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LA CRISE DE 1926 DANS LE P.C. RUSSE ET L'INTERNATIONALE (VII)
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La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'internationale (VII)
Trotsky
Boukharine
Notes
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La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'internationale (VII)

Trotsky
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On ne peut pas amalgamer la position soutenue par Trotsky dans «Vers le capitalisme ou vers le socialisme?» (1), le seul texte qu'il ait consacré entre «Cours Nouveau» et le grand débat d'été-automne 1926 aux questions de la politique économique, avec les thèses développées par Préobrajensky ou, sur un plan moins théorique, par Piatakov.

Trotsky était sans doute préoccupé par les arguments de ceux des adversaires de la dictature bolchévique qui soutenaient que celle-ci minait le pays en «construisant l'économie socialiste», ou bien qu'elle finirait par aboutir «en réalité au capitalisme»; c'est pour cela qu'il appuie sa réponse sur l'analyse du «processus économique et de son développement pour ainsi dire logique», en faisant abstraction de «presque tous les autres facteurs qui non seulement influencent le développement économique, mais qui sont même capables de lui donner une direction entièrement opposée». Ce point de vue peut être utile lorsqu'il s'agit de «trouver les solutions pratiques du moment», et encore, à condition de «tenir compte autant que possible de tous les facteurs», objectifs aussi bien que subjectifs, «dans leur conjoncture instantanée». Mais Trotsky sait cependant qu'il est insuffisant dès qu'il «s'agit de la perspective du développement pour toute une époque», parce qu'alors «il faut absolument séparer les facteurs «saillants», c'est-à-dire avant tout le facteur politique»; par exemple, «une guerre pourrait avoir une influence décisive sur notre développement, et la révolution européenne victorieuse aussi. Et non seulement des événements venant de l'extérieur. Les processus économiques intérieurs produisent un réflexe politique très compliqué, qui de son côté peut devenir un facteur important» (p. 135).

Pour Préobrajensky, comme nous l'avons vu, tout se réduit à donner une caractérisation théorique de la NEP conçue comme une façon particulière de «construire le socialisme», et il considère les facteurs politiques comme secondaires ou, en tout cas, dérivés. Ces facteurs sont au contraire prédominants pour Trotsky, qui regarde par-delà les catégories économiques pour découvrir les forces de classe qui les sous-tendent ainsi que le jeu changeant de leurs rapports. S'il ne leur consacre que le dernier petit chapitre, axé au demeurant sur les questions internationales, de son ouvrage, cela est dû à la réserve que le grand révolutionnaire s'impose face à la campagne grossière lancée contre lui par le centre dirigeant au cours des deux années qui ont suivi le XIIème congrès du PC russe.

D'ailleurs, si Trotsky martèle avec insistance la nécessité d'accélérer l'allure du développement économique, en faisant de l'industrie d'État son levier fondamental et décisif sur la base de la célèbre trilogie: «la nationalisation réelle (socialisation) de la pensée technique, scientifique et de toute activité de recherche dans le domaine de la production; une solution centralisée, selon le plan, des questions énergétiques de l'économie en général et de chaque division économique en particulier; la standardisation (ou normalisation) de tous les autres produits et, finalement, une spécialisation conséquente des usines elles-mêmes» (p. 126), ce n'est pas parce qu'il croit que tout cela constitue la clé de l'«édification du socialisme». C'est simplement parce que de ce renforcement des «forces de production qui se trouvent entre les mains de l'État et lui assurent tous les leviers de commande»(p. 97) dépend la capacité de faire face aux «conséquences sociales du système du marché» et aux «dangers politiques qui lui sont inhérents», dangers que le Parti n'avait jamais considérés comme une «fatalité inévitable», mais qu'il envisageait, dans toute leur portée, comme des «problèmes qu'il s'agit d'étudier attentivement dans chacune de leurs phases et de résoudre pratiquement» (p. 89). Ce renforcement des forces productives devait d'ailleurs permettre de faire face à ces problèmes sans faire peser, comme le suggérait Préobrajensky, les rigueurs de l'accumulation primitive sur la paysannerie et plus précisément sur ses couches pauvres: il permettait au contraire de fournir aux campagnes des produits industriels de moins en moins chers et de qualité croissante, de sorte que «le renouvellement socialiste de l'agriculture» (passons pour l'instant sur cette formulation) se ferait non pas à travers «les coopératives considérées comme forme pure d'organisation, mais au moyen de coopératives appuyées sur l'industrialisation de l'agriculture, son électrification et son industrialisation générale» (p. 105).

Bien qu'ils partent de prémisses différentes, voire opposées, Trotsky et Préobrajensky se rejoignent cependant sur un point qui, pour Trotsky, est lié de façon cohérente à sa version de la théorie marxiste de la révolution en permanence. C'est l'idée qu'il coexisterait en Russie deux systèmes économiques qui «s'excluent l'un l'autre»: l'un serait socialiste parce que fondé sur la propriété publique des moyens de production, alors que l'autre serait capitaliste parce que fondé sur leur propriété privée; et des poids respectifs de ces deux «systèmes» dans l'économie globale dépendrait le pronostic sur l'avenir du pays, sur son passage intégral au socialisme ou sa «rechute» dans le capitalisme. Dans cette vision, la lutte que se livrent les deux «systèmes» qui essayent chacun de gagner du terrain sur l'autre, et qui sont représentés par l'industrie étatique d'un côté, l'entreprise privée paysanne (et, accessoirement, industrielle) de l'autre, cesse d'être un «reflet» du conflit historique entre prolétariat et bourgeoisie; elle s'identifie à ce conflit, elle en devient l'expression directe. Dans quelle direction se développe la Russie? La réponse se trouve dans les graphiques de la production des entreprises industrielles (et aussi agricoles) de l'État, et dans ceux de la production des entreprises agricoles (et aussi industrielles) privées: qu'on confronte ces graphiques, et on aura le diagramme du mouvement social et politique, on saura s'il avance vers le socialisme, ou mieux dans le socialisme, ou au contraire dans le capitalisme.

C'est en partant de ce point de vue que Trotsky a pu s'enivrer avec les «chiffres de contrôle» publiés pour la première fois par le Gosplan pour l'année économique 1925-1926, chiffres qui montraient un bond formidable de l'industrie (essentiellement étatique) par rapport à l'agriculture (essentiellement à gestion privée), et y lire «la merveilleuse musique historique du socialisme grandissant» (p. 91). Tragique paradoxe Il anticipait là sur les hymnes que les planificateurs staliniens entonneront pour glorifier la progression et les taux de croissance de la production industrielle, présentés comme autant de succès et de conquêtes dans l'«édification du socialisme dans un seul pays». C'est ainsi que, devant l'augmentation lente ( 3 %) mais irrésistible de la part de l'industrie étatique dans l'ensemble de la production manufacturière en 1924-1925, «tandis que la participation privée a baissé d'autant», Trotsky s'exclame: «C'est de ce pourcentage que dans ce petit laps de temps la prépondérance du socialisme sur le capitalisme a grandi» (p. 101). C'est ainsi qu'il a pu saluer dans la nationalisation croissante de l'industrie et dans le lancement du premier plan, quinquennal non seulement un formidable pas en avant dans la préparation des «conditions» du socialisme (comme il le dit lui-même, de façon correcte sur le plan marxiste, et comme le disait Lénine), mais un pas dans l'édification du socialisme lui-même: abstraction faite des facteurs politiques «saillants» de l'orientation interne et internationale du Parti, ces réalisations auraient été en elles-mêmes la preuve matérielle qu'en U.R.S.S. le «système» socialiste allait battre définitivement le «système» capitaliste. C'est ainsi que, élargissant sa vision à la terre entière, Trotsky a pu voir l'indice de la victoire finale du prolétariat soviétique dans la tendance de «l'allure du développement économique intérieur» en Russie à rattraper, et en perspective à dépasser, le niveau mondial du capitalisme. Il ne se contentait pas de voir dans ce rattrapage ou ce dépassement économique un accroissement de la «force de résistance envers la pression économique du capitalisme mondial et la pression militaire et politique de l'impérialisme» (p. 97), ce qui est parfaitement correct; il l'identifiait, ce qui devient absolument incorrect, avec le triomphe politique international sur l'ennemi de classe. Il est clair que cette position contient déjà en germe la théorie de l'«État ouvrier dégénéré» et la théorie de la bureaucratie qui est obligée malgré tout d'édifier le socialisme dans l'économie et dans les rapports sociaux, même si elle le trahit sur le plan politique, programmatique et doctrinal. Et on tient ici les racines de l'incompréhension de Trotsky et (dans un sens différent) de Préobrajensky envers la signification réelle du «tournant» stalinien en direction de la planification, de l'industrialisation et de la «socialisation». ainsi que les racines du jugement en partie positif qu'ils ont porté sur ce tournant contre la position toujours condamnée et combattue de l'«ennemi numéro un», Boukharine.

À partir de ce moment, Trotsky ne cessera de se battre contre le moulin à vent d'une «renaissance du capitalisme» vue sous la forme d'une prédominance de la production «privée» sur la production publique. Il ne parviendra jamais à saisir la contre-révolution stalinienne dans ses formes réelles, à savoir la liquidation politique (et physique) du bolchévisme sur la base matérielle de la grande industrie étatisée et de la planification centrale. L'Opposition de 1926-1927 ne revendiquera aucune des propositions pratiques de PréobrajenskyPiatakov, mais elle restera politiquement prisonnière de cette «équivoque» fondamentale, commune à tous ses porte-parole. Presque tous l'utiliseront pour justifier leur propre capitulation. Trotsky ne le fera pas, mais dans son refus de capituler il ne pourra que s'arrêter à mi-chemin.

Boukharine
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Nous avons déjà relevé, au cours de cette longue étude, un aspect qu'il n'est pas inutile de rappeler s'il s'était seulement agi, dans le débat qui s'est ouvert en 1923 et qui s'est prolongé jusqu'en 1927-28, de «corriger» de fausses constructions théoriques en économie politique, ou à l'inverse de discuter sur la meilleure manière de réaliser des objectifs pratiques communs de politique économique, des divergences auraient certes été inévitables au sein du parti russe, mais la rupture n'aurait pas été inévitable.

Ainsi, en critiquant en 1924-1926 l'édifice théorique de la «Nouvelle Economique» de Préobrajensky, Boukharine avait beau jeu de revendiquer le «primat de la politique sur l'économie» sous la dictature du prolétariat, et donc la nécessité de mesures concrètes de politique économique décidées au fur et à mesure par le Parti et l'État, compte tenu du tableau des forces agissant dans l'ensemble de la société russe (2). De même, il avait beau jeu de réfuter (bien qu'à l'aide d'artifices polémiques souvent douteux) les trop nombreuses exagérations que son, adversaire direct introduisait en matière d'«échanges non équivalents» pour réaliser l'«accumulation primitive socialiste» (3). Mais lorsque Boukharine dit en 1927 que «la tâche principale» du centre dirigeant du Parti était et avait toujours été «de développer plus énergiquement notre industrie et d'accélérer le rythme de notre développement sans nous heurter à la ruine des paysans, sans priver l'industrie des matières premières agricoles, en conservant une proportion rationnelle entre l'agriculture et l'industrie, en rendant plus solide l'alliance des ouvriers et des paysans, en consolidant le rôle dirigeant de l'industrie prolétarienne et du prolétariat lui-même», ou encore qu'outre la question des prix des produits industriels et agricoles, les problèmes à résoudre avaient pour nom «problème des «ciseaux», réduction de l'écart des ciseaux, rationalisation de la production, réduction du prix de revient, organisation du réseau commercial» (4), il est facile de voir que Trotsky n'avait rien dit d'autre dans ses thèses et son discours au XIème congrès en 1923, dans «Cours Nouveau» quelques mois plus tard, dans «Vers le socialisme ou vers le capitalisme?» en 1925, dans les amendements aux thèses de Rykov en avril 1926; et qu'en 1927, se démarquant des formulations les plus typiques de Préobrajensky, la «Plate-forme de l'opposition unifiée» ne disait rien d'autre (5).

Dans un tel contexte, on aurait pu discuter sur les rythmes plus ou moins rapides qui étaient souhaitables pour le développement industriel, sur les voies plus ou moins longues et détournées qu'il fallait emprunter pour conserver un «équilibre dynamique» entre l'industrie et l'agriculture; dans le but de réaliser une accumulation et donc une reproduction élargie dans la grande industrie (que tous voulaient), on aurait pu discuter pour déterminer s'il fallait tabler plutôt sur la planification, la rationalisation et la standardisation de la production industrielle et de son appareil, ou plutôt sur la «fécondation réciproque» des deux grands secteurs dans un régime de liberté contrôlée des échanges (jamais Trotsky ou Boukharine n'avaient prétendu qu'il fallait tabler exclusivement sur l'une ou l'autre voie). Même la proposition boukharinienne de laisser s'accumuler librement le capital agraire, dont l'économie avait besoin pour sortir de la stagnation, quitte à favoriser sur le sol nationalisé (et non à reprivatiser) la naissance d'«une classe de grands fermiers de l'État employant sous son contrôle des salariés en attendant d'être elle-même expropriée lorsque le degré nécessaire de concentration du capital rural serait atteint» (perspective que Boukharine voyait à travers une série de stades contradictoires), même cette proposition était inattaquable sur le plan théorique: c'était un «compromis à la Lénine», comme nous l'avons montré dans nos textes de Parti (6). En ce qui concerne les dangers de bureaucratisation de l'appareil d'État, les positions de Boukharine et de Trotsky ne s'opposaient pas mais se complétaient. Le premier lançait un cri d'alarme devant les risques de morgue et de sclérose bureaucratique, de mépris des besoins de consommation immédiats des grandes masses, créés par la position de monopole de la grande industrie et des organes de la planification étatique (7), ou devant les risques découlant de la prétention (que personne ne défendait d'ailleurs à l'époque) de «remplacer tous les petits producteurs par des bureaucrates»; le second, comme nous l'avons déjà vu, lançait un cri d'alarme complémentaire en dévoilant les racines non pas psychologiques ou «traditionnelles» mais matérielles du phénomène de la bureaucratisation de l'État et du Parti, qui ne pouvait que s'aggraver en raison des tâches administratives toujours plus absorbantes submergeant l'État-Major bolchévik, tendu dans un effort surhumain pour «maintenir une parfaite harmonie économique» entre les intérêts divergents des classes coexistant dans une société non homogène.

Mais le fait est que tous ces problèmes, ainsi que les solutions correspondantes, étaient insérés par les uns et par les autres dans des systèmes théoriques généraux, et il ne pouvait en être autrement puisqu'il ne s'agissait pas de «confrontations» d'idées pures mais du heurt de forces matérielles dont les «idées» n'étaient que le reflet nécessaire. Ces «systèmes» dépassaient les aspects particuliers et accessoires de la politique économique quotidienne, ils mettaient en jeu des questions globales d'orientation programmatique et tactique, des questions de principe, et chacun d'eux, formulé plus ou moins explicitement, engendrait par contrecoup un système opposé.

Sur la base de la NEP, Préobrajensky avait édifié et perfectionné un modèle pur, et donc abstrait, de «transition au socialisme», basé sur le triomphe (qui était loin d'être acquis) de la gestion étatique et planifiée dans l'industrie sur la gestion privée et spontanée dans l'agriculture. Cet édifice doctrinaire, avec ses lois absolues et ses catégories rigides, avait des implications extrêmement discutables dans le domaine des rapports entre le prolétariat et la paysannerie; sur le plan économique, il ne permettait pas à la classe ouvrière, qui portait «le souci de l'économie nationale» dans son ensemble, d'assurer à ce processus, selon les termes de Boukharine, «la direction juste, c'est-à-dire ne pas tomber dans un corporatisme étroit en veillant uniquement à ses propres intérêts généraux, d'une part, et d'autre part comprendre l'interdépendance des parties constituantes de l'économie» (8). En réaction, Boukharine édifie à son tour un modèle théorique général de «transition au socialisme» fondé sur l'échange et donc sur le marché, régi par des lois tout aussi absolues et structuré en catégories tout aussi rigides, et dont les implications politiques et sociales tendaient à altérer et même à inverser les bases théoriques et programmatiques du Parti du prolétariat russe et international. Ces implications, inquiétantes à court terme et catastrophiques à long terme, ne pouvaient que susciter le malaise, puis la révolte de la Vieille Garde; on ne peut pas les considérer comme des appendices erronés mais éphémères de thèses économiques justes et durables, car elles font partie d'un ensemble cohérent.

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Il ne fait pas de doute qu'un fil conducteur commun court à travers les théories opposées des ex-camarades de tendance. On ne s'en étonnera pas si on se souvient des polémiques de 1918, 1921 et 1922 entre Lénine et ceux qu'on appelait les «communistes de gauche»(Boukharine en premier, mais aussi Préobrajensky et Piatakov) sur l'imminence ou non du passage au socialisme en Russie, sur la légitimité ou non du terme de «capitalisme d'État» pour définir son économie, et sur la nature même de l'État «ouvrier». Ce tronc commun se retrouve dans les «théorèmes» dans lesquels ils cherchaient maintenant, chacun de leur côté, à emprisonner la réalité mobile et tourmentée d'une dictature prolétarienne agissant dans un pays arriéré à grande majorité paysanne.

Pour l'un comme pour l'autre, la prise du pouvoir et l'instauration de la dictature du prolétariat ont coïncidé avec le commencement du socialisme non seulement du point de vue politique, mais aussi du point de vue économique. Nous avons déjà cité les phrases de Préobrajensky, que Boukharine n'a aucune raison de contester, sur les «rapports de production nés pendant la dictature du prolétariat» et identifiés avec un type de socialisme, embryonnaire peut-être, mais socialisme quand même. De même que Trotsky (9), qui restait cependant beaucoup plus vague, ils considéraient tous deux la grande industrie d'État («notre industrie prolétarienne» comme se plaisait à l'appeler Boukharine) comme socialiste; et pour eux elle était socialiste de par son essence, et non parce qu'elle était un instrument de la politique intérieure et internationale du pouvoir ouvrier et une arme d'intervention économique pour entraîner les forces productives vers les formes les plus évoluées du capitalisme; ils considéraient pareillement comme socialistes tous les mécanismes, y compris le système bancaire et le crédit, par lesquels l'État contrôlait ou du moins tentait de contrôler l'économie (10). Pour l'un comme pour l'autre, la planification était par elle-même synonyme de socialisme, et le secteur de l'«économie planifiée» était donc en lui-même socialiste.

Le problème qui se pose (et sur la solution duquel ils se divisent) est celui des voies à parcourir et des moyens à utiliser pour promouvoir et si possible accélérer le développement des forces productives dans tous les domaines, puisque seul ce développement pouvait permettre d'élargir le secteur étatique, et qu'il caractérisait pour l'un comme pour l'autre un modèle de production et une société d'un type nouveau. Boukharine aura beau écrire qu'avec le passage à la NEP «les illusions de la période d'enfance se sont consumées et dispersées sans laisser de traces» (11), faisant ainsi allusion aux croyances dans la possibilité de supprimer immédiatement le marché et d'appliquer à fond les méthodes du «communisme de guerre» dans les campagnes, ainsi qu'à l'attente de la révolution mondiale à brève échéance: il n'en restait pas moins convaincu que le levier de commande de l'industrie était en même temps le véhicule d'un socialisme en action, et que c'était à la fois une erreur théorique et une capitulation, politique de parler de «capitalisme d'État» comme du but à atteindre (ce qu'avait dit Lénine), comme de l'objectif maximum qu'on pouvait se fixer en attendant la révolution dans les pays capitalistes avancés d'Europe.

D'autre part, pour les marxistes, l'État est lui-même une force économique. Même dans les conditions spécifiques de la Russie soviétique, Boukharine ne réduit pas l'État ouvrier à une abstraction, comme Lénine le lui avait reproché dans une polémique. Au contraire, il le considère (malheureusement) comme une conquête assurée une fois pour toutes de la révolution d'Octobre, de la même façon qu'il considère «le rôle de la classe ouvrière, et le renforcement de sa base matérielle qu'est la grande industrie» comme une donnée et non comme «un enjeu de la lutte de classe», ainsi qu'on a pu le faire remarquer à juste titre (12); il fait donc de l'État une «catégorie méthodologique»absolue de l'économie nouvelle. «Garanti» par la présence d'une avant-garde consciente qui marche dans la «direction juste» (13) à la tête d'une classe ouvrière en possession des «leviers de commande», l'État n'est pas seulement «à l'abri de toute contamination». Il peut aussi, sans contraindre personne puisque l'ère de la coercition est passée et qu'on est entré dans celle de la persuasion, conduire tout le monde (et en premier lieu «les paysans, les petits producteurs, y compris bourgeois, les couches rétrogrades, les travailleurs non touchés encore par les idées socialistes») à «travailler de telle sorte que, en partageant leurs intérêts privés, ils contribuent comme prolétaires (souligné par nous - NdR) au développement de la production» (14); et, grâce aux incitations matérielles et à la prudence de l'action gouvernementale, l'État pourrait aussi obtenir l'aide des commerçants, des entrepreneurs privés et des koulaks sans avoir à craindre de subir une poussée en sens inverse, et encore moins d'y succomber. En réalité, cette poussée, les prolétaires surtout, mais aussi les petits paysans, en subissaient déjà avec angoisse les effets pendant l'été 1925, alors que le centre dirigeant s'acharnait à la minimiser ou même à la nier. Paradoxalement, si Boukharine voyait le danger de bureaucratisation qui avait sa source aux sommets de l'appareil industriel et du Gosplan, il ne voyait pas en revanche le danger bien plus pressant et mortel d'une dégénérescence et de l'État et du Parti sous la pression matérielle de l'ambiance bourgeoise et petite-bourgeoise qui faisait de rapides progrès. C'est ce danger qui angoissait tellement Lénine et Trotsky, ou encore Bordiga dans sa lettre à Korsch, et qui transparaît même dans les écrits les plus arides et détachés, les textes d'«économie pure»de Préobrajensky. Boukharine ne l'entrevoit que comme une possibilité abstraite, un phénomène marginal et limité: «Théoriquement, la dégénérescence d'une fraction du parti, sa fusion avec la NEP bourgeoise et les «spécialistes», la formation d'une nouvelle classe capitaliste, sont toujours possibles», mais... «mais notre parti n'y consentira jamais» (15).

Ainsi, Préobrajensky avait construit, en se basant sur l'axiome d'un «secteur socialiste de l'économie», un schéma dynamique comportant des antagonismes croissants qui devaient se résoudre ou bien par le triomphe du socialisme, ou bien par sa défaite, sans que l'issue de la bataille historique puisse être considérée comme acquise. Sur cet axiome commun, et sur celui qui lui était propre de l'«incorruptibilité»et de l'immutabilité du Parti et par contrecoup de l'État, Boukharine construisait de son côté un schéma statique d'harmonies qui, tant sur le plan économique que sur le plan social et politique, devaient se développer dans une seule direction, celle de la «prospérité générale»et de l'accroissement des forces productives assurant la victoire du socialisme; celui-ci allait ainsi démontrer à l'épreuve des faits que, contrairement au capitalisme, il était en mesure de satisfaire les exigences et les aspirations immédiates et finales de la «population laborieuse» au sens le plus large du terme.

Ce schéma entraîne une double série de conséquences, proches et lointaines. En ce qui concerne la perspective proche, c'est-à-dire le problème pratique immédiat d'«équilibrer» les deux grandes branches de l'économie et d'obtenir qu'à travers cet équilibre elles «se fécondent réciproquement», la vision boukharinienne estompe les obstacles dont, selon Lénine, le chemin de la dictature du prolétariat en Russie est parsemé. Ces obstacles perdent petit à petit de leur tranchant et se réduisent en fin de compte à des difficultés administratives normales et passagères, puisque non seulement les frictions et les antagonismes entre les représentants des deux grands secteurs de la production sont censés se compenser sur le marché, qui constitue leur zone de contact, mais l'action consciente et volontaire de l'État «ouvrier» est censée compléter, dans le cas particulier de la NEP, l'action équilibrante de la spontanéité et des automatismes du libre échange. Ce système d'équations économiques simples exerce une terrible fascination sur celui qui jongle avec lui. Boukharine est extrêmement attentif à la croissance anormale du monopole de la grande industrie et à la possibilité qui en découle pour elle de fixer et d'imposer ses propres prix, ou de restreindre l'offre de marchandises sur le marché sans s'occuper des intérêts et des besoins généraux du pays; il en oublie par contre que, dans un régime de libre échange, une vieille expérience montre que la grande agriculture - la seule qui produise à vaste échelle pour le marché - jouit en fait d'un monopole, «naturel» selon l'économie classique bourgeoise, social selon le marxisme; d'un monopole qui n'est pas moindre que celui de la grande industrie, plus fort même, parce que l'État central ne parvient à la contrôler que dans une mesure très limitée, comme les événements de ces années-là le confirment amplement.

Certes, Boukharine a raison lorsqu'il écrit (ce n'est d'ailleurs qu'une lapalissade): «l'accumulation dans notre industrie marche de pair avec l'accumulation dans l'économie paysanne; autrement dit, plus cette dernière s'enrichit, améliore son outillage et perfectionne ses procédés de culture, plus elle devient capable d'acheter à l'industrie urbaine. A son tour, le développement de l'économie rurale est impossible sans celui de l'industrie urbaine (...) Le développement de l'industrie est fonction du développement de l'agriculture et vice-versa» (16). Mais se représenter cette interdépendance réelle comme un processus harmonieux et neutre, qui se déroule entre des entités économiques et sociales supposées homogènes, sans fractures de classe, et dont toutes les couches participeraient également aux bénéfices du développement général, ou encore postuler comme acquis ce que l'économie classique présente comme un résultat mécanique et naturel du «progrès», à savoir que «si le revenu national augmente d'année en année, la classe ouvrière et la paysannerie (ici, les paysans pauvres) en toucheront une part de plus en plus grande», c'est ni plus ni moins réciter un acte de foi dans les «automatismes» de la liberté du commerce et s'en remettre à ses mécanismes (17).

En passant de la spontanéité pure à la spontanéité combinée avec l'intervention volontaire et consciente de l'État, on élimine jusqu'aux dernières «inconnues» du système d'équation. Faut-il, pour résoudre le problème d'«accélérer l'accumulation dans notre industrie et amener ainsi de l'argent dans les caisses de l'État (…), continuer à développer l'échange dans notre pays», et faut-il «à cet effet (...) donner plus de liberté économique à la bourgeoisie rurale?». Eh bien, accordons la lui, sans réserve ni limite: «c'est là une mesure qui, pour nous, ne présente aucun danger, car (...) dans le domaine économique, les positions dominantes sont entre nos mains». Peut-on imaginer qu'elles échappent de «nos mains», ou encore que nos mains, devenues sans le vouloir les mains de quelqu'un d'autre, les utilisent dans un sens différent? Sans doute: «On pourrait se représenter un état de choses dans lequel l'économie des koulaks se développerait à une vitesse vertigineuse, accumulerait des fonds plus rapidement que l'industrie nationale étatique, se lierait au capital commercial privé et renverserait tout le régime économique et politique de la dictature du prolétariat». On pourrait certes l'imaginer, «mais cette hypothèse est invraisemblable; l'admettre, c'est faire violence à la réalité».

L'équation générale couvre et justifie les équations partielles; il suffit d'en indiquer deux exemples. N'est-il pas vrai que dans l'achat et la vente des produits industriels les commerçants «réalisent des bénéfices considérables»? C'est indiscutable; «néanmoins, qu'ils le veuillent ou non, ils contribuent de la sorte au développement de notre industrie et de notre commerce étatique et à l'accélération de la circulation du capital»; pour compléter l'action bénéfique de la spontanéité économique, il suffira que l'État prélève des taxes et des impôts sur ces bénéfices et affecte «à différentes œuvres utiles aux travailleurs, à la cause du socialisme (...) le surplus de valeurs matérielles provenant des impôts sur les couches bourgeoises» (18). Les koulaks de leur côté, non contents de s'enrichir comme l'État les invite à le faire pour le bien de tous, s'unissent-ils en coopératives de «crédit mutuel»? Eh bien, «si elles veulent prospérer» (qui en douterait!) ces coopératives devront «se lier aux organes de l'économie nationale»et «déposer leur argent disponible dans les banques pour en toucher l'intérêt»; elles seront par là même «forcément maintenues dans des limites déterminées (...) car le caractère général du développement de notre pays est prédéterminé par le régime de la dictature prolétarienne et par la force déjà considérable des organisations économiques de cette dictature». Et s'il arrive que le courant s'inverse, que ce ne soit plus le paysan riche qui prête de l'argent à l'État mais l'État qui prête au paysan riche, le lien qui attache ce dernier à l'État ne sera plus seulement un lien de dépendance irréversible, mais carrément de gratitude, même si les retombées des impôts fonciers et autres servent à renforcer les paysans pauvres et leurs coopératives contre les koulaks et leurs diverses organisations de défense: «Si nous persuadons difficilement le koulak, il nous gêne économiquement; mais s'il reçoit de l'argent de nos propres banques, il ne nous gêne plus. Car c'est nous alors qui l'aidons; si bien qu'il peut se faire, à la fin, que le petit-fils du koulak nous remercie de la façon dont nous l'avons traité» (19). On touche ici à l'aboutissement tragique de cette vision harmonieuse du développement économique: non seulement on s'imagine que le bourgeois ne nous gêne plus dès lors que nous lui donnons de l'argent, mais on en arrive à souhaiter longue vie, de génération en génération, à la souche déjà si vigoureuse des paysans riches, ceux que dans sa célèbre invective Lénine traitait de vampires!

Entendons-nous bien. Si nous avons insisté sur ces points pratiques, ce n'est pas du tout pour prétendre que, une fois accordée la liberté de commerce, on aurait pu empêcher les commerçants d'exister et les koulaks de prospérer; ni que le plan consistant à laisser ces derniers accumuler des ressources qu'on soumettait dans l'immédiat à des règlements sévères et des taxes rigoureuses en attendant de pouvoir les recueillir demain, était condamnable en théorie. Nous avons voulu montrer comment, dans le scénario de Boukharine, les figures qui apparaissent sur la nouvelle scène économique russe ont cessé de représenter les personnages d'un authentique drame social, mais sont devenus les héros d'un roman à l'eau de rose, avec happy end garanti malgré les brouilles passagères, les petites disputes et les scènes de ménage. Dans ce schéma où tout se réduit aux chiffres arides d'un code des impôts et d'un plan d'État pour l'accroissement du PNB, les forces de classe et les alignements de guerre ont disparu pour être remplacés par des individus et des groupes qui contribuent tous, bon gré mal gré, au fond commun du «revenu national».

Cela devient encore plus frappant si, quittant les problèmes immédiats et proches, on s'intéresse à la perspective plus vaste de l'orientation programmatique et tactique du parti et de la dictature, et si on passe du schéma empirique de la politique économique à son idéalisation en termes de doctrine.

En janvier 1925, Boukharine essayait de résumer le point crucial du débat en écrivant: «Le comité central part de l'échange (monnaie, prix, commerce) pour arriver à la production, tandis que l'opposition (...) part de la production (plan rationnel) pour arriver aux échanges». Mais aussitôt, comme s'il craignait d'en avoir trop dit, il ajoutait qu'«il ne faut pas prendre au pied de la lettre ces divergences» (20). Cette restriction aurait été parfaitement légitime s'il avait simplement voulu rappeler à ses contradicteurs que le centre dirigeant du parti et de l'État se trouvait devant la nécessité objective de concentrer son attention non seulement sur les risques que comportaient les rapports d'échange vers lesquels la NEP avait inévitablement déplacé l'axe de la vie économique, mais aussi sur leurs potentialités. Mais elle perdait tout sens dès lors que les mesures pratiques de direction de l'économie étaient intégrées par Boukharine dans un édifice théorique qui, volens nolens, reposait sur un point de vue analogue à celui de l'économie classique, que le marxisme a démolie. Celle-ci, en effet, cherche la clé du mode de production, des lois de son mouvement et de son destin final, dans la sphère de l'échange au lieu de les chercher dans la sphère de la production. Et ce n'est pas par hasard qu'elle la cherchait dans ce règne neutre des prix, de la monnaie et du commerce qui ignore les classes et leurs antagonismes, et ne connaît que des «opérateurs économiques», divisés tout au plus par des oppositions d'intérêt au jour le jour. Entre ces opérateurs il ne peut y avoir ni antagonisme ni heurt mais seulement des dialogues et des rencontres; leurs rapports «oscillent» bien sûr, mais c'est pour finir à la longue par s'équilibrer (tout comme les prix et les profits) autour d'une ligne moyenne, réalisant ainsi l'optimum humainement accessible dans la société forcément imparfaite qu'est la société humaine.

Dès lors que quelqu'un est entré dans cette optique, il ne s'agit plus de discuter avec lui des voies les meilleures et les plus sûres pour arriver à un équilibre dynamique entre production et consommation, ou entre planification et liberté du commerce: il faut revenir au point fondamental, établir si la théorie et la pratique de la lutte d'émancipation prolétarienne peuvent se fonder sur le «marécage du marché», source de la pacification sociale, ou sur le «volcan de la production»qui engendre la flamme ardente de la lutte et de la révolution de classe (21). Or, la conception boukharinienne de la stratégie prolétarienne et communiste en Russie et dans le monde trouve nécessairement son aboutissement dans le premier terme de l'alternative.

Certes, Boukharine ne songe pas à nier la persistance des tensions sociales en régime de dictature du prolétariat; mais il est si vrai que le rapport d'échange cache et masque les rapports de production, et donc de classe, que dans sa conception il ne s'agit plus que d'oppositions tout à fait «secondaires» (22), qu'il s'agisse des rapports entre la classe ouvrière et la paysannerie ou des rapports en vigueur au sein du magma hétérogène des classes rurales. Dans le premier cas, ces oppositions sont réduites à celles qui se présentent entre producteurs de produits alimentaires et consommateurs, ou encore entre producteurs de moyens de production et producteurs de moyens de consommation; non seulement les conflits sont censés pouvoir toujours être résolus par le jeu de la «confrontation» sur le marché, mais l'intérêt commun des deux secteurs (dans lesquels on ne peut plus reconnaître de classes au sens propre) d'interdire un retour de l'ancien régime les pousserait à les atténuer, voire à les estomper complètement (23). Quant aux rapports au sein de la paysannerie, les oppositions ne reposeraient que sur le mode de répartition des «richesses» ou du «revenu» national, et pourraient être surmontées dans la mesure où le développement des forces productives, combiné avec le contrôle politique croissant du prolétariat sur l'ensemble de la société et de l'économie, réduit les inégalités entre les couches et sous-couches rurales. Certes, le prolétariat ne renonce pas pour autant à son rôle dirigeant; mais dans la vision boukharinienne ce rôle ne découle plus des rapports de classe qu'il incarne dans l'immédiat, en tant que «classe pour le capital», et dont le dépassement, possible seulement grâce à sa révolution et sa dictature, ouvre l'avenir de la société que le pouvoir dictatorial communiste doit faire accoucher; il découle de la supériorité pour ainsi dire technique résultant de la grande concentration du prolétariat face à la dispersion des paysans, et de son invulnérabilité, ou de sa moindre vulnérabilité aux inerties idéologiques du passé.

Certes, Boukharine ne dit pas que la classe ouvrière et la paysannerie forment une seule et même classe. Mais dans son schéma il tend à les réunir sous le terme général de «classes laborieuses»c'est seulement «une partie de la classe laborieuse» qui a conquis et qui exerce le pouvoir, mais elle le fait au nom et en fonction des «intérêts fondamentaux communs» de cette classe (si on peut dire), qui seraient «la réalisation du socialisme» (24). Pour lui, l'hégémonie du prolétariat est essentiellement «didactique». Pour le marxisme, la dictature du prolétariat se présente, comme dit Lénine, sous les traits spécifiques d'une «lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société» (25) dont le siège naturel est dans les campagnes; ici par contre, cette lutte n'apparaît que sous une seule face: non sanglante, pacifique, économique et, parfois, administrative et pédagogique. A partir d'un certain degré - et à en croire Boukharine, il est atteint dans la Russie de 1923-1927! - cette dictature s'identifie au règne de la «paix civile» (26) qui, à partir d'un minimum de conditions objectives, finit par abriter sous son aile même les koulaks soumis à un processus de «régénération». Son terrain d'application, c'est ce régime de «circulation ouverte» oppose a la «circulation fermée» du communisme de guerre, et qui n'est rien d'autre que le règne de la concurrence: produire mieux et à plus bas prix, et en donner la preuve pratique au banc d'épreuve des échanges mercantiles. La dictature n'a donc plus un contenu purement politique, mais, Boukharine ne cesse de le répéter, essentiellement économique.

Parallèlement, la «soudure» entre le prolétariat et la petite paysannerie (pas toute la paysannerie) de Lénine, soudure fragile et toujours susceptible de casser, devient le «bloc ouvrier-paysan». Projetée à l'échelle mondiale, cette perspective se traduit dans les résolutions adoptées par l'Exécutif Elargi de l'Internationale Communiste de mars 1925: le plan gigantesque de 1920 qui insérait les luttes paysannes, et les luttes nationales qui leur sont étroitement liées, dans la stratégie mondiale du prolétariat, est remplacé par une vision qui subordonne la victoire révolutionnaire dans tous les pays au préalable de la «conquête de l'âme du paysan», qui devient partout l'objectif premier; et pour atteindre cet objectif, on ne mise plus sur la force d'attraction et de cristallisation exercée sur les couches intermédiaires par la classe ouvrière assumant le rôle dirigeant dans la préparation et la conduite de la révolution, mais sur une série de concessions, d'abord présentées comme tactiques, puis de plus en plus érigées en questions de principe, envers les aspirations de la paysannerie en tant que telle, et plus généralement de la petite bourgeoisie en tant que telle. C'est pour cela que, sur le plan économique, on inscrit sur le drapeau du mouvement communiste international le mot d'ordre: «partage des grandes entreprises agricoles entre les paysans», aussi bien dans les pays arriérés que dans les pays impérialistes les plus avancés; c'est pour cela que, sur le plan politique, on pousse à l'alliance avec les partis paysans ou à l'appui direct à leurs «ailes gauches» (27).

C'est ainsi que les limites de la tactique prolétarienne et communiste dans les pays arriérés, où sont à l'ordre du jour les problèmes de la révolution double, deviennent de plus en plus floues, et qu'il en est de même, par contrecoup, de la tactique et même de la stratégie prolétarienne et communiste dans les pays avancés où se posent les problèmes de la révolution prolétarienne «pure». Ce sera le prélude, ou plus exactement le début de toute l'évolution ultérieure de la IIIème Internationale et de sa dégringolade vers les fronts populaires, puis les fronts nationaux, qui seront l'aboutissement ultime mais nécessaire de la fausse transposition du modèle «harmonique» des rapports d'échange sur le terrain par essence antagonique des rapports entre les classes.

C'est une construction théorique régie par des lois d'une cohérence implacable. La coopération n'y est plus un chemin détourné pour canaliser la petite entreprise agricole vers des formes toujours plus intégrées de travail associé, dans le cadre de cette électrification dont le réseau, centralisateur par nature, était pour Lénine un des piliers du «plan unique» de développement des forces productives dans l'immense campagne russe; elle est tendanciellement devenue dans tous les pays - ce serait soi-disant la «dernière version» de Lénine - la voie au socialisme dans l'agriculture, parallèle à celle de «l'économie planifiée» dans l'industrie (28). Quant à l'échange, instrument nécessaire de la reprise économique dans le cadre du contrôle central de la dictature, il devient maintenant la voie royale qui mène partout ou presque au socialisme. Boukharine ne prétend pas seulement que la coopération résoudra le problème d'instaurer une «concordance entre l'intérêt privé du petit producteur et l'intérêt de la construction socialiste prolétarienne»; il affirme aussi que si «nous avions cru pouvoir anéantir le marché d'un seul coup ([mais qui l'avait cru, sinon les «communistes de gauche» russes? NdR) l'expérience nous a montré que ce n'est qu'en passant par le marché que nous arriverions au socialisme» (29).

Conséquence logique, on peut aussi arriver au socialisme dans un seul pays: «nous avons prouvé qu'il est possible de réaliser le socialisme même sans l'aide économique et technique des autres pays»; l'unique apport qui peut et doit nous venir de la «victoire du prolétariat dans plusieurs autres pays capitalistes» est politique, c'est l'aide pour repousser l'«agression soudaine d'un de nos voisins» qui viendrait malencontreusement interrompre «notre œuvre de réalisation pacifique» (30). L'aide du prolétariat des autres pays n'est donc utile que dans ces seules circonstances particulières, elle n'est pas nécessaire en général.

Finalement, au nom d'un prétendu «léninisme», on a détruit tous les piliers centraux de la conception marxiste rétablie par Lénine: le rôle indépendant et moteur du prolétariat dans les révolutions doubles; son rôle indépendant et global dans les révolutions socialistes «pures»; le caractère international du mouvement ouvrier et du socialisme. Ce sont ces piliers que l'Opposition Unifiée ne cessera de défendre en 1926 et 1927; c'est autour d'eux aussi que tourne, dans les Thèses de Lyon (1926) de la Gauche du PC d'Italie, une grande partie des divergences avec le Kominterm.

[huitième partie]

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. Traduction française dans: N. Boukharine L. Kamenev, E. Préobrajensky, L. Trotsky, «La question paysanne en U.R.S.S.», Paris, Maspéro, 1973. C'est à ce livre que renvoient les numéros de page entre parenthèses sans autre indication. [back]
  2. Voir en particulier «Le problème des lois de la période de transition», 1926, in Boukharine, «Le Socialisme dans un seul pays», Paris, UGE., 1974, pp. 44 à 47. [back]
  3. Voir «Une nouvelle révélation sur l'économie soviétiste», etc. (10 décembre 1924), in Boukharine, Préobrajensky, Trotsky, «Le débat soviétique sur la loi de la valeur», op. cit., pp. 182-183. À son tour, d'ailleurs, Boukharine exagère souvent les thèses de Préobrajensky et les amalgame à celles de l'Opposition qui, à l'époque comme en 1926-27, s'en distinguent nettement. [back]
  4. «La situation extérieure de l'U.R.S.S. en 1927», in «Le Socialisme dans un seul pays», op. cit., pp. 217-218. [back]
  5. D'ailleurs, dans «Le parti et le bloc de l'opposition» (20 juillet 1926) Boukharine donne au parti les mêmes objectifs que ceux pour lesquels se battait l'Opposition: «élévation des salaires réels», «lutte contre les excès du régime d'économie» qui pèsent sur l'industrie, lutte «contre le bureaucratisme qui nous étrangle». En ce qui concerne les remarques de Trotsky sur le rapport de Rykov sur la situation économique de l'U.R.S.S., voir le «Bulletin Communiste», 1927, pp. 359 à 363. [back]
  6. Voir en particulier notre «Bilan d'une Révolution», d'où sont tirées les citations. [back]
  7. Ce leitmotiv de la polémique boukharinienne est exposé dans «Une nouvelle révélation...», op. cit., pp. 196-197, et surtout dans «Critique de la plate-forme de l'Opposition» (15 janvier 1925), ibid., p. 221. Boukharine explique que la directive d'«accélération des échanges, élargissement du marché, expansion concomitante de la production, etc.» est non seulement «indispensable, car il nous faut réaliser à tout prix l'alliance avec les paysans», mais aussi «réalisable, parce qu'elle a l'avantage de pouvoir se libérer de la relative planification de notre économie»:selon lui, la crise des ciseaux découle uniquement du vertige industrialisateur, planificateur et accumulateur dont sont saisis les organes chargés de l'industrie d'État. [back]
  8. Cité dans «Bilan d'une Révolution». [back]
  9. Polémiquant en 1926 avec Zinoviev et Kamenev qui voulaient qu'on appelle le capitalisme d'État par son vrai nom, Boukharine soulignera que «Trotsky n'a jamais dit que notre industrie serait du capitalisme d'État. Non, il a reconnu que notre industrie est socialiste». (Cité par E.H. Carr, «Socialism in one country», chapitre 18, Londres, Pelican, 1970, vol. 2, p. 187). [back]
  10. Il est vrai que Boukharine hésitera à appliquer l'étiquette de «socialiste» au commerce - ce que le stalinisme, lui, n'hésitera pas à faire. Toutefois, en s'efforçant d'empêcher que la phrase crue et explicite de Lénine: «Libre commerce égale capitalisme» soit interprétée dans le sens d'«identifier le libre commerce avec le capitalisme dans le sens vulgaire du mot», il dira: «Par exemple, si une de nos entreprises d'État de caractère strictement socialiste (?!) achète des machines à une autre entreprise étatique de caractère socialiste, cette opération d'achat a une forme de circulation de marchandises. Ce n'est pas une forme socialiste de distribution. Mais est-ce du capitalisme? Non». (Discours au XIVème Congrès, «La Russie vers le socialisme», op. cit., p. 172). On se trouverait donc devant une forme «hybride», qui ne serait plus capitaliste sans être encore socialiste. Staline sera plus désinvolte. Il affirmera en 1952 que les moyens de production produits par l'industrie d'État soviétique ne sont pas des marchandises («la production de marchandises ne revêt un caractère capitaliste que lorsque, les moyens de production sont dans les mains des intérêts privés») et que par conséquent leur circulation à l'intérieur du secteur industriel n'est pas un échange mercantile; dans l'agriculture, par contre, on continuerait à produire et à échanger des marchandises, mais «il n'y a aucune raison pour que, au cours d'une période déterminée, la production de marchandises ne puisse servir aussi à une société socialiste» (!) (Voir notre «Dialogue avec Staline»). Quant aux héritiers actuels de Staline, ils ne se posent même plus de questions de ce genre; pour eux, la production et la circulation de marchandises sont la forme «naturelle»et «éternelle» de l'économie... [back]
  11. Article du 15 avril 1924, cité par Carr. op. cit., vol. 1, p. 184. Il n'est pas inutile de rappeler que parmi ces illusions figuraient le dépérissement de la loi de la valeur et la réduction du salaire à une «grandeur apparente», qui étaient les clés de voûte de l'«économie de transition» non seulement en général, mais aussi dans la Russie à peine sortie du «communisme de guerre». Voir à ce propos «Les catégories économiques du capitalisme durant la période de transition» (in «Le débat soviétique...», op. cit., pp. 170 à 181). Il est caractéristique que ce texte ait été écrit en collaboration avec Piatakov, tout comme «l'ABC du communisme» a été rédigé avec Préobrajensky. [back]
  12. J.-L. Dallemagne dans sa préface à Boukharine, «Le socialisme dans un seul pays», op. cit., pp. 15 et 19, où il est souligné à juste titre, à propos de la définition du secteur industriel et planifié comme socialiste, que Boukharine confond dictature du prolétariat et «socialisme inférieur». [back]
  13. Boukharine consacre tout un petit chapitre de son texte «Le chemin du socialisme et le bloc ouvrier-paysan» au thème de «la garantie d'une direction juste». Voir «Le socialisme dans un seul pays», op. cit., pp. 178 et suivantes. [back]
  14. La nouvelle politique économique et nos tâches (15 mai 1925), La question paysanne..., op. cit., p. 114. [back]
  15. «La bourgeoisie internationale et son apôtre Kautsky» (1925), in «Le socialisme dans un seul pays», op. cit., p. 350. [back]
  16. Cette citation (soulignée par l'auteur) et celles qui suivent (où c'est nous qui soulignons) sont tirées de «Le chemin du socialisme...», op. cit., pp. 152 à 154, 139 et 138. [back]
  17. Rappelons que nous ne cherchons pas ici à mettre en cause les intentions subjectives de Boukharine, mais que nous analysons le jeu objectif des forces sociales. [back]
  18. Dans «La nouvelle politique économique et nos tâches» (op. cit., pp. 152-153), on assigne à la politique fiscale une tâche encore plus audacieuse, mais tout à fait cohérente avec les prémisses générales de la théorie. «Nous laissons le capitaliste privé faire du commerce dans certaines limites, prélevant au moyen des impôts une partie des ressources économiques gagnées par lui et les employant ensuite à la construction du socialisme (budget d'État, crédits bancaires, ouvertures nombreuses)». [back]
  19. «La nouvelle politique économique et nos tâches», op. cit., p. 143. Dans ce même discours, Boukharine s'en prend aux «originaux qui proposeront une «nuit de la Saint-Barthélémy» contre les paysans riches, et qui démontreront que cela correspond à une ligne de classe (…). Il n'y a aucune raison à ce que nous agissions de cette manière. Nous n'en tirerions, d'ailleurs, pas d'autre avantage que de rétrograder. Nous préférons laisser le paysan bourgeois développer son économie et en obtenir beaucoup plus que nous ne pourrions le faire avec le paysan de classe moyenne. Les ressources ainsi obtenues pourront être distribuées sous forme de crédits accordés aux organismes paysans pauvres et aux journaliers. Nous tirons du paysan riche des ressources supplémentaires grâce auxquelles nous pouvons aider effectivement la masse des paysans pauvres et de la classe moyenne»(ibid., p. 153). Comme d'habitude, c'est une conception mécanique, et de plus purement administrative. Les faits se chargeront bien vite de démontrer qu'il était impossible de jouer à ce jeu sans provoquer des réactions violentes des «pions» harmonieusement disposés sur l'échiquier. Il faudra, alors, recourir à une nouvelle «Saint-Barthélémy» ou, comme le proposaient d'autres (Larine en particulier), à«une seconde révolution, qui sera l'expropriation par la violence» au terme d'une différenciation toujours plus nette au sein de la paysannerie. C'est que le fils du koulak et le koulak lui-même n'avaient nullement l'intention de «remercier» leurs bienfaiteurs: ce qu'ils voulaient, c'était recevoir, toujours plus en donnant toujours moins!
  20. «Critique de la plate-forme économique de l'Opposition» (15 janvier 1925), in «Le débat soviétique sur la loi de la valeur», op. cit., p. 210. [back]
  21. Notre texte «Volcan de la production ou marécage du marché?» (paru dans «Il Programma Comunista» Nr. 13 à 19 de 1954, et reproduit dans le livre «Economia marxista ed economia controrivoluzionaria», Ed. Iskra, Milano, 1976, pp. 96 et suivantes) montre que cette opposition est une des formes sous lesquelles se manifeste la contradiction fondamentale du capitalisme, l'antagonisme entre le caractère social de la production et le caractère privé de l'appropriation. Il montre que «finalement, vue de façon dialectique, nous pourrons revendiquer cette opposition (…): production contre échange! Lutte contre pacification sociale! Volcan qui promet l'éruption sociale à venir, contre marécage où la force révolutionnaire s'enliserait dans la fange mercantile». [back]
  22. «Critique de la plate-forme...», op. cit., p. 204, et Le chemin..., op. cit., p. 135. [back]
  23. Boukharine en arrive à soutenir ceci (voir «Le chemin...», op. cit., pp. 111-112): les propriétaires fonciers et les capitalistes, qui ne sont pas «une seule et même classe (...) marchent la main dans la main et s'unissent de plus en plus dans la vie économique et dans la lutte contre la classe ouvrière et la paysannerie»; eh bien, de la même façon, ces dernières, qui sont pourtant des «classes différentes», sont poussées (et on ne voit pas pourquoi le paysan riche serait soustrait à cette poussée) à s'unir contre le bloc du capital industriel et de la propriété terrienne. Il raisonne comme si on pouvait mettre sur le même plan les racines matérielles d'un fait permanent de la société actuelle, et celles d'une tendance contingente et contradictoire qui se manifeste dans son cadre. [back]
  24. «Le chemin...», op. cit., pp. 131-132. [back]
  25. Lénine, «La maladie infantile du communisme», «Œuvres», tome 31, p. 39. [back]
  26. «Le chemin...», op. cit., p. 140; voir également «Critique de la plate-forme...», op. cit., p. 204, où on parle aussi d'«unité sociale» à propos de la collaboration entre les deux classes fondamentales. [back]
  27. Voir en particulier le discours de Boukharine dans le «Protokoll der Erweiterten Exekutive der K.I.», Moskau, 21 mars - 6 avril 1925, pp. 234, 244 et suivantes; et les résolutions dans «Le socialisme dans un seul pays», op. cit., pp. 189 à 210. [back]
  28. Ainsi, dans «Le chemin...», op. cit., p. 136, Boukharine écrit: «Sous la dictature du prolétariat, le développement de la coopération équivaut au développement du socialisme». En ce qui concerne les «deux» versions que Lénine aurait données du rôle de la coopération, voir en particulier «La nouvelle politique économique et nos tâches», op. cit., pp. 147-148. On sait que Kroupskaya s'est vigoureusement élevée au XIVème Congrès du parti russe contre cette théorie qui attribuait «deux âmes» à Lénine. [back]
  29. «Le chemin...», op. cit., p. 151. [back]
  30. Ibid., pp. 186 et 184. D'ailleurs, en critiquant Trotsky dans «Sur la théorie de la «révolution permanente»» (ibid., pp. 281 et suivantes), Boukharine attribue à Lénine la théorie de la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays, en jouant sur l'équivoque entre révolution socialiste et socialisme; il prépare ainsi les «théorisations» de Staline. [back]

[huitième partie]

Source: «Programme Communiste» Nr. 78, décembre 1978.

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