol pour quarante ans et davantage, et de la propriété privée de la terre» (15), c'est un signe des temps qu'on ait envisagé en juillet 1925 la dénationalisation du sol en Georgie, théâtre d'une véritable insurrection des grands paysans contre le pouvoir bolchevik. Le ler octobre 1925 le Politbureau reconnut, tardivement, la «différenciation dans les campagnes», mais en restreignant sa portée, puisqu'il ne voulait y voir qu'un phénomène de développement des paysans «moyens»; cela permettra à Staline, Molotov, Boukharine, Rykov et Cie d'entonner au XIVème Congrès un hymne à cette «figure centrale du socialisme» - en se réclamant de... Lénine! Mais Kroupskaya avait mille fois raison de remarquer que toute la politique boukharinienne, même dans ses manifestations les plus prudentes et modérées, excluait de son horizon «le paysan pauvre et la fraction de la paysannerie moyenne (...), la partie de la paysannerie avec laquelle nous avons fait la révolution», et ne s'occupait, «par-dessus cette fraction de la population rurale», que de «la couche contre laquelle nous avons lutté pendant la révolution», c'est-à-dire «au fond, le paysan aisé et le koulak» (16).

On avait supprimé toute entrave au grand capital agraire, au point que Kroupskaya pouvait parler d'une NEP synonyme non plus de «capitalisme admis à certaines conditions, un capitalisme tenu en laisse par l'État prolétarien», comme tout le monde la concevait au temps de Lénine, mais d'«établissement de rapports capitalistes que rien ne limite» (17). La XIVème Conférence du parti (18) avait encore poussé dans ce sens en adoptant deux mesures; l'une introduisait un nouveau système de répartition de l'impôt agraire (déjà transformé en impôt en argent, au grand dam du paysan pauvre) qui eut notoirement pour résultat «que c'était les paysans riches qui profitaient de l'exonération et les pauvres qui supportaient le poids principal des charges fiscales», dit Kroupskaya; l'autre abandonnait la «pratique récente» consistant à «limiter les prix des céréales et des produits agricoles en général» et la remplaçait par un système élastique d'accords conclus par les organismes d'achat de l'État et les coopératives avec les «paysans vendeurs» (pratiquement, les riches qui produisaient pour le marché et non pour leur consommation familiale ou le petit marché local), système qui ne comportait pas de prix obligatoires. Ces deux mesures risquaient d'une part de bloquer les plans financiers et industriels centraux, dont dépendait aussi le développement d'une économie agricole coopérative tendant à élever, non dans l'abstrait mais par un équipement moins antédiluvien et par l'électrification, le niveau du paysan pauvre et moyen; d'autre part, elles aggravaient encore la situation du petit paysan et du prolétaire agricole, et aussi de la classe ouvrière urbaine liée à un salaire fixe alors que le coût de la vie, et surtout des produits alimentaires, montait.

C'est sur ce terrain qu'ont mûri les idéologies conservatrices revalorisant la famille, la légalité et même la religion - du moins sous la forme tolérée et encouragée de l'«église vivante» - et surtout le repli national, l'orgueil patriotique russe sinon directement grand-russe; c'est sur ce terrain qu'a pris naissance cette atmosphère de «contentement de soi, de suffisance» (19) exprimée dans la formule du «socialisme dans un seul pays» qui tournait le dos à la révolution mondiale et à ses problèmes sous le prétexte commode d'une «stabilisation relative du capitalisme»; c'est sur ce terrain qu'a mûri la tendance à «dissimuler le rôle dirigeant du prolétariat, en passant sous silence la dictature du prolétariat», à théoriser, comme Staline l'avait fait dès 1924, qu'il n'y avait plus de lutte de classe en U.R.S.S., et à conférer au parti un caractère «ouvrier-paysan» avec une accentuation toujours plus forte sur le deuxième terme. Par ailleurs, l'école des «professeurs rouges» ne se contentait pas «d'embellir» les reflets sociaux de la NEP dans les campagnes. Elle fabriquait des arguments théoriques pour la doctrine selon laquelle la catégorie «capitalisme d'État» ne s'appliquait qu'à l'industrie donnée en fermage aux bourgeois russes ou en concession au capital étranger, tandis que l'industrie qui était propriété de l'État et gérée par lui aurait été le secteur en expansion du socialisme déjà réalisé dans l'économie. Chez le nouveau grand théoricien Staline, cette doctrine se présentera sous cette forme, vraiment… originale: «(les entreprises d'État sont-elles) des entreprises capitalistes? Non, parce que (!) chez elles il n'y a pas deux classes représentées, mais une seule, la classe ouvrière», et que tout au plus on peut y trouver des «survivances de bureaucratisme». Dans cette grossière vulgarisation des théories (plus subtiles) des «professeurs rouges», Staline dresse le tableau idyllique d'une classe ouvrière qui non seulement dispose des moyens de production, mais «n'est pas exploitée, puisque l'excédent recueilli par l'entreprise sur les salaires sert au développement de l'industrie, c'est-à-dire à l'amélioration de la situation matérielle de toute la classe ouvrière» (20). Il n'oublie qu'un petit «détail»: ce qui caractérise la condition des travailleurs des entreprises d'État, ce n'est pas qu'ils fournissent du surtravail pour des fins sociales générales, ce sont «les rapports réciproques des hommes qu'elles occupent, l'organisation du travail, les formes des salaires, le travail pour le marché» propres à cette industrie (21) et, plus généralement, «la forme de répartition et de consommation existant chez nous» (22). Or, que ce soit dans l'immédiat ou dans les perspectives dessinées par l'orientation politique de l'époque, cet ensemble de caractères présente sans équivoque pour les prolétaires les stigmates du capitalisme.

Inutile d'ajouter que cette doctrine, s'ajoutant à l'état d'esprit de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie rurale, apportait un important renfort à l'édifice théorique de «l'État socialiste refermé sur lui-même», auto-suffisant dans un monde encore capitaliste, détaché du marché mondial et, grâce à sa transformation industrielle et agro-coopérative, coupé des vicissitudes en définitive très incertaines de la lutte révolutionnaire au-delà des frontières. Mais dans un parti qui défendait avec toute l'emphase d'un triomphalisme administratif de telles conceptions, est-ce que les salariés de l'industrie et des campagnes et les paysans pauvres pouvaient encore reconnaître le Parti de Lénine?

• • •

C'est ce tableau angoissant que l'opposition de la fin de 1925 avait devant les yeux. Tout comme celle des Préobrajensky, des Trotsky ou des «46» deux ans auparavant, la nouvelle opposition fut accusée de «pessimisme», de «manque de courage», de «lassitude». Les mêmes accusations étaient lancées contre la seule opposition sérieuse dans l'Internationale, la Gauche du PC d'Italie, et elles accompagneront comme un refrain toutes les crises internes des partis issus de la souche stalinienne: «Nous n'avons pas peur des difficultés. Que celui qui est fatigué, que les difficultés intimident, qui perd la tête, cède la place à ceux qui n'ont pas perdu leur courage et leur ténacité» (23). C'est avec ce genre d'exhortations où la réthorique moralisante le dispute aux articles de foi bureaucratiques qu'on fera vibrer les cordes sensibles d'innombrables assemblées satisfaites d'elles-mêmes, avides de «stabilisation», hostiles aux débats sur les questions de principe, et réclamant à cor et à cri la réalité solide et concrète des succès pratiques - peu importe comment ils étaient obtenus.

Mais le fait est que dans ce parti que Trotsky avait exhorté à se retrouver lui-même, une aile s'est insurgée, tardivement, à contre-courant par rapport à son propre passé récent, en lançant le cri de «Retour à Lénine!». Elle réclamait par là le retour aux principes qui, dans les moments les plus dramatiques de l'histoire récente, avaient trouvé en Lénine leur plus vigoureux défenseur; ces principes avaient été le ciment qui avait permis d'établir ou de rétablir non pas l'unité froide et formelle d'une armée obéissante et disciplinée, mais le «fonctionnement physiologique» d'un organisme vivant, un organisme qui n'était pas protégé par des cordons sanitaires purement administratifs mais par la clarté des buts poursuivis et l'unicité des directives qui en découlaient étroitement.

Pas plus que la Gauche ne l'avait fait dans l'Internationale, ou Trotsky dans «Cours Nouveau», cette nouvelle opposition ne revendiquait les «droits démocratiques» de la minorité (24). Elle revendiquait le rétablissement des conditions élémentaires et primordiales d'une vie interne saine, et avant tout le courage de dire sans fard la vérité au parti, à la classe, et même aux adversaires. La NEP avait été une dure nécessité, et le parti l'avait acceptée courageusement, en sachant que sur le terrain politique elle représentait un repli dans la bataille internationale de classe, même si sur le terrain économique elle n'en était pas un. Lénine n'avait jamais masqué ses aspects contradictoires; surtout, il n'avait jamais caché qu'elle était une lutte âpre, une lutte de tous les jours, éparpillée sur mille fronts et parsemée d'embûches. Il avait apprécié la franchise de l'ennemi qui mettait l'accent sur ces embûches, dans lesquelles il voyait des victoires de la réalité sur l'«utopie», et repoussé la vanité et la légèreté du «communiste fanfaron» qui considérait tous les problèmes comme résolus et le socialisme comme assuré.

Jamais Lénine n'avait idéalisé «la NEP comme étant du socialisme» (25); il ne savait que trop bien que «un tel point de vue n'est autre chose que l'idéalisation du capitalisme». Loin de le cacher, il avait proclamé que le fait de jeter avec la NEP les «premières bases», «les prémisses fondamentales» de l'ordre socialiste en Russie, ne mettait pas fin à la guerre civile mais en ouvrait un nouveau chapitre, un chapitre où la lutte serait menée avec des méthodes et des moyens différents, mais sur le même terrain de classe - car la NEP signifiait accorder au capitalisme la liberté de se développer, comme il l'a toujours fait, à partir du réseau immense de la petite production et du petit commerce. La NEP était utilisée par le prolétariat pour renforcer les bases économiques d'un futur passage au socialisme dans l'élan de la révolution mondiale; mais il était inévitable qu'elle puisse être «également utilisée contre nous» comme le rappelera Kamenev au XIVème Congrès. Le nier et, pire encore, «terroriser et stigmatiser comme défaitistes, liquidationnistes, etc.», ceux qui osaient le rappeler au parti et à la classe ouvrière, revenait à affaiblir les fondements mêmes sur lesquels reposait l'édifice de la dictature.

Même si on ne pouvait éviter de lui concéder une certaine liberté de mouvement, le koulak ne cessait pas d'être notre ennemi; et - c'était là le fait important - le koulak se renforçait «aussi bien politiquement qu'économiquement», non seulement aux dépens du petit paysan mais même du paysan moyen. A l'affirmation «selon laquelle la petite paysannerie et les paysans riches seraient en croissance (la première étant toujours plus pauvre et les seconds toujours plus riches) tandis que les paysans moyens auraient fortement diminué», Staline n'opposera que l'habituel article de foi: «Si, sous le tsar, alors qu'existait la propriété privée de la terre, le gouvernement avait forcé la différenciation au-delà de toute limite, comment pourrait-il se faire que, dans notre régime prolétarien, où il n'y a plus de propriété privée de la terre, où nous suivons une politique de crédit et de coopération défavorable à la différenciation, comment serait-il possible que malgré de tels obstacles il se soit produit chez nous une différenciation plus grande que sous le tsar?» (26).

Mais le problème était de savoir si par elle-même, dans les conditions existantes et dans un régime de libre marché, l'absence de propriété de la terre représentait vraiment un obstacle à la réalisation d'une différenciation que même Stolypine n'avait pas réussi à produire; et si la politique de crédit et de coopération suivie depuis un an n'était pas en réalité favorable à cette «différenciation dans les campagnes». D'ailleurs, même en admettant que la politique agraire officielle profitait au paysan moyen (ce qui est en fait contraire à la réalité), on ne devait pas oublier que celui-ci est «la figure centrale de l'agriculture, mais non la figure centrale du socialisme», qu'il reste et ne peut rester qu'un petit-bourgeois, à ne pas mettre sur le même plan que la vraie figure centrale du socialisme, la classe ouvrière. A travers la coopération, «non pas les formes coopératives vides, mais une coopérative qui repose sur la grande industrie mécanique et l'électrification, et qui est pénétrée par elle», il fallait faire du paysan moyen et surtout du petit paysan un rempart contre la bourgeoisie rurale aisée, et un support de l'élévation économique de la campagne, «en les saisissant par notre levier socialiste et en dirigeant dans les voies socialistes les tendances élémentaires qui les poussent inévitablement vers le capitalisme». Ne serait-ce que de ce point de vue, il fallait renforcer rapidement la grande industrie étatique; ces grandes entreprises industrielles d'État qui sont un instrument politique grandiose dans les mains du prolétariat, une puissance économique au service d'un développement impétueux des forces productives y compris dans l'agriculture, sont «socialistes au point de vue du rapport de propriété»mais ne représentent cependant «en aucun cas une réalisation du socialisme» (27). Il fallait avoir, comme Lénine l'avait toujours eu, le courage de le dire aux ouvriers appelés à s'échiner dans ces entreprises, non pour affaiblir leur volonté et leur capacité de lutte, mais au contraire pour les renforcer (28).

En 1925-26, «toutes ces tâches étaient encore à réaliser»; et leur réalisation dans le cadre d'une situation de retard de la révolution, surtout en Occident, n'était possible qu'à condition de «se rendre compte de toutes les difficultés et de concentrer le feu sur le danger véritable», à savoir le risque que «la plus petite brèche dans notre idéologie, (la plus petite brèche)de notre politique», se transforme en «soupape sur laquelle se concentre la pression de toutes les tendances de l'élément petit-bourgeois réprimées par la dictature du prolétariat». C'était là le véritable danger de «liquidationnisme»; il avait ses bases matérielles d'une part dans l'échec de la révolution européenne, d'autre part dans les conditions d'arriération, une arriération qui n'était pas simplement «technique» comme le prétendait Staline, mais économique et sociale, de la Russie. Du nepman à la «nouvelle bourgeoisie» urbaine; de la «couche supérieure des spécialistes, qui deviennent un élément de plus en plus important dans notre économie», à la «couche supérieure de nos deux millions et demi d'employés» (alors que d'après les calculs de Staline il y avait sept millions de salariés dans l'industrie et l'agriculture, «dont 715.000 chômeurs»); d'«une partie des intellectuels bourgeois» à l'«entourage capitaliste international», tout conspirait à augmenter la force politique et sociale du koulak et favorisait son «prolongement dans la ville», cœur et âme de la dictature prolétarienne et communiste. Pour l'opposition de la fin 1925, c'était là le nœud du problème. L'éluder signifiait «masquer la lutte de classe» et, en fin de compte, se repaître (et repaître les ouvriers) de l'illusion démobilisatrice que «la question: qui vaincra, le capitalisme ou le socialisme?, était déjà résolue chez nous» (Zinoviev), alors qu'elle était loin de l'être. C'est dans le refus d'admettre cette affirmation théoriquement et pratiquement blasphématoire, le refus d'admettre que le socialisme avait déjà gagné la partie en Russie, que les nouveaux opposants finiront par se rencontrer avec les anciens, les Trotsky, les Piatakov, les Préobrajensky, avec l'énorme majorité de la Vieille Garde et, sur le plan international, avec notre courant - du moins dans l'appréciation de la politique interne de l'État russe.

Loin de nous l'idée d'«idéaliser» cette «nouvelle voix» qui s'est élevée dans le parti bolchevik. En même temps que des meilleures traditions du bolchevisme, elle était l'héritière des insuffisances et des ambiguïtés que Lénine avait essayé en vain de déraciner au cours d'incessantes polémiques internes, et qui étaient d'ailleurs alimentées par les exigences de l'agitation politique qu'elle menait. Sans même parler de ses graves responsabilités passées, elle oscillait entre la reconnaissance du fait que la NEP jetait les «prémisses indispensables» du socialisme, et la conviction qu'on était déjà «en train d'édifier le socialisme»; entre la négation de l'idée que l'industrie étatisée était «du socialisme» («en aucun cas») et l'affirmation qu'elle n'était «pas encore assez» socialiste; entre le rejet de la théorie du «socialisme dans un seul pays, surtout arriéré» et la proclamation que c'était seulement la victoire «définitive» (29) du socialisme en Russie qui était conditionnée par le triomphe de la révolution mondiale, etc. Et surtout, aussi paradoxal que cela paraisse alors que la polémique autour du «socialisme dans un seul pays» faisait rage depuis des mois, ni Zinoviev, ni le très lucide Kamenev n'évoquèrent au XIVème Congrès le thème de l'orientation internationale de la Russie. C'est encore plus surprenant si on pense que cette question avait occupé une bonne partie du rapport de Staline, entièrement centré sur la «stabilisation relative du capitalisme», sur le repli sur soi de l'État soviétique qu'il en déduisait ainsi que sur ses conséquences pour la stratégie et la tactique du Komintern. C'est seulement dans le courant de l'année 1926 que l'Opposition Unifiée évoquera ces thèmes, d'abord avec précaution et presque timidement, ensuite avec plus de vigueur en 1927, en relation avec les événements chinois. Le critère essentiel pour juger l'orientation du parti restera cependant pendant longtemps sa politique «interne», son attitude face aux classes et aux rapports des classes en Russie. Dans ce domaine, d'ailleurs, la nouvelle opposition concentrait toute son attention sur le koulak, ce qui l'amenait à négliger une menace qui était cependant implicitement contenue dans sa propre analyse, et dont les événements allaient bien vite montrer la gravité. On risquait en effet de voir le grand capitalisme russe et son idéologie, engendrés par les rapports de production à la campagne, se frayer une voie jusqu'au cœur de l'industrie et de la planification d'État, qui correspondait bien mieux à sa nature; on risquait de le voir liquider le capitalisme privé agraire uniquement en vue de sa propre accumulation, et le danger était que le parti n'oppose alors plus aucune résistance à son avance, mais s'en fasse au contraire l'instrument politique et programmatique.

C'était là le véritable nœud de la situation historique. Les concessions illimitées aux couches intermédiaires, surtout dans l'agriculture, n'étaient que le véhicule au moyen duquel s'imposeront en fin de compte, comme nous l'écrivions en 1926, «les plans contre-révolutionnaires qui tablent sur des facteurs internes - paysans riches, nouvelle bourgeoisie et petite-bourgeoisie - et externes - puissances impérialistes - (...) en vue d'un sabotage et d'un infléchissement progressifs de la vie sociale et de l'État russe, qui les contraignent à une lente involution au terme de laquelle ils auraient perdu leurs caractères prolétariens» (30).

Ce n'est pas un hasard si le XIVème Congrès, qui avait vu la nouvelle opposition livrer bataille contre la déformation «paysanne» du parti et de sa doctrine, se terminera au milieu des fanfares du sommet dirigeant à la gloire de l'industrialisation et de la planification. Ce n'est pas non plus un hasard si au mois d'avril suivant les thèses de Rykov portant précisément sur cette question seront votées à l'unanimité après que Trotsky ait retiré ses amendements (qui portaient d'ailleurs moins sur le fond de la question que sur des aspects d'application). La déclaration de Kamenev, Kroupskaya, Sokolnikov et Lachevitch au sujet de la résolution sur le rapport du Comité central au XIVème Congrès, tout en insistant pour demander une plus nette démarcation du Parti par rapport aux théories et courants hétérodoxes qui avaient fleuri sur le tronc de la NEP, se prononçait déjà en substance en faveur de l'orientation prise par la majorité sur «une série de propositions défendues par nous avant et pendant le Congrès» (31), ouvrant ainsi la voie à une délimitation différente et plus restrictive du désaccord, au moins en matière de politique intérieure.

Mais nous reviendrons sur le XIVème Congrès et sur ses décisions. Ce qu'il importe de comprendre, c'est le processus à travers lequel le centre dirigeant l'emporta dans le parti en tant qu'agent du grand capitalisme russe en train de naître; comment ce centre qui incarnait l'absence de principes a pu s'affirmer en utilisant à chaque fois les proclamations théoriques insuffisantes de ses opposants de gauche comme de ses alliés de droite et en les pliant aux exigences de son parcours compliqué, avant de «liquider» les uns et les autres non seulement grâce à sa propre force, mais aussi grâce à leur faiblesse sur le terrain où le combat était engagé. Pour cela, il faut remonter en arrière, en particulier à la polémique Préobrajensky-Boukharine et à la position solitaire de Trotsky sur la façon de comprendre la NEP et l'évolution économique en général.

[sixième partie]

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. «Le léninisme», Paris, 1926, pp. 287 et 238 (certaines parties de cet ouvrage, en particulier celle qui contient la première citation, sont reproduites dans «Staline contre Trotsky - 1924: la révolution permanente et le socialisme en un seul pays», Paris, Maspéro, 1965). La deuxième partie de ce livre, en opposition très nette à la première qui remonte à la fin de 1924, est consacrée surtout à la critique de la politique officielle envers le paysan aisé, ainsi qu'à la critique de la théorie du socialisme dans un seul pays. Nous aurons l'occasion plus loin de parler des ambiguïtés que contient cette deuxième partie elle-même. [back]
  2. Il est significatif que le duel au XIVème Congrès du parti russe, en décembre 1925, ait été précédé par un affrontement violent entre les sections de Leningrad et de Moscou; les écrits et discours de la nouvelle opposition ne sont que la «pointe de l'iceberg» par rapport aux articles de militants plus ou moins connus publiés dans la «Leningradskaya Pravda» ou la «Krasnaya Gazeta», et dont un livre comme «La Russie vers le socialisme. La discussion dans le parti communiste de l'U.R.S.S.», Paris, 1926, que nous utilisons amplement dans cet article, ne donne qu'un résumé édulcoré. Il est significatif aussi que ce soit sur Leningrad que s'abattra en hiver et au printemps de 1926 la première vague d'épuration massive entreprise par le stalinisme, la première expérience d'utilisation du bras séculier de l'État pour résoudre les crises internes du parti. [back]
  3. «Le léninisme», op. cit., p. 288, ou «Staline contre Trotsky», op. cit., p. 233. [back]
  4. Cette citation est tirée du co-rapport de Zinoviev au XIVème Congrès, «La Russie», op. cit., p. 147; la précédente se trouve dans E.H. Carr, «Socialism in One Country», chap. V. paragraphe d (Londres, MacMillan, 1958, vol. 1, pp. 285. 287). [back]
  5. Lettre du 12 septembre 1925 à Molotov, citée par Staline dans son discours de clôture du XIV Congrès, «La Russie...», op. cit., pp. 325-326. [back]
  6. Dans son discours au XIVème Congrès, Zinoviev rappelle que dans son article il avait parlé de «l'existence inévitable de certaines inégalités au sein du régime de la NEP». Mais «le devoir du Parti est d'expliquer aux masses pourquoi ces inégalités sont inévitables actuellement, et pourquoi il faudra même accepter une certaine aggravation de ces inégalités, dans l'intérêt du relèvement de notre économie. Il devra en même temps expliquer à ces masses qu'au milieu de cette inégalité, il conduit le peuple à la véritable égalité, et qu'il connaît ses aspirations profondes à l'égalité». (Ibid., p. 284). [back]
  7. Rapport au XIVème Congrès, «La Russie...», op. cit., p. 114. [back]
  8. Oustrialov, émigré porte-parole des cadets, avait écrit dans la Smenia Vekh qu'à travers la NEP les bolcheviks allaient, qu'ils le veuillent ou non, construire en Russie un État bourgeois ordinaire, et qu'il fallait donc les soutenir. Au XIème Congrès du parti russe, en 1922, Lénine avait cité Oustrialov, préférant «la vérité de classe d'un ennemi de classe» aux «doucereux mensonges communistes». Et il avait ajouté: «Les choses dont parle Oustrialov sont possibles, disons-le sans ambages» («œuvres», tome 33, pp. 291-292). [back]
  9. Voir en particulier le diagnostic pénétrant de Kamenev dans ses discours au XIVème Congrès («La Russie», op. cit., pp. 215.217) et à l'Exécutif Elargi de l'Internationale Communiste de novembre-décembre 1926, séance du 11 décembre (cf. «Protokoll der Erweiterten Exekutive der KI», 22 Nov.-13 Dez. 1926, Hamburg 1927, pp. 677-680). [back]
  10. Zinoviev reprend ici ce que Trotsky avait dit sous une autre forme en 1923, au XIIème Congrès, et qu'il avait alors repoussé avec véhémence comme… non conforme à la vérité officielle du moment! [back]
  11. Zinoviev, «Le léninisme», op. cit., p. 233. Dans son rapport du 4 septembre au comité central Kamenev calcule (et c'est une estimation optimiste) que sur 1.200 millions de pouds de grain, 700 millions étaient dans les mains de 14 % des paysans, et il observe avec force: «Nous serions de mauvais marxistes (...) si nous nous contentions de nous réjouir parce que nous avons eu une bonne récolte, et si nous ne nous posions pas la question: quel est le contenu social de cette récolte?» (Carr, op. cit., p. 299). [back]
  12. Cité dans Carr, op. cit., p. 260. [back]
  13. On pourra trouver des témoignages directs et d'époque dans le livre de Carr déjà cité. C'est à cet ouvrage que nous empruntons la plupart des citations des discours, articles et résolutions officielles. Le 4 septembre, Kamenev dira: «A qui surtout servent les coopératives? Il est impossible de nier - et le faire relèverait de la politique de l'autruche - que les coopératives, telles qu'elles sont actuellement organisées, et étant donné qu'elles sont attirées inévitablement et spontanément dans les échanges commerciaux, servent surtout les couches supérieures» (Carr, op. cit., p. 299). [back]
  14. Un décret du 12 novembre 1924 avait bien rappelé la règle, mais sans lui donner un effet rétroactif pour les coopératives déjà constituées et... remplies de koulaks. [back]
  15. Ce démenti se trouve dans le discours de clôture de Staline au XIVème Congrès («La Russie...», op. cit., p. 316). Mais lorsque le stalinisme assignera au kolkhose l'usufruit perpétuel de sa terre, et à ses membres la propriété de la maison, du sol qui la porte et du lopin attenant, que fera-t-il d'autre? Il faut rappeler d'autre part que les «correspondants paysans» avaient fait l'objet, fin 1924 et début 1925, d'une violente campagne d'intimidation, terroriste au sens propre, de la part des koulaks. [back]
  16. Discours au XIVème Congrès, «La Russie...», op. cit., p. 183. [back]
  17. Ibid., p. 185. [back]
  18. Dans les résolutions de cette conférence, fin avril 1925, on commence à sentir une certaine perplexité devant la différenciation croissante à la campagne et le poids croissant des paysans riches dans l'économie agraire. Mais pour s'opposer à cette évolution, on n'envisageait qu'une «lutte légale (et surtout économique) contre les koulaks qui pratiquent l'usure et exploitent de façon malhonnête les paysans pauvres», la revitalisation des soviets ruraux et un «appui» aux couches les plus défavorisées de la population rurale qui restait des plus vagues. [back]
  19. Les deux formules sont de Zinoviev. [back]
  20. Rapport au XIVème Congrès, «La Russie...», op. cit., p. 86. [back]
  21. Discours de Kamenev, ibid., p. 211. [back]
  22. Co-rapport de Zinoviev, ibid., p. 129. [back]
  23. Staline, dans le rapport au XIVème Congrès déjà cité. [back]
  24. C'est lui faire injure que de réduire à de pures revendications «démocratiques» sa dénonciation des méthodes d'intimidation dignes de l'Inquisition utilisées depuis quelque temps par les organes dirigeants envers quiconque exprimait un désaccord, son exigence d'un remaniement radical de la direction du Parti, ou les attaques de Kroupskaya contre le dogme «la majorité a toujours raison», et celles de Kamenev contre la conception du «chef» d'investiture semi-divine. [back]
  25. Ces citations sont tirées du co-rapport de Zinoviev. [back]
  26. «La Russie…», op. cit., p. 105. [back]
  27. Les citations qui précèdent sont toutes tirées du discours de Kamenev. De son côté, Kroupskaya faisait observer que la thèse du caractère socialiste de l'industrie étatique n'était vraie que «du point de vue politique abstrait» (ibid., p. 191). La formule fait penser à la polémique de Lénine contre l'«abstraction» boukharinienne de l'«État ouvrier» dans les conditions d'une Russie en énorme majorité paysanne, et elle se référait en effet à cet épisode bien connu. [back]
  28. A une conférence du parti, Boukharine avait déclaré: «si nous admettons l'opinion que les entreprises nationalisées sont des entreprises de capitalisme d'État, si nous le disons ouvertement, comment pouvons-nous mener une campagne pour l'augmentation du rendement du travail? Les ouvriers n'augmenteront pas la productivité du travail dans des entreprises qui ne sont pas purement socialistes». (Cité par Zinoviev dans son discours, «La Russie...», op. cit., p. 135). L'opposition de 1925 s'élevait avec vigueur précisément contre cette façon cynique de «traiter les ouvriers comme des enfants», de «leur dorer la pilule, de leur présenter la réalité en rose», au lieu de leur démontrer par les actes de la politique internationale et interne du parti que le fait de donner le meilleur d'eux-mêmes dans ces entreprises pourtant non socialistes signifiait travailler dans et pour la perspective de la victoire finale du socialisme: on ne peut pas tromper la classe, on ne peut pas construire une société nouvelle sur le mensonge! Ce qu'on édifiera sur ce mensonge, ce seront les plans quinquennaux, l'émulation «socialiste» et le stakhanovisme des années qui suivront: la Russie, grande puissance capitaliste. [back]
  29. Au XIVème Congrès, la question du «socialisme dans un seul pays» est à peine évoquée, alors qu'elle constituera l'axe des discours de Kamenev, Zinoviev et Trotsky à la XVème Conférence du Parti et au VIIème Exécutif élargi de l'Internationale de novembre et décembre 1926. Mais il est significatif que dans «Le léninisme», Zinoviev, qui se contredit souvent, critique la nouvelle théorie stalinienne en ces termes: «La victoire totale et définitive du socialisme est le passage de la première phase, ou phase inférieure, de la société communiste, à la seconde phase, à la phase supérieure» («Le léninisme», op. cit., p. 247, ou «Staline contre Trotsky», op. cit., p. 97), chose impossible «dans un pays entouré de tous côtés par des pays bourgeois». Il apportait ainsi de l'eau au moulin stalinien: l'argument selon lequel on était déjà dans le stade inférieur du communisme, et que l'encerclement capitaliste empêchait seulement le passage complet au second, sera ensuite rabâché jusqu'à la nausée, surtout après la «liquidation en tant que classe» de la «dernière survivance» capitaliste, les koulaks. En ce qui concerne le «capitalisme d'État», la critique de Zinoviev est plus nette dans ce livre que dans ses discours au congrès; elle frappe même Trotsky qui réduisait la NEP dans l'industrie «à un moyen de calcul, à une application des méthodes de comptabilité capitaliste» (p. 220). En se référant à la polémique de Lénine contre Boukharine, il écrit: «Il faut appeler le capitalisme d'État par son nom!». [back]
  30. «Thèses de Lyon», 1926. [back]
  31. On lira cette déclaration, ainsi que celle de Zinoviev «au sujet de l'Adresse du Congrès à tous les membres de l'organisation de Leningrad», Adresse qui remettait en cause l'apparent climat de pacification de la dernière journée du congrès, dans «La Russie...», op. cit., pp. 339 et suivantes. [back]

[sixième partie]

Source: «Programme Communiste» Nr. 76, Mars 1978.

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