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BILAN D'UNE RÉVOLUTION (I)
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Les grandes leçons d'Octobre 1917
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Bilan d'une révolution
Les grandes leçons d'Octobre 1917
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«Il arrive aujourd'hui à la doctrine de Marx ce qui est arrivé plus d'une fois dans l'histoire aux doctrines des penseurs révolutionnaires et des chefs des classes opprimées en lutte pour leur affranchissement. Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les récompensent par d'incessantes persécutions; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de «consoler» les classes opprimées et de les mystifier; ce faisant on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire.» (1). Lorsqu'il écrivait ces lignes au début de l'État et la Révolution, Lénine ne pensait certainement pas que le même «destin» serait réservé à «sa pensée» et, plus encore, à cet éclatant Octobre Rouge auquel il devait bientôt attacher indissolublement son «nom».

C'est bien avec la «fureur la plus sauvage» que les armées de la bourgeoisie internationale se jetèrent sur la dictature communiste de Russie, foyer de cette révolution prolétarienne mondiale dont elle se proclamait la première forteresse et le flambeau, et dont elle n'aurait jamais songé à séparer son propre sort. Des années durant, les gardiens du Capital ont maintenu, tout autour de la poudrière russe, le cordon sanitaire de l'intervention militaire et de la contre-attaque politique. Il n'est rien que la contre-révolution bourgeoise n'ait tenté pour empêcher la flamme révolutionnaire d'Octobre de se propager vers les citadelles de l'Occident capitaliste et de les détruire dans l'incendie de la Révolution Socialiste. Là où les armes ne suffisaient point (et elles ne suffirent point!) on mobilisa l'artillerie lourde du mensonge et de la calomnie; et quand même celle-ci se fut révélée impuissante l'armée servile de l'opportunisme se lança à l'assaut derrière le tir de barrage du Capital. Et pour cause. La bourgeoisie savait mieux qu'aucune autre classe qu'Octobre était un exemple vivant, une «leçon» éclatante; qu'il ne s'agissait pas d'un événement local ou national, que, là-bas, en Russie, un anneau de la chaîne unique de sa domination mondiale venait d'être brisé. Depuis, cinquante années ont passé, la bourgeoisie de tous les pays a oublié ses terreurs d'alors et, pour elle, Octobre est passé à l'Histoire; c'est une pièce de musée, un corps sans «âme», une arme au tranchant émoussé. Rien n'empêche plus la commémoration: Octobre est mort. Du moins le croit-on.

Les héritiers et successeurs des pires adversaires des bolcheviks de ces années lointaines peuvent chanter impunément ses louanges; les héritiers et successeurs de ce stalinisme qui commença si bien sa carrière en momifiant le corps de Lénine et en sanctifiant son «nom» après avoir dénaturé le «contenu» de sa doctrine peuvent le commémorer à leur aise, tout comme les dirigeants des pouvoirs bourgeois classiques, ils ont mis Octobre aux archives. D'un moment crucial de la tragique histoire de la lutte mondiale des classes, n'ont-ils pas fait la date de naissance de l'État moderne de toutes les Russies? De ce drapeau, de ce flambeau de la révolution prolétarienne mondiale, n'ont-ils pas fait le point de ralliement d'intérêts strictement nationaux? Octobre appartenait au prolétariat international: ils en ont fait la chose du Capital qui s'accumule derrière les frontières bien défendues de Russie. Ce brûlant enseignement lancé aux nouvelles générations de la classe opprimée, ils l'ont transformé en un misérable catéchisme à l'usage des «jeunes lions» d'une patrie parmi tant d'autres. Pour eux, les origines d'Octobre sont russes, exclusivement russes, et il en va de même pour ses résultats historiques. Octobre, ça date de cinquante ans: on va au mausolée par acquis de conscience, on n'y va pas pour se souvenir et apprendre. Octobre est mort. Paix a son âme.

En 1918, Lénine s'écriait: «La révolution russe n'est qu'un exemple, un premier pas dans une série de révolutions». Et en 1919: «En substance, la révolution russe était une répétition générale... de la révolution prolétarienne mondiale». Pour la bande de mystificateurs dont l'aride cerveau «collégial» a enfanté les Thèses pour le cinquantenaire de la grande Révolution socialiste d'Octobre, celle-ci n'est plus, au contraire, qu'une exception à la règle, un phénomène historique unique qui ne se répétera jamais. Aussi, une fois coupées ses racines, qui résidaient dans l'antagonisme mondial entre bourgeoisie et prolétariat, le comptable-archiviste de service peut bien dire, avec une froideur d' «expert», qu'Octobre «a exercé une très profonde influence sur tout le cours successif de l'histoire mondiale» (l'histoire mondiale n'est plus l'histoire des classes, mais l'histoire de tous, prêtres et sbires compris). C'est exactement de la même façon qu'on pourrait dire d'un rocher détaché de la montagne qu'il en a mis d'autres en mouvement, mécaniquement, par simple force d'inertie, sans leur imposer une direction déterminée, en les laissant «libres» de suivre chacun sa propre voie... nationale, exclusive, inimitable vers un but qu'on ignore puisque c'est au mystérieux génie national, à l'histoire nationale avec toutes ses traditions et son Panthéon, qu'il appartient de le définir. Ses origines, sa nature de patrimoine collectif d'une seule classe, ses perspectives internationales ainsi classées au musée d'une histoire mensongère et figée, Octobre est mort et bien mort. Du moins le croit-on. Mais il suffirait des deux phrases ci-dessus de Lénine pour rappeler que ce n'est pas ainsi que les marxistes livrèrent la gigantesque bataille d'Octobre ni qu'ils la commémorèrent une année après l'autre, pas ainsi que les bolcheviks pensaient et sentaient. Le marxisme ne serait pas un «guide pour l'action», comme on le répète jusqu'à la nausée en inversant du reste le sens de la formule, s'il n'était pas une conception générale et complète du mouvement d'émancipation de la classe ouvrière («les prolétaires n'ont pas de patrie», à plus forte raison leur programme!), et s'il ne cherchait pas, dans les grandes périodes de bouleversement où les classes empoignent les armes pour un combat sans merci, la vérification de ses prévisions, tirant des faits eux-mêmes l'élan qui donnera plus de relief à ces prévisions, qui les dotera de chair et de sang et, grâce à la force de persuasion des faits historiques, les rendra irrévocables. En 1848-49 et en 1871, c'est au contact des batailles de classe réelles que Marx et Engels aiguisèrent les armes de la critique, batailles dont le bilan ne concerne pas le prolétariat français ou allemand, mais le prolétariat mondial. Le regard fixé sur Pétrograd qui n'est pas seulement Pétrograd, mais Londres, Berlin ou Paris, Lénine revient dans l'État et la Révolution sur ces éclatantes vérifications de la doctrine et, comme dans toute la période qui va de 1905 à 1917, il prévoit la traduction dans les événements réels de l'histoire, pas seulement russe, mais mondiale, de la grandiose esquisse tracée en 1850 par l'Adresse du comité central de la Ligue des Communistes, tout comme Trotsky lui avait emprunté le fameux cri de guerre de «La révolution en permanence!». Pendant un siècle et demi d'assauts au ciel et de retombées dans les enfers, que les marxistes ont exaltés et maudites, c'est toujours la confirmation définitive d'une doctrine et d'un programme universels qu'ils ont cherchée, et ce qu'ils y ont puisé, c'est une certitude d'avenir, se souciant d'autant moins de commémorer le passé que c'est là une autre façon de l'enterrer.

Qu'ils s'imaginent donc tous, les uns qu'Octobre est mort, les autres qu'ils l'ont tué. Au prolétariat révolutionnaire, il appartient de le redécouvrir pour le jeter à la face de tous ses ennemis!

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Dans les premiers chapitres de La maladie infantile du communisme, destinés à rappeler aux communistes de tous les pays les traits d'importance internationale (2) de la révolution d'Octobre, Lénine indique comme «une des conditions essentielles du succès des bolcheviks» le fait d'avoir dû chercher en dehors des limites nationales de la Russie une théorie «prouvée par l'expérience universelle du XIX° siècle tout entier» et ultérieurement confirmée par «l'expérience des flottements et des hésitations, des erreurs et des déceptions de la pensée révolutionnaire en Russie». Exactement de la même façon, Marx et Engels, «exilés» eux aussi, en avaient trouvé la confirmation dans les flottements et les hésitations des socialistes petits-bourgeois au cours des grandes luttes de 1848 ou des années qui précédèrent la Commune de Paris. Les bolcheviks qui se proposaient, selon le programme tracé par Que faire?, d'importer le marxisme dans la classe ouvrière russe, l'avaient donc à leur tour importé d'Occident. Leur inspiration, ils ne l'avaient puisée ni dans les profondeurs du génie slave, comme les panslavistes, ni dans le «modèle» national du mir, comme les populistes, mais dans une doctrine née d'un seul bloc en même temps que la classe des travailleurs salariés et devenue chair de leur chair grâce à la lutte. Ils ne cherchèrent pas davantage leur nourriture dans les «particularités spécifiques» d'une zone qu'on appellerait aujourd'hui «sous-développée», mais, si l'on nous passe l'expression, dans les «particularités aspécifiques» des pays au capitalisme le plus évolué. Sans jamais prétendre avoir découvert quelque nouveauté, ils surent lire dans le livre déjà écrit par un demi-siècle de luttes de classe et de marxisme. Leur voie y était déjà tracée; leur gloire, leur fierté de militants qui dédaignèrent toujours de revendiquer des mérites particuliers, aussi bien pour eux-mêmes que pour «leur» classe ouvrière (3), c'est de s'en être tenu à cette voie-là, qu'on qualifiait déjà de «dogmatique» en 1903.

Pour le marxisme, le destin révolutionnaire (ou contre-révolutionnaire: les deux termes sont dialectiquement liés) de la Russie s'insère dans un ensemble qui, depuis le Manifeste, est par définition mondial. L'ombre de la Russie tsariste, réserve de la contre-révolution européenne, obscurcit les perspectives révolutionnaires de 1848: il ne s'agit déjà plus de la lointaine terre des Sarmates chère au publiciste bourgeois, mais bien d'un premier rôle du drame social, tout comme l'Autriche de Metternich; sans sa défaite, la révolution européenne ne peut vaincre. Après 1860, tout en restant européenne, ce qui, à l'époque, veut dire mondiale, la perspective marxiste change de signe: la révolution russe qui s'annonce «aura une importance énorme pour toute l'Europe, ne serait-ce qu'en abattant d'un seul coup l'ultime réserve de la réaction paneuropéenne, intacte jusqu'ici»; elle pourra amorcer le saut «de la communauté paysanne, cette forme déjà décomposée de l'antique propriété commune du sol... à la forme communiste supérieure de la propriété foncière», si elle devient «le signal d'une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent»(4). Dans les années quatre-vingt-dix, cette perspective hypothétique disparaît à son tour. La Russie s'étant engagée dans le tourbillon capitaliste, la révolution anti-féodale et anti-tsariste s'annonce comme le grand bouleversement qui, en arrachant les paysans «à l'isolement de leurs villages, qui forment leur univers» (5), et en les poussant «sur la grande scène où ils apprendront a connaître le monde extérieur et donc aussi à se connaître eux-mêmes», donnera «au mouvement ouvrier occidental une nouvelle impulsion, de nouvelles et meilleures conditions de lutte et, par là-même, rapprochera cette victoire du prolétariat industriel moderne, sans laquelle la Russie d'aujourd'hui ne peut sortir ni de la commune ni du capitalisme pour aller vers une transformation socialiste» (6).

Dès sa naissance, le bolchevisme se trouvera en continuité avec cette tradition internationale du marxisme: dans ces phrases d'Engels, n'y a-t-il pas déjà toute la perspective bolchevique de 1905 et de 1917 ainsi, du reste, que le cadre d'une possible contre-révolution qui ne se réalisera que trop en 1926? Pour nous, la première des leçons d'Octobre, de ses débuts éclatants comme de sa retombée tragique, c'est bien cette continuité sans faille qu'établit le Parti, vingt ans avant la Révolution, avec les batailles historiques du prolétariat des pays de capitalisme pleinement développé et avec la doctrine générale et le programme qui les annoncèrent et s'en nourrirent tout à la fois. Sans ce lien ininterrompu, aucune victoire de la classe ouvrière n'a été ni ne sera possible. Les bolcheviks surent embrasser d'un même regard 1917, 1848, 1871 ou même 1894; de même, c'est dans la perspective féconde des grandes étapes des luttes passées, dans tous les pays. et de leurs reflets dans la doctrine, que nous devons considérer la future reprise de classe.

La fécondation du mouvement ouvrier russe par le marxisme remonte donc à ces lointaines années où Engels, tout en pronostiquant que la Russie passerait inévitablement par la phase capitaliste, ouvrait à la classe ouvrière de l'immense pays et à son Parti marxiste la perspective d'une révolution qui serait certes anti-féodale puisqu'elle devait avant tout permettre aux paysans l'accession à la terre, objectif propre aux révolutions bourgeoises, mais qui pourrait aussi se hausser au niveau d'une révolution prolétarienne à condition de s'unir au mouvement révolutionnaire du prolétariat socialiste d'Occident. Aucun autre prolétariat européen n'assimila aussi pleinement que le prolétariat russe la doctrine marxiste, aucun autre ne se l'appropria ainsi d'un seul bloc, conformément à sa nature même. De 1894 (date de la polémique contre Mikhaïlovski et du dernier écrit d'Engels sur Les faits sociaux en Russie) à 1905, la lutte de Lénine se résume en une défense passionnée de l'intégralité de la doctrine marxiste, à la fois contre la perspective d'une révolution sociale et politique purement paysanne plongeant ses racines dans le patrimoine incorruptible du mir dont rêvaient confusément les populistes, contre le révisionnisme des économistes et contre le pragmatisme éclectique des spontanéistes. Parallèlement, Lénine met en évidence le rôle fondamental de la théorie, du programme, du Parti en somme, et de leur «importation» dans la classe (7), rejetant ouvertement toute «liberté de critique» à l'égard de la théorie ou du programme, à accepter l'une et l'autre, comme Lénine lui-même le dit et le répète, dans leur «intégralité», dans leur «ensemble», globalement et sans mutilations. Voilà l'autre aspect de cette continuité dans laquelle nous avons reconnu la prémisse fondamentale et la première «leçon» d'Octobre considéré à l'échelle de tout le cours historique dont il est le centre.

L'autre aspect, disons-nous, car si le premier est la fidélité théorique et pratique à la vision marxiste dans laquelle la révolution européenne et la révolution russe se conditionnent mutuellement et sont donc destinées à vaincre ou à succomber ensemble, quel est le second, si ce n'est l'assimilation de la théorie comme un tout unitaire et invariable? Deux faits, de nature internationale eux-aussi, ont modelé ses traits fondamentaux, comme Lénine le montre dans La maladie infantile: «Soumise au joug d'un tsarisme sauvage et réactionnaire», l'avant-garde prolétarienne fut obligée d'aller chercher sa théorie au-delà des frontières nationales, dans l'exil qui la mit au contact des grandes luttes, tant théoriques que pratiques, du mouvement socialiste européen (Lénine se forma à l'école de l'exilé Plékhanov; tout le bolchevisme se formera à l'école de l'exilé Lénine); par ailleurs, «aucun autre pays n'a connu, dans un intervalle de temps aussi court, une si riche concentration de formes, de nuances, de méthodes dans la lutte de toutes les classes de la société contemporaine» (8). Et ce dernier fait est bien de nature internationale, puisque ce dynamisme est né de l'importation du capitalisme dans un pays arriéré, de l'implantation d'un capitalisme parvenu à pleine maturité dans une zone historiquement (et donc aussi économiquement et socialement) arriérée. En maîtres dialecticiens qu'ils étaient, c'est là que Trotsky et Lénine chercheront la clé de la révolution russe future: «A notre époque - dira le premier - les critères scolastiques, inspirés d'une obtuse pédanterie, ne servent à rien. C'est l'évolution mondiale qui a arraché la Russie à son état d'arriération et à sa barbarie asiatique»; et l'autre écrira: «Le rôle de premier plan du prolétariat de Russie dans le mouvement ouvrier mondial ne s'explique pas par le développement économique de notre pays: c'est exactement le contraire qui est vrai» (9). C'est précisément parce que ce pays économiquement arriéré a vu un Capitalisme dernier-cri se greffer sur sa structure «asiatique» et «barbare» que de terribles secousses en ont ébranlé les fondements, que les étapes ont été brûlées, les délais historiques raccourcis; c'est pourquoi les classes bourgeoises et sous-bourgeoises ont épuisé, en un laps de temps si bref, toutes leurs chances d'intervenir directement, de diriger et de contrôler la lutte sociale et politique, et qu'à peine né, le prolétariat s'est trouvé placé devant ses tâches historiques. Face au «dernier mot» du capitalisme, il lui fallait en effet chercher le «dernier mot» de la doctrine révolutionnaire, une doctrine forte des confirmations apportées par cinquante ans d'histoire - et l'absolutisme tsariste ne pourra que l'y aider. C'est pourquoi sa jeune avant-garde fit si tôt la preuve d'une extraordinaire maturité (10), c'est-à-dire comprit sitôt qu'en dehors d'elle il n'était point de salut.

Si le bolchevisme a eu un mérite historique, c'est bien celui d'avoir revendiqué l'invariance du marxisme, c'est-à-dire d'avoir occupé la seule plate-forme d'où la classe appelée à détruire le capitalisme ne risque pas de «glisser dans le marais» comme disait Lénine dans Que faire?. Et si après 1917 il put «réimporter» en Occident la théorie que celui-ci avait oubliée ou défigurée, c'est bien à cela qu'il le doit. Ils n'ont donc aucun droit à commémorer Octobre ceux qui, tenants du «marxisme créateur» du Kremlin ou de l'absurde «marxisme maoïste» de Pékin, ont voulu faire du marxisme une doctrine «élastique».

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A sa naissance, le mouvement marxiste russe trouve donc sa voie toute tracée. Huit ans avant la révolution de 1905, il sait parfaitement que sa tâche est double: «L'activité pratique des social-démocrates s'assigne pour tâche de diriger la lutte de classe du prolétariat et d'organiser cette lutte sous deux aspects: socialiste (lutte contre la classe capitaliste, lutte qui vise à détruire le régime de classe et à organiser la société socialiste) et démocratique (lutte contre l'absolutisme, laquelle vise à conquérir pour la Russie la liberté politique et à démocratiser le régime politique et social de ce pays» (11) (politique et social, ce qui signifie en premier lieu, la destruction de la grande propriété foncière). Pour la remplir, il devra soutenir «les classes progressives de la société contre les représentants de la propriété terrienne privilégiée et de caste, et contre le corps des fonctionnaires; la grande bourgeoisie contre les convoitises réactionnaires de la petite-bourgeoisie» (12). Mais cette solidarité prendra nécessairement un «caractère temporaire et conditionnel», non seulement parce que «le prolétariat est une classe à part, qui demain peut s'avérer l'adversaire de ses alliés d'aujourd'hui» (13), mais parce que sa «condition de classe» fait de lui la seule classe «capable de pousser jusqu'au bout la démocratisation du régime politique et social, puisqu'une telle démocratisation mettrait ce régime entre les mains des ouvriers». Suivant la voie tracée par le Manifeste communiste, l'Adresse de 1858 et les luttes de classe en France et en Allemagne, le mouvement marxiste russe reconnaît donc dans le prolétariat le véritable protagoniste de la révolution imminente, bien que celle-ci reste enfermée dans des limites démocratiques et donc bourgeoises.

Telle est la tâche de la classe ouvrière dans les pays qui, n'ayant pas encore accompli leur révolution bourgeoise, sont soumis de l'extérieur à la pression de forces productives en pleine expansion. Encore faut-il noter que, pour Lénine, «bourgeois» et «démocratique» sont toujours des termes synonymes, et que si le prolétariat doit remplir des tâches démocratiques-bourgeoises (dans ces pays seulement, jamais dans ceux ou le capitalisme a déjà parcouru son cycle révolutionnaire), c'est dans une indépendance absolue à l'égard des classes et des partis de la bourgeoisie qu'il doit le faire: c'est à lui, et à lui seulement, qu'il appartient de les accomplir intégralement! Les «commémorateurs» d'aujourd'hui ont identifié au contraire démocratie et socialisme, mettant le Parti à la remorque des démocrates même dans les pays de capitalisme plus que mûr...

Puisqu'il s'agit d'une révolution bourgeoise, diront les pédants mencheviks avant comme après 1905, l'initiative et la direction doivent être abandonnées à la bourgeoisie (certains iront même jusqu'à conclure qu'il fallait participer au gouvernement à ses côtés!); noyés dans leur idéalisme fumeux, les populistes, dont le but suprême était la destruction de la grande propriété seigneuriale, proclameront de leur côté que l'initiative et la direction devaient revenir à la paysannerie; jusqu'à 1917 et au-delà, la position des bolcheviks restera au contraire que la révolution économiquement et socialement bourgeoise ne peut être accomplie «jusqu'au bout» sans que la classe ouvrière en prenne la tête, et que si elle est prête à se charger de cet énorme fardeau, c'est qu'elle sait qu'une fois la révolution bourgeoise portée à cette extrême limite que jamais la petite-bourgeoisie ou la paysannerie ne franchiront, tentant au contraire désespérément de revenir en arrière, s'ouvrira, avec l'aide du prolétariat des pays de capitalisme avancé, la perspective de sa propre révolution. En 1905, Lénine dira combien étaient justifiés les «rêves» des marxistes russes qui pensaient parvenir «à réaliser avec une amplitude sans précédent toutes les transformations démocratiques, tout (leur) programme minimum» car, cela acquis, «l'incendie révolutionnaire s'étendrait à toute l'Europe... l'ouvrier européen se soulèverait à son tour et (leur) montrerait comment faire». Quant aux actuels «commémorateurs», ce sont eux (ou leurs pères spirituels) qui, dans la Chine de 1927, ont livré la classe ouvrière, pieds et poings liés, au «parti-frère» du Kouomintang, interdisant ainsi au prolétariat de prendre la tête de la double révolution en Extrême-Orient; eux encore qui, dans les zones «sous-développées», enjoignent aux ouvriers de se mettre à la remorque de la «bourgeoisie nationale», voire des satrapes locaux!

En substance, les termes de la perspective des bolcheviks demeureront inchangés jusqu'à Octobre. Seuls changeront, sous l'action de facteurs extranationaux également, les rapports entre les classes et donc aussi la position du protagoniste principal de la révolution bourgeoise en Russie, le prolétariat. Au sein d'un monde très «évolué» du point de vue des forces productives, cinq années comptent pour cinquante dans les pays retardataires; les «phases» historiques se chevauchent et se fondent l'une dans l'autre, les délais se raccourcissent, et c'est avec une extrême rapidité que les fronts de la guerre des classes se font et se défont pour se reformer ensuite de façon nouvelle. L'Adresse de 1850 (14) prévoyait pour l'Allemagne (et il suffit de transposer à la Russie) une rupture entre la bourgeoisie révolutionnaire, d'un côté, la petite-bourgeoisie et le prolétariat unis, de l'autre, puis, immédiatement après, une nouvelle rupture, entre petits-bourgeois et ouvriers cette fois, qui devrait prendre la formue d'une lutte armée débouchant, pourvu que la révolution éclate en France (en Occident dirions-nous pour la Russie), sur la révolution socialiste conduite exclusivement par la classe prolétarienne. Mais, pour Marx comme pour le Lénine des Tâches de la social-démocratie, les délais historiques sont relativement longs et il prévoit que «les ouvriers allemands ne pourront s'emparer du pouvoir... qu'après un long développement révolutionnaire». En Russie comme dans tous les pays sous-développés d'aujourd'hui, le cours historique est au contraire infiniment plus rapide: en 1905, la bourgeoisie libérale a déjà brûlé toutes ses cartouches révolutionnaires en s'alliant ouvertement à la grande propriété foncière et au tsarisme; parmi les classes ou sous-classes bourgeoises, la paysannerie reste donc la seule «alliée» possible (mais, comme le rappelle toujours Lénine, l'alliée d'aujourd'hui sera l'ennemie de demain!). Dans son avance impétueuse, le capitalisme international a creusé un fossé profond entre les classes, même - et peut-être surtout - dans les pays arriérés, les obligeant, non pas à «sauter» par-dessus des étapes historiques entières, mais à les raccourcir considérablement. En Russie, le prolétariat se trouve donc naturellement à l'avant-garde et l'on voit même déjà poindre le jour où il restera seul, abandonné par le seul «allié» que la rupture du front de toutes les classes bourgeoises lui avait permis de se faire entre février et octobre.

C'est encore là un enseignement d'Octobre, qui ne s'applique plus aujourd'hui qu'à quelques régions du monde, mais cela suffit à lui conserver son importance. Après cela, seul le caporalisme obtus de Staline et des siens (15) pouvait décréter comme il le fit en 1926 que, l'incendie révolutionnaire une fois allumé en Chine, il se développerait en respectant des étapes nettement distinctes dont chacune devait être entièrement «achevée» avant que l'on puisse passer à la suivante, et conclure à partir de cette conception mécanique que le prolétariat devait attendre, massé derrière les «classes nationales», que les experts en stratégie révolutionnaire aient proclamé son heure venue; le tragique résultat fut, on le sait, qu'il s'aperçut trop tard que cette heure était irrémédiablement passée! L'éclatante victoire russe, comme l'écrasante défaite chinoise de 1927, ont montré que la vérité était exactement à l'opposé de cette conception: même si le prolétariat se trouve à l'arrière-plan lors des premières secousses du séisme social, il est inévitablement poussé à la tête du mouvement révolutionnaire au moment où ce séisme atteint son point culminant; alors, il ne s'agit plus pour lui de «pousser» la révolution bourgeoise «jusqu'au bout», mais de s'emparer de vive force du gouvernail et, avec l'appuis de la paysannerie, d'imposer son hégémonisme à toutes les autres classes de la société. La formule léniniste de «dictature démocratique des ouvriers et des paysans» n'a pas d'autre sens.

«Dictature», parce qu'on ne peut se passer d' «interventions despotiques», d'incursions violentes, non tellement dans les formes de la superstructure politique, qui ne sont que des aspects fragiles et secondaires du bouleversement social, mais dans les rapports de propriété, seul moyen de libérer les forces productives dont la grande propriété nobiliaire entrave le développement et d'affranchir les paysans de l'absolutisme aussi bien central que local. «Dictature démocratique», parce que la démocratie est la forme politique répondant à la limitation bourgeoise de la révolution sur le plan économique et social. Cette dictature ne s'en exerce pas moins contre la bourgeoisie alliée au féodalisme, et c'est pourquoi elle ne respecte aucun des mythes de la démocratie politique et de l'égalité juridique, même si sa mission économique est bourgeoise. O! «commémorateurs», pour un Lénine, même lorsqu'il s'agit de remplir des tâches historiques bourgeoises, le prolétariat et son Parti ont besoin de la terrible, de la scandaleuse, de la non-conformiste Dictature, quitte à la partager avec une autre classe, comme l'est la paysannerie.

Les perspectives? Il est important de les rappeler, non par souci académique, mais pour faire toute la lumière sur les problèmes de l' «après Octobre». Dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905), Lénine écrit: «Cette victoire (la victoire décisive sur le tsarisme) sera précisément une dictature, c'est-à-dire qu'elle devra de toute nécessité s'appuyer sur la force armée, sur l'armement des masses, sur l'insurrection et non sur telles ou telles institutions constituées «légalement», par la «voie pacifique». Ce ne peut être qu'une dictature, parce que les transformations absolument et immédiatement nécessaires au prolétariat et à la paysannerie provoqueront de la part des propriétaires fonciers, des grands bourgeois et du tsarisme, une résistance désespérée. Sans une dictature, il serait impossible de briser cette résistance, de repousser les attaques de la contre-révolution. Cependant ce ne sera pas une dictature socialiste, mais une dictature démocratique. Elle ne pourra pas toucher (sans que la révolution ait franchi diverses étapes intermédiaires) aux fondements du capitalisme. Elle pourra, dans le meilleur des cas, procéder à une redistribution radicale de la propriété foncière au profit de la paysannerie; appliquer à fond un démocratisme conséquent jusques et y compris la proclamation de la République; extirper non seulement de la vie des campagnes, mais aussi de la vie des usines, les survivances du despotisme asiatique; commencer à améliorer sérieusement la condition des ouvriers et à élever leur niveau de vie; enfin, last but not least, étendre l'incendie révolutionnaire à l'Europe. Cette victoire ne fera encore nullement de notre révolution bourgeoise une révolution socialiste; la révolution démocratique ne sortira pas directement du cadre des rapports sociaux et économiques bourgeois; mais cette victoire n'en aura pas moins une portée immense pour le développement futur de la Russie et du monde entier» (16). Et encore: «cette victoire nous permettra de soulever l'Europe: et le prolétariat socialiste d'Europe, après avoir secoué le joug de la bourgeoisie, nous aidera, à son tour, à faire la révolution socialiste». (On retrouve ici textuellement les derniers mots d'Engels sur Les faits sociaux en Russie.)

Cette «dictature à deux» est, comme Lénine ne manquera jamais de le répéter, un processus ininterrompu de luttes contre le passé et pour l'avenir au cours desquelles le prolétariat est en réalité la force qui «dirige» les paysans (17). Cette vision a-t-elle quoi que ce sont de commun avec la coexistence idyllique (l' «harmonie préétablie» dira Trotsky) que plus tard, pour le compte et sur l'ordre de Staline, l'académie des «professeurs rouges» présentera comme l'image réelle de ces «bons rapports» entre classe ouvrière et paysannerie dans lesquels Lénine voyait un simple prélude à la révolution enfin socialiste? Laissons Lénine lui-même répondre: «Un jour viendra où la lutte contre l'autocratie russe sera terminée et l'époque de la révolution démocratique révolue pour la Russie: dès lors il sera même RIDICULE de parler d' «unité de volonté» entre prolétariat et paysannerie, de dictature démocratique, etc... Nous penserons alors directement à la dictature socialiste du prolétariat... Le prolétariat doit faire jusqu'au bout la révolution démocratique, en s'adjoignant la masse paysanne, pour écraser par la force la résistance de l'autocratie et paralyser l'instabilité de la bourgeoisie. Le prolétariat doit faire la révolution socialiste en s'adjoignant la masse des éléments semi-prolétariens de la population, pour briser par la force la résistance de la bourgeoisie et paralyser l'instabilité de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie» (18). Il est certain en effet que lorsque le prolétariat entrera en lice pour ses propres revendications, ou même seulement lorsqu'il posera la revendication-limite que devrait satisfaire (mais ne satisfait jamais en fait) une révolution bourgeoise conduite par les classes bourgeoises, à savoir la nationalisation de la terre (rappelons que l'Adresse la revendique déjà en 1850, une lutte terrible se déchaînera et «la paysannerie, comme classe de propriétaires fonciers, jouera dans cette lutte le même rôle de trahison et d'inconstance que la bourgeoisie joue maintenant dans la lutte pour la démocratie» (19).

Conscients de ce que «le petit-propriétaire se retournera inévitablement contre le prolétariat après la victoire complète de la révolution démocratique», les bolcheviks, Lénine en tête, tournent leurs regards vers la révolution européenne: «Notre république démocratique n'a pas d'autres réserves que le prolétariat socialiste d'Occident».

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Si nous avons insisté sur le «prologue» d'Octobre au risque de lui sacrifier une partie de l'«épopée» qu'il représente, c'est que l'opportunisme s'efforce de présenter la révolution russe comme un «épisode autonome et imprévu», alors qu'il a été préparé au cours d'une lutte théorique et pratique ininterrompue qui a duré de longues années, comme un événement qui ne saurait s'insérer dans une stratégie révolutionnaire mondiale, bref comme une sorte d'«anomalie» historique, une «découverte» sans doute géniale, mais qui ne se répètera pas et qui est à imputer non tant à un Parti qu'à l'individu Lénine.

C'est au contraire une thèse théorique et un enseignement pratique fondamental que la révolution d'Octobre a été le fruit d'une longue préparation au cours de laquelle avaient été définis avec une netteté croissante les principes suivants: rôle déterminant du Parti de classe; rôle dirigeant, puis hégémonie du prolétariat dans la révolution prévue en Russie; nécessité d'une liaison réciproque entre cette révolution et la révolution européenne; passage inéluctable de l'alliance entre le prolétariat et la paysannerie dans la révolution bourgeoise «menée jusqu'au bout» à la lutte pour le socialisme, qui ne se terminera par la victoire en Russie qu'avec l'appui du prolétariat vainqueur dans les pays de capitalisme avancé.

Ce «prologue» révolutionnaire démontre (et c'est surtout pour cela que nous nous y sommes attardés) que, en toute fidélité au marxisme, les bolcheviks ont exclu d'emblée toute possibilité de «construire le socialisme» en Russie sans le secours d'une révolution communiste mondiale.

Cette perspective internationale mille fois invoquée devient une réalité tangible à l'éclatement de la guerre mondiale de 1914-18. Les bolcheviks proclament sans hésitation que la «phase suprême du capitalisme» commence; pour toute la période historique ouverte par le premier massacre mondial, et pour tous les pays, l'alternative est: «guerre ou révolution», et dès sa naissance la III° Internationale traduira cette perspective dans les termes politiques suivants: «Ou dictature du prolétariat ou dictature de la bourgeoisie». Toutes les justifications avancées pour amener la classe ouvrière à renoncer à sa mission historique en adhérant à la guerre seront irrévocablement repoussées; aucun «défensisme» n'est admis, sous aucun prétexte: le prolétariat n'a aucune «civilisation», aucune «démocratie», aucune «patrie» à sauver ou à défendre, d'autant moins que ce n'est pas pour elles que les grandes puissances sont entrées en guerre, mais pour se partager le monde, pour conquérir des marchés et pour opprimer davantage les autres peuples.

Il n'y a rien à sauver ou à défendre: il faut attaquer et détruire. Que le prolétariat n'implore pas la paix, qu'il pratique le défaitisme révolutionnaire, qu'il fraternise avec ses frères de classe par-dessus les tranchées, qu'il sabote sa «patrie», qu'il lutte pour «transformer la guerre impérialiste en guerre civile», qu'il frappe de la même condamnation l'adhésion ouverte à la guerre et le refus de lui opposer la seule solution prolétarienne: la révolution! Ces mots d'ordre ne connaissent pas de frontières: ils valent aussi bien pour le prolétariat de France que pour le prolétariat d'Allemagne, d'Angleterre que de Russie, puisque si celle-ci n'est pas encore assez bourgeoise pour être pleinement capitaliste, elle l'est assez pour être impérialiste, et que la marche infernale de l'impérialisme l'a unie dans un «même flot de sang» à toutes les autres bourgeoisies du monde et à leur destin. A Pétrograd comme à Paris ou à Londres, comme à Vienne ou à Berlin, il est vain d'invoquer la nécessité de défendre la patrie pour préserver le bien suprême de la «démocratie» ou de la «civilisation» menacée - vain pour le tsarisme allié aux démocraties occidentales, mais vain aussi pour la démocratie bourgeoise post-tsariste, plus intéressée encore à la victoire militaire de l'Entente. La perspective bolchevique est unique, répétons-le, et immédiate; son cadre est mondial: la révolution éclatera en Russie et, au début tout au moins, ce sera une révolution «démocratique poussée jusqu'au bout»; en Europe, éclatera la révolution socialiste: «Dans tous les pays avancés, la guerre met à l'ordre du jour la révolution socialiste, mot d'ordre qui s'impose d'autant plus impérieusement que les charges de la guerre pèsent plus lourdement sur les épaules du prolétariat et que le rôle de ce dernier devra être plus actif dans la reconstruction de l'Europe, après les horreurs de la barbarie «patriotique» actuelle, multipliées par les gigantesques progrès techniques du grand capitalisme» (20). Enfin, la poursuite de la guerre mettra toujours plus au premier plan la nécessité de fonder une nouvelle Internationale sur les ruines de la Seconde, c'est-à-dire des partis social-chauvins ou social-pacifistes, dont le «centre» conciliateur est tout aussi réactionnaire que la «droite», et même davantage.

Octobre naîtra dans le fracas de ces proclamations sans cesse répétées et amplifiées qui annoncent l'ouverture d'un cycle irréversible et mondial de révolutions dirigées par ceux qu'on appelle encore «social-démocrates», mais qui se dépouilleront bientôt de leur «chemise sale» pour reprendre le nom de communistes. Une «exception», Octobre? Une entorse à la règle de l'accession pacifique au pouvoir? L'exploit exclusif d'un seul prolétariat, d'un des rares, qui plus est, pour lequel il pouvait sembler qu'une exception, justement, serait possible étant données les conditions particulières de sa lutte? Non! Le triomphe de la règle générale, la victoire de directives universelles et invariables, clairement définies par avance! Sur quoi se fonde donc l'ignoble légende des voies non-révolutionnaires ou, pis encore, des «voies nationales au socialisme»? Sans doute l'histoire interdit-elle aux pays arriérés d'enjamber par leurs propres moyens les degrés économiques qui mènent au plein socialisme et que les pays «évolués» ont déjà gravis (mais avec quel mépris Lénine parle des «gigantesques progrès techniques du grand capitalisme»!); ce n'est là toutefois qu'un aspect particulier d'un fait historique déterminé par des rapports mondiaux, et qui n'a donc rien de «national». S'agit-il alors, dans un premier temps, de jeter seulement les «bases du socialisme», c'est-à-dire d'élever la société du degré économique le plus bas, représenté par des structures pré-capitalistes ou même patriarcales, au degré le plus élevé, c'est-à-dire au plein capitalisme? Là aussi, là encore, l'histoire ne connaît d'autre moyen que la révolution, la dictature de fer du prolétariat dirigeant les paysans, l'anti-démocratisme et l'internationalisme. Le Lénine qui, a Zimmerwald et à Kienthal, dans l'Impérialisme et dans d'innombrables écrits de la période de guerre (Contre le courant!) revenait sans cesse, avec toute sa puissance, sur la tâche historique vitale et urgente: «transformer la guerre impérialiste en guerre civile», le Lénine qui fustigeait si durement les illusions pacifistes, le Lénine qui travaillait fiévreusement à la naissance d'une nouvelle Internationale fondée sur ces principes, le Lénine qui embrassait d'un même regard, qui associait toujours les révolutions d'Occident et d'Orient et montrait au prolétariat, partout, et à son Parti, dans chaque pays, la voie de la conquête révolutionnaire du pouvoir, quel qu'ait dû être le programme économique immédiat imposé par les conditions objectives - ce Lénine-là serait donc le père des «voies pacifiques et nationales au socialisme», le théoricien de la «coexistence pacifique», et non pas leur ennemi mortel? Le Lénine du Programme militaire de la révolution prolétarienne serait donc le chef de file des marches pour la Paix, le respectueux défenseur des «valeurs» nationales et démocratiques?

En somme, Lénine aurait été le premier à trahir l'Octobre Rouge?

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Nous ne pourrons suivre pas à pas l'histoire si dense des quelques mois qui séparent le retour de Lénine en Russie, en avril 1917, de la fulgurante victoire d'octobre; du reste, de nombreux textes et de nombreuses réunions de notre Parti y ont été déjà consacrés. Il importe par contre d'en dégager les grandes lignes, qui se prolongeront bien au-delà de l'événement, en insistant sur la portée générale des enseignements qui en découlent.

Les grandes étapes sont connues: des Thèses d'avril à la Conférence de Parti du même mois; du 1er Congrès pan-russe des Soviets aux journées de juillet; du VI° Congrès clandestin de juillet à la lutte contre Kornilov en août; l'intense veillée d'armes du Parti, consacrée à la fois à la restauration de la doctrine marxiste (L'État et la Révolution) et à la lutte contre les résistances à l'insurrection qui se manifestaient dans le comité central lui-même; de l'insurrection, en passant par le boycottage du préparlement de Kérensky, à la prise du pouvoir et à la constitution du Conseil des Commissaires du peuple; des premiers grands décrets à la dissolution de l'Assemblée constituante; de la paix de Brest-Litovsk à la liquidation des résidus de l'alliance avec les socialistes-révolutionnaires de gauche et au début de la guerre civile sur tous les fronts. Dans ces quelques mois qui mettent fin à toute une phase de l'histoire, à des décennies entières et qui pèseront à leur tour de tout leur poids sur les décennies à venir, où chercher les leçons de l'Octobre prolétarien et communiste?

Dans le programme économique de la révolution, dans ses interventions autoritaires dans le domaine de la production et de l'échange? Non! Dans une série de textes publiés avant et après l'insurrection et jusqu'au célèbre discours sur l'Impôt en nature de 1921, Lénine ne cessera de répéter, au nom des bolcheviks, que ces mesures étaient destinées à acheminer la Russie arriérée vers le capitalisme pleinement développé ou, pour mieux dire, à édifier les «bases du socialisme» au prix d'une âpre lutte contre la micro-production petite-bourgeoise, rurale et urbaine, l'issue de celle-ci dépendant de l'extension de la révolution prolétarienne aux pays de capitalisme développé. Ce programme ne dissimule rien des difficultés à vaincre, ne concède rien à la démagogie des promesses irréalisables à l'intérieur de la seule Russie et s'insère parfaitement dans la tradition marxiste: il suffit de relire le Manifeste communiste de 1848 ou l'Adresse de 1810 pour s'en convaincre. D'ailleurs, rien n'autorise à supposer que l'application d'un autre programme eût été possible ou même souhaitable, ni donc que celui-là était trop «modeste», comme certains militants, emportés par leur enthousiasme révolutionnaire, ont pu alors le croire. Pourtant, ce n'est pas dans le programme économique que nous trouverons la marque prolétarienne et communiste d'Octobre, l'étincelle qui enflammera les masses prolétariennes du monde entier dans les années brûlantes du premier après-guerre, car pris en lui-même, il n'indique nullement la voie universelle de l'émancipation ouvrière. En le réalisant, le pouvoir prolétarien victorieux travaillait avant tout à sa propre consolidation en attendant que la révolution communiste européenne (au moins européenne) vienne délivrer la Russie de son retard et trancher son nœud gordien grâce à un apport massif de forces productives et de ressources techniques arrachées au capitalisme développé. Une fois la terre nationalisée, on devait essayer d'acheminer l'agriculture vers des formes plus évoluées du travail associé; l'industrie, ainsi que son appareil financier et commercial, devait d'abord être contrôlée, puis contrainte de se concentrer (cartellisation forcée), et enfin gérée par l'État qui entendait l'utiliser comme une arme politique bien plus encore qu'économique pour accélérer l'évolution des campagnes et se préparer, en cas de nouveau retard de la révolution extérieure, à affronter seul l'inévitable conflit avec la paysannerie. Ce n'est qu'après avoir tranché les liens vitaux qui reliaient ce programme économique au programme politique - dictature mondiale du Parti communiste! - et liquidé physiquement le Parti lui-même par les moyens de répression de l'État, que le stalinisme a pu développer, non seulement un «capitalisme économique», mais aussi un «capitalisme politique». De la Russie d'Octobre, il a fait une grande Nation, des partis révolutionnaires, les gardiens de la démocratie et de l'ordre, et il les a jetés dans la fournaise de la seconde guerre impérialiste pour défendre les fondements même du Capital. C'est sur cette rupture politique et l'exploitation des bases économiques durement conquises par la révolution qu'est bâtie l'U.R.S.S. de la coexistence pacifique. Seule cette victoire de la contre révolution a permis à la bourgeoisie internationale de commémorer un Octobre si bien «stérilisé» qu'il peut prendre place dans le palais de la «Culture» en s'intégrant à ce «patrimoine commun» planant au-dessus des classes que serait l'Histoire; en somme, un Octobre dont il ne reste plus rien. Mais nous savons que le véritable Octobre peut fort bien ressurgir de ce néant beaucoup plus tôt qu'on ne l'aurait cru, dans toute sa force et son éclat.

Cette force et cet éclat, on les dissimule si bien à la classe exploitée qu'elle ne prévoit plus d'autre avenir qu'une agonie sans fin de la société bourgeoise décadente d'aujourd'hui. Pourtant, ils ressortiraient nettement d'un fidèle tableau d'ensemble de la Révolution, y compris les mesures économiques des années 1917-21 convenablement replacées dans leur cadre historique, avec leur véritable signification.

Des Thèses d'avril à la fondation de la III° Internationale, la ligne politique défendue par le Parti bolchevique forme un tout sans faille. Dans sa lutte acharnée, celui-ci se débarrassa de tout élément, même purement formel, qui aurait pu faire croire qu'entre démocratie et socialisme il existait un lien quelconque: «Le terme de démocratie, appliqué au Parti communiste, n'est pas seulement inexact au point de vue scientifique. Aujourd'hui, après mars 1917, c'est un bandeau mis sur les yeux du peuple révolutionnaire, qui l'empêche de faire du neuf librement, hardiment et sur sa propre initiative, c'est-à-dire d'organiser des Soviets de députés ouvriers, paysans et autres en tant que pouvoir unique dans l'«État», en tant qu'annonciateurs du «dépérissement» de tout État» (21). Le Parti (et l'Internationale avec lui) sera communiste tout court.

L'effondrement du tsarisme l'avant jeté le premier dans une situation révolutionnaire, le Parti bolchevique est pleinement conscient des responsabilités internationales que lui donne ce «privilège historique»: «A qui il est beaucoup donné, il sera beaucoup demandé... C'est précisément à nous, et précisément à l'heure actuelle, qu'il appartient de fonder sans retard une nouvelle Internationale, une Internationale révolutionnaire, prolétarienne; plus exactement, nous ne devons pas craindre de proclamer hautement qu'elle est déjà fondée et qu'elle agit. C'est l'Internationale des «véritables internationalistes»... Eux, et eux seuls, sont les représentants, et non les corrupteurs, des masses internationalistes révolutionnaires». Que ces communistes internationalistes soient alors bien peu nombreux n'est pas pour l'effrayer: «ce n'est pas le nombre qui importe, mais l'expression fidèle des idées et de la politique du prolétariat véritablement révolutionnaire. L'essentiel n'est pas de «proclamer» l'internationalisme; c'est de savoir être, même aux moments les plus difficiles, de véritables internationalistes». Si un concours de circonstances historiques, indépendantes de la volonté de la bourgeoisie puisqu'elles lui sont imposées par la marche inéluctable de la lutte de classe, fait alors de la Russie un pays plus «libre» que d'autres, profitons de cette liberté non pour prêcher le soutien de la bourgeoisie ou du «jusqu'au boutisme révolutionnaire» bourgeois, mais pour fonder hardiment, honnêtement, en prolétaires, à la Liebknecht, la III° Internationale, ennemie irréductible à la fois des traîtres social-chauvins et des «centristes» hésitants» (22). Ce devoir envers le prolétariat international vient toujours au premier plan de la conscience du Parti, qui le considère comme sa tâche principale. Il dotera la nouvelle Internationale d'un marxisme restauré dans son intégralité révolutionnaire et rehaussé des victoires de Pétrograd et de Moscou: L'État et la Révolution et Octobre sont contemporains; La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky de Lénine et Terrorisme et communisme de Trotsky font le bilan théorique et pratique de trois années de guerre civile; les Thèses du I° et du II° Congrès de l'Internationale lancent aux prolétaires du monde entier le message, non pas du Parti russe en tant que tel, mais du marxisme intégral dont la dynamique de la guerre entre les classes fait à nouveau le pôle d'attraction des classes exploitées du monde entier.

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Pour évoquer comme il se doit 1917, il faudrait la plume d'un Trotsky, mais ce que nous voulons, c'est simplement démontrer que les contours d'octobre se dessinaient déjà bien avant la victoire de l'insurrection, dans les écrits, les discours, les thèses et les luttes du Parti bolchevique. Car octobre englobe non seulement la guerre civile et la fondation de l'Internationale communiste et ses premiers congrès, mais la N.E.P., non seulement la victoire, mais aussi la contre-révolution, non seulement les événements de Russie, mais les événements mondiaux qui leur sont liés.

Le Parti bolchevique ne s'est pas jeté à l'aveuglette dans la révolution. Il n'attendait point du mouvement des masses qu'il résolve les énigmes de l'Histoire et lui indique la route à suivre, le but à atteindre; pour lui, Octobre était au contraire le point d'aboutissement prévu, attendu, préparé, annoncé quotidiennement aux masses par la parole et l'action - un point d'aboutissement qui devait devenir un point de départ.

La révolution de février a transmis le pouvoir des mains ensanglantées du tsarisme aux mains de la bourgeoisie, impatiente de les tremper elle aussi dans ce même sang, mais elle a créé en même temps, avec le Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, un «pouvoir s'appuyant non sur la loi, mais sur la force directe des masses armées». Deux pouvoirs ne pouvant coexister longtemps au sein d'un même État, qu'est-ce qui en Russie les maintient enchevêtrés? Qu'est-ce qui détermine le Soviet de Pétrograd à «remettre volontairement le pouvoir d'État à la bourgeoisie et à son Gouvernement provisoire» alors qu'il en dispose? La «formidable vague petite-bourgeoise», répond Lénine; elle «a tout submergé; elle a écrasé le prolétariat conscient non seulement par le nombre, mais aussi par son idéologie, c'est-à-dire qu'elle a entraîné de très larges milieux ouvriers, les a contaminés de ses idées politiques petites-bourgeoises» (23) (l'épidémie, ajouterons-nous, a même atteint une fraction du parti bolchevique). Octobre, cette «seconde étape» de la révolution qui, selon les Thèses d'avril, «doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie», ne sera possible que si l'on «verse du vinaigre et du fiel dans l'eau sucrée des phrases démocratiques révolutionnaires» et si l'on «désintoxique le prolétariat en proie à la griserie «générale» petite-bourgeoise» (24). Là se trouve le frein qui empêche les masses en effervescence de suivre leur voie, la possibilité, pour l'ennemi, d'endiguer la marée montante «du Prolétariat et des couches pauvres de la paysannerie» tout en tenant en réserve l'arme de la répression bourgeoise directe.

Expérience purement russe? Phénomène «national»? Pas le moins du monde. Ayant derrière lui trois-quarts de siècle de luttes prolétariennes, fort du bilan dressé par Marx et Engels des luttes de classe en Allemagne et en France, le Parti bolchevique peut affirmer, à la veille d'Octobre et pour n'importe quel Octobre à venir, que «Dans le monde entier, l'expérience des gouvernements de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers a mis au point deux procédés pour maintenir le peuple dans l'oppression. D'abord la violence. Nicolas Romanov I (Nicolas la Trique) et Nicolas II (le Sanguinaire) ont montré au peuple russe le maximum de ce qui est possible et impossible avec ce procédé de tortionnaire. Mais il est un autre procédé, qu'ont le mieux mis au point les bourgeoisies anglaise et française (championnes et «modèles» de la démocratie!), «instruites» par toute une série de révolutions et de mouvements révolutionnaires des masses. C'est celui du mensonge, de la flatterie, des belles phrases, des promesses sans nombre, des aumônes d'un sou, des concessions insignifiantes pour garder l'essentiel» (25). L'enseignement est permanent et universel: la révolution prolétarienne ne peut vaincre sans écraser cet ennemi insidieux qu'est l'idéologie petite-bourgeoise enracinée dans la micro-production rurale et urbaine. Les chefs de la petite bourgeoisie «se doivent»(il s'agit en effet d'un fait objectif, déterminé par des rapports de classe réels) d'enseigner au prolétariat la confiance en la bourgeoisie. Les prolétaires se doivent de lui enseigner la méfiance» (voire note 25). Voilà la première leçon que retiendra l'internationale communiste. A cinquante ans de distance, c'est contre vous, commémorateurs-fossoyeurs, qu'elle est dirigée!

Le fossé creusé par Octobre séparait le prolétariat non seulement de la bourgeoisie, mais de toutes les classes intermédiaires. C'est en cela que la révolution russe manifestait son caractère prolétarien et communiste, c'est en cela qu'elle nous appartient et qu'elle condamne les partis, les tendances ou les hommes qui font leurs délices de «l'eau sucrée» de «phrases démocratiques» qui, aujourd'hui, n'ont plus rien de révolutionnaire. Voilà pourquoi, en août 1918, les bolcheviks pouvaient proclamer: «Notre révolution a commencé comme révolution mondiale», voilà pourquoi nous pouvons le répéter, cinquante ans plus tard.

Lors du grand coup de barre des Thèses d'avril (26), Lénine affirme tout d'abord que, sous le nouveau régime démocratique bourgeois, la guerre «est demeurée incontestablement une guerre impérialiste de brigandage» dont on ne pourra sortir sans «renverser le Capital»; dans ce but, il faut répandre le défaitisme dans les rangs de l'armée, encourager la fraternisation par-dessus les frontières, transformer la guerre impérialiste en guerre civile, «car objectivement le problème de la guerre ne se pose que sur le plan révolutionnaire». Encore une fois, qu'est-ce qui empêchait les masses de le comprendre? Lénine répond: «Le jusqu'auboutisme révolutionnaire doit être considéré comme la manifestation la plus sérieuse, la plus éclatante, de la vague petite-bourgeoise qui a «presque tout» submergé. C'est le pire ennemi du progrès ultérieur et du succès de la révolution russe». Participation à la «défense de la patrie» sous prétexte que les conquêtes démocratiques sont menacées, rêves petits-bourgeois d'entente entre les gouvernements belligérants, appels à la «bonne volonté», «internationalisme en paroles, opportunisme pusillanime et complaisance pour les social-chauvins en fait», vœux pieux de désarmement: la critique bolchevique s'abat impitoyablement sur tout le «règne de la phrase petite-bourgeoise bourrée de bonnes intentions». Pour Lénine, les social-chauvins et leurs valets du «centre» représentent un phénomène objectif: ils défendent directement ou indirectement la domination bourgeoise, et si la révolution a déjà fait son premier pas, elle doit maintenant passer au second, c'est-à-dire donner le pouvoir d'État au prolétariat qui peut seul «assurer la cessation de la guerre». Il ajoute: «Ce sera dans le monde entier le début de la «rupture du front», - du front des intérêts du Capital,- et ce n'est qu'en rompant ce front que le prolétariat peut soustraire l'humanité aux horreurs de la guerre, lui procurer les bienfaits d'une paix durable» (27). Le pacifisme ne trouve pas place dans le programme d'Octobre: guerre à la guerre, par tous les moyens du défaitisme révolutionnaire, jusqu'à la conquête révolutionnaire du pouvoir d'État; alors seulement, si le «front mondial du Capital» est enfoncé, la paix pourra régner.

La lutte bolchevique contre les «prétextes» que l'idéologie petite-bourgeoise toujours renaissante invoque pour entraîner le prolétariat dans le massacre impérialiste ne cessera de s'approfondir et de s'amplifier entre février et octobre. Le Parti déploie des efforts immenses, incessants pour convaincre le prolétariat qu'il faut prendre le pouvoir, ne serait-ce que pour mettre fin à la terrible hémorragie de la guerre mondiale. Et c'est les yeux fixés sur cette solution mondiale que le pouvoir prolétarien, que le Parti communiste, signera, en mars 1918, la paix «incroyablement lourde et humiliante» de Brest-Litovsk, son «traité de Tilsit»; car s'il la signa, ce ne fut pas par pacifisme, mais au nom de la révolution prolétarienne internationale. Si la révolution avait éclaté en Europe sur la lancée d'Octobre, il n'aurait même pas eu à le faire; mais puisqu'il y est contraint, il consent à la «paix infâme» avec la certitude que, quels que soient les sacrifices imposés, son retrait de la guerre impérialiste, non seulement renforcera les liens noués entre la dictature prolétarienne et les masses en Russie, mais jettera le ferment du défaitisme dans les armées impérialistes toujours aux prises en Europe; il y consent aussi «dans l'intérêt d'une préparation sérieuse» de la guerre révolutionnaire dont il a reconnu depuis longtemps la nécessité, qu'elle soit défensive et imposée par l'attaque prévisible, et même inévitable, des bourgeoisies étrangères non encore dépossédées du pouvoir par la révolution, ou qu'elle soit offensive et déclenchée par le premier État prolétarien contre les puissances capitalistes qui l'encerclent dans le but de venir en aide aux prolétaires insurgés ou sur le point de s'insurger contre le Capital (28). Avant comme après la conquête du pouvoir, pas la moindre trace de pacifisme dans le programme d'Octobre! Dans son Rapport sur la guerre et la paix (29), en mars 1918. Lénine proclamera: «Notre mot d'ordre ne peut être que celui-ci: étudier sérieusement l'art militaire» et, s'adressant aux camarades impatients de partir pour le front de la guerre révolutionnaire mondiale: «Saisissez-vous de la trêve, même d'une heure, puisqu'elle vous est offerte, afin de maintenir le contact avec la zone éloignée de l'arrière et d'y former de nouvelles armées»; dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, il définira, dans un magnifique raccourci dialectique, les deux phases inséparables de la conquête et de l'exercice révolutionnaire du pouvoir: «Il n'est pas de grande révolution qui ait évité et puisse éviter la «désorganisation» de l'armée... Le premier souci de toute révolution victorieuse - Marx et Engels l'ont maintes fois souligné - a été de détruire la vieille armée, de la licencier, de la remplacer par une nouvelle». Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'il s'agit là seulement de la guerre civile intérieure! Pour Lénine, la guerre civile, tout autant que la révolution, est un «fait international» qui ne connaît pas de frontières et ne tolère pas d'abandon, même si elle peut subir des «trêves»!

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L'immense portée de la Révolution d'Octobre, les bolcheviks l'ont en quelque sorte illustrée par avance en exhumant la doctrine marxiste de l'État de la poussière où les réformistes l'avaient oubliée. Les commémorateurs-fossoyeurs d'aujourd'hui n'ont pas tout à fait oublié ce fait-là, aussi se donnent-ils beaucoup de mal pour effacer de la mémoire du prolétariat tout vestige des grands textes marxistes et de la leçon magistrale des luttes révolutionnaires. Les bolcheviks, eux, empruntèrent la même voie historique que les Communards, celle que Marx et Engels avaient toujours préconisée avant, pendant et après la Commune de Paris, la voie maîtresse, la seule voie que les communistes reconnaissent, quels que soient leur pays et leur génération. Ce n'est certainement pas par hasard que les Thèses d'avril assignent au Parti (qui doit redevenir lui-même en se dépouillant de sa «chemise sale») la tâche de redéfinir son programme, surtout en ce qui concerne «l'attitude envers l'État et notre revendication de l'«État-Commune»». Il fallait que cela soit fait pour que disparaisse l'absurdité historique de la «dualité du pouvoir» et qu'enfin libéré du carcan de la phraséologie petite-bourgeoise grâce à l'influence décisive du Parti, le Soviet trouve la force de délier ouvertement la classe dominante, de proclamer non seulement: «Aucun appui au Gouvernement provisoire!», mais surtout: «A bas la République parlementaire!». Il le fallait pour que le Soviet accepte de devenir lui-même «le pouvoir unique de l'État», un pouvoir ne s'appuyant sur aucune loi, mais sur la «force armée des masses». Il devait alors devenir bien clair qu'il n'y avait pas à s'attarder un seul instant à l'espoir d'un passage graduel de la première étape à la seconde, qu'une telle évolution était exclue et qu'il s'agissait d'un bond qualitatif puisqu'il faut briser la machine de l'État bourgeois et en construire une autre - un État tout aussi dictatorial que l'ancien, mais de nature prolétarienne; un État de classe, tout comme l'État bourgeois, mais dédaignant de dissimuler sa nature, contrairement à ce dernier; un État destiné à réprimer la classe ennemie, tout comme l'État bourgeois l'a toujours fait sans en convenir jamais de bon gré, alors que les prolétaires le feront et le diront.

Mais, suggèrent les jongleurs de la «Culture», ce bond - l'insurrection armée et l'exercice dictatorial du pouvoir, c'est-à-dire la suppression de la «démocratie pure» des bourgeois - n'a-t-il pas été imposé à la Russie par ses particularités historiques, géographiques, voire même raciales? La Russie, n'est-ce pas... c'est la Russie; pourquoi ne pourrait-on emprunter ailleurs une autre voie? Eh bien non! En ce mois de lutte intense, où l'histoire met implacablement le Comité central bolchevique en demeure de prendre ses responsabilités (30), L'État et la Révolution répond à cette question d'une manière définitive: 1) «L'État bourgeois ne peut céder la place à l'État prolétarien (à la dictature du prolétariat) par voie d'«extinction», mais seulement, en règle générale, par une révolution violente» (31); 2) «La doctrine de la lutte des classes appliquée par Marx à l'État et à la révolution socialiste, mène nécessairement à la reconnaissance de la domination politique du prolétariat, de sa dictature, c'est-à-dire d'un pouvoir qu'il ne partage avec personne et qui s'appuie directement sur la force armée des masses... «L'État, c'est-à-dire le prolétariat organisé en classe dominante», cette théorie de Marx est indissolublement liée à toute sa doctrine sur le rôle révolutionnaire du prolétariat dans l'histoire. L'aboutissement de ce rôle, c'est la dictature prolétarienne, la domination politique du prolétariat. Mais si le prolétariat a besoin de l'État en tant qu'organisation spéciale de la violence contre la bourgeoisie, une question s'impose: une telle organisation est-elle concevable sans que soit au préalable détruite, démolie, la machine d'État que la bourgeoisie a créée pour elle-même?» (32); 3) «Ceux-là seuls ont assimilé la doctrine de Marx sur l'État, qui ont compris que la dictature d'une classe est nécessaire non seulement pour toute société de classes en général, non seulement pour le prolétariat qui aura renversé la bourgeoisie, mais encore pour toute la période historique qui sépare le capitalisme de la «société sans classes», du communisme. Les formes d'État bourgeois sont extrêmement variées, mais leur essence est une: en dernière analyse, tous ces États sont, d'une manière ou d'une autre, mais nécessairement, une dictature de la bourgeoisie. Le passage du capitalisme au communisme ne peut évidemment manquer de fournir une grande abondance et une large diversité de formes politiques, mais leur essence sera nécessairement une: la dictature du prolétariat» (33).

La revendication de la dictature du prolétariat «pour toute une période historique», loin d'être une prétention subjective de cette classe, n'est que la traduction d'une exigence objective dans la mesure où bourgeoisie et prolétariat sont les seuls protagonistes du drame historique contemporain:

«La domination de la bourgeoisie ne peut être renversée que par le prolétariat, classe distincte que ses conditions économiques d'existence préparent à ce renversement, et à qui elles offrent la possibilité et la force de l'accomplir. Tandis que la bourgeoisie fractionne et dissémine la paysannerie et toutes les couches petites-bourgeoises, elle groupe, unit et organise le prolétariat. Étant donné le rôle économique qu'il joue dans la grande -production, le prolétariat est seul capable d'être le guide de toutes les masses laborieuses et exploitées que, souvent, la bourgeoisie exploite, opprime et écrase non pas moins, mais plus que les prolétaires, et qui sont incapables d'une lutte indépendante pour leur affranchissement... Le prolétariat a besoin du pouvoir d'État, d'une organisation centralisée de la force, d'une organisation de la violence, aussi bien pour réprimer la résistance des exploiteurs que pour diriger la grande masse de la population - paysannerie, petite-bourgeoisie, semi-prolétaires - dans la «mise en place» de l'économie socialiste» (34).

Ce passage est capital. Toute l'expérience des mois qui précèdent Octobre montre en effet que la petite-bourgeoisie freine nécessairement le mouvement ascendant de la révolution. C'est sous son influence insidieuse que le Soviet, «seule forme possible de gouvernement révolutionnaire», reculait depuis février devant la tâche que lui confiait l'histoire: prendre et exercer tout le pouvoir, sans le partager avec qui que ce soit. Et cette expérience a une valeur générale, c'est une donnée de «mécanique sociale» destinée à jouer partout, le dangereux écueil qui menace toute révolution communiste. «Après l'expérience de juillet 1917, c'est précisément le prolétariat révolutionnaire qui doit prendre le pouvoir: hors de là pas de victoire possible pour la révolution» (35), avait écrit Lénine quelques mois auparavant en montrant que si les communistes restaient «partisans d'un État bâti sur le type des Soviets», il ne pouvait s'agir «des Soviets d'aujourd'hui, (de) ces organes d'entente avec la bourgeoisie» qui surgiraient de la nouvelle révolution. En vertu de cette nécessité de «diriger» dictatorialement les masses, Octobre, ce sera la prise totalitaire et violente du pouvoir par le Parti s'appuyant sur la force armée de la classe ouvrière; la liquidation de toute fiction démocratique et parlementaire, avec le boycottage du pré-Parlement d'abord, la dissolution de l'Assemblée constituante ensuite; l'intervention despotique dans l'économie et la construction d'une armée sur les ruines de l'armée démocratico-tsariste. Exemplaire en cela aussi, la main qui écrivait alors L'État et la Révolution laissera la brochure inachevée pour saisir le gouvernail de l'insurrection: il aurait été vain d'avoir tracé la voie révolutionnaire dans des textes théoriques pour ne pas l'emprunter, le moment venu, dans la réalité de la lutte des classes! Vainqueur ou vaincu, c'est par le combat que l'on prépare l'avenir (36). Janvier 1918: «Certes, la victoire définitive du socialisme est impossible dans un seul pays» (héritiers du stalinisme, frémissez!), mais voilà ce qui est possible: «L'exemple vivant, l'action commencée dans un pays quelconque, est plus efficace que toutes les proclamations et toutes les conférences; c'est ce qui enthousiasme les masses laborieuses de tous les pays» (37). Juillet 1918, alors que l'incendie de la guerre civile jette ses premières lueurs: «Accédant au pouvoir en tant que parti communiste prolétarien alors que la bourgeoisie capitaliste maintenait encore sa domination dans les autres pays, notre devoir le plus urgent était, je le répète, de maintenir ce pouvoir, ce flambeau du socialisme, afin qu'il puisse lancer le plus d'étincelles possible sur l'incendie grandissant de la révolution mondiale» (38).

Tel est l'enseignement d'Octobre! Et vous voudriez, ô commémorateurs-fossoyeurs, qu'Octobre n'ait jamais signifié que le développement du «commerce équitable», de la «coexistence pacifique», de la «voie indolore» à ce que vous appelez socialisme, vous voudriez que l' «exemple vivant» reste à jamais enterré dans le sol de la Russie de 1917-18?

«Diriger les masses». Les diriger d'abord dans la conquête insurrectionnelle du pouvoir par les Soviets trempés et purifiés par la lutte; les diriger ensuite dans la lutte gigantesque contre «la résistance des exploiteurs, qui ne peuvent être dépouillés d'emblée de leurs richesses, des avantages de leur organisation et de leur savoir, et qui, en conséquence, ne manqueront pas de multiplier, pendant une période assez longue, les tentatives en vue de renverser le pouvoir exécré des pauvres» (39), et contre le poids des traditions, des habitudes, de l'influence tenace de l'idéologie petite-bourgeoise s'insinuant dans tous les pores d'une société qui mue douloureusement. Comment les diriger? Il ne suffit pas d'éduquer, il faut encore «neutraliser» et «réprimer» les forces du passé qui resurgissent sans cesse et menacent l'avenir; il faut savoir que «toute grande révolution en général, et toute révolution socialiste en particulier, est impensable sans une guerre intérieure, c'est-à-dire sans une guerre civile, qui entraîne une ruine économique encore plus grande que la guerre extérieure, qui implique des milliers et des millions d'exemples d'hésitation et de passage d'un camp à l'autre, un état extrême d'incertitude, de déséquilibre et de chaos» (voir note 39); il faut donc diriger dictatorialement, car «il est évident que tous les éléments de décomposition de la vieille société, fatalement très nombreux et liés pour la plupart à la petite-bourgeoisie, ne peuvent manquer de «se manifester» dans une révolution aussi profonde... Pour en venir à bout, il faut du temps et il faut une main de fer». Voilà la grande leçon de l'Octobre rouge: la bataille sans trêve sur tous les fronts de la guerre déchaînée par la contre-révolution intérieure et extérieure, par la bourgeoisie nationale et internationale, doit s'accompagner d'un contrôle dictatorial de la part d'une seule classe sur les «éléments de décomposition» qui naissent ou renaissent sans cesse du sein vivace des classes intermédiaires, ces rebuts d'une «histoire morte» qui se cramponnent désespérément à l'«histoire vivante» et menacent de la faire couler à pic.

Pour toutes ces raisons, sans qu'une seule d'entre elles puisse être omise, Lénine dira dans sa polémique contre Kautsky que «la dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n'est lié par aucune loi»; en conséquence, «l'indice nécessaire, la condition expresse de la dictature, c'est la répression violente des exploiteurs comme classe et par suite la violation de la «démocratie pure»» (40). La révolution d'Octobre, non seulement privera les bourgeois de tout droit politique mais imposera à la petite-bourgeoisie paysanne des droits inférieurs à ceux du prolétariat. Pour toutes ces raisons et même sans guerre extérieure, la nécessaire Terreur rouge est la manifestation politique de la dictature prolétarienne, son moyen d'intervention dans les rapports économiques et sociaux, son instrument d'action militaire. Pour toutes ces raisons. communes à tous les pays, la dictature du prolétariat implique l'existence du Parti politique.

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Hégémonie du prolétariat - hégémonie du Parti. Les deux termes sont inséparables, de même que dans le Manifeste l'«organisation du prolétariat en classe dominante» est inconcevable sans l'«organisation du prolétariat en classe et donc en Parti».

L'histoire d'octobre est celle de deux processus inverses dont les points de contact sont autant de heurts sanglants. Tandis que les masses s'écartent du Gouvernement provisoire, désertent le front, se heurtent dans la rue aux forces de l'ordre, poussent à l'insurrection, exigent le pouvoir à coups de fusil et non par des bulletins de vote, les partis qui se réclament de la classe ouvrière, mais qui reflètent les hésitations, la couardise, la servilité de la petite-bourgeoisie, s'alignent l'un après l'autre sur le front de la démocratie parlementaire et de la guerre; inversement, le Parti qui depuis avril proclame l'urgence de briser ce front maudit et agit effectivement pour la conquête du pouvoir au nom «du prolétariat et des couches pauvres de la paysannerie», apparaît de plus en plus sur la scène politique et sociale comme le Parti unique de la révolution et de la dictature. Après l'épreuve de force de la dissolution de l'Assemblée constituante, il ne reste plus à ce Parti qu'un dernier allié possible: les socialistes-révolutionnaires de gauche. La paix de Brest-Litovsk brisera ce dernier lien, et dans la guerre civile, jusqu'à Cronstadt et au-delà, le pouvoir prolétarien se heurtera à chaque pas aux résurgences démocratiques, populaires, centrifuges ou anarchistes des anciens groupes ou partis et les balaiera dans sa marche en avant.

Cette «décantation» des forces politiques et sociales n'était pas un fait nouveau. Dans leur étude des luttes de classe en France et en Allemagne, Marx et Engels avaient déjà montré, pour l'édification du prolétariat révolutionnaire et de son Parti, qu'il était inévitable que les groupes et les partis défendant les classes intermédiaires et en incarnant les intérêts économiques, les habitudes et l'idéologie passent progressivement à l'ennemi. La grandeur des bolcheviks réside justement dans ce que, pour la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier, ils ont tiré de cette dure leçon négative une force active, un facteur de victoire. Laissant les morts enterrer les morts, ils acceptèrent, magnifiquement seuls, la responsabilité du pouvoir; rien ne pouvait les faire hésiter, même pas l'indécision et les «scrupules démocratiques» de certains de leurs camarades (des camarades au long passé de militants communistes) qui reculèrent devant ce «saut dans l'inconnu» qu'était l'insurrection, même pas les désertions inévitables; ils ne furent nullement pris au dépourvu, passèrent outre et ouvrirent consciemment l'ère de la dictature du Parti au nom de la classe. Les énergies prolétariennes saines s'étaient dégagées du magma composite des forces sociales; c'est la nécessité historique qui fit de la révolution d'une seule classe la révolution d'un seul Parti: l'hégémonie du prolétariat ne pouvait pas ne pas se traduire par l'hégémonie du Parti qui en était tout à la fois la conscience théorique, la volonté organisée, l'organe de la conquête et de l'exercice du pouvoir. Et ce fut la victoire.

En septembre 1917, liant comme toujours les «bonds qualitatifs» de la révolution russe à l'expérience de la lutte prolétarienne mondiale, Lénine écrivait déjà: «La fin honteuse des partis socialiste-révolutionnaire et menchevique n'est pas l'effet du hasard; c'est le résultat, maintes fois confirmé par l'expérience européenne, de la situation économique des petits patrons, de la petite-bourgeoisie» (41). En conséquence, le Parti dirigera seul l'insurrection, prendra seul le pouvoir, sachant bien que l'on ne détermine pas le mouvement réel des masses en scrutant l'âme des partis infestés par l'inertie petite-bourgeoise, ni même celle des organes de masse nés de la Révolution, où les hésitations, le «suivisme», la «force de l'habitude» propres à la vieille société ont tout loisir de se manifester. Seule la théorie fondée sur un bilan des luttes de classe passées permet de prévoir la disposition naturelle des forces de classe à l'heure décisive, de savoir que cette heure a sonné et d'intervenir alors, non pour «faire» la révolution, mais pour la diriger, et la diriger bien au-delà de la prise du pouvoir, puisque celle-ci n'est que le premier acte du drame social, puisque l'ennemi ne manquera pas de redresser la tête et que le Parti (un seul Parti) sera plus que jamais nécessaire pour exercer le pouvoir. En 1920, dans La maladie infantile du communisme, Lénine restituera ainsi au prolétariat occidental la leçon reçue de lui et enrichie du bilan de trois années de guerre civile et de dictature communiste: «La dictature du prolétariat, c'est la guerre la plus héroïque et la plus implacable de la nouvelle classe contre un ennemi plus puissant, contre la bourgeoisie dont la résistance est décuplée du lait de son renversement (ne fût-ce que dans un seul pays) et dont la puissance ne réside pas seulement dans la force du capital international, dans la force et la solidité des liaisons internationales de la bourgeoisie, mais encore dans la force de l'habitude, dans la force de la petite production... Celui qui affaiblit tant soit peu la discipline de fer dans le parti du prolétariat (surtout pendant sa dictature), aide en réalité la bourgeoisie contre le prolétariat... Nier la nécessité du parti (et pour Lénine il s'agit bien sûr du Parti communiste) et de la discipline du parti... cela équivaut, précisément, à faire siens ces défauts de la petite-bourgeoisie que sont la dispersion, l'instabilité, l'inaptitude à la fermeté, à l'union, à l'action conjuguée, défauts qui causeront inévitablement la perte de tout mouvement révolutionnaire du prolétariat, pour peu qu'on les encourage» (42). La dictature du prolétariat, c'est la centralisation et la discipline, et donc la dictature du Parti. Trotsky exprimera la même idée dans une formule lapidaire qui a le mérite de lier cette «discipline de fer» du Parti aux fondements mêmes de la centralisation réelle (un aspect essentiel sur lequel notre courant insistera continuellement dans les congrès de l'Internationale communiste, non par luxe académique, mais parce que c'est une exigence vitale du mouvement révolutionnaire), c'est-à-dire la continuité de programme et d'organisation et leur liaison organique à la tactique employée qui s'opposent à l'éclectisme doctrinal complété par la tendance à l'improvisation pratique si bien enracinée dans les partis «ouvriers» influencés par la petite-bourgeoisie et son intelligentsia: «Ce n'est qu'avec l'aide d'un parti qui s'appuie sur son passé historique, qui prévoit théoriquement le cours du développement et toutes ses étapes et en déduit (que l'on lise attentivement: c'est de la prévision théorique du développement historique qu'il «déduit» et non de cette observation passive de l'histoire qui aboutit à quelque «découverte» imprévisible!) quelle forme d'action est juste à un moment donné, ce n'est qu'avec l'aide d'un tel parti que le prolétariat peut se libérer de la nécessité de répéter sa propre histoire, ses propres oscillations, sa propre indécision et ses propres erreurs» (43).

Cette force qui permit à l'insurrection d'Octobre de triompher et au prolétariat de vaincre dans la guerre civile, la révolution de demain devra en retrouver, sous peine de mort, le secret. En écrivant les lignes citées ci-dessus, Lénine et Trotsky pensaient davantage à la terrible période de la guerre civile qu'à la brève phase de l'insurrection ou à ses suites immédiates, comme la dissolution de l'Assemblée constituante et la rupture avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Nous pourrions ainsi résumer leur enseignement capital: lorsque la classe ouvrière se présente sur la scène historique (ou pis, sur la scène parlementaire, mais cela concerne assez peu la Russie de 1917) divisée en plusieurs partis, la solution n'est pas le partage du pouvoir entre ces partis, mais la liquidation de tous les valets du capitalisme travestis en partis ouvriers, les uns après les autres jusqu'à ce que tout le pouvoir tombe dans les mains du seul parti de classe.

Ce principe de l'hégémonie du Parti se trouve tel quel dans l'œuvre de Marx et Engels, et plus spécialement dans leur longue polémique contre les anarchistes qui attaquaient le Conseil général de la I° Internationale, mais la grande force des révolutions, même quand elles sont finalement vaincues, c'est de mettre vivement en lumière et en relief les principes permanents de la doctrine et du programme. Il n'y avait donc rien de nouveau dans les thèses sur le rôle du Parti communiste dans la révolution prolétarienne que le II° Congrès de l'Internationale communiste adopta en 1920, au terme de la sanglante guerre civile de Russie; simplement la lutte héroïque du prolétariat bolchevique donnait un poids nouveau aux principes de toujours. «L'internationale communiste repousse de la façon la plus catégorique l'opinion suivant laquelle le prolétariat peut accomplir sa révolution sans avoir son Parti politique. Le but de cette lutte, qui tend inévitablement à se transformer en guerre civile est la conquête du pouvoir politique. Mais le pouvoir politique ne peut être pris, organisé et dirigé que par un Parti politique... L'apparition des Soviets, forme historique principale de la dictature du prolétariat, ne diminue nullement le rôle dirigeant du Parti communiste dans la révolution prolétarienne... L'histoire de la révolution russe nous montre à un certain moment les Soviets allant à l'encontre du Parti prolétarien et soutenant les agents de la bourgeoisie. On a pu observer la même chose en Allemagne et elle peut aussi se produire dans les autres pays. Pour que les Soviets puissent remplir leur mission historique, l'existence d'un Parti communiste assez fort pour exercer une influence décisive sur les Soviets au lieu de s'«adapter» à eux, c'est-à-dire pour les contraindre à «ne pas s'adapter» à la bourgeoisie et à la social-démocratie officielle est nécessaire... Le Parti communiste n'est pas seulement nécessaire à la classe ouvrière avant et pendant la conquête du pouvoir, mais encore après celle-ci... La nécessité d'un Parti politique du prolétariat ne disparaît qu'avec les classes sociales» (44).

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Un profond internationalisme imprègne toute cette Révolution d'Octobre dans laquelle la lutte du Parti pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, en révolution socialiste mondiale, se fond totalement avec l'élan impétueux des masses ouvrières des grands centre industriels de Russie.

Lorsque Lénine et Trotsky définissaient la révolution en marche comme «un anneau de la chaîne de la révolution internationale», les masses russes défendant par les armes le pouvoir conquis comme «un détachement de l'armée internationale du prolétariat», la Russie comme une «forteresse assiégée» attendant que les «autres détachements de la révolution internationale» viennent à son aide, ce n'étaient pas seulement les militants du Parti, mais tous les prolétaires de Russie qui sentaient la vérité de ces paroles ardentes, parce qu'alors l'«éducation politique se faisait vite» (quelques jours, quelques mois) dans les usines et les quartiers populaires, au milieu des meetings et des manifestations révolutionnaires. Dans le fier préambule de la Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité, la République des Soviets se donnait pour tâche «la victoire du socialisme dans tous les pays» et à la tribune du III° Congrès pan-russe des Soviets, c'est cette grandiose perspective que Lénine proposait à son auditoire: «Les événements.. nous ont conféré le rôle honorable d'avant-garde de la révolution socialiste internationale, et nous voyons maintenant clairement la perspective du développement de la révolution: le Russe a commencé (et ailleurs: «Celui qui se trouve dans la situation la plus favorable doit commencer»), l'Allemand, le Français, l'Anglais achèveront et le socialisme triomphera» (45).

C'était là beaucoup plus que des mots; fuyant la rhétorique, sèchement, la révolution exprimait ainsi le sentiment et la passion qui armaient le bras et mobilisaient le cerveau de masses prolétariennes immenses. C'était le langage impersonnel d'une lutte de classe dont les combattants n'auraient jamais pu admettre qu'elle était simplement «russe», étroitement «nationale»; les yeux ouverts sur le monde, la volonté tendue, prêts à tous les sacrifices, ils ne connaissaient aucune frontière et leurs cœurs s'enflammaient aux nouvelles de la lutte de leurs frères de classe au-delà de ces frontières que la révolution se donnait justement pour mission d'abattre. «Nous ne sommes pas seuls, devant nous il y a l'Europe entière» criait Lénine aux hésitants, aux conciliateurs, aux lâches, et les prolétaires qui s'étaient battus sans trêve pendant neuf mois tumultueux et qui devaient encore se battre pendant les deux années et demie de la guerre civile, savaient comme lui, d'instinct, sans peut-être avoir jamais lu le cri final du Manifeste, qu'ils étaient les combattants d'une guerre de classe internationale. Pour ces prolétaires, il était évident que leur révolution était le début d'une révolution mondiale.

En avril, Lénine avait dit que l'Internationale des «internationalistes de fait» agissait déjà, bien qu'elle n'ait pas encore eu d'existence formelle: elle s'incarnait dans les prolétaires de Pétrograd et de Moscou comme dans Liebknecht à Berlin, elle se manifestait par un internationalisme pratique et actif, par un dévouement sans limites à la cause universelle du socialisme. Pendant l'épisode dramatique de Brest-Litovsk, alors que la cause révolutionnaire peut sembler perdue, Lénine justifie avec son courage et sa franchise habituels le traité «ignominieux» et, ô commémorateurs-fossoyeurs, il définit comme le «plus grand problème historique de la Révolution russe» comme «la plus grande difficulté» qu'elle ait à vaincre, «la nécessité de résoudre les problèmes internationaux, la nécessité de susciter une révolution internationale, d'opérer ce passage de notre révolution, étroitement nationale, à la révolution mondiale» (46). Née révolution mondiale, Octobre mettait au premier plan ses tâches internationales, ses devoirs envers la révolution mondiale, devoirs ne dérivant d'aucun code moral, mais imposés par le caractère international de la lutte émancipatrice du prolétariat et de l'expansion capitaliste. Encore une fois, il sera beaucoup demandé à qui a déjà beaucoup donné: les magnifiques prolétaires d'octobre n'hésiteront pas à donner le meilleur d'eux-mêmes pour que «l'Allemand, le Français, l'Anglais» puissent achever l'œuvre commencée, parce que s'il doit leur être plus facile de la conduire à terme, «il leur est infiniment plus difficile de commencer la révolution». Avant même que les communistes des «différents pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie» se réunissent à Moscou pour fonder la III° Internationale, l'internationalisme était le sang et l'oxygène dont se nourrissaient quotidiennement les combattants de la gigantesque guerre civile de Russie. Les «bulletins» du front des luttes de classe européennes se mêlaient aux brûlants communiqués que Trotsky expédiait des mille fronts de la guerre civile et c'est ainsi que les ouvriers et les paysans russes en armes apprenaient que leur ennemi était la bourgeoisie internationale. «Vous savez, dira Lénine au VIII° Congrès pan-russe des Soviets, jusqu'à quel point le capital est une force internationale, jusqu'à quel point les usines, les entreprises et les magasins capitalistes les plus importants sont liés entre eux dans le monde entier et que, par conséquent, pour l'abattre définitivement une action commune des ouvriers à l'échelle internationale est nécessaire». Personne, en vérité, ne pouvait le savoir mieux que l'héroïque détachement russe de l'armée révolutionnaire mondiale du prolétariat, car personne, dans ses rangs, ne croyait que le heurt entre les classes pouvait avoir des causes et un destin différents selon les nations. Que les prolétaires n'aient «pas de patrie», une rude expérience le leur avait enseigné.

Les hommes, le Parti, les prolétaires pour qui la révolution russe était une révolution mondiale et n'avait pas de «plus grand problème historique» que de sortir de son cadre étroitement national pour se répandre dans le monde entier pouvaient-ils avoir d'autre perspective que celle de Lénine:«Le salut n'est possible que dans la seule voie de la révolution socialiste internationale où nous nous sommes engagés. Tant que nous restons seuls, notre tâche est de sauver la révolution, de lui conserver une certaine dose de socialisme, pour faible qu'elle soit, jusqu'au moment où la révolution éclatera dans les autres pays et que d'autres détachements viendront à la rescousse» (47)? Pouvaient-ils concevoir «leur» révolution autrement que comme une «répétition générale de la révolution prolétarienne mondiale» sur laquelle ils «pariaient» nécessairement puisque «la révolution communiste ne peut vaincre que comme révolution mondiale» (48)? Certains de l'éclatement d'une révolution au moins européenne, les bolcheviks s'étaient assurés le moment de répit de la paix de Brest-Litovsk et avaient vaincu les hordes blanches; «passés de la guerre à la paix» en 1920, ils n'oubliaient pas que «tant que le capitalisme et le socialisme coexistent, on ne peut vivre en paix; à la fin, l'un ou l'autre doit l'emporter: il y aura une messe de requiem ou pour la République des Soviets on pour l'impérialisme mondial». Ils savaient que pour vaincre l'organisation mondiale du capitalisme il n'existait qu'une seule arme, «l'extension de la révolution au moins à quelques pays avancés».

C'était une condition vitale, même simplement pour le maintien du pouvoir politique des bolcheviks. Mais la révolution d'Octobre visait au socialisme et c'est pourquoi l'internationalisme n'était pas pour elle une formule rituelle, mais la condition même de la victoire.

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C'était d'autant plus vrai qu'il s'agissait d'une révolution double et que le prolétariat au pouvoir avait donc à remplir aussi les tâches d'une révolution bourgeoise «poussée jusqu'au bout».

Dans le Manifeste de 1848 Marx et Engels considéraient l'Allemagne avec une attention particulière; c'était alors un pays où les structures féodales dominaient encore l'économie et la politique, et qui se trouvait «à la veille d'une révolution bourgeoise»; dans cette révolution, ils voyaient «le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne» qui devait prendre des dimensions européennes (où donc le pédantisme social-démocrate a-t-il bien pu découvrir que pour Marx et Engels la révolution devait nécessairement éclater dans un pays avancé?), parce que, disaient-ils, l'Allemagne «accomplira cette révolution dans les conditions plus avancées» de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l'Angleterre et la France au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle» (49). Laissons le philistin opportuniste mesurer le degré de maturité de la révolution socialiste en évaluant le «niveau économique et social» atteint dans tel pays considéré isolément: pour le marxisme, ce degré de maturité s'évalue à l'échelle mondiale (en 1848, le monde se réduit à l'Europe!) et c'est à la même échelle que la révolution prolétarienne peut triompher ou périr. En Russie, de même, les «conditions plus avancées de la civilisation européenne» (et mondiale) et l'existence d'un prolétariat non seulement plus nombreux qu'au temps dès révolutions bourgeoises anglaise et française, mais extrêmement concentré (tout comme le pouvoir politique semi-féodal du tsarisme), avaient accéléré le cours révolutionnaire: partant de la stagnation «asiatique et barbare», elle avait abouti au pouvoir politique prolétarien après un bref intermède de pouvoir bourgeois: le «prélude immédiat» était devenu «transcroissance» de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne, le triomphe de la seconde rendant anachronique l'accomplissement des tâches politiques de la première. Non seulement cette évolution ne suffisait pas pour liquider le retard de la Russie sur une civilisation mondiale «plus avancée», mais comme Lénine le dit en 1918 et le répéta en 1920, sans ce retard, précisément, le prolétariat n'aurait pas pris le pouvoir aussi facilement qu'on «soulève une plume». L'heureuse rencontre de ces deux conditions (qui ne peuvent sembler contradictoires qu'à ceux qui bornent leur horizon aux frontières nationales) avait mis la classe ouvrière russe à l'avant-garde de la révolution socialiste mondiale; mais l'arriération demeurait et «plus arriéré est le pays qui a dû, par suite des zigzags de l'histoire, commencer la révolution socialiste, et plus il lui est difficile de passer des anciens rapports capitalistes aux rapports socialistes» (50). Comment ce problème historique, autrement complexe que celui de la prise du pouvoir, était-il résolu dans la perspective européenne (c'est-à-dire mondiale, à l'époque) de Marx et Engels? Le prolétariat allemand de 1848 devait apporter la doctrine et il pouvait devenir le protagoniste de la révolution double en Allemagne dans la mesure où les conditions politiques de la révolution socialiste étaient remplies en France et les conditions économiques et sociales en Angleterre: ainsi pouvait être accélérée la conquête du pouvoir en Allemagne et comblé le fossé séculaire qui séparait l'économie de l'Europe centrale et celle de l'Europe occidentale.

Pour les bolcheviks, la perspective n'était pas différente. Le socialisme suppose la grande industrie et l'agriculture moderne; la première était manifestement insuffisante en Russie, la seconde presque complètement absente, mais «si l'on pense à une grande industrie prospère, susceptible de satisfaire la paysannerie en lui fournissant sans délai tous les produits dont elle a besoin, on doit dire que cette condition existe; à considérer la question à l'échelle mondiale, cette grande industrie florissante, capable de fournir au monde tous les produits, existe sur terre... Il est sur terre des pays dotés d'une grande industrie évoluée, suffisante pour approvisionner sur-le-champ des centaines de millions de paysans arriérés. Nous plaçons cette idée à la base de nos calculs» (51). Les conditions matérielles du passage au socialisme, c'est donc de la révolution mondiale ou au moins européenne que la dictature prolétarienne en Russie les attend. C'est de cette manière seulement que pouvaient être jetées les bases d'un gigantesque bond en avant de l'industrie d'abord, de l'agriculture ensuite: comme le disent les Thèses sur la question nationale et coloniale adoptées, en 1920, au IIe Congrès de l'Internationale communiste, ce bond en avant par-dessus la phase capitaliste (envisagé dans ce cas pour les pays coloniaux, plus arriérés encore que la Russie d'alors) n'est possible que par la «création d'une économie mondiale formant un tout unique, sur la base d'un plan universel contrôlé par le prolétariat de toutes les nations». L'extension de la révolution socialiste au moins à quelques pays avancés est donc la condition première de l'existence d'une économie socialiste en Russie: «On ne peut réaliser la révolution socialiste dans un pays où l'immense majorité de la population est formée de petits producteurs agricoles qu'au moyen de toute une série de mesures transitoires spéciales, parfaitement inutiles dans les pays capitalistes évolués où les ouvriers salariés industriels et agricoles sont en écrasante majorité... Nous avons souligné dans bien des ouvrages, dans toutes nos interventions, dans toute la presse, que la situation est différente en Russie: les ouvriers d'industrie sont en minorité et les petits cultivateurs en écrasante majorité. Dans ce pays, la révolution socialiste ne peut vaincre définitivement qu'à deux conditions. Premièrement, si elle est soutenue en temps utile par une révolution socialiste dans un ou plusieurs pays avances...»(52).

En reprenant la grande perspective de Marx en 1848, on peut dire que le prolétariat russe apportait à la révolution européenne la flamme politique, ainsi qu'une restauration complète de la doctrine (rôles autrefois dévolus à la France et à l'Allemagne); l'Allemagne, l'Angleterre, la France ou même une seule d'entre elles, lui auraient apporté sa base économique. En attendant, comme la révolution internationale ne peut éclater ni sur commande, ni suivant une «progression méthodique», ni de façon simultanée, le pouvoir communiste devait gérer une économie encore arriérée à l'aide de «mesures transitoires... complètement inutiles dans les pays de capitalisme avancé», analogues en substance aux «interventions despotiques» préconisées par le Manifeste et dont les résultats ne pouvaient dépasser la construction des bases matérielles du socialisme.

Loin d'en faire mystère, les bolcheviks l'avaient dit et répété, les Thèses d'avril déclarant avec la plus grande franchise: «Notre tâche immédiate n'est pas d' «introduire» le socialisme, mais uniquement de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets des députés ouvriers» (53). Cinq mois plus tard, en septembre, Lénine définissait comme suit les mesures propres à «conjurer la catastrophe imminente»: «le contrôle, la surveillance, la répartition rationnelle de la main-d'œuvre dans la production et la distribution des produits, l'économie de forces populaires, la suppression de tout gaspillage de ces forces», ce qui, dans le domaine de la production industrielle et de son appareil financier, supposait «la fusion de toutes les banques en une seule; la nationalisation des syndicats capitalistes, la suppression du secret commercial, la cartellisation forcée, le regroupement obligatoire ou l'encouragement au regroupement de la population en sociétés de consommation et un contrôle exercé sur ce groupement». Mais il expliquait aussi que ces mesures, que seul le pouvoir dictatorial des ouvriers et des paysans pauvres pouvait appliquer, représenteraient «un pas vers le socialisme, car le socialisme n'est autre chose que l'étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d'État... La guerre impérialiste marque la veille de la révolution socialiste. Non seulement parce que ses horreurs engendrent l'insurrection prolétarienne - aucune insurrection ne créera le socialisme s'il n'est pas mûr -, mais encore parce que le capitalisme monopoliste d'État est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, l'antichambre du socialisme, l'étape de l'Histoire qu'aucune autre étape intermédiaire ne sépare du socialisme» (54).

Soucieux de trouver une couverture de «gauche» à leur collaboration de classe, les mencheviks et les socialistes révolutionnaires criaient que ce programme était trop timide, qu'il n'était pas «socialiste», sans comprendre qu'il s'agissait seulement de «progresser vers le socialisme (progression conditionnée et déterminée par le niveau de la technique et la culture)», le socialisme étant d'ailleurs «au bout de toutes les avenues du capitalisme» contemporain, apparaissant «directement et pratiquement dans chaque disposition importante constituant un pas en avant sur la base de ce capitalisme moderne». Le programme bolchevique était timide comparé aux buts finaux du socialisme, mais audacieux si on considère le niveau atteint par «la technique et la culture, à la fois peu et beaucoup, si bien que sans révolution socialiste mondiale pour combler l'écart entre ses aspirations et ses possibilités, le socialisme n'était pas possible en Russie (55). «Combien aurons-nous d'étapes transitoires à franchir vers le socialisme, nous n'en savons rien ni ne pouvons le savoir. Cela dépend du moment où la révolution européenne aura vraiment commencé sur une grande échelle» (56). La question des «étapes vers le socialisme» n'était donc pas administrative, mais politique et, dépendant de conditions internationales, elle ne pouvait être tranchée à volonté par les révolutionnaires russes.

En ce qui concerne l'agriculture, les mesures sans cesse préconisées par les bolcheviks, de 1906 à 1917, plus radicales si l'on tient compte du degré de développement extrêmement faible des forces productives agraires, sortaient-elles des limites d'une révolution démocratique-bourgeoise? Certes, seul un pouvoir révolutionnaire aux mains du prolétariat et appuyé par les paysans pauvres pouvait nationaliser la terre, mais cette nationalisation n'en restait pas moins «une mesure bourgeoise» (57). Il n'empêche que le Parti du prolétariat devait s'efforcer de la réaliser par tous les moyens, car elle «donne le champ libre à la lutte des classes, autant qu'il est possible et concevable dans la société capitaliste, ainsi qu'une jouissance libre du sol, débarrassée de toutes les survivances antérieures au régime bourgeois»; de plus, elle devait porter «pratiquement un coup formidable à la propriété privée de tous les moyens de production en général». Par ailleurs, le Parti savait, depuis 1906 au moins, que «plus la destruction et la suppression de la grande propriété foncière se feront avec résolution et esprit de suite, plus on procédera avec résolution et esprit de suite, d'une façon générale, à la réforme agraire démocratique-bourgeoise en Russie, et plus la lutte de classe de prolétariat agricole se développera rapidement et énergiquement contre la paysannerie riche (la bourgeoisie rurale)». Par conséquent, «selon que le prolétariat urbain réussira à entraîner le prolétariat rural et à lui adjoindre la masse des semi-prolétaires des campagnes, ou que cette masse suivra la bourgeoisie paysanne encline à s'allier... aux capitalistes et aux grands propriétaires fonciers et, d'une façon générale, à la contre-révolution, le sort et l'issue de la révolution russe seront décidés dans un sens ou dans un autre, pour autant que la révolution prolétarienne qui commence en Europe n'exercera pas directement, sur notre pays, sa puissante influence» (58).

Paroles prophétiques: la révolution européenne tardera effectivement à venir et si ses soubresauts en Allemagne, en Bavière, en Hongrie, ses poussées en Italie ou en Bulgarie, suffiront à desserrer l'étau de la contre-révolution étrangère menaçant la dictature bolchevique, ils ne suffiront pas pour arracher la Russie à son isolement «barbare». Tout le destin de la Révolution d'Octobre, après 1918, date à laquelle Lénine traçait déjà les grandes lignes de la future N.E.P. (encore irréalisable du fait de la guerre civile), dépendait de la réponse des faits à cette question fondamentale: «Saurons-nous tenir avec notre petite et très petite production paysanne, avec l'état de délabrement de notre pays, jusqu'au jour où les pays capitalistes d'Europe occidentale auront achevé leur développement vers le socialisme?... Nous ne sommes pas assez civilisés pour pouvoir passer directement au socialisme, encore que nous en ayons les prémisses politiques» (59).

La nationalisation intégrale de l'industrie, imposée en 1918 par les nécessités de la guerre civile, et le monopole du commerce extérieur, donneront à la dictature prolétarienne un avantage plus politique qu'économique: un moyen de contrôler l'hydre toujours renaissante de la microproduction, un instrument pour accélérer, par les moyens de production modernes, l'évolution vers la grande production agricole employant le travail associé, et surtout une arme contre l'ennemi extérieur et surtout intérieur. Il sera ainsi possible d' «utiliser le capitalisme (surtout en l'orientant dans la voie du capitalisme d'État) comme maillon intermédiaire entre la petite production et le socialisme; comme moyen, voie, procédé, modalité assurant l'accroissement des forces productives» et d' «arriver, par une longue suite de transitions graduelles, à la grosse agriculture collective mécanisée» (60); il sera possible de mettre «en place les fondements économiques de l'édifice nouveau socialiste, au lieu de l'édifice féodal démoli et de l'édifice capitaliste à moitié démoli» (61). Cela ne devait pas réaliser le socialisme, mais constituait une lutte radicale entre le pouvoir prolétarien contrôlant le capitalisme d'État et l'utilisant comme arme politique de transformation économique et «les millions et les millions de petits patrons (qui), par leur activité quotidienne, coutumière, invisible, insaisissable, dissolvante, réalisent les mêmes résultats qui sont nécessaires à la bourgeoisie, qui restaurent la bourgeoisie» (62).

Ce devait être la continuation de la guerre civile par d'autres moyens, et l'issue de cette nouvelle phase de la lutte de classe ne devait pas seulement dépendre de la possession du pouvoir et du contrôle sur la grande industrie, mais aussi et surtout des vicissitudes de la lutte internationale entre bourgeoisie et prolétariat. Dans ses Thèses sur la situation économique et les tâches de la révolution socialiste présentées au IV° Congrès de l'Internationale communiste, Trotsky dira: «De même que dans la guerre civile nous combattions en grande partie pour conquérir politiquement la paysannerie, de même, aujourd'hui, la lutte a pour principal objet la domination du marché paysan. Dans cette lutte, le prolétariat a pour lui de puissants avantages: les forces productives les plus hautement développées du pays et le pouvoir politique; de son côté, la bourgeoisie dispose d'une plus grande habileté et, dans une certaine mesure, de ses rapports avec le capital étranger, le capital de l'émigration plus spécialement». Que le prolétariat des pays «plus évolués» ne se soit pas dressé les armes à la main contre cette force bourgeoise internationale, c'est tout le drame des années 20-26. En définissant la N.E.P., Lénine avait déclaré: «L'histoire... a suivi des chemins si particuliers qu'elle a donné naissance, en 1918, à deux moitiés de socialisme, séparées et voisines comme deux futurs poussins sous la coquille commune de l'impérialisme international. L'Allemagne et la Russie incarnent en 1918, avec une évidence particulière, la réalisation matérielle des conditions du socialisme, des conditions économiques, productives et sociales, d'une part, et des condition politiques, d'autre part. Une révolution prolétarienne victorieuse en Allemagne briserait d'emblée, avec la plus grande facilité, toutes les coquilles de l'impérialisme... et assurerait à coup sûr la victoire du socialisme mondial (et donc également la victoire du socialisme en Russie. N.d.R.) sans difficultés ou avec des difficultés insignifiantes, à condition évidemment de considérer les «difficultés» à l'échelle de l'histoire mondiale, et non à celle de quelque groupe de philistins» (63). Les deux moitiés séparées du socialisme ne purent être réunies. Et si le pouvoir révolutionnaire russe put se mettre à l'école du capitalisme d'État des Allemands, s'appliquer de toutes ses forces à l'assimiler, ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l'implanter en Russie encore plus vite que ne l'a fait Pierre Ier pour les mœurs occidentales dans la vieille Russie barbare, sans reculer devant l'emploi de méthodes barbares contre la barbarie (tout autre chose, on le voit, que la «construction du socialisme en un seul pays», «barbare» qui plus est!), il ne put empêcher, privé qu'il était de l'aide du second «poussin», qu'à la longue la pression des classes petite-bourgeoise et bourgeoise n'imprime au «volant» de l'État russe une direction opposée à celle que voulait lui donner les bolcheviks. La lutte (64) reprit dans les villes et les campagnes; les forces productives d'un passé non seulement pré-socialiste, mais pré-capitaliste, se cabrèrent sous la poigne de la direction centrale de l'économie; et cette nouvelle guerre de classe fut si âpre qu'a la XIV° Conférence du Parti, fin 1925, certains dirigeants du Parti et de l'État qui avaient cru jusque-là pouvoir dissimuler la réalité derrière un optimisme démagogique tout-à-fait étranger à l'esprit de Lénine se virent forcés de reconnaître qu'un renversement du rapport des forces s'amorçait et se confirmait à l'intérieur du pays.

En 1921, à propos de la N.E.P., Lénine avait dit: «Il suffit de dix, de vingt ans de bons rapports avec les paysans et la victoire est assurée dans le monde entier, même si les révolutions prolétariennes qui se préparent devaient encore tarder; autrement, nous en aurons pour vingt ans ou quarante ans de tourments sous la terreur blanche». La terreur blanche s'instaura bien avant les dix ou vingt ans de Lénine ou les cinquante ans dont parla Trotsky, car les forces qui s'opposaient à l'établissement de «rapports rationnels» avec la paysannerie étaient trop puissantes pour qu'il fut possible de les contenir et finalement de les vaincre avec les seules ressources du prolétariat russe. Et ce fut la contre-révolution stalinienne, dont le culte du faux «socialisme dans un seul pays» couvrait mal la cruelle réalité: accumulation capitaliste forcée et massacre de la vieille garde bolchevique.

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L'histoire de la longue lutte que Lénine mena jusque sur son lit de mort pour convaincre le Parti de la nécessité de passer sous les fourches caudines de la N.E.P. tout en restant pleinement conscient de ce qu'elle signifiait construction du capitalisme, cette lutte pour sauvegarder le caractère rigoureusement classiste et internationaliste du Parti, était d'autant plus nécessaire que les dangers présentés par la N.E.P. étaient plus grands. Elle mériterait, à elle seule, un chapitre à part et fera sans doute l'objet d'une étude collective du Parti. Il en va de même pour l'histoire des Oppositions; alors que se diluait l'intransigeance léninienne, elles livrèrent une bataille énergique quoique tardive et désespérée contre le stalinisme, contre son abdication politique devant l'opportunisme et sa néfaste théorie du «socialisme dans un seul pays», pour la sauvegarde de la doctrine (dont la clé de voûte est précisément l'internationalisme prolétarien ainsi que le démontre a contrario le tragique dénouement d'Octobre) et pour sa transmission aux futures générations.

Lénine était trop bon marxiste pour ignorer que même la défaite peut être féconde, à condition d'avoir lutté jusqu'au bout sans rien céder et d'être frappé debout, sans avoir rien renié, et c'est pourquoi il s'était exclamé un jour: «Même si demain le pouvoir bolchevique était renversé, nous ne regretterions pas une seule seconde de l'avoir pris». L'issue finale était-elle évitable? Etait-il possible d'empêcher que le pouvoir bolchevique, au lieu de contrôler le capitalisme qu'il avait courageusement entrepris de construire en attendant la révolution mondiale, finisse par être contrôlé et même renversé par lui? D'empêcher que les forces bourgeoises et petites-bourgeoises de l'intérieur s'emparent progressivement de la machine d'État que, contrairement à la supposition de Lénine dans la citation ci-dessus, les «impérialistes» n'étaient pas parvenus à renverser? D'éviter que, non seulement l'ennemi triomphe, mais, chose pire encore, fasse passer pour «édification socialiste» une accumulation capitaliste primitive que le retard de la Russie sur la civilisation mondiale devait rendre mille lois plus cruelle qu'elle ne l'aurait été à l'aube du capitalisme?

C'est là une question oiseuse à maints égards, puisque l'histoire a tranché et tranché contre nous, qu'on le veuille ou non. Pourtant, elle mérite d'être posée si ce n'est pas pour gémir sur le passé, mais pour préparer l'avenir. Elle doit l'être en considérant les choses à l'échelle internationale et en cherchant la réponse en dehors des frontières de la Russie. En 1926-1927, dans les débats du Parti russe et des VII° et VIII° Exécutifs élargis de l'Internationale consacrés aux questions économiques et sociales de Russie, l'Opposition parlait au nom d'une classe ouvrière que la guerre civile, la faim et la reconstruction économique avaient décimée et épuisée malgré sa combativité exemplaire. Le drame de l'Opposition tient sans doute à ce que le développement et la victoire du capitalisme en Russie avaient déclenché une vague sociale qui portait irrésistiblement en avant la direction officielle du Parti qu'elle tentait de combattre. Mais ce drame tient surtout au fait que l'Opposition russe ne pouvait pas s'appuyer sur un mouvement communiste international à la hauteur de ses origines, pour ne rien dire du reflux général de la révolution elle-même. C est à une source internationale qu'Octobre avait puisé l'essentiel de sa force, mais en 1926-1927 la source était tarie et l'Opposition russe était seule. Au V° Congrès de l'internationale communiste, la Gauche communiste avait courageusement appelé le mouvement communiste international à rendre au Parti et au pouvoir bolcheviques un peu de la formidable contribution théorique et pratique qu'ils lui avaient apporté quelques années plus tôt, mais l'appel était tombé dans le vide. Au VI° Exécutif élargi, au début de 1926, la même Gauche communiste montra qu'il fallait renverser d'urgence la «pyramide» de l'Internationale en équilibre instable sur son sommet, puisqu'elle reposait sur un Parti bolchevique qui avait perdu son homogénéité, et asseoir cette pyramide sur une base plus stable, c'est-à-dire sur un mouvement communiste mondial conscient de ses devoirs; malheureusement, cette base était déjà lézardée elle aussi. La Gauche demanda également au mouvement mondial de se saisir de la «question russe» et de la discuter comme une question vitale pour lui puisqu'elle était d'essence internationale; mais l'Internationale abdiqua, aucune force capable de remplir ce devoir n'ayant eu le courage de répondre à l'appel. L'internationale ne déléguait plus, à Moscou, que des sociaux-démocrates, des mencheviks et des centristes, bref toute cette lie politique qui s'était nichée dans les divers partis «nationaux» et qui sentait bien que c'était à nouveau son heure. Les Cachin, les Sémard, les Smeral, les Thaëlmann, les Martynov (derrière lesquels se dissimulaient des forces sociales et des traditions politiques bien précises) ne demandaient qu'à devenir les caporaux de Staline après avoir été les bourreaux obtus des communistes de l'Opposition. La lutte héroïque des prolétaires chinois et des mineurs anglais au cours des mêmes années ne pouvait qu'être vaine sans avant-garde pour la guider puisque leur Parti avait été submergé par cette lie social-démocratique. Ce terrible «vide historique» est sans doute lui-même à expliquer, mais c'est lui qui explique la défaite et le drame humain de la vieille garde (auquel Trotsky fut le seul à échapper) qui se prosternait devant Staline et sa clique victorieuse, piétinait ainsi les cadavres de militants qui avaient tout donné à la cause et même les morts-vivants politiques qui s'étaient totalement reniés.

Il serait puéril et surtout anti-marxiste d'invoquer un seul facteur pour expliquer l'épouvantable décadence du mouvement communiste international; mais il serait tout aussi puéril et, pis encore, défaitiste, de tout imputer aux «faits objectifs», comme s'ils constituaient une «fatalité» à laquelle, tout comme les Anciens, il faudrait se résigner, et de ne pas mettre en évidence le facteur «subjectif» qu'est le Parti et, dans ce cas, le Parti mondial, l'Internationale communiste qui est la source d'enseignements décisifs (65). Or, sur ce plan, nous, la Gauche communiste, nous avons le droit de dire que l'enseignement que nous tirons de la déroute de 1926, point de départ de la plus terrible contre-révolution dont la classe ouvrière ait jamais été victime, n'est pas une leçon a posteriori, mais la confirmation de nos prévisions de 1920, une confirmation valable pour tous les pays et toutes les situations dont la future révolution prolétarienne tirera profit.

Si les communistes d'Occident virent dans le bolchevisme un maître prestigieux auquel ils reconnaissaient le droit de leur «donner des leçons», cela est dû au fait qu'il avait opiniâtrement prôné l'intransigeance théorique et s'était montré capable de la traduire dans l'action. Il n'hésita jamais a couper irrévocablement les ponts, non seulement avec le révisionnisme de droite, mais aussi avec le révisionnisme centriste, plus subtil et donc plus pernicieux: ayant individualisé les origines sociales et politiques de l'un et de l'autre, il savait par avance qu'ils se trouveraient de l'autre côté de la barricade de classe. C'est ce qu'avaient prouvé la délimitation de la gauche léninienne de la gauche pacifiste à Zimmerwald, les Thèses d'avril et le «coup de barre» qu'elles imprimèrent au Parti. C'est de cela qu'Octobre tira la force de liquider les dernières alliances avec d'autres groupes ou partis, d'exercer la dictature et la terreur rouge, de conduire la guerre civile. C'est là le principal enseignement que les communistes et les prolétaires révolutionnaires du monde entier auraient dû tirer de la Révolution russe, la débâcle hongroise, première leçon négative de l'après-guerre ayant suffisamment démontré quel prix il fallait payer quand on l'oubliait et l'internationale communiste ayant, dans ses «21 conditions d'admission» fait un devoir aux communistes de l'observer.

Les bolcheviks furent les premiers a oublier cette leçon lorsqu'ils perdirent de vue qu'elle était encore plus valable en Occident qu'en Russie. Ici, la structure économique était celle d'un capitalisme développé, mais un siècle d'expérience gouvernementale avait permis à la bourgeoisie d'implanter solidement sa démocratie parlementaire. Comme Lénine le répéta cent fois, ces conditions politiques rendaient plus difficile le déclenchement de la révolution, tandis que les conditions économiques et sociales auraient au contraire permis de la conduire facilement à terme. L'intransigeance théorique et organisationnelle, le courage «sectaire» de se séparer organiquement des éléments douteux, même teintés de «maximalisme», la conscience du caractère irrévocable des frontières tracées par l'histoire entre le communisme et toutes les variantes de l'opportunisme, à commencer par le centrisme, auraient dû jouer avec le maximum de force dans l'organisation politique mondiale du prolétariat révolutionnaire. Il n'en fut pas ainsi. Au II° Congrès de l'Internationale, la Gauche communiste montra que le manque de sévérité des conditions d'admission (66) risquait de permettre à l'opportunisme «chassé par la porte de rentrer par la fenêtre»: elle regretta vivement qu'on n'ait pas défini de façon claire et précise, dès le départ, les bases théoriques et programmatiques du mouvement international pour en déduire des règles tactiques définies tout aussi précises et tout aussi «obligatoires»; sa longue expérience lui permettait de mettre en évidence les effets dissolvants des pratiques électorales et parlementaires sur les partis occidentaux et elle proposa donc une tactique d'abstention électorale, qui n'avait rien de commun avec les positions anarchistes, syndicalistes ou autres, au lieu de la tactique du «parlementarisme révolutionnaire» que voulait appliquer la majorité de la III° Internationale; elle proposa que les scissions s'opèrent le plus possible à gauche, non par luxe théorique ou par «haine de parti», mais pour des raisons éminemment pratiques ou, si l'on veut, par haine de classe; elle demanda enfin que l'adhésion au Parti communiste de chaque pays (mais elle aurait préféré qu'il existât un Parti mondial, unique par son programme, sa doctrine et la définition anticipée de sa tactique et son organisation) soit individuelle, jamais collective. Dès ce moment, elle n'hésita pas à insister sur le danger d'une dégénérescence de droite.

Les bolcheviks préférèrent (mais, là encore, quel fut, en dehors de celui de la Gauche communiste, l'apport du mouvement international à la défense de la tradition bolchevique, contre le centre de Moscou si nécessaire?) adopter une méthode «élastique», plus «facile», plaçant leurs espoirs, avec Lénine et Trotsky, dans les flammes purificatrices d'une révolution européenne jugée proche et dans la fermeté d'une direction internationale ayant une longue tradition d'intransigeance théorique et pratique, puis enfin, Lénine mort et Trotsky réduit au silence, dans l'auto-immunisation du «Parti-guide» à l'égard de tout poison opportuniste. On crut - de bonne foi, mais c'est une autre histoire - atteindre plus vite, par le plus court chemin, des résultats substantiels en estompant les frontières politiques qui, pour les militants mais surtout pour la grande masse des prolétaires, devaient au contraire demeurer nettes et définitives: ce fut la tactique du «front unique politique», lancée aux III°, IV° et V° Congrès et aux Exécutifs élargis correspondants et que notre courant fut le seul à contester; ce furent aussi les fusions et le noyautage avec des fractions de partis centristes ou même avec des partis presque entiers: il fallut alors adoucir le mot d'ordre de dictature du prolétariat et on le dilua dans la revendication équivoque du «gouvernement ouvrier», puis du «gouvernement ouvrier et paysan»; ce fut encore le mot d'ordre de conquête de la majorité de la classe ouvrière» qui, pour Lénine, signifiait «conquête de la plus grande influence possible» et allait donc de soi, mais qui deviendra pour les épigones l'idéal de la majorité numérique et, en toutes circonstances, le critérium de l'efficacité révolutionnaire des partis. On ne comprit pas ou l'on ne voulut pas comprendre, en dépit de la meilleure tradition bolchevique, que si le Parti est un facteur de l'histoire, il en est aussi le produit, et que la tactique qu'il emploie n'est pas indifférente, que c'est au contraire une force qui réagit sur celui qui l'emploie et met en mouvement des forces objectives qui, selon la direction qui lui est donnée, peuvent obstruer la route vers la révolution au lieu de l'aplanir. On oublia qu'un mot d'ordre, du seul fait qu'il est lancé, devient un fait objectif qui détermine le Parti lui-même, quelles que soient ses intentions, et qu'aussi habile qu'il soit, l'apprenti-sorcier ne peut pas dominer les démons qu'il a lui-même déchaînés.

L'histoire de l'internationale communiste est celle de l'usure destructive que l'«instrument-tactique» et l'«instrument-organisation», arbitrairement détachés des principes, exercent sur ceux qui les emploient dans de telles conditions. Les erreurs d'organisation, puis de tactique, entraînèrent finalement (et inexorablement, voilà ce qu'il faut comprendre!) une révision des principes théoriques et du programme: l'opportunisme chassé par la porte put rentrer par la fenêtre... au nom de la «bolchevisation» par décret. Lorsque nous luttions contre ces faux-pas successifs, nous n'avons jamais prétendu offrir à l'Internationale une recette de victoire infaillible: il s'agissait seulement de prévenir l'infection social-démocrate, d'en protéger le Parti, grand ou petit, dans les limites consenties par l'Histoire, de l'aider à conserver sa propre physionomie intacte au travers des vicissitudes de la lutte des classes, c'est-à-dire sa capacité d'orienter les masses prolétariennes dans une direction déterminée, et seulement dans cette direction; de fermer automatiquement la porte aux transfuges du révisionnisme, à leur idéologie comme à leur pratique; de faire de l'Internationale, réellement et non plus seulement formellement, le Parti mondial unique de la Révolution; et de lui permettre, si nécessaire, de sauvegarder dans la défaite, dont rien ni personne ne peut préserver, les conditions de la reprise, au lieu de tout perdre.

Tout fut perdu au contraire. En 1926-27, l'Opposition se retrouva seule en face de l'ennemi qu'elle avait inconsciemment contribué à installer au sein du mouvement; elle resta prisonnière des forces contre lesquelles elle n'avait pas cru utile d'élever un rempart effectif; elle dut lutter, dans le Parti, contre les pires agents du conformisme réformiste qui n'auraient jamais dû pouvoir y entrer. Elle ne fut pas épaulée par un mouvement international capable de se dresser comme un seul homme contre le reniement de tous les principes, car il n'était plus un seul homme et il n'était même plus lui-même. Cela ne diminue en rien la grandeur d'un Trotsky revendiquant hautement l'internationalisme contre ce qu'il appela la «doctrine de Monroe» de l'Internationale de Staline et, hélas, de Boukharine, ni la grandeur d'un Zinoviev qui, au VI° Exécutif élargi, creusa lui-même sa tombe en démontrant que le «socialisme dans un seul pays» était la négation de tout le marxisme et donc aussi du «léninisme». Mais cela ne suffisait pas; il fallait renoncer aux tactiques et aux méthodes d'organisation «élastiques», il était déjà trop tard pour le faire et ce n'était pas eux qui le pouvaient.

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Pour nous qui, dans le sombre tunnel d'une contre-révolution dont on ne peut encore qu'entrevoir la fin, tournons nos regards vers le passé à seule fin de retrouver la route de l'avenir, tout cela fait partie des enseignements d'Octobre. Les événements ne pouvaient se dérouler autrement, mais le passé a forgé, sous forme de leçons historiques, les seules armes susceptibles, dans les limites où le facteur «subjectif», l'action du Parti, est déterminant, d'éviter à la classe qui détient les clés de l'avenir de «répéter ses propres erreurs, ses propres oscillations, ses propres incertitudes» en lui ouvrant de nouveau la voie unique de la révolution que les revers et les défaites peuvent temporairement barrer, mais que le prolétariat devra inéluctablement déblayer même si, comme c'est le cas aujourd'hui, il lui faut pour cela repartir de zéro.

La contre-révolution a pu écraser Octobre, mais elle n'a pu ni ne pourra jamais empêcher le capitalisme d'accumuler les charges explosives d'une renaissance révolutionnaire, plus puissante que jamais. Le développement historique réduit les «particularités nationales» dont le stalinisme s'est nourri à un vulgaire échafaudage de carton-pâte qui ne peut dissimuler l'unité profonde du monde. Dans ce monde, la révolution prolétarienne, la seule possible à l'époque contemporaine, est objectivement à l'ordre du jour de tous les pays-clés du système capitaliste mondial. C'est sur cette base matérielle, cette base de granit, qu'armé des enseignements de la défaite comme de la victoire d'Octobre, fort de la confirmation du marxisme par les événements de 1926 et des thèses tactiques et organisatives de la Gauche communiste par une tragique déroute, le Parti révolutionnaire de classe pourra renaître à l'échelle mondiale.

Notes:
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  1. Lénine, L'État et la Révolution; œuvres complètes, Éditions en langues étrangères de Moscou, 1962, tome 25, p. 417. [back]
  2. Le texte précise qu'il faut entendre importance internationale «au sens le plus étroit du mot»: «la valeur internationale ou la répétition historique inévitable, à l'échelle internationale, de ce qui s'est passé chez nous»; œuvres complètes, tome 31, pp. 15-20. [back]
  3. «La révolution russe n'est nullement due à un mérite particulier du prolétariat russe mais à l'enchaînement général des événements historiques, qui fait que ce prolétariat se trouve provisoirement à l'avant-garde de la révolution mondiale»; Lénine, Rapport sur la lutte contre la famine, œuvres complètes, tome 27, p. 449. [back]
  4. Marx et Engels, préface à la deuxième édition russe du Manifeste, 1882. [back]
  5. Faut-il ajouter que toute patrie, pour un marxiste, est un mir, un univers clos où les exploités sont enfermés dans une solitude avilissante? [back]
  6. Engels - Postface à Soziales aus Russland. [back]
  7. Aucune révolution n'est possible sans l'union de ce que nous pourrions appeler la «conscience» c'est-à-dire précisément la doctrine, le programme, le Parti comme anticipations définitives du cours historique des luttes physiques réelles du prolétariat - et la «spontanéité» des actions de masse. [back]
  8. œuvres complètes, T. 31, p. 20. [back]
  9. Lénine, Rapport à la Conférence des Comités d'usines, 23 juillet 1918; œuvres complètes, T. 27, p. 580. [back]
  10. C'était la conséquence dialectique de la maturité du capitalisme qui, comme le montrera Trotsky dans une de ses puissantes synthèses, dont on retrouve du reste le noyau dans les pages de Lénine, ne se mesure pas à l'intérieur des limites d'un seul pays, mais à l'échelle mondiale. [back]
  11. Lénine, Les tâches des social-démocrates russes. 1897. œuvres complètes, T. 2, p. 333. [back]
  12. Quel soufflet pour les «léninistes» d'aujourd'hui qui font chorus aux lamentations qu'arrachent les «monopoles» à la petite-bourgeoisie. [back]
  13. Effectivement, la bourgeoisie s'alliera à l'absolutisme contre les paysans revendiquant la terre et contre les ouvriers exigeant des conditions de travail plus humaines; la petite-bourgeoisie, moderne Janus, présentera alternativement ses deux visages selon qu'elle sera attirée vers l'une ou l'autre des classes fondamentales de la société; quant aux «gens instruits et à l'intelligentsia», leur agitation ne suffira pas à étouffer leur servilité. [back]
  14. D'importants extraits de l'Adresse du Comité central de la Ligue des communistes ont été publiés dans le n° 14 de Programme Communiste, sous le titre: «Le parti prolétarien et les mouvements nationaux et démocratiques». [back]
  15. Ou bien encore l'«inertie historique» d'une partie des bolcheviks en février-avril 1917. Trotsky parlera à ce propos de «récidive social-démocrate» devant les grands tournants de l'histoire, et il est indéniable que cette aile de la vieille-garde bolchevique retomba alors au niveau du menchevisme des années 1905-07. [back]
  16. Éditions en langues étrangères, 1954, pp 50-51. [back]
  17. Trotsky dira qui «entraîne derrière lui» et les pédants de l'exégèse «léniniste» couperont soigneusement les cheveux en quatre pour faire de cette «nuance» un abîme! [back]
  18. Deux tactiques de la social-démociatie dans la révolution démocratique, 1905. Éditions en langues étrangères de Moscou, 1954, pi,. 85 et 100. [back]
  19. Ibidem, p. 139. [back]
  20. Lénine, La guerre et la social-démocratie russe (1-11-1914). œuv. comp., T. 21, p. 27. [back]
  21. Lénine, Les tâches du prolétariat dans notre révolution (10 avril 1917); œuvres complètes, T. 24, p. 79. [back]
  22. Ibidem, pp. 75-76. [back]
  23. Ibidem, pp. 52-54. [back]
  24. Ibidem, p. 55. [back]
  25. Ibidem, p. 56. [back]
  26. Ce coup de barre, rappelons-le, n'était pas destiné à changer le cap suivi jusqu'alors par le Parti bolchevique, mais à réagir énergiquement contre l'abandon du programme par les «conciliateurs» bolcheviques. [back]
  27. Les taches du prolétariat dans notre révolution. œuvres comp., T. 24, p. 59. [back]
  28. Ces deux cas sont explicitement prévus dans L'opportunisme et la faillite de la IIe Internationale (1915) et Du mot d'ordre des États-Unis d'Europe (1916); les Thèses d'avril, de même, instillaient le recours à la guerre révolutionnaire pourvu que les conditions suivantes soient remplies: «a) passage du pouvoir au prolétariat et aux éléments pauvres de la paysannerie, proches du prolétariat; b) renonciation effective, et non verbale, à toute annexion; c) rupture totale en fait avec tous les intérêts du Capital». [back]
  29. œuvres complètes, T. 27, p. 83. [back]
  30. «Le succès de la révolution russe et de la révolution mondiale (quand trouverons-nous ces deux termes séparés dans la littérature révolutionnaire d'Octobre?) dépend de deux ou trois jours de lutte», Lénine, Conseils d'un absent (8-21/10/17), œuvres complètes, T. 26, p. 184. [back]
  31. œuvres complètes, T. 25, v. 433. [back]
  32. œuvres complètes, T. 25, pp. 437-438. [back]
  33. œuvres complètes, T. 25, p. 446. [back]
  34. œuvres complètes, T. 25, p. 437. [back]
  35. A propos des mots d'ordre, œuvres complètes, T. 25, pp. 204-205. [back]
  36. La rédaction du VIIe chapitre de l'État et la révolution, «L'expérience des révolutions russes de 1905 et 1907», n'est pas allée au-delà du titre, mais «il est plus agréable et plus utile de faire l'expérience d'une révolution que d'écrire à son sujet», dira Lénine en guise de justification. Ajoutons que nous laissons aux philistins l'idée que l'œuvre littéraire ou de chef révolutionnaire de Lénine appartient à un «homme», à un «individu exceptionnel»; pour nous un Lénine, par-delà ses dons personnels, était et reste l'arme d'une classe et d'un Parti - et c'est 1e plus grand hommage qu'on puisse lui rendre. [back]
  37. Rapport sur l'activité du Conseil des commissaires du peuple au III° Congrès des Soviets (24/1/1918). œuvres complètes, T. 26, p. 492. [back]
  38. Discours à le séance commune du C.E.C. (29/7/1918). œuvres complètes, T. 28, p. 19. [back]
  39. Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets, œuvres comp., T. 27, p. 247. [back]
  40. La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, œuvres complètes, T. 28, pp. 244 et 264. [back]
  41. Les enseignements de la révolution, œuvres complètes, T. 25, p. 261. [back]
  42. œuvres complètes T. 31, pp. 17, 38 et 39. [back]
  43. Les enseignements de la Commune, 1920; ce texte est publié en annexe dans la brochure Insegnamenti dell'Ottobre, éditée par notre Parti. [back]
  44. Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers Congrès de l'I.C. (1919-1923); Librairie du Travail, 1934, p. 50. [back]
  45. œuvres complètes, T. 26, p. 494. [back]
  46. Rapport sur la guerre et la paix au VII° Congrès du P.C. russe (6-8/11/1918) œuvres complètes, T. 27. p. 88. [back]
  47. La tâche principale de nos jours, œuvres complètes. T. 27, p. 162. [back]
  48. ABC du communisme, de Boukharine et Preobrajensky. Dans ses Principes du communisme, première ébauche du Manifeste du Parti communiste, écrite en 1847, Engels, à la question: «La révolution prolétarienne se fera-t-elle, dans un seul pays?», répondait avec la même netteté: «Non... Elle sera une révolution mondiale et devra par conséquent avoir un terrain mondial.» [back]
  49. Manifeste, Ed. Soc. 1956, p. 61. [back]
  50. Lénine, Rapport au VII° Congrès du P.C.R. (7 mars 1918); œuvres complètes, T. 27, p. 86. [back]
  51. Lénine, Rapport au IX° Congrès panrusse des Soviets; œuvres complètes, T. 33, pp. 156-157. [back]
  52. Lénine, Rapport sur l'impôt en nature au X° Congrès du P.C.R. (15 mars 1921): œuvres complètes, T. 32, p. 224-225. [back]
  53. œuvres complètes, T. 24, p. 14. [back]
  54. La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer: œuvres complètes, T. 25, pp. 352-389-39 [back]
  55. «Si l'on envisage les choses à l'échelle mondiale, il est absolument certain que la victoire finale de notre révolution, si elle devait rester isolée, s'il n'y avait pas de mouvement révolutionnaire dans les autres pays, serait sans espoir»(Lénine. VII° Congrès du P.C.R., œuvres complètes, T. 27, p. 91). [back]
  56. Lénine, Rapport sur la révision du programme et le changement de dénomination du Parti, VII° Congrès du P.C.R., œuvres comp., T. 27, p. 130. [back]
  57. Lénine, Résolution de la VII° Conférence du POSDR sur la question agraire (mai 1917); œuvres complètes, T. 24, p. 293. [back]
  58. Ibidem, p. 293. [back]
  59. Lénine, L'impôt en nature (1921); œuvres complètes, T. 32, p. 373. [back]
  60. Lénine, Thèses sur la tactique du P.C.R. (III° Congrès de l'I.C., 1921); œuvres complètes, T. 32, p. 486. La traduction française est ambiguë: «collective» signifie ici «socialisée», au sens où l'on peut dire que la grande entreprise agricole capitaliste est socialisée. [back]
  61. Lénine, Pour le quatrième anniversaire de la Révolution d'Octobre (1921); œuvres complètes, T. 33, p. 50. [back]
  62. Lénine, La maladie Infantile du communisme (le «gauchisme»), 1920; œuvres complètes, T. 31, p. 39. [back]
  63. Sur l'infantilisme «de gauche»; œuvres complètes, T. 27, p. 355. [back]
  64. «C'est en toute conscience... que nous marchons en avant vers la révolution socialiste... sachant que seule la lutte décidera de l'avance que nous réussirons à prendre (en fin de compte), de la portion de notre tâche infiniment grande que nous exécuterons... Qui vivra verra» (Lénine, Pour le quatrième anniversaire de la révolution d'Octobre; œuvres complètes, T. 33. p. 44). [back]
  65. Nous plaçons les deux adjectifs entre guillemets car il va de soi que pour nous, pour le marxisme, il n'est pas de facteur subjectif qui n'agisse dans l'Histoire, en tant que facteur non individuel, comme facteur objectif, comme force matérielle. [back]
  66. Les conditions d'admission ont été adoptées par le II° Congrès de l'I.C., on juillet 1920. Notre courant proposait, entre autres, qu'au lieu d'exiger simplement des vieux partis adhérant à la nouvelle Internationale qu'ils modifient leur ancien programme social-démocrate et élaborent «en liaison avec les conditions particulières de leur pays, un nouveau programme communiste conforme aux délibérations de l'Internationale communiste», on leur impose d'élaborer «un nouveau programme dans lequel les principes de l'Internationale communiste soient fixés d'une manière non équivoque et entièrement conforme aux résolutions des congrès internationaux..., la minorité qui se déclarerait contre ce programme (étant) exclue pour ce seul motif» (discours du représentant de la Gauche communiste, séance du 29 juillet 1920). Le Congrès refusa cette mesure radicale, laissant la porte ouverte à toutes les spéculations sur les «conditions particulières» de tel ou tel pays. [back]

Source: «Programme Communiste», numéro 40-41-42, octobre 1967 - juin 1968

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