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LE MOUVEMENT SYNDICAL EN FRANCE DE 1900 À 1908
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Content:

Le mouvement syndical en France de 1900 à 1908
Maladresses et erreurs guesdistes
«N'ayant pas demandé à venir au monde, nous voulons manger»
Des Bourses du Travail a la CGT
L'effort d'organisation
L'action revendicative
Les autres tâches du syndicat: lutte contre le militarisme bourgeois, internationalisme
Essais d'action internationale
Le réformisme dans le parti et dans les syndicats
Faiblesses politiques d'une réaction légitime
Le complot contre la CGT
Origine du syndicalisme révolutionnaire
Quelle leçon les communistes doivent-ils tirer de l'expérience anarcho-syndicaliste?
Notes
Source


Le mouvement syndical en France de 1900 à 1908
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La faillite du mouvement ouvrier international en 1914 projette un peu de son ombre sur la période précédente. Autant il est légitime de chercher à comprendre ce qui l'a préparée, autant il est nécessaire de ne pas sous-estimer l'existence de courants contraires, la réalité historique des positions incomplètes, mais autonomes d'un prolétariat qui s'est montré capable de se différencier de la société bourgeoise dans sa vie et dans sa lutte quotidiennes. Si, par certains côtés, ce rappel peut prendre les allures d'une réhabilitation (1), c'est qu'il y a eu une convergence de fait des historiens les plus opposés pour minimiser les aspects les plus forts de la vie de classe dans cette période, aspects que les marxistes doivent au contraire revendiquer. Les historiens anarchistes ont insisté moins sur le travail d'organisation que sur les idées libertaires des éléments les plus actifs du mouvement syndical; les réformistes et staliniens ont fait de même, et pire, traitant par le mépris les syndicalistes de cette période, réduisant à presque rien leur rôle actif dans les mouvements de la classe (2), et les rendant responsables (ce qui est bien trop rapide) de la faible implantation numérique des syndicats en France. Ils reproduisent ainsi jusqu'à la caricature l'attitude des guesdistes du début du siècle, qui feignaient de ne voir dans l'essor syndical des années 1902-1910 que des manoeuvres de l'anarchisme ancienne manière.

En ces jours de grande force tranquille, de passage progressif aux trente-huit heures, au temps où l'on efface des statuts de la CGT la perspective de l'abolition du salariat, où la CFDT feint de reprendre la tradition anarcho-syndicaliste, mais condamne patriotiquement les comités de soldats comme la CGT, il ne fait pas bon rappeler les grèves à outrance pour la journée de huit heures, le «Manuel du Soldat» édité par la CGT en 1902, la propagande pour l'action directe... Pour nous marxistes, au contraire, il importe de rappeler – sans l'idéaliser, ni en masquer les limites politiques – qu'il a existé en France une tradition effective de lutte de classe, non pourrie jusqu'à la moelle par le pacifisme social et le chauvinisme, qui reste pourtant son côté faible. Cette tradition n'a sans doute pas animé tous les ouvriers pris statistiquement; mais elle n'est pas non plus restée le fait de quelques individualités héroiques et isolées.

D'autre part, la date de 1908, plus exactement de l'automne 1908, nous paraît un tournant dont l'importance n'a pas été assez soulignée. Avec les affaires de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges, l'échec de la grève générale lancée à contre-coeur par la CGT, l'arrestation de toute sa direction, et les dissensions mortelles qui entraînèrent l'année d'après le remplacement du comité confédéral par des éléments beaucoup moins capables, le premier essor syndical a été brisé. S'il a reçu un coup si dur, ce n'est pas dû uniquement à des accidents extérieurs: c'est aussi que la bourgeoisie s'est montrée capable d'utiliser les oppositions et les rivalités personnelles et de jouer savamment sur les faiblesses politiques du mouvement. Elle tenait une grande partie de ses informations et de son savoir-faire des transfuges et des renégats du ministérialisme socialiste, les Millerand, Briand et Viviani (3); tous ces fils ont été savamment entrecroisés par une adroite araignée, Clémenceau, qui était fier de se dire «le premier flic de France» (4). L'étude de ces manoeuvres est riche d'enseignements, le dévouement militant ne suffit pas à les déjouer.

Nous avons souligné dans les articles précédents un fait déterminant: à la fin du siècle dernier, on peut dire que la jonction du parti et du mouvement revendicatif en France a été manquée. La Fédération des Syndicats créée en 1886 par les guesdistes ne faisait que vivoter lorsqu'ils se retirèrent en 1894 après une tentative manquée pour imposer leurs vues. On a reproché à la Fédération d'être une émanation syndicale artificielle du POF guesdiste, on l'appelait à l'époque la «succursale»: le reproche semble fondé. Dans les départements, souvent, les fonctions de direction politique et syndicale étaient assurées par les mêmes personnes, et surtout les congrès confondus. Une telle convergence n'aurait pas été un mal en soi, si elle avait traduit la capacité des socialistes guesdiens à diriger les luttes ouvrières, même les plus élémentaires, et à s'y dévouer. Et de fait, il serait injuste de ne voir dans les états-majors guesdistes que ces parasites de la lutte, ces «missi dominici» que ridiculisent les caricatures anarchistes. Sans imiter tous ce militant guesdiste qui signa de son sang un pacte de grève à outrance dans les mines, beaucoup de guesdistes surent payer de leur personne dans les années 1880-90 et apparurent, face aux timidités des proudhoniens, comme les vrais animateurs des révoltes ouvrières, les plus capables de les coordonner et de leur donner une perspective plus vaste. Mais des changements de casquette trop brutaux, des grèves désertées au profit du terrain électoral, les rendirent malgré tout suspects d'attitude manœuvrière. On leur reprochait une tendance au forcing organisatif, à froid ou sans les forces correspondantes. Sans parler, par la suite, de déviations franchement opportunistes, de trahisons criantes sur lesquelles nous reviendrons.

Maladresses et erreurs guesdistes
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La base théorique des maladresses guesdistes sur le terrain syndical apparaît avec une clarté presque caricaturale au congrès de Lille du Parti Ouvrier Français, en 1890: il faut adhérer aux syndicats, disent-ils, «pour y répandre l'idée socialiste et y recruter des adhérents au programme et à la politique du Parti». Point de vue qui néglige complètement les multiples gradations entre le réflexe élémentaire de lutte et l'adhésion à une doctrine cohérente et à une action suivie; point de vue symétrique dans l'erreur de la position anarchiste dans la même période, qui admettait le travail dans les syndicats dans le seul but d'y répandre l'idée libertaire et d'y recruter des individualités marquantes. Deux points de vue auxquels s'oppose la conception marxiste de la constitution patiente de liens entre le parti et la classe notamment à travers l'indispensable lutte de défense quotidienne.

Guesdistes et anarchistes se rejoignaient aussi involontairement en cette période dans l'adhésion, plus ou moins explicite et consciente, à la «loi d'airain des salaires» de Lassalle (5), qui devait logiquement faire apparaître les grèves pour le salaire comme des combats purement symboliques, où les principes importaient beaucoup plus que les résultats matériels. Il est compréhensible que, sur de telles bases, les guesdistes soient passés d'interventions brutales et maximalistes dans les mouvements revendicatifs à des protestations, tout aussi excessives dans leur genre, de respect de la spontanéité et de non-intervention, proclamant par exemple que «le socialisme ne pousse pas aux grèves, il ne les provoque pas»!

Par ailleurs, les guesdistes se rendirent aussi impopulaires en combattant, avec des arguments parfois justes, mais d'autres fort discutables, l'idée de la grève générale, qui fut un des prétextes de la première fracture syndicale de 94-98.

Il était juste de démontrer l'inconsistance de la notion de «grève générale» conçue comme moyen d'«exproprier les capitalistes» ce qui revenait à faire, dans la tradition anarchiste, l'impasse sur l'État bourgeois. Le guesdisme mit très justement en avant la notion de «conquête des pouvoirs publics», comme on disait à l'époque. Mais au même moment, les premiers succès électoraux commençaient à lui tourner la tête. Il glissait du travail parlementaire comme «moyen d'éducation du prolétariat» à une conception carrément opportuniste de blocs électoraux. Cela avait pour conséquence de donner un air de combativité supplémentaire à l'anarchisme. Il paraît sûr d'ailleurs, aujourd'hui (6), que cette source de discorde était machiavéliquement alimentée par l'État, à travers les opportunistes à verbiage incendiaire comme Briand, pour entretenir la division entre les courants influents sur le mouvement ouvrier: le principal propagandiste de la grève générale dans le comité confédéral de la CGT, Henri Girard, était d'ailleurs un mouchard.

«N'ayant pas demandé à venir au monde, nous voulons manger»
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(Affiche des ouvriers boulangers pendant les grèves de 1906)

C'est après cette première tentative de centralisation syndicale, qui tourna court et laissa de graves cicatrices, des méfiances et incompréhensions réciproques, que se constitue la CGT, on peut dire à chaud, dans le vif d'un mouvement revendicatif actif et multiforme, dont les chiffres donnent déjà une idée (7). René Garmy évalue le nombre de journées de travail perdues pour fait de grève à 500.000 entre 1870 et 1880, 1.500.000 entre 1890 et 1895, et à 9.500.000 pour la seule année 1906. Dans cette période dite pacifique, les grèves les plus dures, souvent étouffées par l'intermédiaire des réformistes, tournèrent à l'affrontement avec la police et l'armée. 17 grévistes tués à la Martinique en 1900, 3 à Châlons-sur-Saône: «Millerand est ministre, s'écriait Emile Pouget dans «le Père Peinard» du 5 mars 1900, et les massacres de prolos s'opèrent avec le même sans-gêne que si Constans ou Badingue tenaient la queue de la poêle» (8). 1 mort à Nantes en 1907, 5 morts et de nombreux blessés à Narbonne, 1 mort à Raon-l'Etape, 9 morts et 200 blessés à Draveil et Villeneuve-SaintGeorges en 1908, licenciements disciplinaires et révocations de fonctionnaires par centaines. L'historien Edouard Dolléans dresse le palmarès du seul ministère Clémenceau (1906-1909): 667 ouvriers blessés, 20 morts, 391 mises à pieds, 104 années de prison distribuées.

Cependant, le nombre des syndicats passait, de 1.000 environ en 1902, à1.792 en 1904, 3.012 en 1910. En 1904, la CGT réunie aux Bourses du Travail depuis 1902, comptait entre 130.000 et 200.000 membres, 400.000 en 1908, 600.000 en 1912, et en janvier 1914 839.331 pour 7.600.000 salariés de l'industrie, ce qui représente un pourcentage d'environ 11%. Si on compare ce chiffre à ceux de 1981 (environ 18% des salariés pour l'ensemble des syndicats), on voit combien sont excessifs les commentaires dédaigneux des bonzes actuels sur le «syndicalisme minoritaire» de la vieille CGT. Évidemment, ces chiffres restaient très faibles comparés à ceux des syndicats britanniques (1.860.000 syndiqués en 1904) et surtout allemands; mais l'histoire allait dévoiler cruellement le revers de cette splendeur numérique.

D'autre part, le mouvement associatif gagnait des couches nouvelles. Les femmes se syndiquaient pour lutter pour de meilleures conditions de travail et contre l'abrutissement confessionnel, dans le tabac, la lingerie, le textile: la pause-prière obligatoire – et debout, après douze heures de travail! – se pratiquait encore couramment, même dans les grandes entreprises. Elles s'imposaient également dans le mouvement syndical contre les préjugés de leurs camarades entretenus par la tradition antiféministe charriée par le proudhonisme. Dans le livre, chez les typographes (syndicats très droitiers dans l'ensemble) les femmes n'avaient pas le droit d'adhérer; ailleurs, elles avaient le droit d'adhérer mais pas de voter. Il y avait malgré tout, en 1911, 100.000 ouvrières syndiquées sur les quelque 600.000 adhérents de la CGT.

Il y eut aussi dans cette période des grèves spectaculaires dans l'agriculture. Des habitudes de résistance collective, au besoin violente, se sont formées dans les régions de petits métayers comme le Centre. Cependant, après les grandes grèves des viticulteurs de 1907, les syndicats de petits exploitants, fermiers-métayers ou propriétaires-cultivateurs se laissèrent capter dans des fronts avec les grands propriétaires, qui les envoyaient à la bataille et en gardaient tout le profit.

Les fonctionnaires affrontèrent une répression très dure pour arracher le droit syndical: la loi de 1884 ne l'avait pas formellement exclu, mais la bourgeoisie usa tour à tour de la séduction et de la trique pour les orienter vers un syndicalisme «constructif» et compatible avec leurs soi-disant «devoirs particuliers»; et surtout, pour les dissuader de rejoindre le front de classe ouvrier et d'adhérer à la CGT. Il y eut 541 révocations après la grève des postes de 1909, et en 1910, Briand, l'ex-chantre de la grève générale, fit carrément emprisonner le comité de grève des cheminots.

C'est pour faire face à ces mouvements, encore relativement dispersés, mais fréquents et déterminés, que la bourgeoisie multiplia les pare-feu, en essayant de transformer les concessions arrachées par le mouvement en pièges pour l'avenir. Sous prétexte de libéralisme, les projets Millerand de 1900 et 1904 tentaient d'instaurer des procédures d'arbitrage obligatoire, critiquées alors par Rosa Luxembourg (9) et repoussées par la majorité des cégétistes. Le gouvernement essaya aussi de corrompre les syndicats en leur donnant en 1906 la capacité commerciale, pour les infecter, disait la CGT, de «rondecuirisme».

C'est aussi dans cette période que se développe le syndicalisme chrétien dont les promoteurs (La Tour du Pin, Léon Harmel, Albert de Mun) manifestaient une conscience tout à fait lucide de leur fonction sociale: «si la société a eu le droit de se défendre les armes à la main, écrit de Mun (ex-officier des Versaillais en 1871), elle sait que les obus et les balles ne guérissent point et qu'il faut autre chose». Leurs excellentes recettes sociales pour assurer la collaboration de classe dans et hors de l'entreprise, les diverses espèces d'arbitrage, les ancêtres des comités d'entreprise appelés conseils d'usine ont échu plus tard en héritage aux gouvernements de gauche, qui les développèrent en 1936, 1945 et aujourd'hui encore, avec la même intention. En même temps, ces courants travaillèrent à effacer les différences qui faisaient encore de la classe ouvrière de ce début de siècle une sorte de race à part au sein de la société bourgeoise. Ils prêchaient le mariage au lieu de l'union libre, et le retour de la femme au foyer, réclamaient au gouvernement des lois qui favorisent l'accession à la propriété et l'épargne ouvrière, vantaient la maison individuelle, ce «vêtement de pierre de la famille»; ils sacrifièrent même quelques bouts de terrain à l'œuvre des Jardins Ouvriers, saine institution qui détourne des réunions syndicales et permet d'abaisser les salaires, puisque les travailleurs ont fruits et légumes «pour rien». Ces apôtres de la concorde sociale obtinrent un certain succès dans le Nord et dans l'Ouest, et réussirent parfois à désarmer chez les ouvriers la saine méfiance jacobine et anarchiste envers les «jésuites et ratichons». Mais il a fallu que leur travail de domestication soit repris plus tard sous le label frauduleux d'un «communisme» dégénéré pour qu'on arrive à l'état d'esprit actuel de l'aristocratie ouvrière, au culte de la respectabilité, du pavillon de banlieue (sans voisins immigrés) et au mariage républicain de l'école laïque et de la communion en blanc...

Dans la période qui nous intéresse,malgré tout, les ouvriers gardaient le sens de leur particularité, chèrement consacré dans les bains de sang de juin 1848 et de la Commune. Ils en précisaient le contenu politique, pas seulement à travers une évolution des idées, mais avec le support d'une vie locale centrée sur les Bourses du Travail, qui se multiplièrent avant la constitution officielle de la CGT.

Des Bourses du Travail à la CGT
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L'idée des bourses n'avait rien de révolutionnaire au départ: il s'agissait pour leur inventeur, un brave réformateur bourgeois, de mettre un peu d'ordre dans l'anarchique marché du travail. À la fin du XIXe siècle,les organisateurs ouvriers qui développèrent les Bourses conservèrent cette fonction, en organisant eux-même le recensement hebdomadaire des emplois et leur publication. Pour éviter le clientélisme, les Bourses du Travail n'exigeaient des demandeurs d'emploi ni cotisation, ni discipline syndicale. Elles cherchaient non seulement à aider les ouvriers, à leur permettre d'échapper aux griffes des bureaux de placement (contre lesquels la CGT mènera une lutte victorieuse), mais aussi à éviter ainsi le recrutement de jaunes en cas de grève, à avertir les ouvriers de façon à «faire le vide autour des champs de bataille». La bourgeoisie prit le train en marche, en se mettant à utiliser les statistiques préparées par les Bourses. Aujourd'hui, c'est l'inverse: la bonzerie syndicale occupe sagement ses strapontins dans les organes dirigeants de l'ANPE et des ASSEDIC, qui ne dédaignent pas de servir à l'occasion d'agence d'interim pour les entreprises...

Mais les Bourses avaient d'autres fonctions: coopératives, bibliothèques, cantines et salles de réunions en faisaient d'authentiques centres de la vie des ouvriers hors de l'usine, un bien propre qu'ils gardaient jalousement contre la bourgeoisie. Il y eut à Paris et en province, au début du siècle, des épisodes de défense des Bourses du Travail assiégées par la police comparables à la guérilla autour des Bourses en Italie dans les années 20.

Si les Bourses du Travail ont pu jouer ce rôle, et pas seulement en France, c'est qu'en concentrant toutes les énergies d'une région, une organisation locale comme la Bourse permet, mieux que le syndicat d'industrie, d'animer une vie prolétarienne d'autant plus féconde qu'elle facilite le dépassement des limites de catégorie.

On sait que la CGT se constitua officiellement en 1902,au congrès de Montpellier, par la réunion de la première confédération, déjà âgée de huit ans, et des Bourses du Travail. Ses premiers dirigeants furent un blanquiste, Griffuelhes, candidat du Parti Socialiste à Paris en 1900 (les blanquistes, proches du guesdisme, font néanmoins preuve d'une plus grande compréhension pour les luttes revendicatives, la «spontanéité ouvrière», et la fonction particulière du syndicat); un anarchiste, Pouget, et une équipe d'obédience anarchisante, Yvetot, Delesalle, Albert Lévy... Griffuelhes était l'orateur et le stratège dans les grèves. Pouget, qui publiait seul depuis 1894 sa feuille anarchiste le «Père Peinard», fut l'organisateur de la presse syndicale et le principal journaliste de la «Voix du Peuple». Si l'on met ainsi en lumière leurs personnes, c'est qu'au départ ces dirigeants étaient sans doute comme l'organisateur des Bourses, Pelloutier, des gens plus aptes à l'initiative individuelle qu'à l'organisation patiente d'un travail d'équipe. Pelloutier ne définissait-il pas les anarchistes, et lui-même, comme des «amants passionnés de la culture de soi-même»? De là à en faire des individualistes incorrigibles, incapables de s'intégrer dans un mouvement collectif, il y a un grand pas. Ces militants avaient d'abord, autant Pouget que Griffuehles, une qualité bien précieuse pour qui connait l'enflure rhétorique coutumière du socialisme petit-bourgeois français: l'horreur de la phrase et le mépris des «braillards» (Griffuelhes). L'un comme l'autre menèrent à l'intérieur de la CGT une bataille sévère contre l'esprit d'improvisation, le manque de sérieux, l'individualisme, et même... l'antiautoritarisme, en dépit des protestations et des classiques accusations de «dictature». On comprend de telles accusations contre un blanquiste. Mais contre un anarchiste!... Le fait est qu'il n'y a pas d'organisation, même syndicale, sans un minimum de direction.

Il est connu que les anarchistes furent poussés à «descendre» (de leur point de vue) sur le terrain syndical d'une part par la violence de la répression bourgeoise contre l'action individuelle, après les «lois scélérates» de 1893 et 94; d'autre part, par leur exclusion des congrès socialistes, après qu'ils aient refusé de reconnaître la nécessité de l'action politique et parlementaire. «Les grosses légumes, écrivait Pouget en octobre 1894 dans l'argot du «Père Peinard», feraient une salle trompette si les anarchos qu'ils se figurent avoir muselés, profitaient de la circonstance pour s 'infiltrer en peinards dans les syndicats et y répandaient leurs idées, sans bruyance ni flaflas». C'est à ce moment que Pelloutier définit le syndicalisme comme «une école pratique d'anarchisme». Dans le numéro 1 de «La Voix du Peuple», Pouget au nom de la CGT prend résolument ses distances envers toutes formes d'indifférence à la lutte immédiate, et répudie au passage la «loi d'airain» des salaires qui pouvait justifier ce détachement: les syndicats «en sont revenus de cette sophistique illusion que le mieux est l'ennemi du bien, et sous prétexte qu'ils rêvent d'une société communiste, ils ne font pas faute de revendiquer de partielles améliorations. Avec juste raison, ils ne dédaignent pas de defendre le salaire, d'exiger son augmentation, et ne s'arrêtent plus au spécieux prétexte que cette augmentation est stérile parce qu 'elle entraîne une hausse correspondante des produits de consommation». Une fois ce terrain accepté, il est certain que la pratique et les nécessités de l'action firent avancer ces éléments et d'autres moins connus, bien au-delà de leurs premières concessions.

La mesure de leur évolution est donnée dans ce tableau dressé au congrès de Bourges en 1904 par un délégué qui ne leur était pas favorable: «Vous êtes cependant venus à notre méthode, les farouches protectionnistes de la théorie de l'effort isolé et direct en sont venus à l'association; les amis de la liberté illimitée se sont soumis et pliés à des statuts parfois rigoureux! Vous étiez adversaires de toute forme gouvernementale, mais vous demandiez à votre sort des améliorations légales; vous étiez hostiles à toute forme de suffrage, mais vous votiez dans vos syndicats; ennemis de la hiérarchie et des fonctions, vous étiez des fonctionnaires syndicaux». Pouget, anarchiste classique à ce moment, avait été dès 1879 un des créateurs de la Chambre syndicale des employés. Son exil forcé à Londres en 1894 lui donna l'occasion d'observer et d'apprécier le travail syndical des trade-unions. Un autre anarchiste convaincu, Pelloutier, s'était mis, sous la poussée de sa propre action, à défendre la nécessité de la centralisation, pour lutter à armes égales contre la centralisation étatique: «Avons-nous le droit, tandis que l'État concentre ses moyens de defense, d'éparpiller les nôtres?». Beaucoup de militants syndicaux pouvaient bien cultiver dans leurs têtes la théorie des minorités agissantes, de la priorité des «idées» révolutionnaires: ils n'en travaillèrent pas moins énergiquement à un effort collectif d'organisation, à «réaliser sur le terrain l'unité concrète de la classe ouvrière» selon la formule de Griffuelhes. C'est cette combinaison particulière dans l'action qui a donné la formule de l'anarcho-syndicalisme. Son opposition avec l'anarchisme première manière est vigoureusement résumée dans l'affrontement entre l'anarchiste italien Malatesta et le jeune Monatte, au congrès anarchiste international d'Amsterdam en 1907. Contre Monatte, Malatesta s'obstinait à soutenir que «le syndicalisme n'est et ne sera jamais qu'un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible et encore! – que l'amélioration des conditions du travail».

Mais ce chemin, qui se fait autrement que par les idées, et qui finit par orienter leur cours dans certaines limites, ne mène cependant pas à lui seul jusqu'à la vision complète des conditions de la libération collective. C'est ce que démontre le «Que faire?» de Lénine, et l'histoire de l'anarcho-syndicalisme l'illustre une fois de plus.

L'effort d'organisation
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Le fédéralisme, état de fait au départ, en pleine constitution d'un mouvement multiforme, était aussi dans la CGT un principe inscrit dans les statuts, et conforme à la religion anti-autoritaire de beaucoup de ses membres: «De la confédération ne partent pas de mots d'ordre qui seraient des ordres» (Delesalle), «La CG T n 'est pas un organe de direction, mais de coordination, [...] ici, il y a cohésion et non centralisation, impulsion et non direction» (Pouget). Ainsi, les syndicats de métier ou d'industrie fixent librement leurs taux de cotisation, peuvent déclarer une grève sans en référer à leur bureau national. L'effet de cette liberté d'action pouvait se retourner paradoxalement en une contrainte nuisible à l'ensemble de l'organisation: c'est ce qui se passa en 1908, quand la CGT se vit pratiquement contrainte à une grève générale impréparée par l'action du syndicat local des terrassiers, peut-être manipulé, d'ailleurs, par des agents de Clemenceau.

Malgré tout, la CGT fut dotée de structures définies: abonnement obligatoire au journal, «La Voix du Peuple», qui put ainsi jouer son rôle d'organisateur collectif; double affiliation, horizontale (dans les Bourses) et verticale, pour toute organisation adhérente. À partir de 1902, Griffuelhes combattit pour le regroupement des anciens syndicats de métiers en syndicats d'industrie. Les staliniens ont cultivé l'image bornée de l'anarcho-syndicalisme conservateur, attaché aux formes dc productions anciennes: sur ce point, on voit au contraire les dirigeants syndicaux défendre à juste titre la nécessité de prendre de l'avance sur l'évolution sociale.

Par ailleurs, les syndicalistes révolutionnaires défendaient avec ténacité le principe tout à fait antidémocratique, mais inspiré par l'exigence prioritaire de la combativité ouvrière, d'une représentation non-proportionnelle par syndicat, et non par nombre d'adhérents. Comme l'affirmait déjà un délégué au congrès corporatif de 1898 «certains syndicats valent plus par la qualité que par le nombre»; les cégétistes ne veulent pas «singer le suffrage universel, le parlementarisme, qui n 'est qu'une pure fiction». Régulièrement, les gros syndicats réformistes du livre, des mines, des chemins de fer, encouragés en haut lieu, revinrent à la charge sur la proportionnelle: ils furent régulièrement mis en minorité.

D'emblée, on l'a vu, les tentatives de séduction se multiplièrent du côté de l'État. Le financement des Bourses représentait une lourde charge: l'État proposa une subvention, assortie... d'un contrôle préfectoral sur l'emploi des fonds. La plupart des interventions dans les congrès de la CGT dénoncent le piège. Comme le remarquait en 1902 le syndicat des maçons «le nerf de la guerre en l'occurrence est plutôt le nerf de la résignation». D'ailleurs, les subventions furent vite suspendues pour cause d'utilisation antimilitariste des précieux deniers de la patrie.

Dans l'ensemble, la CGT s'efforça au moins centralement de maintenir avec vigilance le principe de l'indépendance du syndicat vis-à-vis de l'État. Le congrès des Bourses du Travail de 1897 s'était encore déclaré favorable aux comités permanents de conciliation et d'arbitrage, avec le motif que seule la grève générale peut être payante, et qu'il vaut mieux éviter, donc, les grèves partielles, inefficaces et coûteuses. Mais le congrès de 1901 refusa de donner son aval aux organismes de collaboration de classe comme les Conseils du Travail: «L'antagonisme des intérêts étant la base de toute société capitaliste, les ouvriers doivent rester unis, et s'éduquer sur leur propre terrain de classe exploitée».

L'action revendicative
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Cette organisation, même imparfaite et tiraillée par d'inévitables conflits politiques, fut entre les mains des ouvriers un levier efficace pour l'action. Malgré sa volonté délibérée de minimiser l'œuvre de la CGT dans cette période, René Garmy doit reconnaître que les grèves recensées de 1894 à 1913 furent dans 667 cas sur 830 le fait de syndiqués, et que le réseau syndical fut pour beaucoup dans le développement des grèves de solidarité (30% des grèves en 1905). Les motifs des grèves étaient en majorité les questions de temps de travail, de salaire, de conditions d'hygiène et de sécurité (grèves des allumettières contre l'emploi du phosphore); mais aussi, la révolte contre le despotisme patronal: «Qu'on ne nous espionne plus, qu'on ne nous envoie plus à la messe et qu'on nous laisse nous associer» réclamaient les grévistes de Montceau-les-Mines.

La CGT remporta deux victoires importantes, tant pour le succès immédiat, que pour l'unification concrète des travailleurs et pour la capacité de mobilisation et de pression stratégique de la centrale: la campagne contre les bureaux de placement de 1901-1903, la longue lutte pour les 8 heures culminant dans les grèves de mai-juin 1906.

La lutte contre les bureaux de placement payants avait commencé en 1888 chez les coiffeurs, les épiciers et les limonadiers. En 1891 s'était formée une ligue contre les bureaux. Comme il l'a fait de nos jours avec l'interim, le gouvernement réussit à tenir les ouvriers en haleine pendant plus de dix ans à coups d'enquêtes, de commissions et de promesses de loi, jusqu'à ce que la CGT lance en 1903 un vrai plan de bataille. Au signal des ouvriers boulangers, après un ultimatum publié dans «La Voix du Peuple», une série de grèves commencèrent dans les grandes villes, accompagnées de manifestations de sans-travail, de l'attaque et la destruction des bureaux eux-mêmes, suivies d'un véritable assaut policier contre la Bourse du Travail à Paris, avec 150 blessés. Le 5 décembre, «à l'américaine», une manifestation simultanée fut organisée dans toutes les villes. Le 1er mai 1904 enfin, une loi reprenait contre les bureaux de placement l'interdiction du louage proclamée en 1848. Après 50 ans de syndicalisme «représentatif» et antiaventuriste, il faut recommencer aujourd'hui à zéro!

La campagne pour les 8 heures fut encore plus longue et opiniâtre. En tant que propagande, elle avait commencé dès l'organisation du 1er mai 1890, décidé au Ier congrès de l'Internationale Ouvrière, s'était poursuivie en même temps que l'agitation pour l'application effective de la loi du 30 mai 1900 sur les 10 heures. La campagne reprit de façon plus organisée à partir de 1901, une commission spéciale fut chargée de l'organiser avec un budget propre. Elle mena une propagande en direction des ouvriers eux-mêmes, pour leur montrer le besoin de travailler moins, indépendamment même de la question du chômage, de lutter contre le mirage des heures supplémentaires et de l'auto-exploitation dans l'espoir d'échapper à la misère. On était loin du temps où les anarchistes considéraient les 8 heures comme une utopie impossible à atteindre sans l'instauration du socialisme, et donc un simple thème de propagande à agiter parmi les ouvriers (position reprise aujourd'hui à propos des 35 heures par leurs héritiers honteux de la soi-disant «ultra-gauche»...). Dans la CGT, les réformistes s'opposaient plus ou moins ouvertement à cette revendication, trop «simple» et impossible à accorder pour certains patrons (autre air connu!). La motion des syndicalistes révolutionnaires, pour l'action directe organisée, l'emporta par 12 voix contre 3 dans la commission des grèves contre celle des réformistes, qui se contentait de réclamer des lois au Parlement.

Dans les mines, l'application malheureusement graduelle et avec un «calendrier» de la journée de 8 heures fut arrachée dès juin 1905. Ailleurs, on avait fixé la date limite du 1er mai 1906 avant de commencer la grève effective de la neuvième heure, procédé énergiquement «élémentaire» que les grévistes polonais ont repris en janvier 1981 pour obtenir le samedi libre.

Avant même le 1er mai, Clemenceau fit arrêter une partie des dirigeants cégétistes, sous prétexte de complot, appela les troupes à Paris, envoya 20.000 hommes dans le Pas-de-Calais, et décréta la loi martiale à Lens: les patrons voyaient déjà derrière cette action concertée le spectre de la révolution... Le 1er mai 1906, il y eut 150.000 grévistes à Paris, principalement chez les terrassiers, les typographes, dans l'automobile, la voiture et le meuble. La grève se maintint pendant plus de deux mois, avec des hauts et des bas, sous des formes diverses; grève de la 9ème heure, ou grève totale, souvent à la suite d'un lock-out. De nombreux grévistes furent jugés et condamnés pour atteinte à la liberté du travail.

Les 8 heures étaient le pôle commun; dans certaines branches, on réclamait d'abord une allégement immédiat: 54 heures par semaine payées 60 dans l'automobile, journée de 10 heures pour les coiffeurs, etc. Ces derniers se distinguèrent par cette affiche énergique apposée dans les boutiques: «Tout client retardant la fermeture sera écorché». En nos temps où les syndicats courtisent avant tout l'«usager» et prétendent toujours faire la grève pour lui, on ne conçoit plus de pareilles «brutalités»! Mais il faut croire que la politesse envers l'usager n'est pas dans la lutte de classe la première des vertus: car les grossiers coiffeurs obtinrent dans la plupart des salons la fermeture hebdomadaire; et en juillet, à défaut des huit heures généralisées, votées seulement en 1919, la loi sur le repos hebdomadaire freinée jusque là par le Sénat fut enfin votée par la nouvelle chambre, sans que les syndicats se leurrent sur la nécessité de se battre encore pour son application effective.

Les autres tâches du syndicat: lutte contre le militarisme bourgeois, internationalisme
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La CGT mena avec moins d'ampleur des actions et une propagande dans des domaines devenus parfaitement étrangers aux respectables institutions syndicales d'aujourd'hui.

En 1896, dans son message aux organisations allemandes, la Fédération des Bourses du Travail se présentait comme «luttant contre le patriotisme», «révolutionnaire communiste et hostile à l'État». Il serait peut-être excessif de prendre toutes les déclarations de congrès sur l'armée comme le reflet exact de l'opinion ouvrière dans la CGT. Par exemple, la résolution présentée par Yvetot au congrès d'Amiens, qui parle d'intensifier la propagande antimilitariste et antipatriotique ne recueille qu'une très faible majorité, et les autres interventions (Luquet, Merrheim) sont nettement plus prudentes. Mais il faut savoir que là encore, les historiens, surtout staliniens, ont minimisé cette action. Il fallait bien un écho pour qu'un «braillard» comme Hervé puisse rassembler des dizaines de milliers de travailleurs dans ses meetings contre la guerre (10). Et surtout, la CGT manifesta un souci d'organisation et de liaison, en créant le Sou du soldat (contribution financière des syndiqués), en éditant un «Manuel du soldat», et un numéro spécial de la «VO», sur papier rouge, àl'occasion du tirage au sort des conscrits (Pouget et Yvetot furent poursuivis en justice pour ce numéro), en entreprenant le recensement des syndiqués au régiment, en les encourageant à prendre contact avec les Bourses locales. La révolte à Béziers du 17ème régiment qui refusa de tirer sur les grévistes n'est pas tombée du ciel. Elle fut si populaire que le célèbre Montéhus en fit une chanson:
«
Légitime était votre colère,
Le refus était un grand devoir,
On ne doit pas tuer ses père et mère
Pour les grands qui sont au pouvoir.
Soldats, votre conscience est nette,
On ne se tue pas entre Français;
Refusant de rougir vos baionnettes
Petits soldats, oui, vous avez bien fait!
Salut, salut à vous,
Braves soldats du 17e,
Salut, braves pioupious,
Chacun vous admire et vous aime;
Salut, salut à vous,
A votre geste magnifique,
Vous auriez, en tirant sur nous,
Assassiné la République!
»(11)

Cependant, la bourgeoisie, inlassablement, dénonçait cette orientation anti-nationale, et feignait de se désoler de voir la CGT placée en dehors de la nation par la soi-disant furie d'une poignée d'excités.

Parallèlement à leur action dans l'armée, les syndicalistes se préoccupèrent d'assurer des liaisons prolétariennes internationales pour les grèves et contre la guerre. En 1902, au moment des tensions avec l'Angleterre, des cégétistes allèrent à Londres demander la solidarité des travailleurs du Royaume-Uni par-dessus les frontières. Cette action pouvait s'appuyer sur un souci de solidarité plus quotidien. Après celle des typographes en 1889, d'autres fédérations internationales furent crées dans la métallurgie (1904), le textile (1906), le bâtiment (1910). En pleine menace de guerre franco-allemande après Tanger, ce furent des mineurs allemands expérimentés qui vinrent à l'appel des syndicats pour tenter de sauver les emmurés de Courrières. Les caisses de grèves internationales, comme celle des typographes en 1906, permirent réellement de prolonger des mouvements, au grand scandale de l'hypocrite bourgeoisie, qui ne veut connaître d'autre solidarité internationale que celle de ses banquiers et de ses flics. En 1903, la CGT organisa dans les ports, à Bordeaux, Dunkerque, Le Havre et Marseille, la solidarité avec les dockers hollandais en grève.

En 1901, lors d'un premier projet de loi sur les retraites, elle se déclare «hostile à tout projet qui ne serait pas applicable aux étrangers résidant en France». En avril 1906, un meeting CGT se tint à Paris pour organiser la participation des travailleurs étrangers à la lutte pour les 8 heures, «considérant que les frontières n'existent que par la volonté de ceux qui ont intérêt à diviser les travailleurs pour les exploiter plus facilement».

Il est certain néanmoins que les tendances chauvines étaient largement répandues dans les rangs des ouvriers, nourries quelquefois par l'utilisation de travailleurs étrangers comme jaunes. Certaines fédérations envoyèrent même des délégués à Millerand pour obtenir l'arrêt de l'immigration. La négation des nationalités, typique du proudhonisme vivace dans la classe ouvrière, ressemblait fort à la négation des nationalités... autres que la nationalité française...

Essais d'action internationale
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Sur le plan international, la CGT fut à l'origine de plusieurs tentatives d'action concertée. Elle voulut imposer au congrès d'Amsterdam de 1905 qu'on inscrive à l'ordre du jour la journée de 8 heures, la grève générale et l'antimilitarisme. Elle proposait, en cas de menaces de guerre, d'entrer directement en rapport avec les syndicats du pays «adverse», sans passer par le secrétariat central. Le secrétaire des syndicats allemands, Legien, s'y refusa, et ce refus réitéré amena le bureau de la CGT à suspendre ses rapports avec le bureau

international. En janvier 1906, Griffuelhes vint à Berlin pour préparer une action internationale contre la guerre, mais Bebel imposait comme préalable une entente entre le PS et la CGT, et Griffuelhes repartit déçu. En 1912 encore, appelés par la CGT à organiser dans chaque pays une manifestation simultanée contre la guerre, les syndicats allemands et autrichiens se dérobèrent sous prétexte qu'une telle manifestation, de caractère politique, était du ressort du parti et non des syndicats: argument qu'ils utilisèrent régulièrement pour éviter tout débat de fond sur ces questions.

Incontestablement, les obstacles recontrés ne purent que renforcer la CGT dans l'idée que rien ne pouvait venir des partis socialistes et surtout de la direction du syndicat par le parti. Mais cela ne pouvait que renforcer également dans le syndicat les réactions chauvines à la française, l'idée d'une supériorité de la qualité révolutionnaire du mouvement ouvrier français, qui fut un moyen comme un autre d'entraîner la CGT dans l'Union Sacrée d'août 1914.

Le réformisme dans le parti et dans les syndicats
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Dans le cadre national même, les syndicalistes révolutionnaires pouvaient trouver de quoi alimenter leur méfiance et renforcer leurs préjugés antipartis. Une partie des guesdistes n'attendit pas 1914 pour prendre vis-à-vis de l'armée et du patriotisme des attitudes de compromis. Sous prétexte de subordonner la lutte contre la guerre à la lutte contre le capitalisme, Guesde défendit les positions les plus équivoques. Au congrès de Limoges du PS, il s'opposa, comme Jaurès et Vaillant, à la motion Hervé appelant à la grève insurrectionnelle en cas de guerre, en prétendant (air hélas familier) que le prolétariat avait désormais une patrie «depuis que le suffrage universel a été mis dans ses mains comme une arme», comme une arme contre ses frères de classe des autres pays! Au congrès suivant, celui de Nancy, Guesde se montra plus droitier que Jaurès, en arguant cette fois piteusement qu'il était inutile de fourbir des moyens de lutte «contre une guerre problématique, lointaine, et qui ne viendrait peut-être jamais»! De telles dérobades alimentaient la propagande des Hervé, Lagardelle ou Sorel contre la «décomposition du marxisme».

En fait, c'est surtout auprès de Jaurès que les syndicalistes trouvèrent l'attitude la plus compréhensive, et l'acceptation, éclectique et tacticienne de l'indépendance des syndicats. Son attitude vis-à-vis de la «motion d'Amiens» (qu'on n'appelait pas encore la Charte) est tout à fait révélatrice de l'esprit dans lequel une partie des réformistes se joignirent aux anarcho-syndicalistes contre les partisans d'une jonction étroite syndicat-parti. Il voyait dans cette motion une base de coopération entre syndicalisme et socialisme, qui permettait aux ouvriers de marcher par deux routes dans la même direction (ce qui représente, si l'on y songe bien, un certain nombre de pas perdus). Ceci pouvait peut-être faciliter sur le terrain pratique la coopération entre le parti et les fédérations syndicales, nullement donner un débouché cohérent aux aspirations révolutionnaires des éléments les plus combatifs. Obnubilés par Guesde, les syndicalistes se laissèrent séduire par les discours onctueux de Jaurès, à la manière dont les gauchistes d'aujourd'hui acceptent les boniments d'un Edmond Maire. Est-il nécessaire de rappeler que sur toutes les questions essentielles du mouvement ouvrier, Jaurès maintint, sous la belle façade de l'honnêteté personnelle, les compromis les plus dangereux? Qu'il combattit «pour la paix», mais avec la théorie de la «guerre defensive» autorisée, feuille de vigne du chauvinisme honteux? Que s'il mena la guérilla parlementaire contre la trahison des Clemenceau, Viviani ou Briand («Ou pas ça, ou pas vous!»), c'est après avoir entretenu, avec le soutien du parti au gouvernement radical jusqu'en 1906, les illusions les plus nocives sur les bienfaits possibles d'un gouvernement de gauche, et l'utilité de faire le tri entre les «bons» et les mauvais radicaux...

Pour en revenir aux guesdistes, certains finirent même par soutenir en 1910-1911 des positions de type menchévique: sous prétexte que l'action syndicale ne peut à elle seule renverser l'ordre capitaliste, elle doit se cantonner d'elle-même dans les limites réformistes. Compère-Morel en arrivait à justifier ainsi la police des grèves par la CGT, l'interdiction du sabotage et de la violence.

Il ne faisait alors que donner un semblant de justification théorique à la pratique effective des dirigeants réformistes à l'intérieur du syndicat (12). Ils se distinguerent particulièrement dans les mines, chez les cheminots et dans la région du Nord, où les anciennes fédérations guesdistes sombrèrent dans la combine parlementaire, déclenchant ou freinant artificiellement les grèves selon le cours des élections nationales ou municipales. Ils justifiaient tout à fait les propos d'un Griffuelhes dénonçant la relation inversement proportionnelle entre l'activité électorale et l'activité syndicale non seulement dans le nord, mais dans des villes comme Dijon, Grenoble, Narbonne, Vierzon, etc. Par deux fois, le dirigeant réformiste Basly réussit à casser les grèves de mineurs: en 1901, à Montceau, en imposant un referendum-diversion (il y eut ensuite 1.800 licenciements). En 1902, il permit à l'État de gagner du temps en faisant miroiter, appuyé par Jaurès, l'espoir d'un arbitrage favorable: l'armée en profita pour occuper la mine, tandis que Basly appelait carrément à la répression contre les militants locaux combatifs qui ne respectaient pas la trêve. L'écœurement fut tel qu'il provoqua en 1903 une scission des anarchistes et des guesdistes les plus radicaux, le «syndicat Broutchoux», du nom d'un dirigeant connu. Après la catastrophe minière de Courrières, le syndicat Basly refusa la plateforme unitaire proposée par la gauche. Pendant que Monatte et Broutchoux étaient arrêtés, le patronat faisait savoir aux dirigeants réformistes qu'il serait «heureux de les rencontrer et de discuter courtoisement avec eux». Les déviations vont le plus souvent par deux: le double jeu des réformistes provoqua dans ces branches une recrudescence individualiste et des théories sur le terrorisme incitatif. Le succès de l'anarchisme déclamatoire à la Hervé chez les cheminots fut le châtiment des tripatouillages opportunistes.

Faiblesses politiques d'une réaction légitime
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Si le syndicalisme révolutionnaire part de la négation du parti dirigeant propre à l'anarchisme, il est clair que le succès de sa théorie - faire tout du syndicat - s'est nourri d'une double réaction au guesdisme. Réaction contre l'évolution opportuniste du parti socialiste dans ses différentes variantes, dont les syndicalistes révolutionnaires tentaient ainsi de préserver la combativité ouvrière. Réaction contre la tendance guesdiste à faire tout du parti, en négligeant les fonctions spécifiques des organismes intermédiaires. Mais ce faisant, ils attribuèrent, eux, au syndicat les fonctions du parti et même la tâche de refondre la société après la prise du pouvoir, tâche pour laquelle la collaboration des syndicats est utile, mais non suffisante. On ne peut cependant confondre entièrement les convictions réellement actives dans la CGT et les idéologues plus connus, mais un peu en marge du mouvement. On a beaucoup parlé de l'influence de Sorel, mais Griffuelhes - qui n'avait rien pourtant d'un analphabète - disait qu'il préférait lire Alexandre Dumas! Dans son compte-rendu du congrès d'Amiens, Pouget remarque, non sans raison:
«
Dans l'atmosphère de lutte qui baigne [les syndiqués] ils perdent les étroitesses d'esprit, se libèrent des rivalités de sectes et des haines mesquines dont ils auraient pu s'imprégner ailleurs». Mais il ajoute: «Ainsi, au creuset de la lutte économique, se réalise la fusion des éléments politiques, et il s 'obtient une unité vivante qui érige le syndicalisme en puissance de coordination révolutionnaire». Ceci part d'une constatation juste, pourvu qu'une politique correcte fasse le reste. Mais c'était aussi méconnaître les limites propres du syndicat, ainsi que la persistance en son sein de conceptions opposées. En un sens, les succès réels remportés dans la construction d'une organisation ouvrière, la découverte d'une coexistence possible entre les tendances après des décennies de méfiance et de déchirements, contribuèrent à l'idéalisation du syndicat pur et unificateur, contre le parti divisé et voué à la compromission. La revue le «Mouvement socialiste» qui se voulait marxiste à l'origine, et faisait le lien entre la gauche socialiste et le syndicat, donne le ton en 1907-1908: c'est le syndicalisme, cette aube nouvelle, qui prendra le relais d'un parti condamné à la putréfaction, c'est lui la «forme enfin trouvée» de l'union des prolétaires, et Lagardelle déclare que «hors du syndicalisme, il n'y a pas de lutte de classe».

Dans le syndicalisme révolutionnaire du début du siècle coexistent dans cette période d'essor les appréciations les plus lucides et les plus conformes à la réalité matérielle (tel ce projet de statuts de la CGT rédigé par Pouget en 1908), et les fantaisies idéalistes les plus baroques, comme les démonstrations de Lagardelle contre la loi des 8 heures: il prétendait que l'État se renforçait en faisant des lois, lui arracher une loi de plus, quelle qu'elle fût, c'était le consolider. À côté de cela, on trouve les illusions tenaces, mais que l'expérience de l'action syndicale réduisait petit à petit, sur le caractère souverain de méthodes comme le boycottage, le sabotage, ou le label, marque syndicale sur les produits recommandant les «bons patrons».

Quant à la fameuse «grève générale», elle continuait à figurer dans la motion d'Amiens comme «moyen d'émancipation intégrale», et elle figura à l'ordre du jour de plusieurs congrès encore. Néanmoins, il semble que beaucoup de militants dans la CGT s'étaient mis à regarder les choses d'un œil beaucoup plus froid. Devenus sensibles, dans la pratique, à la difficulté d'étendre et de coordonner des actions (13), ils prêtaient aussi plus d'attention aux arguments des socialistes les plus intransigeants sur la nécessité de l'insurrection armée. Dans un article d'avril 1908, Griffuelhes montre comment la CGT est passée, selon lui, du «romantisme révolutionnaire» à la préparation quotidienne de la révolution, du mythe de la grève générale à la pratique de la grève qui éduque et aguerrit, sans exclure la grève générale présentée non plus comme une panacée, mais comme un geste de révolte susceptible d'amplification (14).

Le complot contre la CGT
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Devant le progrès de la CGT, les gouvernements bourgeois avaient usé alternativement de la carotte et du bâton: un jour on subventionnait les Bourses, l'autre jour on chassait la CGT de son local parisien. Le préfet du Var trinquait avec le syndicat des instituteurs, quelques semaines après, le ministre le qualifiait d'association illégale. On préparait des lois sociales tout en faisant tirer sur les grévistes, activités qui n'ont d'ailleurs jamais été incompatibles. La bourgeoisie disposait pour ce double jeu d'une utile pléiade de renégats du socialisme, ayant, mieux que des mouchards, une connaissance détaillée et directe des milieux politiques et syndicaux, notamment le ministère Briand-Viviani-Millerand de 1909, surnommé «ministère de la trahison». Au milieu de ces oscillations, une ligne constante: la politique de la main tendue aux éléments «raisonnables» et récupérables des syndicats, invités à isoler les «meneurs», les enragés. Ceux-ci, selon Clemenceau et les socialistes ministériels, auraient détourné à leur profit des forces syndicales rassemblées pour des buts modestes, quotidiens, conformes aux intérêts de la France réelle: «La France réelle, disait Clemenceau, est fondée sur la propriété, la propriété, la propriété»! Dans un discours d'octobre 1908, Viviani, ministre du Travail «socialiste», distingue de la minorité révolutionnaire le «syndicat puissant et calme» qui à l'image des trade-unions britanniques et des syndicats allemands «par des délégués, en faisant cadrer ses revendications avec un état normal de prospérité [sic] demande des avantages raisonnables et concordant avec les faits». Ce prolétariat «calme» a bien mérité de la république, et Viviani souhaitait qu'on empêche tout divorce entre le prolétariat et la démocratie, qu'on évite donc les mesures brutales telles que la dissolution de la CGT, projet caressé par Clemenceau depuis 1906.

Cette thèse trouvait en fait des échos favorables chez les socialistes et pas seulement dans la franche droite. Jaurès, pour défendre à la chambre, le 10 mai 1907, l'affiliation des fonctionnaires à la CGT, montrait qu'il fallait distinguer, à l'intérieur de la confédération, les masses sensées d'une poignée de leaders insurrectionnistes. Quand Clemenceau décréta l'état de siège en 1906, Jaurès lui reprocha surtout d'avoir «paralysé» avec son déploiement guerrier le fonctionnement régulier et pacifique du syndicat légal.

Mais Clemenceau voulait hâter le triomphe des «bons» éléments par des moyens expéditifs. En août 1908, donc, les principaux dirigeants de la CGT (dont Pouget, Griffuelhes, Yvetot) furent arrêtés durablement. Chose plus grave, profitant de leur absence, Clemenceau encouragea une campagne de calomnie contre la gestion de Griffuelhes, dont Lévy, trésorier de la CGT et lui-même détenu auparavant pendant de longs mois, fut l'instrument, et Latapie, secrétaire des métaux lié avec Briand, l'agent actif.

La grève des terrassiers de Draveil elle-même, en juillet 1908, occasion de toute l'affaire, semble avoir été radicalisée assez artificiellement par un élément louche, Métivier, acheté par Clemenceau. Deux ouvriers furent tués à bout portant par la police dans une salle de réunion. Dans une deuxième phase, la manifestation de protestation organisée à Villeneuve-Saint-Georges, qui tourna à l'échauffourée et fit sept morts, semble avoir été truffée de provocateurs. Les dirigeants de la CGT se montrèrent plus que méfiants dès le début, mais il y avait aussi, à la racine, un mouvement réel qu'ils ne pouvaient abandonner. On s'étonne cependant qu'ils se soient laissé arrêter à leur siège, tous ensemble, à la fin d'une réunion: en 1906, ils avaient pris leurs précautions, et la décapitation fut moins complète. Il ne s'agit pas de tomber, dans le sillage de Clemenceau, dans une vision policière de l'histoire. Cependant, cet épisode nous paraît riche d'enseignements: on ne peut se contenter de traiter par le mépris les ficelles policières de l'État, surtout lorsqu'elles sont maniées non par des mouchards subalternes, mais par des gens qui avaient une connaissance intime du milieu syndical. C'est à de semblables catastrophes qu'il faudrait s'attendre demain, si l'on devait suivre la voie prêchée par les ex-gauchistes soixante-huitards, qui appellent aujourd'hui les prolétaires à se lier entre eux en passant par les structures officielles des syndicats, sous prétexte de «respect des statuts» et de «démocratie syndicale». Cela revient à s'organiser sous l'oeil des bonzes syndicaux, et donc du gouvernement et de la police!

Bien sûr, Clemenceau et ses agents ne purent jouer que sur des faiblesses et des oppositions qui existaient, et l'épisode démontra les limites du «miracle» de la fusion syndicale. Le gouvernement sut doser assez adroitement, sur ces bases, la répression et l'action dissolvante des dissensions et querelles pour désorienter durablement un mouvement ascensionnel.

Le congrès tenu en octobre 1908 en l'absence des principaux dirigeants porta la marque d'un certain désarroi. Clemenceau essaya de lui imprimer le tournant souhaité. Dans ses discours d'octobre 1908, il reprenait l'éloge du syndicalisme puissant et calme: «Ce n 'est pas un mystère que la Confédération Générale du Travail a été détournée de la défense des intérêts professionnels par les révolutionnaires de l'anarchie». Il préconisait le retour au scrutin proportionnel, qui donnerait la majorité aux fédérations rangées du Livre et de la Mine, confirmant par là le but de la manœuvre. C'était un peu brutal. Mais en 1908, on a l'impression que chacun reprend sa pente initiale. Pouget consacre le meilleur de ses efforts au journal politique dont il continuait à rêver, «la Révolution», qui sera éphémère. Griffuelhes mène à la victoire la grève des délaineurs de Mazamet. Il a fait dans le «Mouvement socialiste» de juin-juillet 1909 une remarquable analyse des facteurs économiques et politiques dans cette grève, qui donne une idée de son sérieux et de ses talents de pédagogue et d'organisateur (15). Mais il abandonna les tâches de direction et d'orientation de la confédération. La croissance numérique de la CGT va continuer, mais on n'a plus l'impression à la fois de renforcement et d'une certaine décantation des problèmes tactiques et politiques qui caractérisaient la période précédente. Au contraire, il semble que le mouvement est passé par son sommet, a déjà donné le meilleur de lui-même.

La période qui suit sera marquée par l'hésitation stratégique, notamment dans la grève des postiers de 1909. Toujours intransigéante vis-à-vis des mesures réformistes (comme le projet de retraite, si bien calculé qu'elle le baptisera «retraite pour les morts»), la CGT fera preuve d'une inaptitude grandissante à proposer à la lutte des objectifs positifs, répondant aux besoins matériels des ouvriers. Surtout, cette combativité déclinante s'accompagne alors de la progression de facteurs délétères comme la complaisance envers le nationalisme (malgré le maintien officiel de la ligne antipatriotique) et l'influence, qui s'accentue, de douteuses combinaisons parlementaires.

Le point d'arrivée fut l'effondrement d'août 1914, qui entraîna même des pionniers comme Griffuelhes et Pouget à participer à l'effort de guerre. Il est navrant de voir le «père Peinard» embourbé dans la rédaction de feuilletons patriotards. En revanche, ce sont des syndicalistes révolutionnaires comme Monatte, Rosmer et d'autres militants qui sauvèrent l'honneur de la classe dans la débâcle tricolore, et c'est le syndicat qui eut un dernier sursaut, fin juillet, avec le projet de manifestation contre la mobilisation, projet sapé à la fois par l'assassinat de Jaurès et l'attitude des dirigeants allemands.

Origine du syndicalisme révolutionnaire
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On a souvent expliqué le poids de l'anarcho-syndicalisme dans le mouvement ouvrier français par l'arriération du capitalisme français et l'importance de couches prolétariennes proches encore du petit producteur artisanal.

La réalité est bien plus complexe. L'archaïsme du capitalisme français et son faible développement industriel, la persistance de secteurs semiartisanaux, l'émiettement de la classe ouvrière expliquent l'extrême difficulté d'organisation du mouvement syndical par rapport aux pays voisins. Il y a par exemple 1 million de syndiqués en France en 1914 pour 4 millions en Allemagne. Mais on ne peut pas ignorer que l'essor de la CGT est parallèle, justement, à un progrès notable dans la concentration du capitalisme français à cette époque. L'industrie du début du siècle utilise deux fois plus de machines à vapeur qu'en 1880. En 1911, on compte dans l'industrie 900.000 employeurs pour 3 millions et demi de salariés, contre 1.660.000 employeurs pour 3 millions en 1866...

On ne peut donc expliquer mécaniquement le phénomène politique du syndicalisme révolutionnaire par les seules conditions économiques: il faut y intégrer des facteurs politiques. En d'autres termes, si le syndicalisme révolutionnaire se porte mieux à Paris qu'à Roubaix, ce n'est pas seulement ni même essentiellement parce que Paris est le paradis de la petite industrie: c'est aussi parce que l'histoire a donné aux ouvriers parisiens du début du siècle une tradition de combativité plus grande qu'à ceux du Nord. On ne peut réduire en effet le syndicalisme révolutionnaire à une idéologie proudhonienne et anarchisante. Il est aussi une manifestation de combativité prolétarienne. À l'époque de Lénine, c'était le diagnostic partagé par tous les marxistes révolutionnaires, que le syndicalisme révolutionnaire était une «forme de protestation», donc saine au départ, contre les aspects négatifs du socialisme français: ou pour le dire dans une formule lapidaire, «la rançon du réformisme».

Il est donc impossible de saisir la signification du syndicalisme révolutionnaire sans donner son poids exact à cet aspect de réponse à la politique de collaboration du parti socialiste. À sa participation à la presse bourgeoise, à ses votes de confiance aux budgets et aux ministères bourgeois, à son respect superstitieux des idoles de la démocratie bourgeoise, la République, le Parlement, le suffrage universel, la responsabilité ministérielle, à son patriotisme tombant fréquemment dans le chauvinisme le plus grossier.

Maintenant, la forme de cette protestation contre le réformisme s'explique par les traditions politiques du mouvement ouvrier français, traditions qui sont à mettre en relation avec les conditions particulières du capitalisme français et l'histoire des luttes de classe en France.

Il est indéniable que l'archaïsme de l'impérialisme français, dû à son caractère plus usurier qu'industriel et, d'autre part, la méfiance instinctive du prolétariat pour les résultats de la révolution bourgeoise expliquent la persistance des idées proudhoniennes à fond individualiste et apolitique.

La combativité ouvrière a été contrée au tournant du siècle par de puissants facteurs économiques et sociaux, les fameuses «miettes tombées de la table des festins impérialistes» dont parle Lénine: elles ont permis la corruption d'une véritable aristocratie ouvrière, elles ont donné le moyen d'amortir les luttes de vastes secteurs de la classe par des «réformes» qui, directement liées à la prospérité bourgeoise et au pillage du monde, ont créé un lien objectif entre bourgeoisie et prolétariat.

Pour faire en sorte que ce lien se brise au moment où la bourgeoisie reprend ces avantages avec la guerre impérialiste et plonge la classe ouvrière dans une misère inouïe, il aurait fallu combattre à fond la vieille tradition qui liait le prolétariat à la bourgeoisie, le «grand souvenir» des luttes menées pour la patrie.

Au lieu de s'opposer au réformisme ouvrier et à la collaboration dc classe sur le terrain de la préparation de la conquête révolutionnaire du pouvoir par l'insurrection, le syndicalisme révolutionnaire reproduit l'erreur anarchiste de la négation de l'État en tant que tel, et de la construction de la société future «en douce», sans se soucier de l'État en place. Or cette démarche n'exclut pas, mais autorise et implique le gradualisme, c'est-à-dire l'illusion de la transformation graduelle de la société sans l'affrontement général des classes et l'insurrection. Enlevez la combativité, sous l'effet des conditions sociales amollissantes: il reste à l'anarchisme le réformisme... sans l'État.

Au lieu de s'opposer au chauvinisme par une lutte organisée qui brise effectivement toute solidarité de classe avec la bourgeoisie, cette solidarité que la bourgeoisie tisse patiemment grâce à la corruption impérialiste, l'anarchisme et le proudhonisme nient les nationalités. Et surtout les «autres nationalités», celles qui n'ont pas encore fait une «grande révolution» ou une Commune! C'est ainsi que l'antipatriotisme et l'antimilitarisme de Hervé s'est transformé du jour au lendemain en jusqu'auboutisme patriotard.

Les syndicalistes révolutionnaires ont bien senti l'incapacité du socialisme officiel à rompre avec la bourgeoisie et le patriotisme, mais ils l'ont interprétée à l'envers. La bourgeoisie a fait sa révolution, imposé son programme national démocratique grâce à l'État dirigé par un parti. Au lieu de comprendre que l'opportunisme socialiste était lié à la persistance des traditions et des illusions du programme national démocratique, les syndicalistes révolutionnaires ont cherché sa cause dans la revendication de l'État dictatorial du prolétariat et de sa direction par le parti. Ils ont cru trouver dans un organisme différent, le syndicat, une garantie contre l'opportunisme et la véritable et unique forme révolutionnaire.

C'était ne pas voir que cette forme est plus encore que le parti sujette aux flux et aux reflux, soumise aux reflets de la situation objective sur les masses ouvrières et même sur l'avant-garde combative. Pire, pour diriger ce syndicat et l'action directe des masses, il fallait une «minorité d'initiative», qui n'était autre qu'un succédané de parti, mais sans l'homogénéité de ce dernier conquise par l'action menée sur la base d'une théorie révolutionnaire nettement définie et établie.

Bref, comme conclut Trotsky, le syndicalisme révolutionnaire «s'efforçait de donner une expression aux besoins de l'époque révolutionnaire qui approchait. Mais des erreurs théoriques fondamentales - celles mêmes de l'anarchisme - rendaient impossible la création d'un solide noyau révolutionnaire, bien soudé idéologiquement et capable de résister effectivement aux tendances patriotiques et réformistes» (16).

La grande leçon, toujours actuelle, de l'histoire du syndicalisme révolutionnaire est que pour combattre le réformisme, il faut davantage que des réactions instinctives du prolétariat et de la combativité, lesquelles n'ont pas manqué à cette époque. Il faut une action et une éducation constante guidées par une théorie sûre et éprouvée. La grande faiblesse du syndicalisme révolutionnaire comme du socialisme français a été une attitude trop dédaigneuse à l'égard de la théorie, attitude héritée des «grands souvenirs» des luttes révolutionnaires bourgeoises passées, où la tâche du prolétariat n'était pas tant d'élaborer une théorie que de mener la révolution à fond, y compris contre la bourgeoisie.

Quelle leçon les communistes doivent-ils tirer de l'expérience anarcho-syndicaliste?
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Le syndicalisme révolutionnaire a érigé en norme l'idée de «neutralité du syndicat».

Dans son article de 1908 sur la neutralité des syndicats (17), Lénine écrit: «Certes, à la naissance du mouvement ouvrier politique et syndical en Europe, il était possible de prôner la neutralité des syndicats comme un moyen d'élargir la base primitive de la lutte prolétarienne à l'époque où elle était relativement peu développée et où la bourgeoisie n'exerçait pas une influence systématique sur les syndicats. Mais maintenant, il est tout à fait mal venu du point de vue de la social-démocratie internationale de défendre une telle position». Certes, il y avait une limite et un frein à cette possiblité dans la façon dont les syndicalistes révolutionnaires se cramponnaient à l'illusoire garantie de l'indépendance syndicale - par la neutralité et l'absence de liens avec le parti - ainsi que dans la méconnaissance des tâches spécifiques du parti, de la nécessité de sa dictature, des insuffisances inhérentes à l'organisation syndicale elle-même. Mais, encore une fois, les erreurs politiques vont par deux et se nourrissent l'une l'autre, en symétrie. Si la CGT s'est cramponnée ainsi à des recettes périmées, c'est aussi parce que le parti socialiste avec lequel elle était en contact ne lui donnait pas l'image du parti politique déterminé et capable de mener sur tous les plans une politique révolutionnaire, qu'il lui offrait au contraire un mélange de sectarisme et de manœuvrisme propre à conforter toutes ses méfiances.

Mais il est faux de croire que le bon parti révolutionnaire est un vaccin radical contre les tendances anarcho-syndicalistes. Le parti bolchévique a dû affronter, sur un terreau social différent, des tendances analogues, chez les socialistes révolutionnaires et dans l'Opposition ouvrière.

Cela tient naturellement aux conditions historiques, politiques, au passé de la classe qui a forgé la «psychologie» de générations entières. Comment doit-on apprécier alors, de ce point de vue, la situation actuelle?

Nous avons d'abord eu une contre-révolution terrible par sa profondeur et sa durée, à côté de laquelle la catastrophe du 4 août 1914 fait figure de simple répétition générale. C'est dire que si les tendances opportunistes du socialisme de 1890-1910 ont pu provoquer des réactions anti-parti, et si l'on connaît l'ampleur qu'a prise le phénomène dans l'Allemagne de 1919-23 en réaction d'abord à la trahison de la social-démocratie, puis aux oscillations du parti communiste allemand, on imagine la base puissante que cinquante ans de stalinisme ont pu préparer à des réactions anti-organisation et anti-parti.

Aujourd'hui la classe ouvrière doit reconstituer ses organisations de lutte dans une ambiance où se multiplient les groupes et les partis. Leur diversité apparente est bien plus grande encore que ne l'était la gamme des partis socialistes qui existaient en France à l'origine du mouvement syndical, et qui donnèrent une justification à la neutralité du syndicat, pour réduire les effets de la concurrence entre partis politiques.

En même temps, la formidable pression de la société bourgeoise sur le mouvement prolétarien rend plus mince encore la possibilité d'existence d'un mouvement et d'une organisation immédiate capable de se maintenir à l'abri d'une lutte politique directe avec l'État capitaliste. Ceci pousse de nombreux groupes politiques, dans l'état tout à fait embryonnaire du mouvement de classe actuel, à théoriser l'identité entre organisation immédiate et organisation politique, et peut provoquer un effet de «fermeture» des organisations immédiates à la lutte politique.

À l'inverse, les communistes agitent constamment l'idée que la seule lutte de défense revendicative ne saurait suffire à délivrer la classe ouvrière de son esclavage. Cette lutte serait à la longue inefficace et même stérile, si elle ne servait de terrain pour éduquer le prolétariat à la nécessité de la transformation communiste de la société et de terrain d'entraînement des forces de classe pour la conquête révolutionnaire du pouvoir, qui seule pourra consolider et garantir les victoires obtenues sur le terrain revendicatif, bref si cette lutte n'était pas conçue comme «une école de guerre du communisme» (Engels).

Ils combattent par conséquent toute idée de neutralité politique des organisations immédiates comme une concession dangereuse à la bourgeoisie. L'expérience enseigne que c'est sous ce drapeau que se sont souvent présentées les forces qui ont livré ces organisations à la politique de conservation bourgeoise et à l'État capitaliste.

Bien qu'ils soient par ailleurs convaincus que la victoire révolutionnaire est impossible sans que le parti ait conquis une influence déterminante dans les organisations nées de la lutte revendicative, les communistes ne font cependant pas de la direction des organisations immédiates un préalable à la révolution; ils s'efforcent de démontrer dans le vif de la lutte que le besoin de l'orientation communiste et de la liaison la plus étroite avec le parti révolutionnaire ne découle pas d'un à priori programmatique, mais de la nécessité de donner aux organisations immédiates de la classe leur pleine efficacité dans la lutte qu'elles sont en train de mener contre la classe capitaliste (18).

Dans ces conditions extrêmement délicates, il ne suffit pas au parti révolutionnaire d'avoir une conception théoriquement juste de la place de l'organisation immédiate dans la lutte prolétarienne pour conquérir une influence déterminante dans la lutte et les organisations immédiates. Il faut encore qu'en s'appuyant sur l'expérience passée, et en apprenant du présent, il se montre, dans la tâche qu'il revendique: «concourir à l'organisation de la classe», l'organisateur le plus zélé et le plus efficace; qu'il se montre capable du dosage le plus juste de fermeté politique et de patience révolutionnaire. C'est cette attitude pratique qui permettra de surmonter les tendances anti-organisation et anti-parti, d'éviter que ne se reproduise l'opposition entre le parti et le mouvement immédiat dirigé par un courant anti-parti. Qui permettra enfin que le parti communiste réalise effectivement l'union réussie entre la théorie révolutionnaire et la lutte prolétarienne.

Notes:
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  1. Nous poursuivons ici le rappel historique commencé dans les numéros 22, 23. 24 de «Programme Communiste» sous le titre Socialisme et syndicalisme dans le mouvement ouvrier français, qui s'arrêtait aux années 1900-1902. [back]
  2. Un historien patronné par le PCF comme René Garmy s'arrange pour toujours mettre les cégétistes en tort: s'il y a mouvement spontané, c'est qu'ils ont manqué de sérieux dans la préparation; s'ils préparent une grève, c'est une agitation artificielle! [back]
  3. Briand, anarchiste, ami de Pelloutier, propagandiste de la grève générale, devint ministre, briseur de grèves et président du conseil. L'entrée du socialiste Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau, aux côtés de Gallifet, le massacreur de la Commune, en 1899, provoqua une crise profonde et durable dans le mouvement socialiste international: Viviani, autre socialiste ministériel, était président du Conseil en juillet 1914, au moment de la déclaration de guerre. [back]
  4. L'affaire de Draveil a été étudiée en détail dans le «Clemenceau briseur de grèves» de Jacques Julliard, malheureusement non réédité (Archives Julliard 1965). Julliard, devenu idéologue de la CFDT, célèbre aujourd'hui les vertus du dialogue social: il est pourtant parfaitement informé, comme le prouve son livre, de l'usage que la bourgeoisie en fait. [back]
  5. Voir «Programme Communiste» Nr. 24. [back]
  6. Robert Brécy, «La grève générale en France», Paris, EDI, 1969. [back]
  7. Sources principales: Robert Brécy, Colette Chambelland, Edouard Dolléans, René Garmy,Jean Maitron, Mlle Kritsky... Ces chiffres ne sont pas toujours concordants et sont à manier avec prudence. [back]
  8. Constans fut ministre de l'Intérieur de 1889 à 1892, c'est-à-dire au moment méme de l'essor gréviste. Quant à Badingue, ou Badinguet, il s'agit de Napoléon III. [back]
  9. «La crise socialiste en France», publié en français par Daniel Guérin, dans Rosa Luxemburg, «Le socialisme en France 1898-1912», Belfond, 1971. [back]
  10. Hervé présenta une résolution sur l'antimilitarisme au Congrès de Stuttgart. Voici ce qu'en dit Lénine:
    «Le fameux Hervé, qui mena grand tapage en France et en Europe, a soutenu sur cette question des conceptions semi-anarchistes, proposant naïvement de répondre à toute guerre par la grève et l'insurrection. D'une part il ne comprenait pas que la guerre est le produit nécessaire du capitalisme et que le prolétariat ne peut renoncer à prendre part à la guerre révolutionnaire, de telles guerres s'étant produites et étant susceptibles de se produire dans les sociétés capitalistes. D'autre part, il ne comprenait pas que la possibilité de «répondre» à la guerre dépend du caractère de la crise que la guerre provoque. Le choix des moyens de lutte est fonction de ces conditions, et cette lutte (c'est là un troisième point qui montre les malentendus et les inconsistances de l'hervéisme) ne doit pas aboutir uniquement au remplacement de la guerre par la paix, mais à celui du capitalisme par le socialisme. La question n'est pas de se contenter de faire obstacle au déclenchement de la guerre, mais de mettre à profit la crise engendrée par la guerre pour précipiter le renversement de la bourgeoisie. Cependant, toutes les inepties semi-anarchistes de l'hervéisme recélaient une idée correcte du point de vue pratique: la nécessité d'impulser le socialisme en ce sens qu'il ne faut pas se borner aux seuls moyens parlementaires de lutte, qu'il faut faire cheminer dans l'esprit des masses la conscience de la nécessité des moyens d'action révolutionnaires en rapport avec les crises que la guerre ne manque pas de pcrter en soi, et, en fin de compte, donner aux larges masses une conscience plus vigoureuse de la solidarité internationale des ouvriers et de la duperie du patriotisme bourgeois» (OC. Tome 13. pp. 79-80).
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  11. Gloire au 17ème est tout à fait typique de l'état d'esprit du mouvement ouvrier français de l'époque, où le sentiment classiste n'est pas séparé d'un républicanisme dépassé, qui contribuera à la catastrophe du 4 août 1914. [back]
  12. Pour donner une idée des proportions, au congrès de Bourges en 1904, on évaluait les votes révolutionnaires à 825, les réformistes à 379. [back]
  13. Voir le très intéressant bilan de l'action pour les 8 heures dressé par Griffuelhes au congrès d'Amiens. [back]
  14. «L'Action directe», 23 avril 1908. [back]
  15. Griffuelhes montre notamment la nécessité de «laisser hors du circuit toute question d'ordre politique ou religieux», en particulier de ne pas heurter de front les préjuges religieux des travailleurs. Ainsi fera-t-on servir du poisson le vendredi dans les soupes communistes, et c'est une ouvrière catholique qui remarquera d'elle-même: «tout de même. En temps de grève, on mangerait bien de la viande»! Comme le remarque Griffuelhes, «une insinuation mal comprise eût pu arrêter ou gêner le travail s'opérant dans les cerveaux sous l'influence de la vie et de l'action». [back]
  16. Trotsky, «Pour le 2ème Congrès Mondial», in «Le Mouvement communiste en France», Ed. de Minuit, 1971, pp. 81-82. [back]
  17. «Œuvres»«,», T. 13, p. 489. [back]
  18. «De la crise de la société bourgeoise à la Révolution communiste», Manifeste du Parti Communiste International, 1981, p. 60. [back]

Source: «Programme Communiste» Nr. 88, mai 1982.

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