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LA DISSOLUTION DE LA MORALE BOURGEOISE
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La dissolution de la morale bourgeoise est l'œuvre du capitalisme
La crise de la famille bourgeoise
L'abolition du travail domestique
Lénine et le «travail domestique»
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La dissolution de la morale bourgeoise est l'œuvre du capitalisme
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Nous vivons, dit-on de toutes parts, une époque «d'immoralité débordante». Cela signifie que la société est condamnée à mort. Toutes les sociétés de classe qui surgissent dans l'histoire se caractérisent entre autre chose par une «idée morale», c'est-à-dire par un ensemble de règles destinées à discipliner la vie des hommes. La société devient «immorale» lorsque la classe dominante, dépositaire et gardienne - par le moyen de l'école, de l'église, de la police et de la littérature - de la morale existante, s'aperçoit que les préceptes éthiques inculqués aux masses exploitées, et défendus par des moyens coercitifs, ne suffisent plus à arrêter l'action des forces érosives qui minent les fondements économiques et sociaux de la société. A partir de ce moment, la classe dominante cesse de croire fermement, ou ne croit plus du tout, à ses codes moraux. Elle s'avise qu'ils sont devenus inutiles, que seules la corruption et la violence peuvent éloigner le jour où il lui faudra rendre des comptes. En un mot elle devient «immorale», elle se met en contradiction avec ses propres théories éthiques.

La désagrégation d'une société commence avant tout au sein de la classe dominante et se manifeste comme dissolution morale. Ce qui ne veut pas dire que le procès de dégénérescence se déroule dans les limites du monde des idées. Il se produit ceci, au contraire, que les règles morales, qui présidaient à l'activité pratique, se révèlent insuffisantes parce que l'évolution économique a modifié profondément la réalité sociale. Considérons la morale sexuelle, cet ensemble de coutumes et de préceptes moraux qui gouvernent, dans la société bourgeoise, les rapports entre les sexes.

La crise de la famille bourgeoise
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La base de l'organisation sociale bourgeoise est la famille fondée sur le mariage monogamique. Dans la lutte idéologique qui la mettait aux prises avec la folle aristocratie féodale de Versailles, la bourgeoisie du XVIIIe siècle, alors révolutionnaire, tonna contre le libertinage des nobles et se présenta comme le champion du renouveau de la famille et de la sainteté du mariage; elle exprima, à l'égard des mollesses d'alcôve et des perversions sexuelles, des Casanova et des De Sade, la même fureur, la même indignation qui, de nombreux siècles auparavant, avait animé les chrétiens des catacombes, lorsqu'ils maudissaient les dérèglements des patriciens romains. En bref, la bourgeoisie se dressa contre l'aristocratie féodale, qui méprisait cyniquement la continence charnelle, comme l'incarnation de la Vertu. Comme rédemptrice satisfaite des représentants corrompus de l'ancien régime, elle se reflète dans les personnages de George Ohnet et d'Octave Feuillet. Mais où en sont maintenant les descendants du Tiers État honnête, puritain et régicide? Ils en sont à l'orgie. On ne peut certainement pas attribuer au hasard le fait que la décomposition morale des classes dominantes se manifeste dans la tendance à donner le maximum de publicité, pour ainsi dire, à certains actes qui, normalement, spécialement s'ils sont «péchés», s'accomplissent en secret. A un certain stade de l'évolution de la classe dominante la débauche se manifeste. Mais l'expérience historique montre que lorsqu'une telle forme de divertissement des potentats apparaît, la révolution est à la porte. Et cela se comprend: la mode orgiaque s'instaure quand la classe dominante entend sonner son glas. Ce n'est pas fortuitement que les seigneurs babyloniens aimaient orner de symboles macabres le lieu de leurs saturnales. Les patriciens du Bas-Empire, les aristocrates poudrés du XVIIIe siècle, la noblesse russe groupée autour de Raspoutine furent des débauchés effrénés. Consciente qu'elle est de son impuissance à retarder la désagrégation et l'écroulement de la société, la classe dominante se venge, d'une manière masochiste, de la peur que lui inspire la révolution. La débauche est l'antidote de la peur et du désespoir.

Pourtant il convient de rendre justice aux satrapes de l'Antiquité, comme aux libertins et aux petites dames dévergondées du XVIIIe siècle; s'ils ressuscitaient, ils éprouveraient un dégoût infini au spectacle sordide de la luxure bourgeoise: l'esprit de boutiquier avide d'infect argent anime toujours le bourgeois, même lorsqu'il se pose en héros de la désespérance existentialiste. Les lieux où se déroulent les réunions des deux sexes, où la tenue de rigueur est celle... d'Adam, et les «ballets roses» offrent peu de différences avec les lupanars. Il n'est pratiquement pas possible de séparer de la prostitution le libertinage de nos richards. Le bourgeois qui se livre au «péché» sait combien lui coûte en billets de banque... les entorses à la morale.

Si la classe dominante foule aux pieds sa propre morale sexuelle, ses laquais intellectuels ne peuvent s'empêcher d'en faire autant. D'où l'invasion par la pornographie de la littérature et des arts, de la presse et du cinéma. Les principes moraux qui furent autrefois de véritables tabous: la virginité des jeunes filles, la retenue des femmes mariées, la vigilance des maris, sont aujourd'hui la cible favorite de la presse, spécialement de celle qui s'adresse à un public féminin. La rigueur puritaine en matière amoureuse fait sourire les descendants de Robespierre et de Cromwell. Nous en sommes au «laissez-faire, laissez-passer» non seulement dans les rapports entre les sexes, mais entre individus du même sexe. L'adultère n'inspire plus les ardentes invectives des censeurs. On continue, il est vrai, à blâmer qui abandonne son conjoint légitime pour satisfaire une passion homosexuelle - ce fut le cas d'une dame de la noblesse romaine: mais on marque au fer rouge, comme suprême barbarie, le crime passionnel, pour ne pas parler du crime d'honneur encore pratiqué au sein des populations de l'Italie méridionale. La classe dominante tend à universaliser la débauche.

Tout cela n'est pas sans cause, mais se produit parce que l'évolution économique et sociale du capitalisme a sapé les fondements de l'institution qui correspondait à la morale sexuelle bourgeoise, le mariage.

Le mariage monogamique n'est pas, comme on sait, une institution exclusivement bourgeoise. Le capitalisme - et là encore apparaît évident son caractère de société de classe - l'a hérité du féodalisme qui lui-même l'avait en commun avec l'Antiquité. Mais l'histoire dira que c'est sous le capitalisme que le mariage monogamique a été réduit en miettes. Le communisme ne pourra certainement pas en hériter: on n'hérite pas d'une chose qui n'a plus d'existence. Tout au plus lui reviendra-t-il le soin d'en rédiger l'acte de décès, ce que la bourgeoisie hypocrite, la bourgeoisie de la prostitution et de la débauche, se refuse à faire.

La condition nécessaire de la conservation du mariage monogamique était la sujétion de la femme à l'égard de l'homme. Cet état de fait reposait sur le privilège du mari auquel sa condition d'unique pourvoyeur des moyens de subsistance conférait le droit de donner son propre nom à son épouse et à ses enfants. L'incapacité de la femme à pourvoir à son propre entretien la reléguait dans une position d'infériorité de laquelle il lui était à peu près impossible de s'évader. Mais le capitalisme, à un certain stade de son développement, s'est vu obligé de briser ce rapport millénaire de subordination. Ce ne fut certes pas le résultat d'un idéal moral. L'introduction de la femme dans le procès de production a été imposée par des nécessités économiques. La course au profit a poussé à la production (et à la consommation) de masse et par là à l'accroissement de la main-d'œuvre.

Le travail hors du foyer, ce travail qui avait été le devoir de l'homme exclusivement, a commencé à tirer hors de la maison d'abord les femmes des classes inférieures. Pendant longtemps, les classes moyennes ont jugé déshonorant, ou pour le moins malséant, d'envoyer filles, épouses travailler derrière le comptoir d'un négociant ou dans un bureau. Puis le mécanisme d'embrigadement des classes moyennes amena les petits bourgeois pantouflards à se «moderniser», en d'autres mots à se soumettre au pouvoir despotique du Capital. Inutile de dire qu'aujourd'hui dans les pays capitalistes le procès de production serait bouleversé, et dans certaines branches entièrement paralysé, si, par hypothèse, la main-d'œuvre féminine, manuelle et intellectuelle, était renvoyée aux occupations domestiques.

Les esprits «éclairés» de la bourgeoisie, et les opportunistes soi-disant socialistes qui niaisement les imitent, sont prompts à célébrer la famille «moderne» au sein de laquelle le mari et la femme sont également «indépendants».

Mais c'est un fait incontestable que l'épouse et la mère qui travaille ne parvient pas à se sentir à l'aise dans le rôle de la femme travailleuse. Il ne peut en être autrement. Il est absurde de prétendre qu'une femme obligée de travailler, durant huit heures, effectuant des tâches fatigantes et mal rétribuées, puisse s'astreindre sans peine, de retour chez elle, aux pesantes besognes domestiques. Et nécessairement la travailleuse doit négliger ses obligations de mère, d'éducatrice de ses enfants, d'où il résulte un préjudice social. D'autre part, la plus grande «liberté» d'action acquise par la femme l'incite à se défaire de la mentalité du harem. Ce qui lui rend difficile l'accomplissement de ses devoirs d'épouse quand cela ne la mène pas à l'adultère.

Non que l'émancipation de la femme de l'esclavage domestique soit une cause de corruption comme le prétendent les philistins réactionnaires. Mais le travail, sous le capitalisme, asservit la femme au même titre que l'homme. Et du reste l'entrée de la femme dans le procès de la production ne met pas fin à la subordination de la femme à l'homme. L'acquisition du droit au travail extra-domestique de la part de la femme a provoqué la crise du mariage, mais n'a libéré ni l'homme ni la femme des entraves qui rendent difficile leur vie sexuelle.

Le capitalisme a détruit le mariage monogamique. Si même, au point de vue de la forme, cette institution se survit, sa base historique ne cesse de s'effriter. Le travail féminin a désormais démontré que la femme peut, avec succès, se substituer à l'homme dans quelque activité productive que ce soit, mis à part les obstacles transitoires qu'accompagne la maternité. Longtemps on a cru qu'elle n'avait pas de place dans la guerre: ce n'est plus vrai aujourd'hui. De même que l'homme, la femme, outre qu'elle produit des biens économiques, a appris à abattre ses semblables. Que veut-on de plus?

Le capitalisme, dans sa course vers l'abîme, a déterminé une évolution sociale à laquelle ne correspond plus la morale sexuelle existante; mais il est incapable de substituer de nouvelles formes matrimoniales aux anciennes. De cette contradiction provient la «corruption des mœurs» qui, au sein de la classe dominante même, se manifeste de la façon la plus éclatante. En théorie, les préceptes de la morale sexuelle subsistent. Dans le code pénal - spécialement dans celui qui est l'un des agréments de l'Italie «civilisée» - on trouve encore des articles sanctionnant l'état d'infériorité de la femme: le mari est le maître, d'une façon toute musulmane, du corps et des biens de son épouse au point qu'il impose son nom même aux enfants adultérins de celle-ci; la femme adultère est punie plus sévèrement que le mari qui commet le même «délit»; le rôle de chef de famille revient de droit au mari, même quand la femme gagne seule de quoi nourrir la famille, etc. La coutume veut que l'on continue à censurer, tout au moins verbalement, les violations des règles morales; mais qui le fait avec ardeur et conviction? Chacun sait, plus ou moins clairement, que les récriminations sont inutiles. Les faits nous montrent que la théorie morale ne correspond plus aux besoins sociaux. N'en éprouve du désarroi et de l'horreur que le philistin réactionnaire, le petit-bourgeois qui, confondant l'effet avec la cause, voit dans la progression des forces révolutionnaires souterraines la dissolution morale de la société.

L'abolition du travail domestique
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Quelle est la position des partis ouvriers à l'égard de ces questions? Lorsqu'on suit la presse des partis «socialistes» et «communistes» et, en particulier, celle destinée aux femmes, on ne peut s'empêcher d'éprouver une impression pénible. Adoptant une attitude typiquement petite-bourgeoise, ceux qui promettent à la classe ouvrière d'œuvrer à la suppression du capitalisme se sont mis à soigner les maux qu'il lui fait endurer. Au point de vue des rapports entre les sexes, ils se gardent bien de révéler ce qui ressort des faits: le déclin du mariage. Parlant de «crise du mariage», ils donnent à entendre aux masses que la théorie marxiste ne tient pas pour incompatibles le mariage monogamique et l'organisation sociale communiste. Tel ou tel article du Code civil retouché, généralisée la pratique du travail féminin extra-domestique, l'égalité juridique des conjoints proclamée, il ne resterait plus qu'à transplanter l'institution matrimoniale dans la société communiste. En Russie, «pays du socialisme triomphant», les hommes ne continuent-ils pas à procréer dans les limites de la forme matrimoniale?

Voici comment ils comprennent le communisme, ces féroces anticapitalistes qui «combattent» sur les bancs du parlement bourgeois: la coexistence de l'économie domestique et de l'économie sociale, du travail domestique et du travail social. Pourquoi donc le capitalisme, malgré la désagrégation de la famille, défend-il âprement le principe de la molécularisation de la société dans l'étroit cadre familial? Pourquoi les idéologues bourgeois considèrent-ils comme «immorale» toute réforme de l'institution de la famille? Pourquoi? Nous le savons. C'est dans la famille, dans l'auguste et égoïste économie domestique que l'instinct social des hommes est le plus brimé. La morale de la bourgeoisie, comme celle de toute classe dominante, est profondément immorale pour le matérialiste marxiste parce qu'elle tend à éteindre chez l'homme l'instinct social qui le relie à son semblable et le transforme en «personne», c'est-à-dire en un ensemble de besoins et d'intérêts égoïstes qui, nécessairement, s'opposent à ceux de la société.

Le communisme révolutionnaire est porteur d'un idéal moral nouveau qu'il ne tire pas du puits sans fond de l'esprit d'où les philosophes idéalistes réussissent à sortir n'importe quoi. Les théories morales des classes dominantes trouvent leur source véritable dans un mécanisme social qui violente la nature humaine. C'est pourquoi elles sont présentées comme émanant d'êtres qui se trouvent au-dehors et au-dessus de la société; les origines de la loi, c'est Dieu ou l'Esprit ou la Conscience. Pour le communisme révolutionnaire, par contre, la source des règles morales disciplinant l'activité pratique des hommes c'est l'instinct social, cet instinct profond, indestructible qui lie l'espèce humaine à la nature physique. Tout ce qui le paralyse est immoral, antinaturel.

Le philistin bourgeois, ayant à justifier la lutte féroce que l'homme livre à son semblable pour la possession des biens économiques et la conquête de privilèges sociaux, pose comme postulat «l'égoïsme naturel» de l'homme. L'égoïsme, la tendance à nuire à son prochain, serait le propre de l'homme, dériverait de ses origines animales. D'où l'exigence d'un Etre séparé du monde naturel, d'un Dieu intervenant pour freiner les inclinations cannibales de l'homme.

La vérité est tout autre. La loi fondamentale des êtres vivants est la subordination de l'individu aux besoins généraux et impersonnels de l'espèce. La force qui mène l'évolution de l'espèce, c'est l'instinct social. L'égoïsme est certainement un produit empoisonné de la sociologie, non de la zoologie. Il est vrai que les espèces animales et végétales mènent une lutte incessante pour défendre leur existence et se perpétuer. Mais c'est seulement dans l'espèce humaine que le pire ennemi de l'homme est l'homme lui-même. Et cela parce que la division en classes économiques l'oblige à consacrer à la lutte contre son semblable une quantité d'énergie plus grande que celle qu'il dépense lorsqu'il subit les coups de la nature.

Le prolétariat révolutionnaire n'invente pas de nouveaux mythes moraux, ainsi que le faisaient autrefois les classes dominantes, parce qu'il n'a pas à s'opposer à la nature humaine. L'idéal moral du communisme révolutionnaire c'est la libération de l'instinct social; de cet instinct animal profond, sain et vital qui est à l'origine du prodigieux phénomène de la matière vivante. Tout au long de millénaires ensanglantés, l'instinct social - qui a déterminé les hommes à s'unir, à lutter, à produire en commun, à assurer, avec le minimum de peine, la perpétuation et l'amélioration de l'espèce - a été obscurci et réprimé par l'égoïsme des classe dominantes. La révolution morale du communisme consiste en la destruction de ce qui empoisonne l'existence des hommes: la classe sociale. Le prolétariat ne tend pas seulement à détruire la classe bourgeoise, mais aussi - tout paradoxal que cela puisse paraître - à sa propre destruction en tant que classe distincte. Seule l'abolition des classes peut mettre l'homme sous l'empire de l'instinct social. La vraie liberté pour l'homme consiste à prendre conscience de sa véritable nature.

Qui a médité ces problèmes apercevra facilement les mystifications propagées par les faux communistes de Moscou. Pour nous en tenir au sujet traité ici, on voit à quel point la transplantation, dans l'organisation sociale communiste, de la famille, remise à neuf une fois ses plaies nettoyées, est une absurdité, sans plus. La famille, même la famille «moderne» où la femme apporte un salaire ou des appointements, conserve toute la dégénérescence égoïste de la nature humaine. La famille est le fortin dans lequel l'homme se retranche face à son semblable; la justification de tous les abus, de toutes les bassesses, de toutes les vilenies dont il accable son prochain. La famille transforme l'homme en rapace, la proie avec laquelle il rentre triomphalement chez lui il l'a arrachée de la bouche d'un autre. En cela il est tombé plus bas que les bêtes. L'aigle ne revient pas de la chasse avec le cadavre d'un aiglon; les louveteaux ne mangent pas la chair d'un loup. Mais la morale bourgeoise justifie et récompense celui qui enrichit sa famille en affamant les enfants d'un autre. La morale bourgeoise m'affranchit de l'obligation de contribuer à nourrir et à élever tes enfants; bien plus, puisque ceux-ci ne «m'appartiennent» pas, c'est-à-dire puisqu'ils ne font pas partie de «ma» famille, je peux, sans remords, affamer «tes» enfants si cela me permet, ne disons même pas de nourrir, mais seulement de procurer le superflu aux «miens». Telle est la loi morale qui régit la famille bourgeoise.

Le communisme révolutionnaire repousse de telles infamies. La révolution prolétarienne mettra fin à l'opposition entre travail domestique et travail extra-domestique, entre économie domestique et économie sociale. Elle le fera en supprimant le travail domestique, en transformant le travail domestique en service public. Et par là elle abolira pour toujours la famille.

Lénine et le «travail domestique»
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Les dirigeants pseudo communistes prétendent qu'en Russie l'égalité des. sexes, la libération de la femme sont réalisées. Voyons ce que Lénine pensait de cette question; on peut s'en rendre compte en relisant le discours qu'il prononça à la IVe Conférence des ouvriers sans-parti de la ville de Moscou, en septembre 1919, où il aborde le problème de la libération de la femme. En voici les passages les plus saillants:

«Pour que la femme soit complètement libérée et réellement l'égale de l'homme, il faut que les travaux domestiques soient transformés en service public et que la femme participe au travail productif général. Alors la femme aura une position égale à celle de l'homme

N'est-ce pas clair? il ne suffit pas que les femmes participent au travail productif général pour que l'on puisse les considérer comme libérées, il faut encore que soit supprimé le travail domestique. Et pourquoi donc demande le faux niais radical ou socialisant? Rien de mieux que de lui répondre par ces paroles de Lénine:

«Il ne s'agit certes pas d'abolir pour les femmes toutes les différences concernant le rendement du travail, sa quantité, sa durée, les conditions de travail, mais plutôt de mettre fin à cette oppression de la femme qui provient de la situation économique différente des sexes. Vous savez tous que, même quand il existe une complète égalité de droits, cette oppression de la femme continue en réalité parce que sur la femme tombe tout le poids du travail domestique, lequel. dans la plupart des cas, est le travail le moins productif, le plus fastidieux, le plus barbare. C'est un travail extrêmement mesquin qui ne peut, pas même dans une petite mesure, contribuer au développement de la femme

Nos misérables réformistes se moquent des positions révolutionnaires. Ils possèdent une recette, géniale et d'effet rapide, qui leur vient des pays nordiques: si laver la vaisselle et nettoyer le plancher est un travail avilissant pour la femme, eh bien, le travail domestique sera effectué, en bonne harmonie, par l'épouse et son mari! Et leur presse de proposer comme modèles les maris scandinaves et anglo-saxons... Plus la femme sera soustraite au travail domestique, plus elle sera portée à la mansuétude. Merci bien! Les querelles conjugales auront trouvé un adoucissement, mais socialement l'énergie gaspillée dans l'accomplissement des tâches domestiques restera la même du point de vue de la quantité. Afin de sauver le fétiche de la famille, le réformisme, de part et d'autre du «rideau de fer», s'est avisé de ceindre le mari d'un tablier...

Pour savoir comment le communisme révolutionnaire concevait la transformation du travail domestique en service publie, il faut lire l'article sur «la contribution de la femme à l'édification du socialisme» écrit par Lénine le 28 juin 1919. Lénine y reprochait au Parti bolchevik de ne pas attacher assez d'attention au problème de l'émancipation de la femme (reproche que nous pouvons retourner contre nous-mêmes). Il s'attache avant tout à clarifier les termes du problème

«La femme, malgré toutes les lois libératrices, est restée une esclave du foyer, parce qu'elle est opprimée, étouffée, abêtie, humiliée par la mesquine économie domestique qui l'enchaîne à la cuisine et aux enfants et épuise ses forces en un travail improductif, misérable, énervant qui l'hébète et l'accable. La véritable émancipation de la femme, le véritable communisme commencera seulement où et quand commencera la lutte des masses (dirigée par le prolétariat qui détient le pouvoir d'Etat) contre la petite économie domestique ou. mieux, où commencera la transformation en masse de cette économie dans la grande économie socialiste

Le passage qui suit est d'une importance exceptionnelle, car il résume, en quelques phrases, les principaux termes de la question:

«Nous occupons-nous suffisamment, dans la pratique, de ce problème qui théoriquement est évident pour tout communiste? Naturellement non. Nous occupons-nous suffisamment des germes de communisme que nous avons déjà dans ce domaine? Encore une fois non, non et non! Les restaurants populaires, les crèches et les jardins d'enfants, voilà des exemples de ces germes, les moyens, simples, communs, qui n'ont rien de pompeux, de grandiloquent, de solennel, mais qui sont en mesure d'émanciper la femme, qui sont réellement en mesure de diminuer et d'éliminer - étant donné la fonction que la femme a dans la production et dans la vie sociale - son inégalité vis-à-vis de l'homme. Ces moyens ne sont pas nouveaux: ils ont été créés (comme en général toutes les prémices matérielle5 du socialisme) par le grand capitalisme; sous le capitalisme cependant, ils ont d'abord été une rareté, ensuite - et c'est particulièrement important - ils sont devenus ou des entreprises commerciales avec tous leurs pires aspects: spéculation, recherche du profit, fraude, falsification, ou «.. acrobatie de la philanthropie bourgeoise» qui, avec raison, était exécrée et dédaignée par les meilleurs ouvriers

Ce dernier point est vraiment lumineux La crise qui mûrit au sein du capitalisme suggère elle-même (sans l'aide des élucubrations de l'utopiste) les moyens à employer pour en sortir; ils sont déjà virtuellement présents dans le capitalisme. Ce sont les germes du communisme que le capitalisme crée objectivement La tâche du pouvoir révolutionnaire est d'écarter tous les obstacles empêchant leur expansion. Les travaux domestique. (cuisine, lessive, soins aux enfants) peuvent être transformés en service public géré par les usagers à la seule condition d'être dégagés du milieu mercantile. Sinon le restaurant populaire, lequel permet d'éliminer une partie importante du travail domestique, tombe dans les mêmes conditions que le restaurant bourgeois où celui qui paye le plus est le mieux servi, tandis que la mixture est réservée au purotin. Cela n'est évitable que si toute la production sociale est soustraite aux lois de l'échange mercantile.

Mais la suppression du travail domestique, libérant complètement la femme, donne naissance à de nouvelles formes matrimoniales ensevelissant la famille pour toujours. Réduire le communisme à une simple expropriation des capitalistes et au remplacement de la propriété privée par la propriété étatique, c'est montrer qu'on n'a rien compris au marxisme. Le communisme modifie la vie sociale des hommes telle que l'ont façonnée des siècles d'histoire de classe. Il change non seulement les formes au sein desquelles les hommes produisent les moyens d'existence, mais encore les formes matrimoniales au sein desquelles les hommes se reproduisent. Cela ne signifie certes pas - comme le prétendent le prêtre et le petit bourgeois - le retour de l'espèce humaine à ses origines animales. Depuis que l'hominien s'est transformé en «homo sapiens» - c'est-à-dire en l'unique espèce vivante capable de fabriquer des instruments de production de principal d'entre eux étant le langage) - l'homme ne relève plus de la zoologie. Par contre, c'est la domination de classe qui réduit l'homme au niveau de la bête de somme à laquelle il est permis de tout soustraire: la sueur, le sang, la vie même. Rien d'étrange, dès lors, a ce que dans les périodes de transition historique telles que celle que nous vivons, où la vieille société tombe en putréfaction et dans les profondeurs de laquelle s'agitent les forces qui l'enseveliront, rien d'étrange à ce que dans une société en proie à la crise et à la dissolution, les hommes soient contraints à produire et à se reproduire dans des conditions bestiales.

Le communisme entend réveiller les instincts sociaux qui plongent leurs racines, c'est certain, dans la nature animale de l'homme. Le bigot et l'hypocrite en sont horrifiés, le débauché, organisateur de saturnales, est saisi par la colère de même que l'intellectuel raffiné pour qui la pornographie est une spécialité. Mais il est in fait certain l'incontinence, le cynisme, les perversions, la tromperie, l'hypocrisie qui rendent répugnante la vie sexuelle de l'homme «civilisé», c'est-à-dire habitué à vivre dans la jungle de la société de classe, sont des déformations psychologiques ignorées des populations primitives. Avons-nous l'intention de ramener les hommes au niveau, de celles-ci? Non. Par contre nous demande-t-on si nous formons le projet d'insuffler, d'une manière révolutionnaire, à l'homme de «l'ère atomique» tant glorifiée, les règles morales qui sont celles des peuples primitifs, sans hésitation nous répondons: oui.

De longs siècles de domination de classe n'ont pas étouffé l'instinct social chez les hommes, l'esprit grégaire qui permit à l'anthropoïde de devenir «l'homo sapiens». A la révolution prolétarienne appartient la tâche historique de libérer entièrement les hommes de l'infection de l'égoïsme. Les hommes du communisme moderne se proposent de produire les moyens de subsistance en utilisant ces «germes de communisme» représentés par la grande industrie capitaliste, et de vivre selon la loi morale du communisme primitif, aurore de l'humanité. Ce n'est pas autrement que l'on pourra dépasser la monstrueuse contradiction qui oppose la société à la nature humaine.

Source: «Programme Communiste», n° 13, octobre-décembre 1960

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