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LA QUESTION DE L'AUTODÉTERMINATION DANS LES CLASSIQUES DU MARXISME (I)
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Content:

La question de l'autodétermination dans les classiques du marxisme (I)
Introduction
Marx et Engels face au «panslavisme démocratique»
La première internationale et la question irlandaise
Engels, l'unité nationale et la centralisation étatique allemande
La question de l'autodétermination au XXème siècle
A Pour les nationalités opprimées définies par une installation territoriale
B Pour les nations démembrées
C Pour les nationalités sans territoire défini
Notes
Source


La question de l'autodétermination dans les classiques du marxisme (I)

Introduction
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Notre parti est né et se développe dans le dur combat de restauration de la tradition révolutionnaire marxiste détruite par la contre-révolution stalinienne ou mieux par la contre-révolution de l'époque du pourrissement impérialiste de la société capitaliste.

Nous avons assisté et continuons d'assister à la plus gigantesque tentative entreprise pour éloigner le spectre de la révolution prolétarienne. Cette œuvre de prévention réactionnaire trouve son expression dans la masse de théorisations opportunistes qui ont bouleversé les principes, le programme et la tactique du mouvement communiste. Mais l'idéologie contre-révolutionnaire, comme la partie apparente d'un iceberg, ne représente que l'infime partie visible d'une œuvre bien plus massive d'érosion des fondements de la lutte prolétarienne, de ses organisations, des résultats déjà obtenus et des conditions même de vie des masses salariées. Et, pour reconstituer le mouvement ainsi détruit, il faut une organisation qui sache, lorsque les conditions le permettront, réaliser organiquement la fusion des poussées immédiates de la classe avec le programme révolutionnaire et qui s'y prépare à l'avance, en luttant contre le courant.

Cette préparation ne peut se réduire à un simple travail de systématisation de la doctrine à l'intérieur de cénacles, ni à l'activisme de groupuscules dont l'unique objectif est d'exposer à la répression les ouvriers les plus combatifs, très peu nombreux aujourd'hui, au cours de luttes immédiatistes. Le Parti révolutionnaire, pour se poser en tant que tel, doit intervenir, dans les limites consenties par la situation objective, dans toutes les luttes du prolétariat, même les plus limitées, pour en favoriser le dépassement en lutte politique, en reproposant au prolétariat tous les thèmes fondamentaux du programme révolutionnaire. Le Parti doit également cimenter sa propre organisation dans la perspective des tâches générales que la révolution devra affronter.

Dans un texte de parti de 1965 intitulé «Considérations sur l'activité organique du parti quand la situation est défavorable», nous écrivions:
«
Etant donné que la dégénérescence de toute la société se concentre dans la falsification et la destruction de la théorie et de la saine doctrine, il est clair que le petit Parti d'aujourd'hui a pour caractère prééminent de restaurer les principes qui ont une valeur doctrinale, et que les conditions dans lesquelles Lénine accomplit cette œuvre après le désastre de la première guerre font malheureusement défaut. Cela ne nous permet toutefois pas d'élever une barrière entre la théorie et l'action pratique, parce qu'au-delà d'une certaine limite, ce serait nous détruire nous-mêmes, ainsi que toutes nos bases de principe. Nous revendiquons donc toutes les formes d'activité propres aux moments favorables dans la mesure où les rapports réels de forces le permettent».

Cette revendication des formes d'activité propres aux moments favorables n'a rien de commun, il faut le préciser, avec des théories qui se sont révélées funestes pour le mouvement ouvrier, comme par exemple la théorie de l'offensive, qui faisait au parti une obligation d'avoir une attitude insurrectionnelle dans toutes les phases historiques. Notre thèse est bien différente. Pour nous, même dans les moments où l'emprise de la contre-révolution sur les masses est la plus totale, le Parti a le devoir d'attirer l'attention des couches les plus sensibles de la classe - leur proportion par rapport à l'ensemble des travailleurs étant un problème secondaire - sur le fait que, derrière le personnage du patron, du flic, du prêtre, du maire, du bonze, se cache le véritable ennemi qu'il faut attaquer et vaincre et qu'on doit chercher dans le mécanisme complexe du système de reproduction capitaliste et des instruments utilisés pour tenir sous le joug les forces productives la machine étatique, les appareils indirects de répression, la corruption des classes moyennes stipendiées, les légions de fonctionnaires laquais, les opportunistes, les divisions religieuses et raciales, la corruption de l'aristocratie ouvrière, la tourbe des sous-prolétaires et brigands de toute espèce, sans oublier le réseau qui subordonne les forces productives mondiales à la volonté des grandes puissances.

Seul un travail de dénonciation de tous les aspects de la domination capitaliste peut mettre le Parti en mesure de combattre matériellement le cancer contre-révolutionnaire profondément infiltré dans les cellules de la classe ouvrière en l'extirpant et en le détruisant demain dans l'assaut final.

C'est pourquoi le parti a aujourd'hui le devoir de reproposer à la classe, pour qu'elle se les réapproprie, ces principes et ces directives programmatiques qu'il serait prématuré de traduire en tâches immédiates.

L'une de ces questions fondamentales est celle qui concerne la revendication du droit des nations opprimées à l'autodétermination. Nous ne prétendons pas la traiter sous tous ses aspects, tant politico-économiques qu'historiques, ni même en nous référant à tous les textes marxistes, mais à la restaurer, face à la confusion que, directement ou indirectement, la contre-révolution a répandu également dans ce domaine.

Marx et Engels face au «panslavisme démocratique»
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Selon Marx et Engels, l'impostation correcte de la question de l'autodétermination était le banc d'essai du militant révolutionnaire et permettait de vérifier si l'on s'était assimilé la méthode matérialiste et la théorie révolutionnaire. La justesse de cette appréciation est démontrée par le fait que chaque fois que le marxisme a dû engager des luttes décisives contre des adversaires qui lui disputaient son influence au sein du prolétariat, la question est revenue sur le tapis, et que des divergences inconciliables entre marxistes et opportunistes et petits bourgeois pseudo-révolutionnaires sont apparues.

Dans la Première Internationale, Marx et Engels, tout en combattant l'idéalisme anarchiste qui repoussait toute autorité de quelque type qu'elle soit au nom de l'analyse matérialiste de l'Etat, durent lutter également contre le nationalisme panslaviste des Netchaev, Bakounine et compagnie, au nom d'une impostation réellement dialectique de la question nationale, en démontrant que les caractères distinctifs de l'unité nationale résident non dans des critères biologiques abstraits, mais dans des situations historico-géographiques déterminées.

En février 1849, Engels («Le panslavisme démocratique») écrivait:
«
Une seule tentative courageuse de révolution démocratique efface, même si elle est écrasée, des siècles entiers d'infamie et de lâcheté dans la mémoire des peuples, et elle réhabilite sur-le-champ une nation, aussi méprisée soit-elle. C'est ce que les Allemands ont appris l'an dernier. Mais, tandis que les Français, les Allemands les ItalIens, les Polonais, les Magyars hissaient le drapeau de la révolution, les Slaves s'alignaient comme un seul homme sous celui de la contre-révolution. Les premiers de tous ont été les Slaves méridionaux qui depuis déjà de nombreuses années défendaient leurs appétits contre-révolutionnaires particuliers contre les Magyars, ensuite les Tchèques, et derrière eux, armés pour la bataille et prêts à entrer en lice au moment décisif, les Russes...
... Tous les panslavistes placent la nationalité, c'est-à-dire la nationalité fantastique, panslave, avant la révolution. Les panslavistes entendent s'associer à la révolution uniquement à condition qu'on leur permette d'organiser tous les Slaves sans exception, et abstraction faite des nécessités matérielles, en Etats slaves autonomes. Si nous, Allemands, avions voulu poser les mêmes conditions fantastiques, en mars, nous serions allés loin! Mais la révolution n'admet pas qu'on lui pose des conditions. Ou l'on est révolutionnaire et l'on accepte les conséquences de la révolution, quelles qu'elles soient, ou l'on est poussé dans les bras de la contre-révolution et un beau matin on se retrouve, peut-être sans le savoir et sans le vouloir, bras dessus, bras dessous avec Nicolas et Windischgrätz.
Nous et les Magyars nous devrons garantir leur indépendance aux Slaves, prétend Bakounine, et des gens du calibre de Ruge sont capables de leur avoir réellement fait de telles promesses en tête à tête. On exige de nous et des autres nations révolutionnaires d'Europe que nous garantissions une existence incontrôlée, la liberté et le droit de conspirer et de s'armer contre la révolution aux foyers de contre-révolution qui sont à nos portes; on prétend que nous édifions au cœur de l'Allemagne un royaume tchèque contre-révolutionnaire, que nous brisions le pouvoir des révolutions allemande, polonaise et hongroise en tolérant des avant-postes russes sur l'Elbe, dans les Carpathes et sur le Danube!
Nous n'en avons même pas l'idée. Aux phrases sentimentales sur la fraternité qu'on profère devant nous au nom des nations les plus contre-révolutionnaires d'Europe, nous répondons que la haine des Russes a été et est toujours la première passion révolutionnaire des Allemands; que depuis la révolution s'est ajoutée à cette haine la haine pour les Tchèques et les Croates, et que, en même temps que les Tchèques et les Hongrois, nous ne pouvons défendre la révolution qu'en recourant au terrorisme le plus résolu à l'égard de ces populations slaves. Maintenant, nous savons où sont concentrés les ennemis de la révolution: en Russie et dans les pays slaves d'Autriche et aucune phrase, aucune illusion à un vague avenir démocratique de ces pays ne nous empêchera de traiter nos ennemis comme tels.
Et si Bakounine s'exclame à la fin: «Par ma foi, le Slave ne doit rien perdre; il doit gagner! Par ma foi, il doit vivre! Et nous vivrons. Tant que la plus minime partie de nos droits nous sera refusée, tant qu'un seul de nos membres sera tenu séparé et détaché de l'ensemble de notre corps, nous nous battrons à mort, nous nous battrons inexorablement jusqu'à la dernière goutte de sang, jusqu'à ce que la nation slave soit enfin libre, grande et indépendante», si le panslavisme démocratique prend au sérieux ce qu'il a ainsi proclamé et, dès qu'il s'agit de la fantastique nationalité slave, néglige complètement la révolution, alors nous aussi nous savons ce que nous avons à faire.
Alors, lutte, «lutte inexorable jusqu'à la dernière goutte de sang» contre la nation slave qui trahit la révolution; lutte pour sa destruction et pour un terrorisme impitoyable, non dans l'intérêt de l'Allemagne, mais bien dans l'intérêt général de la révolution!
».

En 1849, donc Engels devait combattre le nationalisme panslave et grand-russe doublement lié à la réaction tsariste, au nom du développement révolutionnaire des nations européennes affligées de minorités slaves réactionnaires.

La première internationale et la question irlandaise
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C'est toujours dans le contexte de la lutte contre l'anarchisme qui nie l'Etat national dans l'abstrait et, ironie du sort, est toujours nationaliste en pratique, c'est-à-dire du côté des oppresseurs, malgré ses phrases et rodomontades bien connues, que s'insèrent les mises au point sur l'attitude du mouvement ouvrier à l'égard des mouvements nationaux en Pologne et en Irlande. Il faut rappeler en particulier la magnifique circulaire de Marx («Le Conseil Général au Conseil fédéral pour la Suisse romande»), sur la question irlandaise approuvée en janvier 1870 et destinée à réfuter les critiques des bakouniens à la campagne de soutien au mouvement pour l'amnistie des Fenians incarcérés par le gouvernement de Gladstone. En effet, les mêmes critères idéalistes qui poussaient Bakounine et les siens à exalter le mythe racial slave, les empêchaient de voir l'indispensable fonction historique de l'Etat national. Cela les conduisait à nier le droit des nations opprimées à l'autodétermination, c'est-à-dire à la séparation politique d'avec la nation oppresseuse au nom d'une extinction historique de l'Etat.

Marx écrit:
«
En premier lieu, l'Irlande est le bastion du landlordisme anglais. S'il est abattu en friande, il tombe aussi en Angleterre. En Irlande, cette opération est cent fois plus facile en ce que la lutte économique y est concentrée exclusivement sur la propriété terrienne et que cette lutte est en même temps une lutte nationale et, enfin, parce que le peuple y est plus révolutionnaire et exaspéré qu'en Angleterre. Le landlordisme ne se maintient en Irlande que grâce à la présence de l'armée anglaise. Au moment où l'Union forcée entre les deux pays cessera d'exister, une révolution sociale éclatera en Irlande, bien que sous des formes archaïques. Le landlordisme anglais ne perdra pas seulement une source considérable de richesses, mais aussi sa principale force morale, la force que lui confère le fait d'être le représentant de la domination anglaise sur l'Irlande. D'autre part, le prolétariat anglais rend ses landlords invulnérables en Angleterre même dans la mesure où il maintient leur pouvoir en Irlande.
En second lieu, la bourgeoisie anglaise a exploité la misère Irlandaise non seulement pour aggraver la situation de la classe ouvrière en Angleterre grâce à l'immigration forcée des Irlandais pauvres, mais aussi pour diviser le prolétariat en deux camps hostiles. L'ardeur révolutionnaire de l'ouvrier celtique ne fait pas bon ménage avec le naturel solide, mais lent de l'ouvrier anglo-saxon. Au contraire, dans tous les grands centres industriels anglais, un antagonisme profond oppose le prolétariat Irlandais et le prolétariat anglais. Le simple ouvrier anglais hait l'ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui provoque la diminution des salaires et du standard of life. Il éprouve à son égard une antipathie à la fois nationaliste et religieuse. Il le considère à peu près de la même façon que les poor whites des Etats méridionaux de l'Amérique du Nord considèrent les esclaves nègres. Cet antagonisme entre prolétaires est excité et attisé Intentionnellement par la bourgeoisie en Angleterre même. Elle est en effet consciente du fait que cette division est le véritable secret du maintien de son pouvoir.
Cet antagonisme revit même au-delà de l'Atlantique. Les Irlandais qui ont dû abandonner leurs terres (chassés par les bœufs et par les moutons) se retrouvent en Amérique du Nord, où ils constituent une partie importante et toujours croissante de la population. Leur unique pensée, leur unique passion sont la haine contre l'Angleterre. Les gouvernements anglais et américain (et donc les classes qu'ils représentent) alimentent ces passions afin de perpétuer la lutte secrète entre les Etats-Unis et l'Angleterre, faisant ainsi obstacle à une alliance solide et sincère entre les représentants de la classe ouvrière des deux côtés de l'Atlantique, et, par conséquent, à leur émancipation commune.
En outre, l'Irlande est l'unique prétexte du gouvernement anglais pour maintenir une grande armée permanente et, en cas de besoin, pour l'employer, comme on a vu, contre les ouvriers anglais, après lui avoir donné l'entraînement adéquat comme soldatesque en Irlande.
Enfin, dans l'Angleterre contemporaine se répète ce que la Rome antique nous a montré à une échelle immense. Un peuple qui en opprime un autre forge lui-même ses propres chaînes.
Le point de vue de l'Internationale est donc clair. Sa première tâche est d'accélérer la révolution sociale en Angleterre. Dans ce but il est nécessaire de porter un coup décisif en Irlande.
La résolution du Conseil général sur l'amnistie Irlandaise doit servir uniquement à promouvoir d'autres résolutions dans lesquelles il soit dit explicitement que, par-delà toute question de justice Internationale, une condition préliminaire pour l'émancipation de la classe ouvrière anglaise est la transformation de l'Union forcée (et donc de l'asservissement de l'Irlande) en une confédération d'hommes libres et égaux, si cela est possible, ou autrement, la séparation complète, s'il le faut
».

Engels, l'unité nationale et la centralisation étatique allemande
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Cette vision dialectique de la question nationale peut être complétée, toujours à titre d'exemple, par l'impostation du problème de la révolution en Allemagne donnée par Engels dans sa «Critique du projet du Programme d'Erfurt» (1891). Ce texte concerne une phase postérieure à la conquête du pouvoir par la bourgeoisie allemande, mais antérieure au complet achèvement des tâches révolutionnaires bourgeoises. Face au reflux du mouvement bourgeois, Engels met à l'ordre du jour la prise en charge par le prolétariat des objectifs radicaux abandonnés par la bourgeoisie elle-même, et souligne la nécessité, pour les atteindre, de la réalisation de l'unité nationale et de la centralisation étatique, même s'il ne subsiste plus de problèmes d'autodétermination:
«Les revendications politiques du projet ont un grand défaut. Ce que justement il eût fallu dire ne s'y trouve pas. Si ces dix revendications étaient accordées toutes, nous aurions, il est vrai, divers moyens de plus pour faire aboutir la revendication politique principale, mais nous n'aurions absolument pas cette revendication principale elle-même. La Constitution du Reich est, en ce qui concerne la limitation des droits reconnus au peuple et à ses représentants, une copie pure et simple de la Constitution prussienne de 1850, Constitution où la rédaction la plus extrême trouve son expression dans des paragraphes, où le gouvernement possède tout pouvoir effectif et où les Chambres n'ont pas même le droit de refuser les impôts; Constitution qui, pendant la période de conflit, a prouvé que le gouvernement pouvait en faire ce qu'il voulait. Les droits du Reichstag sont exactement les mêmes que ceux de la Chambre prussienne, et c'est pourquoi Liebknecht a appelé ce Reichstag la feuille de vigne de l'absolutisme. Vouloir, sur la base d'une alliance entre la Prusse et Reuss-Greiz-Schleiz-Lobenstein, Etats dont l'un couvre autant de lieues carrées que l'autre couvre de pouces carrés, vouloir sur une telle base réaliser la «transformation des moyens de travail en propriété commune» est manifestement absurde.
Y toucher serait dangereux. Mais, de toute façon, les choses doivent être poussées en avant. Combien cela est nécessaire, c'est ce que prouve précisément aujourd'hui l'opportunisme qui commence à se propager dans une grande partie de la presse social-démocrate. Dans la crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes ou se souvenant de certaines opinions émises prématurément du temps où cette loi était en vigueur, on veut maintenant que le Parti reconnaisse l'ordre légal actuel en Allemagne comme une condition suffisante pour la réalisation pacifique de toutes ses revendications. L'on fait accroire à soi-même et au Parti que «la société actuelle, en se développant, passe peu à peu au socialisme», sans se demander si par là elle n'est pas obligée de sortir de sa vieille constitution sociale, de faire sauter cette vieille enveloppe avec autant de violence que l'écrevisse crevant la sienne; comme si, en Allemagne, elle n'avait pas en outre à rompre les entraves de l'ordre politique encore à demi-absolutiste et, par-dessus encore, indiciblement embrouillé. L'on peut concevoir
(NdR: «concevoir», mais non admettre!!!) que la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle, dans les pays ou la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où, selon la Constitution, on peut faire ce qu'on veut, du moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation; dans des Républiques démocratiques comme la France et l'Amérique, dans des monarchies comme l'Angleterre, où le rachat imminent de la dynastie est débattu tous les jours dans la presse, et où cette dynastie est impuissante contre la volonté du peuple. Mais en Allemagne, où le gouvernement est presque tout-puissant, où le Reichstag et les autres corps représentatifs sont sans pouvoir effectif, proclamer de telles choses en Allemagne, et encore sans nécessité, c'est enlever sa feuille de vigne à l'absolutisme et en couvrir la nudité par son propre corps.

Une pareille politique ne peut, à la longue, qu'entraîner le Parti dans une vole fausse. On met au premier plan des questions politiques générales, abstraites, et l'on cache par là les questions concrètes les plus pressantes, qui, aux premiers événements importants, à la première crise politique, viennent d'elles-mêmes s'inscrire à l'ordre du jour. Que peut-il en résulter, sinon ceci que, tout à coup, au moment décisif, le Parti sera pris au dépourvu et que sur les points décisifs, il régnera la confusion et l'absence d'unité, parce que ces questions n'auront jamais été discutées? Allons-nous revoir ce qui est arrivé, en son temps, pour la question des droits de douane, que l'on déclara alors ne concerner que la bourgeoisie et ne pas toucher le moins du monde les travailleurs, et dans laquelle, par conséquent, chacun pouvait voter comme il voulait, tandis qu'aujourd'hui plus d'un tombe dans l'extrême opposé et, par opposition avec les bourgeois devenus protectionnistes, réédite les absurdités économiques de Cobden et Bright, et prêche comme le plus pur socialisme - le plus pur manchestérianisme?
Cet oubli des grandes considérations essentielles devant les intérêts passagers du jour, cette course aux succès éphémères et la lutte qui se livre tout autour, sans se préoccuper des conséquences ultérieures, cet abandon de l'avenir du mouvement que l'on sacrifie au présent, tout cela a peut-être des mobiles honnêtes. Mais cela est et reste de l'opportunisme. Or, l'opportunisme «honnête» est peut-être le plus dangereux de tous
».

Il ressort clairement des citations précédentes que l'élément discriminant dans la question nationale est, pour les marxistes, la création d'une situation plus favorable au développement de la lutte générale de classe du prolétariat.

Quelques années après la critique d'Engels à la social-démocratie allemande, période qui voit, parallèlement au succès relatif de la politique révolutionnaire marxiste, la société bourgeoise allemande atteindre la pleine maturité de ses rapports de production, une vague d'opportunisme s'abat sur le mouvement ouvrier.

Nous ne pouvons examiner en détail les aspects de cette dégénérescence, non circonscrite d'ailleurs à la seule Allemagne; on peut toutefois avancer la thèse que c'est précisément le glissement graduel de la social-démocratie dans l'opportunisme qui a empêché le prolétariat allemand de relier directement à la révolution prolétarienne, suivant la position développée par Engels dans le texte cité et dans bien d'autres, la lutte pour la réalisation des conditions d'un libre développement de l'affrontement de classe. Ce qui nous intéresse, c'est d'examiner les postulats de cet opportunisme et leur incidence sur la question nationale. Selon Bernstein, qui est, en un certain sens le porte-parole de cette tendance opportuniste, le capitalisme, grâce au développement des institutions démocratiques et à la perméabilité de la machine étatique aux intérêts des masses populaires, peut être graduellement transformé en socialisme. En conséquence, la question nationale disparaît dans cette vision édulcorée du développement social: on condamne évidemment les méfaits de la politique coloniale et d'oppression nationale, mais on justifie et l'on appuie les conquêtes outre-mer et la soumission de minorités nationales, au nom du maintien de l'équilibre international que l'on fait passer pour la prémisse de la transition pacifique au socialisme. Par la suite, Bernstein et avec lui Van Kol, Van Der Velde, Jaurès, David, etc... finiront par identifier purement et simplement impérialisme et «civilisation», et sur cette base, par soutenir dans certains cas la nécessité des colonies en régime socialiste!!!

Personne n'entend les cris d'alarme de Rosa Luxembourg qui met en garde contre la dangereuse portée anti-révolutionnaire des positions réformistes, et il faut d'ailleurs noter qu'elle ne tire pas elle-même toutes les conséquences de son analyse pourtant lucide, et préciser que l'aile gauche officielle de la Seconde Internationale pèche, exception faite des bolcheviks, par une prise de position trop générale dans son opposition à la «politique coloniale positive»des réformistes.

«... pour Bernstein, la transformation de l'Etat en société est une condition de l'avènement graduel du socialisme», écrit-elle dans «Réforme sociale ou révolution?» (1899).

«Conrad Schmidt affirme même que la conquête d'une majorité socialiste au Parlement est le moyen direct de réaliser le socialisme par étapes. Or les formes démocratiques de la politique sont incontestablement un signe très net du passage progressif de l'Etat en société; il y a bien là en ce sens une étape vers la transformation socialiste. Mais le caractère contradictoire de l'Etat capitaliste se manifeste de manière éclatante dans le parlementarisme moderne. Certes, formellement, le parlementarisme sert à exprimer dans l'organisation de l'Etat les intérêts de l'ensemble de la société. Mais d'autre part, ce que le parlementarisme représente ici, c'est uniquement la société capitaliste, c'est-à-dire une société dans laquelle prédominent les intérêts capitalistes. Par conséquent, dans cette société, les Institutions formellement démocratiques ne sont, quant à leur contenu, que des instruments des intérêts de la classe dominante. On en a des preuves concrètes dès que la démocratie a tendance à nier son caractère de classe et à se transformer en instrument de véritables intérêts du peuple, les formes démocratiques elles-mêmes sont sacrifiées par]a bourgeoisie et par sa représentation d'Etat. Aussi l'idée de la conquête d'une majorité parlementaire apparaît-elle comme un faux calcul: en se préoccupant uniquement, à la manière du libéralisme bourgeois, de l'aspect formel de la démocratie, on néglige entièrement l'autre aspect, son contenu réel. Et le parlementarisme dans son ensemble n'apparaît pas du tout, comme le croît Bernstein, comme un élément immédiatement socialiste, mais au contraire comme un instrument spécifique de l'état de classe bourgeois, un moyen de faire mûrir et de développer les contradictions capitalistes...
Fourier avait eu l'invention fantastique de transformer, grâce au système des phalanstères, toute l'eau des mers du globe en limonade. Mais l'idée de Bernstein de transformer, en y versant progressivement les bouteilles de limonade réformistes, la mer de l'amertume capitaliste en l'eau douce du socialisme, est peut-être plus plate, mais non moins fantastique.
Les rapports de production de la société capitaliste se rapprochent de plus en plus des rapports de production de la société socialiste. En revanche, ses rapports politiques et juridiques élèvent entre la société capitaliste et la société socialiste un mur de plus en plus haut. Ce mur, non seulement les réformes sociales ni la démocratie ne le battront en brèche, mais au contraire elles l'affermissent et le consolident. Ce qui pourra l'abattre, c'est uniquement le coup de marteau de la révolution, c'est-à-dire la conquête du pouvoir politique par le prolétariat
».

Les positions de Bernstein, plus qu'une simple déviation, annonçaient le processus de dégénérescence qui devait emporter la social-démocratie allemande et avec elle toute la IIème Internationale. Elles furent, en effet, repoussées sur le plan théorique, mais réadmises subrepticement à titre de possibilités «tactiques»: le renversement de la conception marxiste de l'Etat, de la lutte nationale et de la lutte de classe prolétarienne réalisé par le révisionnisme, ne pouvait évidemment atteindre au maximum de son pouvoir destructeur qu'avec l'appui inconditionnel des différentes sections de l'Internationale à leur propre Etat impérialiste engagé dans la guerre, comme cela se produisit en 1914. Le kautskysme est l'exemple le plus classique de la falsification du marxisme sur la question nationale: au lieu que l'indépendance nationale soit au service de la révolution prolétarienne, c'est le prolétariat du monde entier qui doit payer pour la défense pseudo-nationale des intérêts du capitalisme parvenu à la phase impérialiste.

La question de l'auto-détermination au XXème siècle
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Après 1900, le tableau de la situation européenne apparaît comme le renversement dialectique de celui de 1848: à cette date, face à l'Europe révolutionnaire se dressait la forteresse contre-révolutionnaire de la Russie tsariste; désormais, ce sont tous les Etats d'Europe centrale qui sont entraînés dans le tourbillon de la conservation bourgeoise face à l'éveil du mouvement révolutionnaire en Russie et en Orient.

En 1900, la Russie n'est encore qu'un amalgame de peuples soumis au joug tsariste par le mythe du panslavisme. Un grand nombre de ces nationalités opprimées, comme par exemple la Pologne, se trouvent partagées, gémissant d'un côté sous le talon de l'impérialisme, de l'autre sous celui de la réaction tsariste et des Cent-Noirs. Le tableau se complique du fait de la présence de minorités raciales privées d'un territoire défini et éparpillées dans tout l'Empire tsariste, comme les Juifs.

La mise au point de Lénine sur cette question complexe est exemplaire:

A) Pour les nationalités opprimées définies par une installation territoriale
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1) Reconnaissance de la part du prolétariat grand-russe du droit à l'autodétermination, qui équivaut à lutter pour que ces peuples puissent se soustraire aux «liens coercitifs, féodaux, militaires» de l'Etat russe, dans le but, en premier lieu, d'affaiblir le pouvoir répressif de l'Etat tsariste à l'avantage du prolétariat grand-russe lui-même, en second lieu, de mettre le prolétariat de la nationalité opprimée en situation de mieux combattre les classes et les forces contre-révolutionnaires de son territoire, et en troisième lieu, de créer les conditions pour une unification de la lutte du prolétariat de la nation exploiteuse avec celui de la nation exploitée.

2) Lutte du prolétariat de la nation opprimée contre les classes dominantes de la nation oppresseuse, non dans une position subordonnée à sa propre bourgeoisie - qui dans la lutte pour la conquête de l'indépendance nationale montre clairement sa fourberie - mais en étroite collaboration avec le prolétariat de la nation dominante, subordonnant à cette unité internationaliste de classe le mouvement bourgeois des nations dominées et dominantes encore féodales.

Dans «Sur la question de la politique nationale» (avril 1914), Lénine écrit:
«
Nous, sociaux-démocrates, nous sommes opposés à tout nationalisme et nous défendons le centralisme démocratique. Nous sommes ennemis du particularisme, nous sommes convaincus que, toutes autres conditions étant égales, les grands Etats peuvent remplir beaucoup mieux que les petits les tâches du progrès économique et celles de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Mais nous apprécions uniquement les liens fondés sur le libre accord et non pas sur la violence. Partout où existent des rapports coercitifs entre les nations, nous défendons énergiquement et sans condition le droit de chaque nation à l'autodétermination politique, c'est-à-dire à la séparation, sans pour autant prêcher immanquablement la séparation d'une nation donnée.
Défendre, propager, reconnaître ce droit signifie défendre l'égalité des droits entre les nations, signifie ne pas accepter les rapports coercitifs, signifie lutter contre tous les privilèges étatiques de quelque nation que ce soit, signifie en outre éduquer les ouvriers des diverses nations à la complète solidarité de classe.
La solidarité de classe entre les ouvriers des différentes nations ne peut qu'augmenter quand, aux liens coercitifs, féodaux et militaires, se substituent des liens volontaires.
Nous apprécions surtout l'égalité de droits des nations dans la lutte pour la liberté du peuple et pour le socialisme..., et de la défense des privilèges grand-russes... nous disons: aucun privilège pour aucune nation, complète égalité de droits pour les nations, cohésion, fusion des ouvriers de toutes les nations.
Il y a dix-huit ans, en 1896, le congrès International de Londres des organisations ouvrières et socialistes a approuvé, sur la question nationale, une résolution dans laquelle était indiquée la voie juste pour satisfaire les aspirations à une «liberté du peuple» effective et pour aller au socialisme. Cette résolution dit: «Le congrès se déclare pour le plein droit d'autodétermination de toutes les nations et exprime sa sympathie aux ouvriers de tous les pays actuellement placés sous le joug militaire, national ou d'un autre absolutisme; le congrès invite les ouvriers de tous ces pays à entrer dans les rangs des ouvriers conscients du monde entier, afin de lutter avec eux pour abattre le capitalisme international et atteindre les objectifs de la social-démocratie internationale.»
Nous aussi, nous appelons à l'unité les ouvriers de toutes les nations de Russie, parce que seule cette unité pourra garantir l'égalité des droits des nations, la liberté du peuple et les intérêts du socialisme.
1905 a uni les ouvriers de toutes les nations de Russie. La réaction cherche maintenant à fomenter l'hostilité nationale. La bourgeoisie libérale de toutes les nations, et la bourgeoisie grand-russe avant toutes les autres et plus qu'elles, lutte pour les privilèges de sa nation (par exemple, le Kolo polonais contre l'égalité des droits des juifs de Pologne), lutte pour l'isolement, pour l'exclusivisme national et favorise de cette façon la politique de notre ministre des Affaires étrangères.
Mais la véritable démocratie, avec la classe ouvrière à sa tête, brandit le drapeau de la complète égalité de droits pour les nations, le drapeau de l'unité des ouvriers de toutes les nations dans leur lutte de classe
».

B) Pour les nations démembrées
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L'unique différence avec la situation du point A, est que l'unité nationale se pose comme un problème de lutte dans une double direction: contre l'impérialisme des puissances occidentales et contre l'oppression tsariste, en union avec le prolétariat des deux camps. Dans le texte déjà cité, on trouve le passage suivant:
«
Nos partis de droite et nos nationalistes tempêtent aujourd'hui avec tant de zèle contre les «mazepistes» (1) et notre célèbre Bobrinski défend avec une si magnifique passion démocratique les Ukrainiens contre les exactions du gouvernement autrichien, qu'on pourrait penser que Bobrinski veut s'inscrire au parti social-démocrate d'Autriche. Mais si par «mazepisme» on entend l'inclination pour l'Autriche et pour ses institutions politiques, Bobrinski ne sera peut-être pas un des derniers d'entre eux: en effet, il se lamente et proteste contre l'oppression des Ukrainiens en Autriche! Pensez un peu quel effet une telle nouvelle doit faire sur les Ukrainiens de Russie...! Si Bobrinski lui-même, le nationaliste Bobrinski, le comte Bobrinski, le grand propriétaire foncier Bobrinski, l'industriel Bobrlnski, ce Bobrinski qui connaît la plus haute noblesse (les «hautes sphères», en somme) trouve injuste et oppressive la situation faite aux minorités nationales en Autriche, où n'existe rien de semblable à l'infâme résidence obligatoire assignée aux juifs, ni aux odieuses déportations de juifs selon le caprice de gouverneurs despotiques, ni à l'exclusion de la langue maternelle des écoles, que doit-on dire des Ukrainiens en Russie?? Que doit-on dire des autres «allogènes» en Russie??
Est-il possible que Bobrinski et les autres nationalistes, ainsi que les hommes de droite, ne s'aperçoivent pas qu'ils réveillent parmi les «allogènes» de Russie, c'est-à-dire parmi les trois cinquièmes de la population, la conscience de l'arriération de la Russie même par rapport à l'Autriche, qui est le plus arriéré des Etats européens?
Le fait est que la situation de la Russie dirigée par les Pourichkevitch, ou plutôt gémissant sous le talon des Pourichkévitch, est tellement originale que les discours du nationaliste Bobrinski expliquent à merveille l'agitation social-démocrate et la renforce.
Affairez-vous donc, excellent industriel et propriétaire foncier Bobrinski Vous nous aiderez sans aucun doute à réveiller, éclairer et secouer les Ukrainiens aussi bien en Autriche qu'en Russie
».

C) Pour les nationalités sans territoire défini
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Il n'existe évidemment aucune possibilité de constitution en Etat national; le prolétariat de la nation opprimée considérée doit refuser de perpétuer ses traditions nationales qui l'isolent du reste du prolétariat et le mettent à la merci de la bourgeoisie de sa propre race et par son intermédiaire, de la bourgeoisie de la race dominante; la classe ouvrière de la classe dominante doit lutter contre tout privilège, toute discrimination, pour la réalisation effective de la démocratie à l'égard des masses opprimées, c'est-à-dire pour la suppression de toute entrave à l'insertion du prolétariat de la race dominée dans le cadre de la situation sociale existante (mais non pour l'obligation de s'y insérer) afin qu'il puisse conduire aux côtés du prolétariat de la race dominante le combat révolutionnaire.

Dans ses «Notes critiques sur la question nationale» de 1913, Lénine écrit:
«
La signification du mot d'ordre de la «culture nationale» ne dépend pas des promesses ou des bonnes intentions de tel ou tel intellectuel de pacotille désireux d'«interpréter» ce mot d'ordre comme «un moyen de propager la culture internationale». Cette façon de voir serait d'un subjectivisme puéril. La signification du mot d'ordre de la culture nationale découle de la situation et des rapports objectifs entre toutes les classes d'un pays donné et entre tous les pays du monde. La culture nationale de la bourgeoisie est un fait. (et, je le répète, la bourgeoisie est partout de mèche avec les grands propriétaires fonciers et le clergé). Le nationalisme bourgeois militant, qui abêtit, décervelle et divise les ouvriers pour les placer sous le joug de la bourgeoisie: tel est le fait essentiel de notre temps.
Quiconque veut servir le prolétariat doit grouper les ouvriers de toutes les nations et lutter sans défaillance contre le nationalisme bourgeois, qu'il s'agisse du «sien propre» ou des autres. Quiconque défend le mot d'ordre de la culture nationale a sa place parmi les petits-bourgeois nationalistes et non parmi les marxistes.
Prenons un exemple concret. Un marxiste grand-russe peut-il adopter le mot d'ordre de la culture nationale grand-russe? Non. Il faudrait alors le ranger parmi les nationalistes, et non parmi les marxistes. Notre tâche est de combattre la culture nationale dominante grand-russe de la bourgeoisie et des Cent-Noirs en développant exclusivement dans un esprit internationaliste et en alliance étroite avec les ouvriers des autres pays les germes qui existent aussi dans l'histoire de notre mouvement démocratique et ouvrier. Notre tâche n'est pas de prêcher ou de tolérer le mot d'ordre de la culture nationale, mais de lutter au nom de l'internationalisme contre nos propriétaires fonciers et nos bourgeois grand-russes, contre leur «culture» en «s'adaptant» aux particularités des Pourichkévitch et des Strouvé.
On doit en dire autant de la nation la plus opprimée et la plus traquée, la nation juive. La culture nationale juive, c'est le mot d'ordre des rabbins et des bourgeois, le mot d'ordre de nos ennemis. Mais il est d'autres éléments dans la culture juive et dans toute l'histoire juive. Sur les 10 millions et demi de Juifs existant dans le monde entier, un peu plus de la moitié habitent la Galicie et la Russie, pays arriérés, à demi sauvages, qui maintiennent les Juifs par la contrainte dans la situation d'une caste. L'autre moitié vit dans un monde civilisé, où il n'y a pas de particularisme de caste pour les Juifs et où se sont clairement manifestés les nobles traits universellement progressistes de la culture juive; son internationalisme, son adhésion aux mouvements d'avant-garde de l'époque (la proportion des. Juifs dans les mouvements démocratiques et prolétariens est partout supérieure à celle des Juifs dans la population en général).
Quiconque proclame directement ou indirectement le mot d'ordre de la «culture nationale» juive est (si excellentes que puissent être ses intentions) un ennemi du prolétariat, un partisan des éléments anciens et frappés d'un caractère de caste de la société juive, un complice des rabbins et des bourgeois. Au contraire, les Juifs marxistes qui se fondent dans des organisations marxistes internationales avec les ouvriers russes, lithuaniens, ukrainiens, etc., en apportant leur contribution (en russe et en hébreu) à la création de la culture internationale du mouvement ouvrier, ces Juifs-là, qui prennent le contre-pied du séparatisme du Bund, perpétuent les meilleures traditions juives en combattant le mot d'ordre de la «culture nationale».
Le nationalisme bourgeois et l'internationalisme prolétarien sont deux mots d'ordre irréductiblement opposés qui correspondent aux deux grands camps de classe du monde capitaliste et qui traduisent deux politiques (plus encore: deux conceptions du monde) dans la question nationale. En défendant le mot d'ordre de la culture nationale, en faisant reposer sur lui tout un plan et le programme pratique de ce qu'on appelle l'«autonomie nationale culturelle», les bundistes propagent en fait le nationalisme bourgeois dans le milieu ouvrier
» (par. 2 «La culture nationale»).

De même, en conclusion du par.I: «Les libéraux et les démocrates dans la question des langues», Lénine écrit:
«
Le programme de la démocratie ouvrière dans la question nationale, le voici: suppression absolue de tout privilège pour quelque nation que ce soit; solution du problème de l'auto-détermination politique des nations, c'est-à-dire de leur séparation et de leur constitution en Etat indépendant, par une voie parfaitement libre et démocratique; promulgation d'une loi générale de l'Etat en vertu de laquelle toute disposition (de zemstvo, de municipalité, de communauté et ainsi de suite) qui accorderait quelque privilège que ce soit à une des nations qui violerait l'égalité en droit des nations ou les droits d'une minorité nationale, serait déclarée illégale et nulle, tout citoyen de l'Etat ayant le droit d'exiger l'abrogation d'une telle disposition comme contraire à la Constitution, ainsi que des sanctions pénales contre ceux qui s'aviseraient de la mettre en pratique.
Aux querelles nationales que se livrent entre eux les différents partis bourgeois pour des questions de langue, etc., la démocratie ouvrière oppose la revendication suivante: unité absolue et fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités, dans toutes les organisations ouvrières syndicales, coopératives, de consommation, d'éducation et autres, contrairement à ce que prêchent tous les nationalistes bourgeois. Seules une telle unité et une telle fusion peuvent sauvegarder la démocratie, sauvegarder les intérêts des ouvriers contre le capital - lequel est déjà devenu et devient de plus en plus international -, sauvegarder les intérêts de l'humanité évoluant vers un mode de vie nouveau, étranger à tout privilège et toute exploitation
».

Comme on l'a vu, pour Lénine, le problème de l'autodétermination des nations opprimées (et pour ces nations, celui de l'usage révolutionnaire de leur indépendance) est étroitement lié au programme révolutionnaire général du prolétariat. La revendication de l'autodétermination est posée avec la force intransigeante d'un principe, non parce qu'elle naîtrait d'un impératif éthique abstrait d'égalité, mais parce qu'elle est doublement liée à la question générale de la révolution prolétarienne.

L'impostation de Lénine est la suivante: pas de constitution en Etat national dans l'aire grand-slave, et plus généralement pas de réalisation des tâches de la révolution démocratique, sans le triomphe du mouvement prolétarien; pas de triomphe du mouvement ouvrier sans la réalisation de ces tâches.

Pour comprendre cette double équation, il faut résumer brièvement toute la vision stratégique du bolchevisme: elle consiste en une coordination dialectique de toutes les tensions sociales à l'échelle internationale en un plan unique de bataille dont le point de départ est l'unité d'intérêt objective du prolétariat opposée à la diversité d'intérêt des autres classes, et l'aboutissement, la réalisation matérielle de cette unité prolétarienne dans la révolution bourgeoise.

Au début du siècle, les données du problème sont les suivantes: pour l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord, la consolidation des révolutions bourgeoises est achevée. Dans cette aire, la perspective est celle d'une révolution prolétarienne «pure», même si les éléments de la crise révolutionnaire ne sont pas encore clairement apparus.

Pour l'aire de l'Empire tsariste, on observe:
- la perpétuation d'une dictature des forces pré-bourgeoises, précisément sous la forme du tsarisme;
-l'incapacité de cette dictature de freiner le développement des rapports de production bourgeois;
- la manifestation de ce développement dans la tendance des forces productives à se constituer en Etat national;
- l'oscillation de la bourgeoisie grand-russe entre la rébellion contre le tsarisme et le besoin d'opprimer son propre prolétariat, de continuer le rôle contre-révolutionnaire de la Russie envers le prolétariat européen et d'exploiter le marché des aires opprimées;
- l'impuissance de la bourgeoisie des nationalités opprimées à poursuivre un programme anti-féodal et d'indépendance nationale en raison de ses multiples liens avec la bourgeoisie grand-russe et le tsarisme lui-même;
- enfin le développement du mouvement ouvrier.

De ce fait, en Russie, toute révolution bourgeoise dirigée par la bourgeoisie ne pouvait se conclure que par l'affirmation d'un Etat contradictoire étroitement associé aux résidus du féodalisme et incapable d'appliquer aucun des principes bourgeois eux-mêmes; pire encore, une révolution de ce type aurait condamné au recul et au pourrissement toutes les forces les plus conséquentes dans la lutte pour le renversement du tsarisme. Si la révolution s'était faite en Russie de la façon dont la bourgeoisie aurait pu la réaliser si elle avait été laissée libre d'agir à son gré, elle aurait fait reculer le mouvement prolétarien de dizaines d'années en arrière, et sur la classe ouvrière européenne aurait continué à peser, entre autres, la botte du militarisme oriental.

Il n'y avait qu'une seule autre possibilité: que le prolétariat reprenne a son compte la réalisation des tâches bourgeoises, en ne se limitant pas à épauler et à stimuler la bourgeoisie, mais en prenant directement en main les rênes de la révolution sans craindre d'aller contre les intérêts et les tendances politiques réels de la bourgeoisie. Il fallait donc que la classe ouvrière exerce le pouvoir, même si dans l'immédiat elle devait l'utiliser pour réaliser des tâches démocratiques bourgeoises. Pour toute la durée de cette phase, elle pouvait donc compter sur une alliance avec les forces bourgeoises les plus radicales, et en particulier avec les paysans pauvres (sens de «dictature démocratique des ouvriers et des paysans», formule dans laquelle l'adjectif démocratique n'était affecté d'aucune signification égalitaire ou interclassiste, mais servait à caractériser l'Etat révolutionnaire comme unitaire et uninational étant donné sa limitation objective à des tâches bourgeoises). Il était entendu qu'une fois ces tâches réalisées, grâce au développement des forces productives à l'intérieur du pays ou à la possibilité d'utiliser celles qui existaient à l'échelle internationale, le rôle du prolétariat se serait développé sur ses propres bases, en réprimant toutes les forces capitalistes et en excluant, si nécessaire par la force, les paysans et leurs représentants du pouvoir.

Il devrait être clair que dans un tel contexte, il n'y a aucune utilisation tactique, au pire sens du terme, du mot d'ordre de l'autodétermination, qui n'était pas un moyen de se concilier les masses des nations opprimées pour tenter de réaliser une révolution prolétarienne de type volontariste, comme certains voudraient le faire croire. Non, la reconnaissance du droit à l'auto-détermination était la forme naturelle que la révolution prolétarienne devait prendre en tant que révolution double, car elle ne pouvait vaincre qu'en isolant les unes des autres, sa propre bourgeoisie, celle des nations opprimées et toutes les forces réactionnaires. De la même façon, la direction prolétarienne de la révolution démocratique était l'unique manière de résoudre les multiples questions nationales soulevées dans l'Empire tsariste.

Notes:
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  1. Mezepa (1644-1709), hetman des Cosaques en Ukraine, suivit d'abord le tsar Pierre le Grand, puis s'allia à son ennemi Charles XII de Suède pour servir la cause ukrainienne. Il dut s'exiler après la défaits de Poltava. [back]

Source: «Programme Communiste» Nr. 61, Décembre 1973.

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