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LA CRISE DE 1926 DANS LE P.C. RUSSE ET L'INTERNATIONALE (IV)
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Content:

La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'internationale (IV)
Les conditions d'un véritable tournant
Prélude à «Cours Nouveau»
Les questions de politique économique
Notes
Source


La crise de 1926 dans le P.C. russe et l'internationale (IV)

Les conditions d'un véritable tournant

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Les épigones de Trotsky aiment à présenter «Cours nouveau» (publié en 1923) comme une «Charte de la démocratie ouvrière» (1). En réalité, il n'y a pas de pire manière d'aborder et d'interpréter l'essentiel de l'ardente polémique de 1923-24.

Trotsky, il est vrai, utilise fréquemment le terme de «démocratie»(comme au demeurant tout le mouvement ouvrier de l'époque) pour désigner le régime interne qui permet un fonctionnement sain de l'organisme-parti, grâce à un échange organique intense et continuel entre tous ses membres et la lymphe unique qui les irrigue, qui est la même pour le cœur, le cerveau, ou pour la dernière cellule de l'articulation la plus éloignée, la même pour les générations passées, présentes ou à venir (2). Il est vrai aussi que dans toute la série de ses articles de décembre 1923 et dans chaque chapitre du petit volume publié à la veille de la XIIIème Conférence du Parti, Trotsky dénonce infatigablement la coupure entre les organes dirigeants du Parti (et de l'État) et les masses de prolétaires et de paysans pauvres; la morgue de l'appareil enlisé dans la routine quotidienne et l'autosatisfaction, face au malaise diffus et à l'inquiétude qui croît dans la société; la manière étroitement administrative d'aborder et de résoudre (du moins le prétendait-on) «par en haut» les épineuses questions provoquées par l'isolement de la Russie soviétique aux prises avec la difficile transition de la NEP; la pression exercée sur le Parti et le réseau de ses fonctionnaires, au moyen d'un arsenal allant du rappel à la discipline et de l'«intimidation anti-fractionnelle» au «terrorisme idéologique». Mais tout ceci - qui correspond presque mot pour mot aux cris d'alarme lancés par la Gauche à propos de la vie et du régime interne du Komintern à partir de 1924 - n'a rien à voir ni avec la revendication du respect de statuts, ni avec celle de la consultation ou du décompte des voix, ni avec la défense des «droits» d'une minorité systématiquement opprimée.

Personne ne savait mieux que l'auteur de «Terrorisme et Communisme» que, surtout dans les tournants décisifs de l'histoire, ce n'est pas la somme des opinions individuelles qui fait la décision, mais une ligne de force, une direction de pensée et de volonté incarnée par un noyau, même restreint, de militants, dans lequel se condense une continuité de principes stables, d'orientations sûres dans l'action, une vision claire des buts à atteindre et de la voie à suivre, un noyau qui n'est pas un agrégat inerte et amorphe de molécules mais un organe vivant, une énergie en mouvement.

Personne ne savait mieux que Trotsky que la démocratie est la forme typique de domination de la classe bourgeoise et qu'elle l'est par essence, c'est-à-dire même en faisant abstraction des mille artifices - inséparables du reste de son fonctionnement normal - qui en «déforment» l'application. Personne ne savait mieux que lui que dans une situation de crise comme celle de 1923, le dénouement décisif ne pouvait dépendre d'un savant dosage de consultation et de décision. Il ne pouvait dépendre d'une consultation du Parti car la composition de celui-ci, sa structure non tant organisationnelle qu'«idéologique», son mode de fonctionnement, subissaient, comme on l'a vu, l'influence de facteurs historiques déformants: s'il avait été consulté, il n'aurait pu exprimer autre chose que son état contingent, caractérisé par une basse vitalité politique. Le dénouement ne pouvait non plus dépendre de décisions «d'en haut», car le centre de décision reflétait mécaniquement la situation du Parti et de l'État dans le jeu complexe des rapports de force entre les classes à l'échelle non seulement russe, mais surtout mondiale. Il pouvait donc encore moins dépendre d'une synthèse savamment dosée de l'une et de l'autre, qui n'aurait pu que sanctionner le poids des facteurs négatifs pesant sur le sommet et la base du parti et l'aggraver.

Le problème, comme le dira Trotsky lui-même, n'était ni sèchement administratif (sur ce plan, mille décisions en elles-mêmes louables furent prises… et enterrées) ni pédagogique (sur ce plan, on ne pouvait s'attendre qu'à une déséducation du Parti), mais politique. Il concernait en fait l'ensemble des orientations données à l'organe de la dictature prolétarienne en fonction d'une perspective de développement internationale et d'une perspective «nationale» subordonnée à celle-ci.

En d'autres termes, la solution de la crise du Parti et de l'État ne résidait pas dans l'institution d'un code de fonctionnement des mécanismes régulateurs du rapport dynamique entre «dirigeants» et «dirigés». Ce qu'il fallait, c'était rechercher les causes du grippage de ces mécanismes, déterminer le cours politique qui seul permettrait de les remettre en route réellement et non de façon purement formelle. Là résidait en effet - là réside toujours - le facteur subjectif déterminant d'un fonctionnement sain ou au contraire pathologique du Parti, et donc aussi de son unité et de sa discipline ou au contraire de sa désunion et de son indiscipline, face à des conditions objectives dans une certaine mesure contraignantes. Comme l'écrit Trotsky, «le léninisme est orthodoxe, obstiné, irréductible, mais il n'implique ni formalisme, ni dogme, ni bureaucratisme. Dans la lutte, il prend le taureau par les cornes» (3). Et la situation de 1923 exigeait précisément qu'on prenne le taureau par les cornes, qu'on attaque le mal par la racine, non par les branches, par le cœur battant de l'organisme en crise, non par ses manifestations périphériques. Le malaise latent ou manifeste, la formation de groupes et la constitution (à la limite «scandaleuse») de fractions, les revendications confuses de «démocratie», n'étaient, dans leurs aspects sains comme dans leurs manifestations aberrantes - fussent-elles naïves ou généreuses - que les symptômes du mal, non le mal lui-même. Il était urgent de remonter des «formes phénoménales» à la «substance», et de partir de cette dernière pour modifier les premières. La méthode démocratique à laquelle on voulait recourir n'était ni l'opposé, ni l'antidote de la pression administrative de l'appareil: elle se situait sur le même plan. Elle ne pouvait constituer ni le point de départ, ni l'aboutissement d'un cours véritablement nouveau. Certes, il importait de réaliser que «la véritable source du fractionnisme, c'est le bureaucratisme» (encore que cette formule pût suggérer le recours à la démocratie comme remède contre l'inflation fonctionnariste); mais il était vital, pour comprendre les faits et soigner les maux, de voir que la fièvre qui secouait le Parti avait pour origine d'une part une orientation politique oscillante, éclectique et indéchiffrable pour l'ensemble des militants, d'autre part l'aveuglement et la surdité des organes dirigeants devant la montée de forces sociales internes et externes menaçantes. Cet éclectisme et cette surdité ne pouvaient pas ne pas imposer l'étouffement de la vie même du Parti - et par vie du Parti nous entendons non pas un ensemble de procédures garantissant par elles-mêmes sa bonne santé, mais sa façon d'exister, de croître, de combattre, voire à certains moments de chuter (et de se relever) en tant qu'organisme réel.

La capacité de cet organisme à se défendre contre la pression des forces objectives n'était pas illimitée; mais dans la mesure où elle existait, elle dépendait - comme du reste pour tout organisme, en tout temps et en tout lieu - du maintien de la ligne qui lui avait été assignée par sa nature et sa fonction historique, ainsi que de sa capacité à affronter les écueils qui se présentaient sur son chemin avec ses armes propres - en l'occurrence sa doctrine, ses buts, ses principes, son programme, son éventail de possibilités tactiques. C'est dans ces facteurs que se trouve la source de la discipline; elle ne peut résider dans des mécanismes créés et détruits tour à tour sous la pression des circonstances, selon qu'ils constituent un appui ou un obstacle pour la force qui les crée (et pour laquelle ils n'ont pas de valeur absolue, mais seulement celle d'une enveloppe nécessaire pour un contenu qui seul relève des principes).

«Cours nouveau» rappelle au Parti qu'il doit faire face à des problèmes gigantesques, des problèmes qu'il ne s'agit pas d'éluder et encore moins de cacher, et qu'il a le devoir révolutionnaire de les affronter avec «la franchise et le sens des responsabilités» qui sont inséparables du militantisme communiste. Telle est la condition sine qua non de la renaissance du centralisme organique ou de l'action organique et centralisée du Parti. Ériger ce rappel en «Charte de la démocratie» (ou pire, d'une démocratie qualifiée par rhétorique d'«ouvrière»), cela signifie en renverser le sens, en faire, sous d'autres couleurs, une caricature d'un ordre contre-révolutionnaire qui se targue d'afficher tous les brevets de la légalité, voire de l'unanimité démocratique.

Prélude à «Cours Nouveau»
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C'est le 8 octobre 1923 que Trotsky avait envoyé au Politburo sa lettre tant décriée sur l'«extrême gravité de la situation» et les «terribles désastres qu'une poursuite de la politique de la majorité du Comité Central fait peser sur l'ensemble du Parti» et donc sur «l'ensemble de la classe ouvrière». Mais il n'avait pas attendu cette date pour attirer l'attention sur les dangers qui hérissaient précisément à ce moment-là le chemin du mouvement communiste autant (et même plus peut-être) en Russie que dans le monde. Dans la préface de «Grundfragen der Revolution», datée du 4 mai 1923, il écrivait:
«
Le même danger (le même que celui qui menace les partis occidentaux, engagés dans une tactique essentiellement défensive, c'est-à-dire le danger de se vider et, à la longue, de subir une dégénérescence complète, si «la période préparatoire traîne trop longtemps et si, d'autre part, le travail quotidien du Parti n'est pas fécondé par une pensée théorique active, qui embrasse dans sa totalité la dynamique des forces historiques fondamentales»), le même danger se dresse également, dans une certaine mesure, devant notre Parti, dans le pays de la dictature prolétarienne. Notre travail, par la force des choses, se spécialise et entre dans les détails. Le problème de l'élimination des dépenses improductives de l'État, de l'organisation scientifique du travail, de la réduction des coûts de production dans l'industrie et donc du prix des produits industriels, du profit et de l'accumulation, doivent aujourd'hui être au centre de la vie du parti. Sans un travail juste, systématique, sans succès réels et durables dans ce domaine, tout le reste n'est qu'agitation stérile, c'est-à-dire bavardage banal et pitoyable. D'autre part, même nos indiscutables succès menaceraient d'affaiblir et d'épuiser le parti s'ils engendraient dans ses rangs un praticisme mesquin, une étroitesse de vues de fonctionnaire professionnel, une mentalité routinière; si la pensée théorique du Parti ne continuait pas à prendre des positions toujours nouvelles dans la lutte, en fécondant notre travail grâce à une juste orientation internationale et intérieure. Praticisme myope à un pôle, agitation restant à la surface des problèmes à l'autre: tels sont les deux dangers incontestables, ou les deux formes polaires d'expression d'un même danger, qui constituent pour nous un avertissement sur notre difficile chemin.
Ce danger deviendrait fatal si nous consentions à ce que la tradition historique du parti se brise. Dans le domaine de la culture matérielle, nous avons vu combien il est difficile, si la continuité du travail se rompt, de la rétablir - mais là l'interruption était inévitable parce qu'elle naissait de la nature même de la lutte de classe et de son couronnement révolutionnaire. Sur le plan idéologique, nous, en tant que parti, ayant fait la révolution et n'ayant plus à attendre son couronnement, nous avons aujourd'hui comme tâche impérative le maintien de la continuité de la pensée révolutionnaire
» (4).

Sans exagérations, mais avec une grande franchise, Trotsky mettait le doigt sur un problème de fond. Ce problème était mondial et pas seulement russe, mais il était exacerbé dans le pays de la dictature par la complexité et le caractère contradictoire des tâches que le parti avait dû assumer, ainsi que par le bas niveau culturel des grandes masses, surtout rurales. Avec le ralentissement du rythme de la révolution internationale, avec le repli de la dictature du prolétariat sur elle-même, avec l'immersion du parti dans le travail quotidien aux exigences objectives de minutie bureaucratique, de rigueur comptable, de calcul des gains et des pertes, d'escarmouches quotidiennes contre les pressions capricieuses mais têtues du marché, avec l'absorption des meilleures énergies du parti par les tâches et les responsabilités d'État et la routine administrative occupant de plus en plus la place de l'initiative révolutionnaire, les grandes perspectives et, surtout, les perspectives internationales du mouvement, avec tous les problèmes théoriques et programmatiques liés, tendaient à s'estomper. Au même moment, elles perdaient (ou risquaient de perdre) de leur importance aux yeux des partis «étrangers» et de l'Internationale Communiste elle-même, confrontés aux tâches et aux responsabilités immédiates de la lutte de défense. Il y avait là un facteur d'étroitesse de vues politique et idéologique; comme le remarquait justement Trotsky, les victoires d'une «guerre de positions» épuisante et terne, loin de renverser cette tendance, l'alimentaient et la renforçaient; tout en stérilisant la «pensée théorique révolutionnaire», elle favorisait la diffusion d'une dangereuse mentalité de «repli sur soi national» et d'un état d'esprit conservateur, content de soi, paresseusement installé dans la possession soi-disant garantie de la «tradition» du léninisme - un «léninisme» dégradé au rang de fétiche pour les grandes masses et d'alibi à un mépris fondamental du noyau dirigeant du parti pour la théorie. Le danger avait été ressenti de façon aiguë par Lénine, qui était contraint de rappeler continuellement à ses camarades l'urgente nécessité de se transformer en bons administrateurs, voire en bons commerçants, mais qui en même temps reprenait constamment, même devant le plus modeste problème «d'État», le fil de la grande théorie pour préserver le parti du risque mortel de tomber dans un «praticisme obtus» (tout comme il était contraint d'élargir les mailles de la soudure avec les paysans et les demi-classes [la smytchka] au niveau du gouvernement, et en même temps de resserrer la sélection politique et idéologique au niveau du parti).

La mise en garde de Trotsky partait de la même appréhension, et son rappel à la grandiose tradition du bolchévisme était exactement à l'opposé de la morgue bureaucratique qui se répandait peu à peu: c'était le rappel de la fécondité de la théorie, seule lumière capable d'éclairer le chemin du militantisme révolutionnaire, dans les dures tâches de la vie de tous les jours comme lors du sommet exaltant de l'assaut au pouvoir. C'était le rappel de l'actualité permanente des principes qui seuls justifient les inévitables compromis de la lutte quotidienne; du caractère offensif du programme communiste à l'échelle mondiale, qui seul donne un sens et une valeur à la défensive. Ce rappel était d'autant plus urgent dans la phase qui s'ouvrait pour le parti d'Octobre. Ce n'était pas seulement la phase de la NEP, avec ses graves problèmes de rapports de force entre les classes, qui transformaient la plus petite question, le moindre fait d'administration courante, en problèmes cruciaux si on les envisageait, comme il fallait le faire, dans la perspective socialiste. C'était aussi la phase qui voyait l'épuisement physique de la vieille génération, fauchée en partie par la guerre civile, usée par les tâches de la reconstruction économique - reconstruction ou même construction du capitalisme! - et de la transmission de son héritage à la nouvelle génération, une génération qui avait grandi au cours d'un cycle de conquête prosaïque et graduelle de la terre et non d'assaut héroïque du ciel.

Dans un article de 1925 sur «Le danger opportuniste et l'Internationale», notre courant fera une mise en garde tout aussi sévère sur l'urgente nécessité de combattre, au sein des partis nationaux et de l'I.C, le praticisme éclectique et le traditionalisme stérile alimentés par le repli sur soi imposé par l'éloignement de la perspective de la révolution mondiale, pour rétablir «la façon physiologique de fonctionner et de travailler d'un parti révolutionnaire, qui doit conquérir et veiller sur les conquêtes du passé, envahir les territoires de l'adversaire et non fermer les siens par des tranchées et des cordons sanitaires» (5). La mise en garde contenue dans les «Grundfragen der Revolution» et développée dans «Cours nouveau» ne disait pas autre chose quand elle rappelait la nécessité de se rattacher à la «continuité théorique» du mouvement entendue comme force vive; la bataille avait beau se déplacer sur un autre terrain, elle restait ardue et difficile (elle l'était même plus à certains égards), et exigeait cent fois plus d'efforts, non seulement de vigilance mais d'élaboration théorique, non seulement de réaffirmation de la doctrine mais de raccordement constant de la pratique à la théorie.

Sans cela, le rappel des «deux points déterminants de la ligne de notre développement théorique ultérieur, Marx et Lénine», le rappel de la «vision synthétique des situations sur la base d'une analyse matérialiste en profondeur de leurs éléments fondamentaux», qui constituent «l'essence du marxisme (qui met l'accent sur la prévision historique) et du léninisme (qui met l'accent sur l'aspect des déductions pratiques(6), ce rappel n'aurait été que liturgie creuse, pur bavardage.

Quand, en décembre, le Politburo se réunit pour rédiger la «Résolution sur la réorganisation interne du Parti» (publiée le 5 du même mois), on y inséra le passage suivant, dû sans aucun doute à la plume de Trotsky:
«
Les contradictions objectives du stade actuel de la période de transition, contradictions découlant de la coexistence des formes économiques les plus diverses, des rapports du marché, de la nécessité pour les institutions étatiques d'appliquer les formes et les méthodes capitalistes de travail avec un personnel étranger à l'idéologie prolétarienne, etc., se font sentir par une série de tendances et de phénomènes négatifs au premier chef, qui doivent être combattus sans retard. Tels sont l'extrême inégalité de conditions matérielles où se trouvent placés les membres du Parti, selon les fonctions qu'ils remplissent; le «luxe»; la promiscuité forcée du milieu bourgeois avec son influence désagrégatrice (qu'on ne sous-estime pas ces aspects apparemment superficiels du problème, qui étaient en fait symptomatiques de l'évolution de la société sous la NEP et qui heurtaient et démoralisaient en particulier les ouvriers); l'étroitesse bureaucratique, qu'il ne faut pas confondre avec la spécialisation nécessaire, et qui engendre un relâchement de la liaison entre les communistes affectés aux différentes branches de l'économie; le danger de perdre de vue les grandes perspectives de l'idéal socialiste et de la révolution mondiale; le danger, déjà signalé par le Congrès, de la démoralisation des militants les plus en contact par leur fonction avec le milieu bourgeois, la bureaucratisation des appareils du Parti et, partant, le danger pour ce dernier de se détacher des masses» (7).

On voit déjà indiqués dans ce court paragraphe certains des thèmes que Trotsky développera peu après, et qui déplacent la question du plan purement organisatif au plan politique, considéré comme fondamental (ce qui n'empêche évidemment pas de prendre des mesures organisatives pour débarrasser le terrain des obstacles qui entravaient l'intensité et la vigueur de la circulation sanguine dans le Parti) (8). Trotsky, d'autre part, voyait très bien qu'il n'y avait rien de plus facile que d'accepter un diagnostic sévère des maux dont souffraient le Parti et la société elle-même, en indiquant les remèdes dans un document solennel, pour ensuite les laisser lettre morte dans la pratique: d'où la série d'articles, et finalement le petit volume sur le «Cours nouveau», destinés à tirer le Parti du sommeil de l'inertie historique ou du philistinisme - et en premier lieu, ses organes dirigeants, Vieille Garde et jeunes couches rassemblées autour d'elle (ici aussi, donc, d'un point de vue qui n'avait rien de formellement démocratique).

Le problème, déjà abordé dans les deux textes cités ci-dessus, est un problème général, dans la mesure où une dictature de parti (et la dictature du prolétariat ne peut se concevoir que comme dictature de parti) implique nécessairement un lien étroit entre organe-guide et État-instrument. Mais en Russie à ce moment-là, le problème était particulièrement aigu, et les dangers encourus particulièrement graves, en raison de la situation du Parti, qui avait «derrière lui une grande victoire révolutionnaire, mais a perdu son élite ouvrière dans la guerre civile et se trouve placé devant des tâches auxquelles non seulement il n'était pas préparé, mais pour lesquelles, à vrai dire, il n'était pas fait, puisqu'il s'agissait de gérer selon des sains principes bourgeois une économie désorganisée par le sabotage et la fuite des bourgeois» (9); un parti qui était contraint de reverser dans l'administration de l'État le meilleur de ses maigres forces, avec à peine une mince couche de prolétaires pour contrebalancer la masse des fonctionnaires, techniciens, etc., d'extraction bourgeoise, fortement appuyés par une classe qui montait de façon rapide et insolente.

Ces facteurs matériels agissaient sur le Parti d'une manière doublement négative: d'une part ils exacerbaient la spécialisation de détail (et donc l'étroitesse de vues) chez ceux-là mêmes dont le Parti utilisait, voire développait les capacités personnelles tout en les intégrant dans un corps collectif aux horizons vastes et impersonnels (10); d'autre part ils altéraient les rapports normaux et naturels entre militants en les modelant sur une hiérarchie tout à fait différente de celle du Parti.

Dans une des pages les plus pénétrantes de «Cours nouveau», Trotsky illustrait ainsi le phénomène:
«
Le prolétariat réalise sa dictature par l'État soviétique. Le Parti communiste est le parti dirigeant du prolétariat, et, par conséquent, de son État. Toute la question est de réaliser ce pouvoir dans l'action sans le fondre dans l'appareil bureaucratique de l'État. (...) Les communistes se trouvent groupés d'une manière différente suivant qu'ils sont dans le parti ou dans l'appareil de l'État. Dans ce dernier, ils sont disposés hiérarchiquement les uns par rapport aux autres et aux sans-parti. Dans le parti, ils sont tous égaux en ce qui concerne la détermination des tâches et des méthodes de travail fondamentales. (...) Dans la direction qu'il exerce sur l'économie, le parti doit tenir compte de l'expérience, des observations, de l'opinion de tous ses membres installés aux différents degrés de l'échelle de l'administration économique. L'avantage essentiel, incomparable, de notre parti, consiste en ce qu'il peut, à chaque instant, regarder l'industrie avec les yeux du tourneur communiste, du spécialiste communiste, du directeur communiste, du commerçant communiste, réunir l'expérience de ces travailleurs qui se complètent les uns les autres, en dégager les résultats et déterminer ainsi sa ligne de direction de l'économie en général et de chaque entreprise en particulier.
Il est clair que cette direction n'est réalisable que sur la base de la démocratie vivante et active à l'intérieur du parti
(11). Quand, au contraire, les méthodes de l'«appareil» prévalent, la direction par le parti fait place à l'administration par ses organes exécutifs (comité, bureau, secrétaire, etc.).
Dans une telle conception de la direction, la principale supériorité du parti, son expérience collective multiple, passe à l'arrière-plan. La direction prend un caractère d'organisation pure et dégénère fréquemment en commandement et en tâtillonage. L'appareil du parti entre de plus en plus dans les détails des tâches de l'appareil soviétique, vit de ses soucis journaliers, se laisse de plus en plus influencer par lui et, devant les détails, perd de vue les grandes lignes. (...) Toute la pratique bureaucratique journalière de l'État soviétique s'infiltre ainsi dans l'appareil du parti et y introduit le bureaucratisme. Le parti, en tant que collectivité, ne sent pas son pouvoir, car il ne le réalise pas. Il en résulte du mécontentement ou de l'incompréhension, même dans les cas où, justement, ce pouvoir s'exerce. Mais ce pouvoir ne peut se maintenir dans la ligne droite que s'il ne s'émiette pas dans les détails mesquins et revêt un caractère systématique, rationnel et collectif.
Ainsi donc, le bureaucratisme non seulement détruit la cohésion intérieure du parti, mais affaiblit l'action nécessaire de ce dernier sur l'appareil étatique. C'est ce que ne remarquent pas la plupart du temps ceux qui sont les plus ardents à réclamer pour le parti le rôle de dirigeant dans l'État soviétique
» (12).

Il ne s'agissait pas de mettre en cause, à la façon des anarchistes, l'exercice du «pouvoir en général» mais de comprendre comment, en l'absence, nous ne disons pas d'une victoire révolutionnaire en Occident (le rythme de maturation de la révolution en Occident ne pouvait pas ne pas être ralenti par la défaite catastrophique en Allemagne quelques mois plus tôt), mais d'un mouvement communiste mondial solide et vigoureux, les «contradictions sociales intérieures de la révolution qui, du temps du communisme de guerre, étaient automatiquement comprimées, mais qui, sous la NEP, se développent fatalement et cherchent à trouver une expression politique» (13), allaient se refléter sur l'exercice du pouvoir dans une société profondément hétérogène. Celle-ci était en effet caractérisée par le conflit historique d'intérêts entre prolétariat et classe paysanne (ainsi qu'entre les différentes couches de cette dernière), conflit qu'une «soudure» temporaire ne faisait que voiler; d'autre part, elle était aussi marquée par la naissance et le développement rapide d'une «nouvelle bourgeoisie, avec la couche d'intellectuels bourgeois qui la recouvre». parallèlement - et c'était le nœud de la question - à la renaissance de la grande industrie, matrice de la classe ouvrière, et de l'agriculture, matrice du spectre ultra-différencié de la paysannerie; et cette bourgeoisie agissait non seulement comme «intermédiaire entre l'industrie soviétique et l'agriculture, ainsi qu'entre les différentes parties de l'industrie soviétique et les différents domaines de l'économie rurale», mais également comme «organisateur de la production». C'est dans ces contradictions matérielles que les voies politiques possibles, indiquées par Trotsky, d'un triomphe de la contre-révolution, plongeaient leurs racines (14); mais, cette hypothèse extrême mise à part, c'est aussi dans ces contradictions qu'il fallait rechercher la cause objective de la bureaucratisation de l'appareil d'État et de l'appareil de Parti, avec toutes les anomalies et les déformations qui en résultaient.
«
Il est indigne d'un marxiste, notait Trotsky, de considérer que le bureaucratisme n'est que l'ensemble des mauvaises habitudes des employés de bureau. Le bureaucratisme est un phénomène social en tant que système déterminé d'administration des hommes et des choses. Il a pour causes profondes l'hétérogénéité de la société, la différence des intérêts quotidiens et fondamentaux des différents groupes de la population. Le bureaucratisme est compliqué du fait du manque de culture des masses. Chez nous, la source essentielle du bureaucratisme réside dans la nécessité de créer et de soutenir un appareil d'État alliant les intérêts du prolétariat et ceux de la paysannerie dans une harmonie économique parfaite dont nous sommes encore très loin. La nécessité d'entre tenir une armée permanente est également une autre source importante de bureaucratisme» (15).

Les difficiles épreuves et les graves périls qu'un concours de causes sociales objectives faisait peser sur la dictature prolétarienne n'impliquaient pas qu'il fût impossible de «diminuer, éloigner, ajourner»la menace d'un effondrement final ou d'une dégénérescence préalable de la dictature. Mais si c'était possible, ce n'était pas une question d'expédients de pure forme ou de recettes administratives mais, comme cela avait toujours été le cas dans les moments les plus dramatiques de l'époque d'après la révolution, une question de «politique juste adaptée à la situation réelle», de «justesse d'une ligne politique tracée selon les méthodes du marxisme». Mais cela supposait que les dangers inhérents à la phase historique en cours soient envisagés avec toute l'audace, le courage, la lucidité qui avaient été les qualités inestimables du bolchevisme, et dénoncés avec la franchise et l'honnêteté politique qui sont les «vertus» cardinales des révolutionnaires (et même leur seul «impératif moral») (16). C'est à la hauteur de cette tâche que devait s'élever le Parti, à commencer par le sommet, faute de quoi le cours catastrophique ne pourrait être évité - et encore moins inversé - par aucune «résolution»:
«
L'instrument historique le plus important pour l'accomplissement de (nos) tâches est le parti. Evidemment le parti ne peut s'arracher aux conditions sociales et culturelles du pays. Mais, organisation volontaire de l'avant-garde, des éléments les meilleurs, les plus actifs, les plus conscients de la classe ouvrière, il peut, beaucoup plus que l'appareil d'État, se préserver contre les tendances du bureaucratisme. Pour cela, il doit voir clairement le danger et le combattre sans relâche» (17).

Ce n'est qu'à ces conditions - c'est-à-dire en observant une ligne politique marxiste correcte, courageusement proclamée et soutenue par un retour décidé aux traditions de lutte idéologique et de rigueur doctrinale - que le Parti pouvait agir de nouveau en tant que collectivité organique. Ce n'est qu'à ces conditions qu'on pouvait rétablir une unité non pas apparente et rituelle mais réelle et dynamique, une unité dont l'absence provoquait inévitablement la naissance de groupes et de «fractions». Dans le cas contraire, rien n'empêcherait les déchirures redoutées par Lénine de se produire, parce qu'elles tenaient au caractère contradictoire des bases sur lesquelles reposaient la dictature et son organe dirigeant:
«
Le parti est essentiellement (...) une collectivité dont l'orientation dépend de la pensée et de la volonté de tous. Il est clair que, dans la situation compliquée de la période immédiatement consécutive à Octobre, le parti se frayait sa voie d'autant mieux qu'il utilisait plus complètement l'expérience accumulée par l'ancienne génération, aux représentants de laquelle il confiait les postes les plus importants dans l'organisation.
Le résultat de cet état de choses a été que, jouant le rôle de directeur du parti et absorbée par les questions d'administration, l'ancienne génération (...) instaure de préférence pour la masse communiste des méthodes purement scolaires, pédagogiques, de participation à la vie politique: cours d'instruction politique élémentaire, vérification des connaissances, écoles du parti, etc. De là le bureaucratisme de l'appareil, son isolement par rapport à la masse, son existence à part. (...) Le fait que le parti vit à deux étages distincts comporte de nombreux dangers (...)
Le danger capital de l'«ancien cours», résultant de causes historiques générales ainsi que de nos fautes particulières, est que l'appareil manifeste une tendance progressive à opposer quelques milliers de camarades formant les cadres dirigeants au reste de la masse, qui n'est pour eux qu'un moyen d'action. Si ce régime persistait, il risquerait de provoquer à la longue une dégénérescence du parti à ses deux pôles, c'est-à-dire parmi les jeunes et parmi les cadres. (...) Dans son développement graduel, la bureaucratisation menace de détacher les dirigeants de la masse, de les amener à concentrer uniquement leur attention sur les questions d'administration, de nomination, menace aussi de rétrécir leur horizon, d'affaiblir leur sens révolutionnaire, c'est-à-dire de provoquer une dégénérescence plus ou moins opportuniste de la vieille garde ou du moins d'une partie considérable de celle-ci
» (18).

Dans un tel cadre, qui renversait les termes de toute solution «démocratique» en fondant le «nouveau cours» non sur la consultation des individus et de leurs «opinions», mais sur la doctrine en tant que stratégie et tactique, et sur la vitalité du parti en tant qu'organisme collectif et impersonnel, le passage de l'ancienne génération à la nouvelle (qui ne faisait d'ailleurs qu'un avec le problème du maintien d'une continuité réelle du parti) cessait d'être un problème inquiétant. Que les forces du parti russe aient été insuffisantes pour mener à bien cette tâche n'est que trop évident, et Trotsky était le premier à le savoir: bien que sous-entendue, la question de l'«édification du socialisme dans la seule Russie» était déjà posée. Ce que ne vit pas le grand révolutionnaire, c'est que sa bataille était parallèle et tout à fait analogue à celle que notre courant menait au sein de l'Internationale et que, si on ne résolvait pas les problèmes fondamentaux de l'orientation révolutionnaire de classe du mouvement mondial, non seulement il serait impossible de résoudre les problèmes qui avaient pris à la gorge de façon dramatique la révolution en Russie, mais on assisterait impuissant à leur transformation en un enchevêtrement inextricable. Cours nouveau n'ouvrait, pour soulager la Russie révolutionnaire de la chape de plomb sous laquelle son isolement l'avait condamnée à souffrir, et dont se ressentait particulièrement son parti-guide, qu'une seule voie, et ce n'était pas la voie décisive; c'est dans ce cercle vicieux que Trotsky se débattra jusqu'à la fin. Est-il besoin de répéter que sa tragédie (et celle de la future Opposition Unifiée) était, sur le plan mondial, une tragédie collective, et donc également notre tragédie, et que son issue était inévitable?

Les questions de politique économique
[prev.] [content] [note]

Le «nouveau cours» politique - en réalité le retour au cours politique sain des années passées - impliquait en même temps une orientation correcte de la politique économique.

Il ne s'agissait pas pour Trotsky de «réviser» la NEP sur la base de théorèmes abstraits et de perspectives ignorées, mais de refaire la clarté, tant sur les objectifs politiques qui avaient présidé à son lancement, que sur les forces sociales libérées par son développement même, et dont il fallait garder - ou reprendre - le contrôle. Il s'agissait de sortir de l'improvisation, de l'empirisme et des concessions à des idéologies propres à la pensée économique bourgeoise, pour affronter avec courage et franchise les graves problèmes de la «construction des bases du socialisme» dans un pays où la paysannerie était largement majoritaire. La dynamique du développement économique disloquait nécessairement - c'était prévu - la structure sociale du pays, et cela posait des questions angoissantes sur le sort de la Russie révolutionnaire considérée non seulement en soi, mais dans le cadre de la révolution mondiale dont elle était et devait être le rempart; mais c'était précisément là qu'il fallait faire jouer le levier du Parti:
«
Si le danger contre-révolutionnaire surgit (...) de certains rapports sociaux, cela ne veut nullement dire que, par une politique rationnelle, on ne puisse parer à ce danger (...), le diminuer, l'éloigner, l'ajourner. Or, un tel ajournement à son tour est capable de sauver la révolution en lui assurant, soit un revirement économique favorable à l'intérieur, soit le contact avec la révolution victorieuse en Europe.
Voilà pourquoi (...) il nous faut une politique déterminée de l'État et du parti (y compris une politique déterminée à l'intérieur du parti) ayant pour objet de contrecarrer l'accumulation et le renforcement des tendances dirigées contre la dictature de la classe ouvrière et alimentées par les difficultés et les échecs du développement économique
» (19).

Il ne s'agissait pas du tout de sous-estimer le rôle de la classe paysanne: c'était là une donnée de fait inévitable du cours historique que la Russie était condamnée à suivre, et rien n'aurait été plus stupide que de ne pas tenir compte du caractère extrêmement délicat de l'équilibre instable sur lequel reposait tout l'édifice de la dictature. Mais il était urgent de se rendre compte que si l'on voulait maintenir cet équilibre, il ne fallait pas l'abandonner aux forces purement spontanées du marché; il fallait affronter lucidement les problèmes complexes qui en découlaient, afin de faire en sorte que cet équilibre serve à consolider les positions du prolétariat et de sa dictature, au lieu d'en miner les bases - et avec elles les «bases du socialisme» (20). Les indications de Trotsky étaient, dans ce cadre, à la fois courageuses et mesurées:
«
La tâche économique capitale du présent consiste à établir entre l'industrie et l'agriculture, et, par suite, à l'intérieur de l'industrie, une corrélation permettant à l'industrie de se développer avec le minimum de crises, de heurts et de bouleversements, et assurant à l'industrie et au commerce étatiques une prépondérance croissante sur le capital privé. (...) Quelles sont les méthodes à suivre pour l'établissement d'une harmonisation rationnelle entre la ville et la campagne? Entre les transports, les finances et l'industrie? Entre l'industrie et le commerce? Quelles sont les institutions appelées à appliquer ces méthodes? Quelles sont enfin les données statistiques concrètes permettant à chaque moment d'établir les plans et les calculs économiques les mieux appropriés à la situation? Toutes questions, évidemment, dont la solution ne saurait être prédéterminée par une formule politique générale quelconque. (…) Ces questions ont-elles un caractère de principe, de programme? Non, car ni le programme ni la tradition théorique du parti ne nous ont liés et ne pouvaient nous lier à ce sujet, puisque nous manquons de l'expérience même à partir de quoi nous aurions pu généraliser.
L'importance pratique de ces questions est-elle grande? Incommensurable. De leur solution dépend le sort de la révolution. (...) Il faut cesser de bavarder sur la sous-estimation du rôle de la paysannerie. Ce qu'il faut, c'est abaisser le prix des marchandises destinées aux paysans
» (21).

Il était urgent de sortir du règne de l'éclectisme et de la routine quotidienne, pour s'efforcer d'élaborer un plan de développement de la production industrielle qui ne soit pas rigide mais suffisamment articulé, en ayant clairement à l'esprit qu'aucune prévision absolue n'était possible étant donnée la difficulté du raccordement avec la production agricole et avec les vicissitudes du marché - un marché qu'il n'était pas question d'ignorer, et duquel il fallait bien partir. Le maximum auquel on pouvait espérer arriver, c'était d'adapter au fur et à mesure le plan central au mouvement des différentes parties de l'économie, en corrigeant les déphasages et en s'approchant le plus possible de la réalisation d'un équilibre dynamique. Plus qu'aux rythmes de ce mouvement complexe et largement contradictoire, il fallait être attentif à sa direction, en surveillant les déséquilibres provoqués par le retard de l'industrie (et du réseau étatique de distribution des produits) dans la satisfaction des besoins des paysans, retard qui alimentait l'essor de la nouvelle bourgeoisie mercantile et petite-industrielle des intermédiaires; le rattrapage de ce retard dépendait surtout d'une réorganisation de la grande industrie d'État réduisant les dépenses improductives et accroissant la productivité. Les erreurs seraient inévitables, ajoutait Trotsky, mais la possibilité de les corriger et de les dépasser dépendait de la souplesse avec laquelle on procéderait à une planification progressive mais non forcée.

L'industrie restait la clé de voûte de tout l'édifice. C'était d'elle, bien plus que des ressources du crédit et des mécanismes financiers, que dépendait l'aide à l'économie paysanne moyenne et surtout petite... C'était elle qui forgeait la classe ouvrière, classe hégémonique aussi bien dans la perspective finale que dans la perspective immédiate (22). Mais dans «Cours Nouveau», Trotsky ne force absolument pas dans le sens de l'opposition des deux «moitiés économiques» du pays - socialiste d'une part, capitaliste de l'autre - ou dans le sens d'une identification mécanique des succès économiques de la première à des succès politiques sur le plan de la direction de l'«État ouvrier» et du Parti.

Bien que courageux, les discours de Piatakov et de Préobrajensky à la XIIIème Conférence du Parti (23) n'atteindront pas une vision aussi globale, complexe et équilibrée des problèmes de stratégie politique. D'ailleurs, les jeux étaient faits désormais. L'assemblée ne pouvait pas ne pas refléter l'état d'esprit dominant, et aucune amélioration de la «représentativité» n'aurait pu inverser un cours sur lequel pesaient de trop nombreux facteurs objectifs. Il faut seulement noter que ce qui l'emporta dans cette assemblée ce fut précisément la démocratie, la consultation des idées et le décompte des voix, avec tout l'arsenal des trafics louches en coulisse inséparables de tout mécanisme démocratique. Trotsky, malade, était absent, et se tut encore pendant une longue période, se refusant à participer à un affrontement où - très démocratiquement - les questions de théorie et de pratique étaient de plus en plus noyées sous une avalanche d'attaques personnelles, de décomptes des mérites et des erreurs passés, la soumission aux rituels de la forme servant à masquer le mépris effronté du contenu. Les mesures organisationnelles et disciplinaires elles-mêmes jouaient en faveur de l'appareil (admission dans le parti d'un nombre plus élevé d'ouvriers; élévation de son niveau culturel au moyen d'une éducation «léniniste» intense, etc.), tandis que l'amélioration graduelle des conditions de vie de la classe ouvrière et un certain degré d'intervention planificatrice de l'État (24) émoussaient les pointes du mécontentement interne, en fournissant en même temps un alibi politique et une arme de propagande à la direction. Les manifestations bruyantes d'unanimité du Parti auraient pu faire croire que la crise des ciseaux était désormais close et que les critiques et les avertissements dénoncés comme l'expression d'une mentalité... petite-bourgeoise n'avaient pas de raison d'être.

En réalité, il en allait tout autrement.

[cinquième partie]

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. L'expression est employée par Max Schachtman dans son commentaire de l'édition anglaise du livre de Trotsky («The New Course», New York, 1943, réédition The University of Michigan Press, 1972, p. 166). Et Schachtman d'ajouter:
    «
    Les principes organisatifs du bolchevisme étaient résumés dans les deux termes «centralisme démocratique». Mais personne n'avait jamais fait un manuel sur le centralisme démocratique. Il n'y a aucun livre de règles sur la façon de procéder pour traiter la multitude de problèmes créés par les rapports entre direction et base, rapports qui changent sans cesse et qui sont toujours différents dans une situation qui n'est jamais la même le lendemain que la veille. (...) Trotsky a toutefois réussi à fixer avec son intelligence habituelle et sa profondeur peu ordinaire les critères qui devraient guider le communiste révolutionnaire, qu'il soit dirigeant ou militant de base, dans la défense de l'intégrité de classe de son parti ainsi que dans la défense (ou plutôt, en l'occurrence, la reconquête) et l'extension de la démocratie de parti» (ibid.). [back]
  2. C'est pourquoi notre courant avait proposé de remplacer le terme équivoque de «centralisme démocratique», comme base de l'organisation du parti communiste, par celui de «centralisme organique», et ceci non pas pour des raisons... de vocabulaire, mais pour exprimer «la continuité dans le temps, c'est-à-dire la continué du but vers lequel on tend et de la direction dans laquelle on avance à travers des obstacles successifs qui doivent être surmontés» («Le principe démocratique», 1921). [back]
  3. Trotsky, «Cours nouveau», Editions 10-18, Paris, 1972, p. 93. [back]
  4. «Grundfragen der Revolution», Hamburg, 1923, pp. XI-XII. [back]
  5. «Stato Operaio», 15 juillet 1925. [back]
  6. «Grundfragen der Revolution», op. cit., p. XII. [back]
  7. Cette résolution est reproduite dans «Le Parti Bolchevik restera Bolchevik (La discussion dans le PC russe, décembre 1923-janvier 1924)», Paris, 1924, pp. 234-235. Elle était l'aboutissement d'une pénible série d'étapes en septembre, réunion du comité central et nomination de trois commissions (!) pour étudier le problème des «ciseaux», celui des salaires et des conditions de vie des ouvriers en général, et celui de la vie interne du Parti; lettre de Trotsky du 8 octobre, après que la troisième commission n'ait su indiquer d'autre remède à la crise interne du PC russe que de recommander aux membres de ses instances supérieures de signaler les groupes dont ils auraient appris la formation (ce qui représentait une reconnaissance implicite du grave malaise interne jusqu'alors nié ou considéré comme négligeable, et affronté maintenant sur un plan étroitement disciplinaire et formaliste); déclaration de Trotsky selon laquelle, s'il avait pris soin jusqu'à ce jour de ne pas faire connaître ses appréhensions en dehors d'un cercle restreint, il considérait maintenant comme étant «non seulement de son droit mais de son devoir de faire connaître la véritable situation à chaque membre du Parti considéré comme assez préparé, mûr et maître de soi, et donc capable d'aider le Parti à sortir de cette impasse sans convulsions fractionnelles»; divulgation de la Plate-forme des 46 le 15 octobre; article de Trotsky sur «Le fonctionnarisme dans l'Armée et ailleurs», le 4 décembre; deuxième article «Sur la soudure (smytchka) entre la ville et la campagne», deux jours plus tard («Cours nouveau», op. cit., pp. 163-174 et 175-188) décision enfin de donner vie à un «cours nouveau» dans le sens de «démocratie de Parti». [back]
  8. Le fait que le poids de l'appareil empoisonnait et étouffait la vie du Parti, y compris au niveau des sections, saute aux yeux à la lecture non seulement de la lettre de Trotsky du 8 décembre et de la Plate-forme des 46, mais aussi d'un discours prononcé à Moscou quelques mois auparavant par Boukharine et reproduit largement dans le commentaire de Schachtman (op. cit., pp. 172-173). [back]
  9. Comme le dit justement notre texte «Bilan d'une révolution». [back]
  10. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que l'on peut dire que le Parti préfigure, dans une certaine mesure, la société communiste, en contrebalançant au moins en partie les effets de la division sociale du travail! [back]
  11. Le terme sert ici a désigner des rapports opposés à ceux qui, dans la société, dérivent de la division sociale du travail et de l'antagonisme de classe: contrainte bureaucratique d'une part, passivité ou sourde résistance de l'autre; commandement et obéissance; «science administrative» et ignorance, etc., toutes choses qui, dans le parti de classe, tendent à disparaître dans la mesure où, s'il ne peut complètement s'abstraire des conditions bourgeoises ambiantes, il est néanmoins une association volontaire d'individus tendant à un but commun et où ce but est précisément la société sans classe, sans division sociale du travail et donc sans contrainte politique ou même administrative (NdR). [back]
  12. «Cours nouveau», op. cit., pp. 36-39. [back]
  13. Op. cit., p. 61. [back]
  14. Cf. «Programme Communiste» Nr. 73, p. 44. [back]
  15. «Cours nouveau», op. cit., pp. 72-73. [back]
  16. Nous renvoyons tous les militants au passage magnifique - que nous ne pouvons reproduire ici - dans lequel Trotsky se dresse contre la «transformation du léninisme, méthode réclamant dans son application initiative, pensée critique et courage idéologique, en un dogme qui n'exige que des interprétateurs désignés une fois pour toutes», et rappelle les traits dominants du «léninisme» par opposition à ses misérables déformations (op. cit., pp. 89-91). [back]
  17. Op. cit., pp. 74-75. [back]
  18. Op. cit., pp. 21-25. [back]
  19. Op. cit., p. 67. [back]
  20. «Par économie étatique, nous entendons évidemment, outre l'industrie, les transports, le commerce étatique extérieur et intérieur et les finances. Tout ce complexe - dans son ensemble et dans ses parties - s'adapte au marché paysan, et au paysan isolé en tant que contribuable. Mais cette adaptation a pour objet fondamental de renforcer et de développer l'industrie étatique, pierre angulaire de la dictature du prolétariat et base du socialisme» (op. cit., p. 138). [back]
  21. Op. cit., pp. 112-114. [back]
  22. C'est ici que s'insère le passage cité sur le «menchévisme» dont on commençait à accuser Trotsky. «Est-il vrai (...) que le trait fondamental de l'opportunisme international soit la sous-estimation du rôle de la paysannerie?»se demandait Trotsky au chapitre VI. «Non, ce n'est pas vrai. Le trait essentiel de l'opportunisme, y compris de notre menchévisme russe, est la sous-estimation du rôle du prolétariat ou, plus exactement, le manque de confiance dans sa force révolutionnaire», et essentiellement la sous-estimation «du rôle du prolétariat par rapport à celui de la paysannerie» et des classes moyennes en général. La question décisive pour la dictature prolétarienne est d'évaluer le rôle des diverses classes non dans l'absolu, mais dans leurs rapports réciproques, et donc de savoir «si, dans la période révolutionnaire, le prolétariat attirera à lui la paysannerie et dans quelle proportion» (op. cit., pp. 107-110; souligné par nous). C'est ainsi qu'avait toujours été posé le problème, et c'est ainsi qu'il fallait le poser si l'on voulait sauver la révolution! [back]
  23. Cf. «Documents of the 1923 Opposition», New Park Publications, Londres, 1975, pp. 53-57. Nous aurons l'occasion de revenir sur ces discours dans la suite de cette étude. [back]
  24. Comme il l'avait déjà fait et comme il le refera, le «centre» stalinien prendra habilement appui sur l'acceptation de divers points énoncés par la gauche pour mieux démolir sa vision d'ensemble et l'utiliser pour ses propres fins. [back]

[cinquième partie]

Source: «Programme Communiste» Nr. 74, septembre 1977.

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