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COURS DE L'IMPÉRIALISME MONDIAL
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Cours de l'impérialisme mondial
Notes
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Cours de l'impérialisme mondial
(rapport a la R.G. du parti)
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Lorsqu'il y a deux ans les Etats-Unis ont brutalement mis leurs «alliés» occidentaux devant le fait accompli de leur diktat monétaire, les commentateurs de la presse bourgeoise ont été unanimes à annoncer «la fin de l'ère de Bretton-Woods». Si cette constatation était formellement exacte, sa signification profonde allait bien au-delà des mesures de technique monétaire auxquelles les limitait l'interprétation bourgeoise. Ce qui prenait réellement fin, c'était l'ère des illusions bourgeoises engendrées par la période d'accumulation prospère qui a suivi le second massacre impérialiste; ce qui s'annonçait avec l'inéluctable nécessité des phénomènes naturels à un mode de production poussant au paroxysme le développement des catégories marchandes, c'était une nouvelle ère d'affrontements inter-impérialistes dans la zone de domination américaine. La guerre monétaire et commerciale entre les capitalismes occidentaux n'est que la toute première manifestation de l'entrée de la société bourgeoise dans la phase du cycle impérialiste inexorable qui doit la mener une fois de plus à la crise et, si la classe ouvrière ne lui impose pas auparavant sa solution révolutionnaire, à la guerre.

De même que l'effondrement du monopole de l'impérialisme britannique, qui avait édifié sur la livre sterling le système monétaire international d'avant 1914, est à l'origine des violents soubresauts monétaires de l'entre-deux-guerres, l'effondrement du système monétaire actuel est celui d'un échafaudage basé sur le monopole de l'impérialisme américain. Le système de relations monétaires internationales mis sur pied au sortir de la seconde guerre impérialiste fut le résultat d'un sévère marchandage commercial et financier engagé dès 1941, entre l'impérialisme américain et son futur vassal britannique, alors que le premier exigeait avant d'entrer en guerre des garanties sur sa part de butin, et que le massacre des peuples pour déterminer quelle coalition de brigands dominerait la planète en était encore à sa première phase. Les accords de Bretton-Woods, signés en 1945, étaient officiellement censés instaurer une ère de relations monétaires et commerciales stables, harmonieuses et «équitables» entre les pays capitalistes occidentaux que l'issue de la guerre faisait passer dans l'orbite de l'impérialisme américain: en réalité, ils ne faisaient que masquer sous le mythe de l'égalité monétaire des nations bourgeoises la toute-puissance du dollar. Si la Russie ne participait pas à l'accord pour des raisons de rivalités inter-impérialistes, elle en partageait entièrement l'idéologie explicite qui voit dans le développement du commerce mondial la base de la croissance, de la prospérilé et de l'harmonie entre les nations. L'article I des statuts du Fonds Monétaire International, créé par ces accords, resumait parfaîtement toutes ces illusions bourgeoises:
«
Le Fonds Monétaire Intermiational a pour objectifs:
1) De promouvoir la coopération monétaire internationale au moyen d'une institution permanente fournissant un mécanisme de consultation et de collaboration en matière de problèmes monétaires internationaux.
2) De faciliter l'expansion et l'accroissement harmonieux du commerce international et de contribuer ainsi à l'instauration et au maintien de niveaux élevés d'emploi et de revenu réel et au développement des ressources productives de tous les Etats membres, tels devant être les objectifs primordiaux de la politique économique.
3) De promouvoir la stabilité des changes, de maintenir entre les Etats membres des dispositions de change ordonnées et d'éviter les dépréciations de change inspirées par un esprit de rivalité.
4) De favoriser l'établissement d'un système multilatéral de règlement des transactions courantes entre les Etats membres et l'élimination des restrictions de change qui entravent le développement du commerce mondial.
5) De donner confiance aux Etats membres en mettant les ressources du Fonds temporairement à leur disposition moyennant des garanties appropriées, leur procurant ainsi la possibilité de corriger les déséquilibres de leur balance des paiements sans avoir à recourir à des mesures préjudiciables à la prospérité nationale ou internationale.
6) Conformément à ce qui précède, d'abréger la durée et de réduire l'ampleur des déséquilibres affectant les balances des paiements des Etats membres
».

Tous ces mythes de la coopération monétaire internationale, de l'accroissement harmonieux du commerce, de la stabilité des changes et du caractère «déloyal» des dévaluations concurrentielles (soutenu à l'époque, ô vicissitudes de l'économie politique bourgeoise, par... les Etats-Unis et la Grande-Bretagne!), de l'élimination des restrictions de change, de la correction en douceur des déficits des balances des paiements, ont été, entre 1945 et 1970, constamment ridiculisés par la réalité des faits, dans des soubresauts divers qui n'avaient toutefois qu'une ampleur locale et limitée. Maintenant que les convulsions ont atteint tous les pars capitalistes développés et surtout le despote du marché mondial, ils volent violemment en éclats.

Une fois de plus les charlatans bourgeois, avec cette fois l'appui discret de l'impérialisme russe - que sa faiblesse économique a tenu à l'abri de la guerre monétaire, mais qui place tous ses espoirs dans la prospérité du capitalisme occidental et de l'impérialisme américain en particulier - tentent de

les rafistoler à grands coups de négociations et de conférences. Pas plus qu'ils n y ont réussi dans le passé, ils n'y réussiront dans l'avenir, car l'essence même du mode de production capitaliste et du marché mondial l'interdit.

Le degré sans précédent de concentration et de centralisation atteint aujourd'hui par le capital a provoqué la constitution de gigantesques blocs aux intérêts antagoniques, gérés par des appareils intimement imbriqués dans des appareils d'Etat de plus en plus puissants et totalitaires, qui dirigent eux-mêmes les opérations de guerre économique menées contre les Etats concurrents. La concurrence entre capitalistes pour réaliser la valeur de leurs marchandises s'est doublée d'une guerre commerciale entre Etats: chacun dirige au plus haut niveau l'exploitation de millions de prolétaires de toutes origines travaillant pour le capital national, organise sur le marché mondial la promotion des ventes des marchandises fabriquées grâce à leur sueur, et cherche à y empocher le plus de valeur-argent possible.

Mais la projection de la concurrence à un stade supérieur ne modifie par ses lois générales, qui ne sont elles-mêmes que l'expression de la tendance fondamentale du capital à accumuler sans relâche en exploitant toujours davantage le travail salarié. Pour gagner des marchés il faut, si l'on fait abstraction de toutes les influences particulières pour analyser les phénomènes à leur niveau le plus général, vendre moins cher que le voisin. Pour pouvoir vendre constamment moins cher sans rogner sur le profit, il faut, à procédés de production équivalents ou inférieurs (et les prix des matériaux étant supposés réglés par le marché mondial) payer la force de travail moins cher. Déqualification de la force de travail, emploi des femmes et des enfants, importation de prolétaires immigrés à bon marché, investissements dans des pays où les salaires sont très bas, politique étatique de limitation des hausses de salaires aboutissant, avec la hausse des prix des moyens de subsistance, à la baisse des salaires réels, etc...: l'ingéniosité du capital ne connait pas de bornes lorsqu'il s'agit de pressurer le producteur direct. Mais comme aucun capital national n'en a l'exclusivité, aucun ne peut en tirer éternellement un avantage décisif, et tous sont contraints de passer au stade supérieur de l'exploitation.

Lorsque le prix de la force de travail est dominé et comparable à celui payé par les concurrents, la seule solution laissée au capital est d'investir pour installer des équipements plus modernes qui permettront d'accroître la productivité du travail, de réduire les dépenses de capital variable en renvoyant une partie des salariés dans l'armée de réserve, d'abaisser le prix de revient de chaque unité produite, et de vendre un peu moins cher que le concurrent tout en faisant plus de bénéfice que lui (et indirectement, lorsque les équipements plus productifs se généralisent aux branches fabriquant des biens de consommation, d'abaisser la valeur de la force de travail). C'est l'accumulation de capital. qui, comme l'explique Marx, permet d'augmenter la productivité et d'obtenir une plus-value extra ou un surprofit de productivité.

La marchanchise n'étant pas dotée de parole pour expliquer si l'abaissemnent de son prix de revient a été obtenu par les salaires de misère, le knout, les cadences infernales ou les machines perfectionnées - et l'acheteur s'en fichant d'ailleurs bien - tous les procédés se valent pour l'emporter sur le marché mondial, et dans la réalité ils sont tous employés simultanément par le capital. Si la méthode de l'accumulation du capital, qui permet d'augmenter la productivité tout en réduisant les dépenses de capital variable, correspond à l'essence du mode de production capitaliste, tous les procédés employés tendent au même résultat: augmenter le taux de plus-value. Toutes choses égales par ailleurs, le vainqueur de la lutte commerciale est donc le capital qui sait obtenir le plus fort taux d'exploitation de la classe ouvrière, ou plus exactement la plus forte progression. de ce taux d'exploitation. A la devise passionnée du capital: «Accumulez, accumulez, c'est la loi et les prophètes!», le marché mondial fait écho en arbitre glacé de l'exploitation des producteurs directs: que le meilleur exploiteur gagne !

Pour le marxisme, cette loi fondamentale de la concurrence bourgeoise démasque tous les prétendus partis ouvriers qui défendent la position de «leur» pays dans l'économie mondiale. Si l'on se souvient qu'à l'estimable privilège d'être le meilleur exploiteur, le vainqueur de la lutte commerciale ajoute celui de réduire au chômage les prolétaires exploités par ses concurrents, on voit que tous les défenseurs de l'économie nationale (voire européenne!), de la branche d'industrie, de l'entreprise, etc... contre la concurrence «étrangère» qui menace l'emploi, ne réclament pas la suppression du chômage, mais son report sur les prolétaires des autres pays, grâce à une meilleure exploitation des prolétaires du leur. De tels défenseurs du capital national existent dans tous les pays: le résultat de leur sale besogne est de dresser les uns contre les autres, les exploités de diverses nations pour la plus grande sécurité de leurs exploiteurs. Les faits mêmes montrent ainsi que les prolétaires de tous les pays sont objectivement solidaires, que toutes les solutions nationales vers lesquelles on veut les entraîner sont des impasses et des trahisons, et que l'unique voie de leur émancipation est l'union de leurs forces par-delà les frontières bourgeoises et donc sous la direction d'un parti international qui prépare et dirige l'assaut contre les citadelles de la bourgeoisie.

C'est pour s'être trouvé confronté, en dépit des énormes ressources que lui procure son parasitisme financier, à des exploiteurs aussi habiles et forcenés que lui, que l'impérialisme américain a connu ses premières difficultés commerciales. La dialectique implacable de l'accumulation capitaliste a voulu que ses concurrents soient précisément les pays que la coalition impérialiste «démocratique» avait vaincus dans le dernier conflit mondial. Après les avoir écrasés sous les bombes, après avoir systématiquement démantelé leur appareil productif (son complice russe en faisait d'ailleurs autant de son côté), l'impérialisme yankee ne pouvait faire autrement que de leur fournir des capitaux et de leur vendre des biens d'équipement pour créer de nouveaux débouchés à ses propres industries; sous la menace de la crise commerciale et économique, il était donc obligé de remettre lui-même sur pied ses futurs concurrents, qui allaient bénéficier d'emblée des conditions productives les plus favorables: un prolétariat écrasé par le terrorisme militaire et la présence de troupes d'occupation; un marché intérieur privé de tout; un appareil productif anéanti et donc à reconstituer sur la base des techniques les plus modernes; enfin, une forte tradition de centralisation du capital imposée par le développement relativement tardif de la production capitaliste moderne dans ces pays. Une fois la reconstruction nationale accomplie, ces énormes machines productives devaient inéluctablement déboucher en force sur le marché mondial avec tous les avantages des capitalismes jeunes sur les capitalismes plus anciens: des salaires et donc des dépenses de capital variable plus faibles, des taux d'accumulation plus élevés, et donc une croissance de la productivité plus rapide.

Tableau 1 - rémuneration des salariés en pourcentage du revenu national

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

63,7

63,7

63,2

63,7

64,6

66,0

68,0

69,2

68,8

 

GB

64,6

64,3

64,6

65,2

64,5

64,5

65,2

66,6

66,6

 

France

52,0

52,2

52,7

52,5

53,0

53,7

53,2

53,5

54,2

 

Allemagne

55,3

55,2

56,1

56,7

56,8

55,9

56,1

58,5

60,1

 

Japon

49,2

49,7

51,7

51,8

51,0

49,4

49,5

50,2

55,0

 

Sources: chiffres calculés d'après: ONU, Yearbook of National Account Statistics; ONU, Bulletin mensuel de statistiques.

Quelques chiffres caractéristiques permettront d'illustrer cette évolution des rapports de forces économiques. Le tableau 1, indique la part (en pourcentage) de la rémunération des salariés dans le Revenu National pour les cinq principaux pays capitalistes occidentaux. S'il est clair que ces chiffres ne sauraient être considérés comme des taux de plus-value, ils constituent néanmoins des indicateurs globaux commodes des niveaux respectifs de dépense de capital variable faite par les agglomérats capitalistes nationaux; il en ressort clairement que dans un pays comme le Japon, les frais d'entretien de la force de travail sont plus faibles, pour les années considérées, que chez les vieux impérialismes comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis. Le tableau 2

Tableau 2 - investissement (formation brute de capital fixe privée)
En pourcentage du produit national brut

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

14,0

13,9

14,4

14,2

13,7

13,7

14,0

13,6

14,1

 

GB

17,0

16,7

17,6

16,7

17,1

17,2

16,9

18,1

17,8

 

France

22,2

23,0

23,6

24,0

25,1

25,0

25,0

25,3

25,6

 

Allemagne

24,8

24,8

24,8

25,2

23,2

23,2

24,2

26,3

26,8

 

Japon

27,0

27,7

26,7

25,8

27,7

29,0

30,4

31,0

29,3

 

Sources: voir tableau 1.

indique pour les mêmes pays la part en pourcentage de l'investissement (formation brute de capital fixe privée) par rapport au Produit National Brut: les chiffres montrent que les rythmes d'accumulation les plus élevés sont ceux de l'Allemagne et du Japon, capitalismes plus jeunes (ou plus exactement rajeunis par la guerre), les plus faibles ceux de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, capitalismes plus anciens, ce qui confirme la loi de vieillissement du capitalisme qui veut qu'une économie capitaliste sans entraves accumule et croisse d'autant plus vite qu'elle est plus jeune. Les appareils de production de ces deux derniers pays se renouvellent donc moins, et la croissance de la productivité y est plus lente. A l'inverse, la productivité globale des économies allemande et japonaise, qui est partie d'un niveau beaucoup plus bas, croît plus rapidement que celle des USA, comme le montre le tableau 3. (1)

Tableau 3 - croissance de la productivité du travail
(Industries manufacturières - indice base 100 en 1963)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

100

105

111

115

116

120

124

122

126

135

GB

100

107

109

110

114

122

126

127

131

140

France

100

106

109

118

123

133

146

154

163

175

Allemagne

100

109

113

115

119

131

144

146

149

152

Japon

100

113

115

128

148

168

194

220

229

245

Source: chiffres calculés d' après: ONU, Bulletin mensuel de statistiques.

Les lois de la réussite capitaliste s'énoncent donc d'une manière très simple: le capital qui accumule le plus et fait le plus de progrès dans l'exploitation de son prolétariat a tendance à devenir plus productif que ses concurrents. Le marché mondial lui accorde séance tenante sa sanction: ses marchandises deviennent plus compétitives, c'est-à-dire moins chères que celles des concurrents. Le tableau 4 montre que les prix des marchandises à l'exportation exprimés en monnaies nationales (c'est-à-dire à la fabrication) sont restés globalement plus bas en Allemagne et au Japon, et ont augmenté le plus aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Les exportations des deux premiers pays croissent donc à un rythme plus rapide, comme le montre le tableau 5.

Tableau 4 - prix a l'exportation (en monnaies nationales)
(Indice base 100 en 1963)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

100

101

104,3

107,4

109,5

111,1

114,8

121,4

125,3

129,4

GB

100

102

105

108

110

118

122

131

141

151

France

100

103,9

104,8

107,7

106,9

106

113,2

125,7

133

134,4

Allemagne

100

101,1

101,8

102,9

102

100,5

102,3

104,1

105,8

106,8

Japon

100

98,8

97,6

97,7

100,7

100,8

105,3

111,1

113,3

113

Source: Fonds Monétaire International, International Financial Statisties.

Tableau 5 - volume des exportations
(Indice base 100 en 1963)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

100

113,7

114,3

121,4

126,2

136,8

144,8

156,4

154,5

168,6

GB

100

103

107

112

110

126

140

145

153

155

France

100

107,2

117,7

125,4

131,9

148,1

170,7

196,6

213,2

243,4

Allemagne

100

111,3

120,8

134,5

146,5

169,9

190,5

206,6

220,5

239,5

Japon

100

124

159

183,8

190,3

236,2

278,7

319,2

383,7

410,2

Source: F.M.I., International Financial Statistics.

Tableau 6 - parts du marché mondial
(Pourcentage des exportations mondiales réalisé par chaque pays)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

22

16

15

14,6

14,5

14

13,7

13,6

12,5

12,0

GB

11

8,4

7,6

7,1

6,5

6,2

6,2

6,2

6,5

6,0

France

3,6

5

5,2

5,4

5,3

5,3

5,4

5,6

5,9

6,4

Allemagne

1,3

8,5

9,5

9,6

10,1

10,4

10,6

10,9

11,3

11,3

Japon

0,4

2,6

3,5

4,5

4,8

5,4

5,8

6,2

6,9

7,0

Source: chiffres calculés d'aprés: ONU, Bulletin mensuel de statistiques.

En conséquence (tableau 6), les parts de marché mondial des jeunes capitalismes allemand et japonais augmentent constamment, alors que celles des impérialismes américain et surtout britannique ne font que décroître: en 1972, les exportations allemandes talonnaient celles des Etats-Unis (qu'elles avaient depuis longtemps dépassées pour les produits manufacturés). Le cycle de la reconstruction nationale est bouclé: rajeunis par les destructions massives que leur ont infligées leurs vainqueurs, reconstruits grâce à leurs capitaux, à leurs biens d'équipement et à l'abrutissement de plusieurs générations ouvrières, les vaincus en uniforme «fasciste» ont ressuscité de leurs cendres en costume civil «démocratique». Mais - ô surprise! - leurs noms ont à peine changé: ce sont toujours Krupp ou Bayer, Mitsui ou Mitsubishi qui commencent, tout en se partageant les marchés avec eux, à gêner les bonnes affaires de US Steel, ICI ou Du Pont de Nemours. Sous les habits divers que la situation historique et politique impose aux Etats bourgeois, c'est toujours le même maître qui est présent: le capital impersonnel qui impose sa loi aux nations comme aux «capitalistes», et dont l'accumulation sous les étiquettes nationales «Allemagne» ou «Japon» ne fait que donner le signal d'un nouveau cycle de surproduction, de bouleversements et d'affrontements inter-impérialistes généralisés.

Comme l'histoire l'a déjà montré à deux reprises, la suite du processus est inéluctable. Ayant obtenu grâce à la sueur des prolétaires qui travaillent sous leur joug une expansion économique dont l'effet a été une entrée en force sur le marché mondial, les exploiteurs les plus «méritants» sont récompensés par des excédents de leur balance commerciale qui leur permettent d'empocher de la valeur sous forme de monnaie mondiale accumulée dans les réserves de leurs banques centrales. Mais la logique marchande est ainsi faite que lorsque quelqu'un empoche, il faut que quelqu'un d'autre débourse: si les uns ont des excédents commerciaux, il faut bien que d'autres aient des déficits. Seule la sottise petite-bourgeoise peut rêver d'un développement harmonieux et équilibré du commerce mondial: comment cela se pourrait-il alors que chaque Etat cherche par tous les moyens à avoir une balance commerciale excédentaire, et qu'il est impossible que tous y réussissent en même temps? Les excédents commerciaux croissants de l'Allemagne et du Japon devaient inévitablement provoquer des déficits chez leurs principaux concurrents; c'est ce qui s'est produit pour les Etats-Unis, comme le montre le tableau 7, indiquant l'évolution des balances commerciales (exportations moins

Tableau 7 - balances commerciales
(chiffres en milliards de dollars)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

5,24

6,83

4,94

3,92

3,86

0,62

0,66

2,11

-2,69

-6,91

GB

-0,22

-1,45

-0,66

-0,20

-1,44

-1,54

-0,34

0,03

0,76

-1,72

France

0,17

-0,09

0,39

-0,04

0,28

0,04

-0,88

0,32

1,10

1,33

Allemagne

1,41

1,35

0,25

1,87

4,16

4,48

3,90

4,02

4,29

6,18

Japon

-0,16

0,37

1,90

2,27

1,16

2,53

3,70

3,96

7,78

8,99

Sources: F.M.I., International Financial Statistics; sauf France années 1963 à 1966 incluses: Ministère de l'Economie et des Finances, Statistiques et Etudes financières, Mars 1971 (sans zone Franc)

importations): les excédents de l'Allemagne et du Japon croissent constamment, ceux des USA diminuent régulièrement jusqu'à se transformer en déficit ce qui provoquera le début de la guerre monétaire. Corrélativement, comme le montre le tableau 8, les réserves d'or et de devises des deux premiers pays

Tableau 8 - réserves des banques centrales
(milliards de dollars à la fin de l'année)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA

16,8

16,6

15,4

14,8

14,8

15,7

16,9

14,5

13,2

13,1

GB

3,1

2,3

3,0

3,1

2,7

2,4

2,5

2,8

6,6

5,6

France

4,9

5,7

6,3

6,7

7,0

4,2

3,8

4,9

8,2

10,0

Allemagne

7,6

7,8

7,4

8,0

8,1

9,9

7,1

13,6

18,4

23,4

Japon

2

2

2,1

2,1

2

2,9

3,6

4,8

15,3

18,3

Source: F.M.I., International Financial Statistics.

croissent jusqu'en 1972 à une vitesse astronomique, alors qu'elles décroissent régulièrement pour les USA (la baisse des réserves US est toutefois moins rapide que la montée des réserves allemandes et japonaises, car le montant global des réserves mondiales n'est pas constant, mais augmente régulièrement grâce à la création de moyens de paiement supplémentaires).

La suite logique et inexorable de la percée commerciale des capitalismes allemand et japonais est l'exportation de capitaux, que les réserves de devises accumulées grâce aux exportations de marchandises permettent de financer sur une large échelle. Tant que les exportations ne dégageaient pas d'importants excédents commerciaux, la puissance financière de ces pays leur permettait déjà d'exporter des capitaux, mais dans leur propre monnaie nationale, c'est-à-dire sous forme de crédits à l'exportation ou de prêts liés à l'achat de marchandises nationales (ce qui revient au même); par contre, les investissements de portefeuille (c'est-à-dire l'achat d'actions d'entreprises étrangères), et les investissements directs (c'est-à-dire l'achat ou la création d'entreprises à l'étranger), étaient limités par les nécessités de l'équilibre de la balance des paiements: ils doivent en effet être payés dans la monnaie mondiale, le dollar, et seule la constitution de réserves de devises permet de les effectuer sur une large échelle. Telle est l'implacable logique du marché mondial à l'ère impérialiste: ce n'est que lorsqu'un nouveau capitaliste a fait la preuve de ses capacités d'exploiteur à l'intérieur de ses propres frontières qu'il est autorisé en guise de récompense à exploiter les prolétaires ailleurs!

Le géant américain a depuis longtemps fourni des preuves surabondantes de ses capacités en la matière. La constitution de ses investissements à l'étranger a commencé avec la première guerre impérialiste, après que les énormes profits réalisés sur la vente des marchandises de toutes sortes, en particulier d'armes et de munitions, aux futurs «alliés» européens en guerre, lui aient permis de se «racheter» de l'impérialisme britannique en difficulté. Ces investissements n'ont pratiquement pas cessé de croître depuis lors, et leur masse dépasse de loin celle de tous ses concurrents réunis (tableau 9, ligne 1). La production des

Tableau 9 - investissements directs et production à l'étranger en 1971

  USA GB France Allemagne Japon
(1) Investissements directs à l'étranger: valeur totale fin 1971 (milliards de $)
86,0
24,0
9,5
7,27
4,45
(2) Rythme moyen de croissance annuelle 1966-1970
9,4%
7%
 
23,3%
32%
(3) rapport entre investissements directs à l'étranger et PNB
8,0%
17,6%
5,8%
3,3%
2%
(4) Production à l'étranger (milliards de $)
172
48
19,1
14,6
9
(5) Rapport entre production à l'étranger et exportations
3,95
2,15
0,93
0,37
0,37

Sources: lignes (1), (4), (5): ONU, Multinational Corporations in World Development, New-York, 1973 - ligne (2): calcule effectués d'après: Survev of Current Business; U.K. Balance of Payments 1972 (HMSO); The Oriental Economist, juin 1972 - ligne (3): calculs effectués d'après la source (1) et: OCDE, Principaux indicateurs économiques (pour les P.N.B.)

entreprises US à l'étranger a atteint en 1971 presque le quadruple des exportations américaines (tableau 9, ligne 5). Le monopole économique et financier des Etats-Unis à l'issue de la seconde guerre impérialiste ayant imposé leur monnaie nationale comme monnaie mondiale pour tous les paiements internationaux, ils peuvent à la grande indignation de leurs concurrents «honnêtes», continuer à exporter des capitaux sur une grande échelle, même quand leur balance commerciale et leur balance des paiements sont largement déficitaires (tableau 10).

Tableau10 - exportations annuelles de capitaux
Ligne (1): exportations totales de capitaux (publiques + privées)
Ligne (2): dont investissements directs (y compris bénéfices réinvestis)
(chiffres bruts en milliards de dollars)

 

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969

1970

1971

1972

USA (1)

(2)

7,41

3,48

7,58

3,79

9,37

5,01

9,96

5,40

10,2

4,73

11,7

5,38

12,0

5,85

12,7

7,33

13,6

7,88

7,80

GB (1)

(2)

1,08

0,7

1,29

0,73

1,13

0,86

1,15

0,77

1,47

0,77

1,90

0,98

1,83

1,31

1,96

1,16

2,16

1,28

 

France (1)

(2)

0,12

0,09

0,12

0,16

0,39

0,23

0,25

0,17

0,74

0,35

1,55

0,35

0,95

0,19

1,70

0,37

1,74

0,39

 

Allemagne(1)

(2)

0,59

0,21

0,96

0,22

0,84

0,26

1,07

0,30

1,19

0,24

2,45

0,39

3,95

0,54

2,25

0,68

1,55

0,67

 

Japon (1)

(2)

0,30

0,12

0,46

0,05

0,78

0,07

1,06

0,10

1,32

0,12

1,62

0,22

1,97

0,20

2,57

0,35

3,01

0,36

5,00

0,73

Sources: F.M.I., Balance of Payments Yearbook, sauf France années 1963 à 1906 incluses: Ministère de l'Economie et des Finances, Statistiques et Etudes financières, Mars 1971 (sans zone franc).

L'impérialisme britannique a été obligé à deux reprises de liquider une partie de ses investissemnents à l'étranger (rachetés en particulier... par le «généreux» allié américain) pour financer son effort de guerre; s'il a depuis longtemps perdu son rang historique, l'ex-despote du marché mondial est devenu, à l'ombre du géant US, un impérialisme parasitaire à la puissance financière hors de proportion avec sa puissance industrielle et commerciale, grâce en partie à la conservation d'une certaine influence sur les restes de son Empire colonial (maintien de la zone sterling en particulier). Le rôle historique d'usurier et de courtier international de la City de Londres (banque, assurance, transports) lui assure d'autre part de fortes recettes «invisibles» comblant son déficit commercial chronique et contribuant également à ses exportations de capitaux. Toutes proportions gardées, c'est l'impérialisme britannique qui a conservé le caractère impérialiste et parasitaire le plus accentué, comme le montre l'importance de ses investissements à l'étranger par rapport à son produit national brut (tableau 9, ligne 4). La tendance serait encore plus accentuée si l'on prenait en considération les investissements de portefeuille, ainsi que les prêts et crédits divers).

De même, à une échelle beaucoup plus modeste, l'impérialisme français profite toujours des restes de son influence sur son ex-Empire colonial - qui constitue notamment, comme pour l'impérialisme britannique, un vaste réservoir de force de travail à bon marché - et du maintien d'une zone franc. Cependant, la rénovation de l'appareil industriel entreprise par la grande bourgeoisie lors de la liquidation de l'Empire colonial a rendu un certain dynamisme à sa production et à son commerce (voir tableaux 2 à 8) et c'est lui qui est à la base de la croissance récente de ses exportations de capitaux.

La situation des impérialismes allemand et japonais est évidemment très différente. Le premier a payé de deux écrasements militaires successifs le péché historique de son essor tardif par rapport a ses concurrents européens. Les croisades des impérialismes anglo-saxons et français victorieux sous la bannière de la lutte contre la barbarie teutonne, puis sous celle de la défense de la démocratie contre le fascisme, leur ont rapporté, de la Mésopotaniie à l'Amérique du Sud en passant par l'Afrique, de vastes dépouilles territoriales et économiques, pendant que la Russie se réservait celles d'Europe centrale: deux fois dépossédé de ses actifs à l'étranger par ses rivaux vainqueurs, l'impérialisme allemand... a recommencé une troisième fois à zéro. L'impérialisme japonais, lui, recommence pour la deuxième fois seulement (lors du premier conflit impérialiste, le futur allié du IIIème Reich avait... participé au partage des dépouilles de l'Empire allemand en Extrême-Orient). Pour l'un comme pour l'autre, la masse des investissements à l'étranger est donc encore faible par rapport à celle des impérialismes anglo-saxons (tableau 9, ligne 1): mais les flux de leurs exportations de capitaux sous forme de capital de prêt ou d'investissements directs (tableau 10), ainsi que la valeur de leurs actifs à l'étranger (tableau 9, ligne 2) croissent à un rythme annuel nettement plus rapide que celui de leurs concurrents, en particulier pour le Japon.

Si la guerre commerciale bat son plein, la guerre des exportations de capitaux ne fait donc que commencer: les craintes exprimées par l'impérialisme français de la constitution d'une zone mark en Europe, les manifestations de la prépondérance économique japonaise daims l'Asie du Sud-Est (2), la concurrence générale pour contrôler les sources de matières premières, enfin les affrontements portant sur le statut mondial du dollar, n'en sont que les premiers symptômes.

La guerre monétaire n'est qu'une des manifestations de la concurrence commerciale d'une part, financière de l'autre, entre centres nationaux d'accumulation du capital. On peut pour simplifier, après avoir rappelé que les deux aspects sont étroitement imbriqués, considérer que la guerre des parités monétaires correspond à la concurrence commerciale, et les polémiques portant sur la monnaie mondiale, le rôle de l'or et la convertibilité du dollar, à la concurrence financière.

Lorsque par suite de la croissance plus lente de la productivité une économie nationale se trouve globalement en position défavorable sur le marché mondial, elle en est avertie et sanctionnée par le déficit de sa balance commerciale, avec les ponctions sur ses réserves de devises qui en découlent. Sur le marché mondial, ses marchandises sont peu à peu devenues plus chères que celles de ses concurrents; une simple manipulation monétaire peut les ramener au prix du marché mondial, ou même en dessous: il suffit de modifier la parité d'échange de la devise nationale avec les devises étrangères: si le dollar est dévalué de 10 % par rapport à toutes les autres devises, les marchandises américaines seront du jour au lendemain 10 % moins chères sur le marché mondial. A l'inverse, si le yen est réévalué de 20 %, les marchandises japonaises y seront du jour au lendemain 20 % plus chères. En mettant brutalement à deux reprises ses chers «alliés» devant le fait accompli de la dévaluation du dollar, en déclenchant d'autre part cyniquement la spéculation qui a forcé l'Allemagne et le Japon à réévaluer (3), l'impérialisme U.S. a brutalement réagi à la concurrence commerciale que lui faisaient ces deux pays.

Les changements de parités monétaires provoqués par la contre-offensive américaine ont modifié les rapports des prix des marchandises des principaux pays capitalistes sur le marché mondial. Le tableau 11, indique l'ampleur de ces changements de parité, qui jouent sur le plan commercial à l'avantage des Etats-Unis, au détriment essentiellement de l'Allemagne et du japon. Le

Tableau 11 - modifications effectuées des taux de change - mai 1971 - mai 1973

Yen : + 24,5 %

Livre sterling : - 10,5 %

Deutschemark : + 14,5 %

Lire italienne : - 12,0 %

Franc français : + 5,5 %

Dollar US : - 17,5 %

tableau 12 montre l'incidence de ces modifications de parité sur les prix à l'exportation libellés, non plus en monnaies nationales, mais en dollars, c'est-à-dire dans les conditions réelles de vente sur le marché mondial: la comparaison avec l'évolution des prix à l'exportation libellés en monnaies nationales montre que les manipulations monétaires imposées par l'impérialisme américain ont annulé et même contrecarré les effets des rythmes inégaux de croissance de la productivité.

Tableau 12 - incidence des modifications de parités sue les prix a l'exportation
Ligne (1): indice des prix à l'exportation on monnaie nationale (1963 = 100)
Ligne (2): indice des prix à l'exportation on dollars (1963 = 100)

 

1970

1971

1972

I / 1973

II / 1973

USA (1)

(2)

121,2

121,2

125,3

125,3

129,5

129,5

137,8

137,8

144,4

144,4

GB (1)

(2)

131

112

141

124

151

131

160

141

165

152

France (1)

(2)

125,7

112

133

118

134,4

132

141,5

154

145,5

175

Allemagne (1)

(2)

104,1

114

105,8

121

106,8

133

106,5

150

107

176

Japon (1)

(2)

111,1

111

111,6

118

109,6

130

111,3

150

114,7

154

Sources: GATT, Le comnerce international en 1971; FMI International Financial Statistics; OCDE, Principaux indicateurs écononiques

Le résultat a été, comme le montre le tableau 13, de donner un coup de

Tableau 13 - croissance annuelle du volume des exportations
(en % par rapport à l'année précédente)

  1968 1969 1970 1971 1972 I / 1973 II / 1973
USA
8,0
6,3
8,0
- 1,2
9,3
20
28,8
GB
14,2
10,8
2,7
6,1
1,5
14
14
France
12,7
15,9
14,9
8,6
14,3
12,8
9,2
Allemagne
16,0
12,1
8,5
6,7
8,6
18,6
17,5
Japon
24,1
18,0
14,5
17,5
5,5
9
9

Sources: FMI, Annual Report, 1973; FMI, International Financial Statistics

fouet aux exportations américaines en 1972 et surtout en 1973, et de ralentir l'expansion commerciale du Japon ces deux mêmes années; quant aux exportations allemandes, après un léger ralentissement de leur croissance en 1971, elles paraissent avoir repris de plus belle en 1973. La balance commerciale du Japon connaîtra donc en 1973, un excédent nettement plus faible que les années précédentes, alors que les Etats-Unis espèrent rééquilibrer la leur.

Faut-il en conclure que le coup de poing américain a réussi à stabiliser les parts de marché et à rétablir l'équilibre commercial entre les nations? En fait, si l'expansion commerciale du Japon est contenue (ce qui, comme nous le montrerons plus loin, ne peut être que provisoire), cela ne fera que porter les antagonismes à un niveau supérieur. Bloqué en partie dans ses exportations de marchandises, l'impérialisme japonais n'a d'autre solution, pour employer son capital excédentaire, que de l'exporter à un rythme encore plus rapide: il est prévu que ses investissements à l'étranger feront en 1973 un nouveau bond par rapport aux années précédentes. Comme l'écrivait un journal japonais:
«
Le Japon est maintenant pourvu de capacités de production, de technologies et de capitaux surabondants. Mais l'ennui est qu'il ne peut transformer tous ces biens excédentaires en exportations à cause de l'opposition aiguë qui croît parmi les nations envers les exportations agressives du Japon (...). Le Japon suit maintenant le processus suivi depuis longtemps par ses rivaux occidentaux: l'utilisation des vastes ressources naturelles et de la force dec travail à bon marché des pays sous-développés et la vente des produits sur les marchés internationaux» («The Oriental Economist», Juin 1972).

Bien loin de mener à une accalmie de la guerre économique, la pression commerciale sur le Japon signifie donc en fait l'intensification de la lutte sur un autre champ de bataille. En remportant apparemment une victoire commerciale sur ses concurrents, l'impérialisme américain les a d'ailleurs aidés à se forger de nouvelles armes financières. En effet, si le dollar est dévalué par rapport au yen et au mark, ceux-ci sont... réévalués par rapport aux autres monnaies, ce qui signifie que leur pouvoir d'achat est augmenté. Les capitaux allemands et japonais peuvent donc acheter plus facilement des actifs à l'étranger, ce qui renforce d'autant leur puissance financière, et la domination impérialiste qu'ils recommencent à exercer au détrimnent de leurs concurrents plus faibles et des petites nations placées par vocation historico-géographique dans leur orbite économique.

Pas plus donc que le brigandage ne s'affaiblit lorsque augmente le nombre des brigands, les tribulations de l'impérialisme américain (et de son complice russe) ne signifient l'affaiblissement ou la régression de la domination impérialiste en général. Bien au contraire, la remise en cause du monopole de l'impérialisme américain dans le monde «libre» ne peut signifier, parallèlement au développement des antagonismes inter-impérialistes, que l'aggravation de la pression exercée sur les nations plus faibles par le despote cherchant à préserver ses positions d'une part, ses jeunes concurrents cherchant à les conquérir de l'autre.

En attendant de mener un jour à la crise ou à la guerre tout court, la guerre économique généralisée a mis en émoi les classes dominantes. Les plus ardents avocats du régime bourgeois se sont mis à sonner le glas avec une obstination qui constitue la meilleure confirmation du catastrophisme marxiste:

«Craignons la reconstitution du cycle infernal des années 1931-1933», avertit régulièrement M. Rueff; «Pourra-t-on stopper à temps... les forces qui semblent pousser sans relâche le monde vers un gigantesque désastre économique international?» se demandait avec angoisse, il y a quelques mois l'éditorialiste du «Financial Times» (3/7/73).

La multiplication soudaine des conférences et négociations commerciales et monétaires (mais combien y en a-t-il eu, de ces conférences, entre 1919 et 1929?!) ne peut masquer l'indigence de l'unique «solution» pacifique que la pensée bourgeoise ait été capable d'élaborer: le partage négocié des marchés, accompagné de la stabilisation du moyen de paiement universel par la mise sur pied d'un nouveau système monétaire. Il est inutile d'entrer dans le détail des mesures de technique commerciale et monétaire avancées par les divers protagonistes pour démontrer - comme du reste l'histoire s'en est déjà amplement chargée - qu'une telle solution n'est qu'un rêve impossible.

Les données rappelées précédemment ont montré que depuis le second conflit impérialiste, les parts de marché mondial des vieux impérialismes américain et anglais, ont été régulièrement grignotées, au profit des capitalismes allemand et japonais rajeunis par les destructions (voir tableau 6): cette modification progressive des rapports de force économiques est due a l'inégalité de développement des divers protagonistes en présence, qui s'exprime dans des rythmes d'accumulation et de croissance de la productivité inégaux, dont la cause fondamentale réside dans la différence d'âge des divers capitalismes nationaux. Toute répartition, de fait ou négociée, des marchés ne peut être déterminée que par les puissances respectives des divers capitalismes en présence: elle doit inéluctablement être remise en cause dès que le dynamisme économique de certains d'entre eux aura modifié leurs rapports. Les expédients protectionnistes peuvent éventuellemmient retarder l'échéance du partage, mais seulement pour le rendre plus brutal. Une répartition durable des marchés ne pourrait exister que si les rapports de force inter-impérialistes étaient infiniment stables, c'est-à-dire si tous les rivaux en présence accumulaient le capital et développaient la production de marchandises et la productivité du travail au même rythme. Une telle hypothèse, qui ne fait que transposer aux rapports entre les Etats, l'abstraction égalitaire engendrée par les rapports marchands, ne peut exister que dans les rêves petits-bourgeois, et non dans la réalité impérialiste, dont l'examen montre que toutes les tentatives d'équilibre sont destinées à être brisées par le dynamisme des puissances montantes.

En particulier, le capitalisme japonais est loin d'avoir fini de jouer les trouble fête sur le marché mondial. Les chiffres rassemblés dans les tableaux précédents ont déjà montré que ce pays avait les taux d'accumulation et de progression de la productivité les plus élevés, et que le rythme de croissance de ses exportations de marchandises et de capitaux dépassait également tous les autres. Son produit national brut dépasse cependant à peine celui de l'Allemagne, pour une population active près de deux fois supérieure, et ses exportations ne représentent encore que les 5/8 environ des exportations allemandes. Alors qu'elles représentent 18 % du P.N.B. pour l'Allemagne, 16 % pour la Grande-Bretagne, les exportations du Japon ne représentent encore que 10,7 % de son P.N.B., soit moins que l'Italie ou la France (tableau 14). Or la

Tableau 14 - Population active, P.N.B., expoptations en 1971

  USA GB France Allemagne Japon
(1) population active (millions)
86,9
25,4
21,5
27,3
51,8
(2) PNB (milliards de $)
1069
136
163
217
225
(3) Exportations (milliards de $)
43,5
22,4
20,4
39,0
24,0
(4) Rapport exportations sur PNB
4,1 %
16,4 %
12,5 %
18 %
10,7 %

Sources: ligne (1): OCDE, Labour Force Statistics 1960-71, Paris 1973; ligne (2): OCDE, Principaux indicateurs économiques; ligne (3): ONU, Bulletin mensuel de statistiques.

situation géographique du Japon le met dans une position comparable à bien des égards à celle de la Grande-Bretagne; sa pauvreté en ressources naturelles, qui l'oblige à importer les 9/10 des matières premières qu'il consomme, le contraint du même coup à exporter beaucoup pour payer toutes ces importations. Le puissant aiguillon constitué par ces conditions naturelles, auquel s'ajoute une forte centralisation industrielle, financière et commerciale, ainsi que la «réserve de puissance» que constitue son importante population active (les 5/8 de celle des Etats-Unis), «condamnent» les exportations japonai ses à continuer à croître plus rapideument que celles de leurs concurrents. Il en est de même, quoique de manière beaucoup plus atténuée, pour l'Allemagne, dont la percée sur le marché mondial après la seconde guerre impérialiste est plus ancienne, et s'effectue maintenant à un rythme plus lent. Ces deux pays doivent donc continuer à augmenter leur part de marché mondial, ce qui ruine toute possibilité de partage négocié et durable.

Pour les mêmes raisons, tous les projets d'instauration d'un système monétaire international stable relèvent de l'utopie pure et simple. A quoi sont dus en effet les changements incessants des parités nionétaires? En apparence, à des manipulations effectuées par les Etats en difficulté pour éviter la faillite commerciale. Mais en réalité, les difficultés commerciales des uns, de même que les succès des autres, ne sont que la sanction de la différence des rythmes de croissance de la productivité, des taux d'accumulation et des taux de plus-value des diverses économies nationales, autremnent dit de l'inégalité des rythmes de développement. Lorsqu'un Etat dévalue sa monnaie, il adoucit ou même contrecarre temporairemnent les effets de ce développement inégal, en abaissant grâce à une manipulation monétaire le prix de ses marchandises sur le marché mondial: il n'empêche que les causes de l'inégalité de développement, qui ne sont pas d'ordre monétaire, mais tiennent à l'histoire et à l'essence même du mode de production capitaliste, subsistent. Autrement dit, les dévaluations du dollar par rapport aux monnaies des principaux concurrents commerciaux des U.S.A. n'empêcheront pas les taux d'accumulation et la productivité du travail social de croître plus vite au Japon ou en Allemagne occidentale qu'aux Etats-Unis. Pour le moment, ces dévaluations donnent un avantage incontestable aux marchandises américaines: mais toutes choses égales par ailleurs, cet avantage ne pourra durer que... jusqu'à ce que les gains de productivité plus rapides des capitaux concurrents - c'est-à-dire la plus-value relative qu'ils extorquent à leur classe ouvrière - l'aient de nouveau grignoté, et que les mêmes causes entraînent les mêmes effets.

Pour contrebalancer les causes réelles de ses difficultés commerciales de 1970-72, l'impérialisme américain devrait accélérer brutalement le rythme auquel il accumule le capital. Mais ce taux d'accumulation n'est pas modifiable à volonté, car il est lui-même un produit historique: sa faiblesse relative est le résultat d'un cycle du capitalisme américain (semblable, toutes proportions gardées, à celui que l'impérialisme britannique a parcouru jusqu'au bout), tenant d'une part à son ancienneté (et donc aux énormes quantités de capital fixe déjà accumulées) et de l'autre à son évolution de plus en plus marquée, d'une position de despote du marché mondial, vers une situation d'impérialisme financier parasitaire exploitant, grâce à ses investissements à l'étranger et à ses exportations de capitaux en général, la planète entière. Les revenus des exportations de capitaux américaines sont en effet depuis quelques années supérieurs à ces exportations elles-mêmes (et bien supérieurs en tout cas au déficit commercial): en 1971, ils dépassaient 16 milliards de dollars.

Une brutale modification du rythme d'accumulation du capital US, qui impliquerait non seulement une pression accrue sur l'ensemble de la classe ouvrière, mais un bouleverseument pour toutes les couches de la société américaine profitant de l'impérialisme, ne serait concevable qu'en cas de difficultés économiques graves résultant d'une pression conjointe du marché mondial et des impérialismes concurrents de l'impérialisme américain remettant en cause sa domination financière et les ressources qu'elle lui procure. C'est pour l'éviter que les Etats-Unis tout en jouant la carte de l'ouverture de nouveaux marchés à l'Est, défendent avec acharnement l'un des instruments essentiels de leur parasitisme financier: le statut mondial du dollar.

En imposant le dollar à ses concurrents comme monnaie mondiale grâce à la suppression de sa convertibilité en or, l'impérialisme américain peut continuer à investir à l'étranger quelles que soient les situations de sa balance commerciale et de sa balance des paiements. Les vieux impérialismes européens (qui jouissent du même privilège sur une échelle réduite dans la zone franc et la zone sterling - mais se gardent bien de le rappeler) ont largement profité de la domination financière yankee hors de l'Europe, grâce aux importants placements (investissements de portefeuille) qu'ils ont effectués dans les sociétés américaines: le tableau 15 montre en effet que les placements de capitaux européens aux Etats-Unis (investissements directs + investissements de portefeuille) sont supérieurs aux placements de capitaux US en Europe, mais avec une structure très usuraire caractéristique des «tondeurs de coupons», à l'inverse des placements américains qui consistent surtout en investissements directs. Tant que la toute-puissance du dollar leur servait à toucher une partie des dividendes de la domination yankee sur l'Amérique latine et les pays arriérés en général, les vieux impérialismes européens n'ont rien trouvé à y redire; à partir du moment où l'impérialisme américain a commencé, dans les années soixante, à investir massivement en Europe en rachetant sur une large échelle leurs actifs «nationaux», ils ont brusquement découvert «l'impérialisme du dollar». C'est pourquoi les concurrents des USA voudraient bien voir le dollar redevenir convertible en or, c'est-à-dire reprendre le statut d'une monnaie nationale ordinaire sans aucun privilège particulier - et surtout pas celui d'acheter sans aucune limitation leurs entreprises; l'impérialisme US cherche au contraire à maintenir le cours forcé du dollar comme monnaie mondiale, et donc à démonétiser l'or. Telle est la base matérielle des affrontements portant sur la monnaie mondiale et le rôle du dollar, que la «semence» économique bourgeoise est chargée de travestir des derniers oripeaux «doctrinaux» à la mode.

Tableau 15 - investissements U.S. en Europe occidentale et investissements Européens aux USA (1971)
(chiffres en millions de dollars)

  Investissements US en Europe Investissements européens aux USA
Investissements directs
27.621
10.077
Investissements de portefeuille
3.340
21.506
Total
30.961
31.583

Source: US Dept. of Commerce, Survey of Current Business, Octobre 1972.

Du haut de son ignorance et de sa sottise congénitales, le philistin petit-bourgeois ne se prive pas, dans ses jours de bonne humeur, de qualifier les marxistes d'utopistes et de rêveurs. Le simple rappel des données économiques les plus concrètes auquel nous avons procédé suffit à montrer que le rêve est du côté de ceux qui, à Washington, à Paris ou à Moscou - pour ne rien dire de Pékin qui vient de demander son admission... au Fonds Monétaire International! - espèrent, en réunissant des conférences ou en inventant des systèmes, stabiliser le cours chaotique et antagonique de l'économie capitaliste. Avoir des excédents commerciaux pour tous en même temps, sans que personne soit en déficit; partager de manière stable les marchés... tout en volant sans cesse des marchés aux concurrents; résister à la concurrence des capitalismes plus jeunes et plus productifs... tout en conservant des parités monétaires stables; assurer la liberté de circulation des capitaux... mais sans qu'il y ait de mouvements spéculatifs; trouver une monnaie mondiale qui permette des rapports «justes» et «équitables»... entre les brigands impérialistes, ainsi qu'entre ces derniers et leurs victimes; accumuler sans relâche et produire sans engendrer d'affrontements inter-impérialistes; en somme pousser à son paroxysme le développement des catégories marchandes sans crouler sous les antagonismes inéluctablement déchaînés par ce développement: tels sont les mythes inlassablement poursuivis par l'idéologie petite-bourgeoise.

Mais dans la réalité, les rapports entre nations capitalistes n'ont jamais été placés sous le signe du développement harmonieux de la production et des échanges, mais, selon l'expression même de Lénine, sous celui de l'anarchie capitaliste et du développement inégal. Le partage des marchés et des zones d'influence économique et financière (puis politique et militaire) entre les principaux Etats impérialistes ne peut être fondé que sur le rapport de leurs forces respectives à un moment donné. Le développement dans l'harmonie exigerait qu'un tel partage reste stable, c'est-à-dire que les puissances économiques des différénts Etats en présence croissent à la même allure (puisqu'il serait contraire à l'essence même du capitalisme qu'elles restent stagnantes ou décroissent comme le voulaient les théories staliniennes). Cela reviendrait a exiger que les différentes économies nationales accumulent au même rytbme et soient gouvernées par le même taux de croissance de la productivité et la même progression du taux de plus-value; autrement dit, qu'elles soient nées et se soient développées au même moment, dans des conditions historiques et naturelles similaires. Une telle hypothèse le dispute en stupidité au postulat petit-bourgeois de l'égalité des nations. L'histoire, la géographie, les conditions matérielles et démographiques, les ressources naturelles, la résistance des anciennes formes de production, la détermination historique des couches porteuses des formes nouvelles, le degré de développement du marché mondial, etc..., font que les nations capitalistes ne peuvent ni naître égales, ni se développer partout et toujours au même rythme. Leurs rapports ne sont pas régis par la devise idéalisée des échanges marchands: «liberté - égalité», mais par leurs forces respectives réelles qui, à l'échelle de l'histoire, se modifient sans cesse. C'est pourquoi tout partage capitaliste est marqué du sceau du provisoire, et tout équilibre destiné à s'effondrer tôt ou tard, et d'autant plus violemment qu'il aura réussi à persister plus longtemps contre des forces antagoniques. C'est pourquoi le développement de la production et des échanges entre nations capitalistes ne garantit pas la paix, mais mène au contraire, lentement mais sûrement, à la guerre entre Etats, qui utilisent les prolétaires comme chair à canons après les avoir utilisés comme chair à machines. C'est pourquoi le programme communiste prévoit l'anéantissement et l'extirpation de toutes les catégories marchandes: échange, marchandise, valeur, monnaie, salariat, dont l'épanouissement, en engendrant l'exploitation, l'accumulation, la concurrence, le chômage, la misère, la crise et la guerre, doit inéluctablement ramener sur le devant de la scène historique la classe qui en est victime, et que l'histoire a chargée d'exécuter la sentence prononcée contre le mode de production capitaliste.

Notes:
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  1. Les chiffres de ce tableau sont des indices de base 100 en 1963. Ils indiquent, par exemple, qu'entre 1963 et 1970, la productivité globale du travail social a augmenté près de deux fois plus vite au Japon qu'aux Etats-Unis. Mais ils n'indiquent pas que la productivité japonaise serait en 1970 presque le double de la productivité américaine. La même précaution doit être apportée a la lecture des tableaux suivants où figurent des indices. [back]
  2. En Corée du Sud, par exemple, les investissements japonais l'emportent déjà sur les investissements américains. Il en est de même en Thailande. L'«Expansion» de septembre 1973 rapportait que de récentes manifestations contre l'impérialisme économique japonais en Thailande avaient été organisées en sous-main... par la C.I.A. américaine. [back]
  3. La mythologie démocratique et opportuniste veut que ce soit le «capital apatride» personnifié entre autres par les fameuses sociétés soi-disant «multi-nationales» - mais liées en fait à des Etats impérialistes bien précis, essentiellement les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour ne pas les nommer ! - qui déclenche de sa propre initiative la spéculation et impose (horreur!) ses volontés aux Etats eux-mêmes. Cete interprétation de boutiquier chauvin n'oublie qu'un détail: les capitaux flottants («hot money») ne seraient pas allés brusquement se placer à court terme à Francfort ou à Tokyo... si le secrétaire dEtat américain au Trésor n'avait pas déclaré que le yen ou le deutschmark devraient à son avis être prochainement réévalués, ce qui, en langage financier, équivalait purement et simplement à inviter de manière pressante les propriétaires (américains ou autres) de ces capitaux à aider l'impérialisme américain à forcer la main à ses concurrents allemand et japonais! Et nous ne connaissons que les déclarations publiques! [back]

Source: «Programme Communiste» Nr. 61, décembre 1973.

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